Les soeurs Lakotas
Chapitre 15
15
M alheureusement, je n’aurai pas le loisir d’expliquer à David ce qu’il a représenté pour moi, le changement qu’il a apporté dans ma vie, ce qu’il a bouleversé en moi… Parce que en arrivant en fin d’après-midi au mobile-home, avec quelques courses supplémentaires dont des enveloppes grand format pour envoyer les dessins de Santee et Ray à notre mère, je découvre une voiture de police garée à ma place.
Dès que je sors de la Dodge, David, qui se trouvait sur sa terrasse, se précipite vers moi. Mais un policier l’en empêche. David n’obéit pas tout de suite ; l’homme se fait menaçant, une main sur sa matraque. Il intime l’ordre au jeune Mexicain de reculer. Celui-ci s’exécute et crie à mon intention :
– Je suis désolé, Bearfoot.
Il ne le dit pas, mais je devine à son expression qu’il n’est pas simplement désolé de ce qu’il m’arrive ; il est désolé parce que ce sont ses parents qui nous ont dénoncées à la police. Il a honte et il voudrait s’excuser pour eux, au nom de sa famille.
Notre voisine, Jane, alertée par les cris de David, est sortie de son mobile-home à son tour. Elle a visiblement fumé ou bu, ses propos sont incohérents et son articulation approximative. Elle invective les policiers ; ceux-ci, jugeant qu’elle ne représente pas un danger immédiat, ne prêtent pas davantage attention à elle. Ils lui demandent simplement de baisser d’un ton et de retourner à l’intérieur de son domicile.
En ce qui me concerne, une seule chose compte : Santee et Ray ! Qu’ont-ils fait d’elles ?
Je m’avance vers le mobile-home et avant que j’aie pu mettre un pied sur la première marche, le policier qui tenait David en respect m’interpelle :
– Vous êtes Denisa Esper ?
– Oui. Où sont mes sœurs ?
– Elles vont bien. Veuillez me suivre.
Il me précède à l’intérieur, où m’attendent Ray et Santee, en pleurs, encadrées par deux autres policiers, dont une femme.
– Bearfoot !
Elles bondissent sur leurs pieds et se jettent sur moi. Les policiers les laissent faire, mais la dame en uniforme se lève à son tour et vient vers moi. J’imagine déjà ce qu’elle va me demander : Suis-je majeure ? Non. Suis-je officiellement responsable de mes sœurs ? Non. Suis-je détentrice d’un permis de conduire ? Non. Où sont mes parents ? Je ne peux répondre que de façon partielle à cette question : mon père a disparu ; l’autre partie de la réponse ne plaira pas davantage aux policiers : notre mère est en prison. Je ne me fais guère d’illusions sur la suite des événements.
D’ailleurs, très rapidement, ils décident de nous emmener au poste de police.
Au moment où nous montons dans leur véhicule, David tente une nouvelle fois de s’approcher de moi. Il est stoppé par le même homme en uniforme, mais il le supplie de le laisser me donner le Post-it qu’il tient à la main.
– C’est mon numéro de téléphone, dit-il.
Le policier se tourne vers ses collègues. Ceux-ci haussent les épaules. David est autorisé à me tendre le bout de papier.
J’entends la voisine traiter de nazi le policier qui rabat la portière sur moi.
Une heure plus tard, nous sommes au commissariat de Marysville, dans une salle un peu à l’écart du tumulte des admissions et des dépôts de plainte. Nous sommes seules mais pas enfermées, pas même surveillées.
Les policiers ont été très gentils. Pas du tout des nazis, comme le prétendait Jane. Ils ne se sont pas adressés à nous avec ce ton condescendant et humiliant que nous réservent les hommes du shérif quand nous nous aventurons en dehors de la réserve. Ils nous ont apporté des sandwichs et des sodas. Ray et Santee ont pu prendre avec elles des feuilles et des crayons, et leurs doudous. On m’a précisé que je n’avais pas besoin d’emporter quoi que ce soit d’autre : nous allons être confiées aux services sociaux du comté de Yuba dès ce soir, et nos affaires suivront. La voiture sera mise en fourrière en attendant de pouvoir être récupérée par un adulte désigné par un juge, si son propriétaire – notre mère donc – la réclame. Je l’imagine mal faire ce genre de démarche depuis son centre pénitentiaire !
Je glisse ma main dans la poche de mon jean. Mes doigts tombent pour la énième fois sur le Post-it de David. C’est tout ce qu’il me reste de lui. Je connais déjà le message par cœur. Des pattes de mouche pour dire l’essentiel : « 701 78 645 588. Insta @davidlopezcalif14. Je suis dé-so-lé. Contacte-moi vite. » Il a souligné « vite », ça m’a émue.
C’est la deuxième fois que quelqu’un me donne ses coordonnées au cours de ce voyage. D’abord Roger et Amy, et maintenant David. Nous aurons croisé de sales types, sur la route. On nous aura même tiré dessus dans le verger à Lyman ; mais nous aurons aussi rencontré de belles personnes : le caissier du One Dollar Market, Roger et Amy, puis Steve et les autres, Kathryn et Ann-Mary un peu plus tard, et enfin David… Sans oublier Max et Longhair, deux super représentants de la race canine.
Les dames des services sociaux du comté, une petite vieille aux cheveux rouges et une jeune très grande avec une jupe courte, sont très bienveillantes, elles aussi, mais je n’arrive pas à leur retourner leurs sourires. J’ai échoué et je sais ce que cela implique : mes sœurs et moi allons être séparées pendant un an, placées dans deux familles différentes. Elles ont beau dire, elles ont beau se vouloir rassurantes, je ne vois pas comment je pourrais présenter notre situation sous un jour favorable à Santee et Ray.
Elles jouent ensemble toutes les deux pour l’instant. Ray n’a pas l’air très inquiète. Santee, par contre, a compris les conséquences de notre arrestation. Elle essaie de rester stoïque et j’admire son comportement. C’est elle désormais qui devra veiller sur Ray.
Les assistantes sociales me répètent ce que les policiers m’ont déjà dit : ma tentative était folle, vouée à l’échec, irresponsable, mais elles ajoutent quelque chose que je ne m’attendais pas à entendre de la bouche d’un adulte :
– Cela dit, ce que tu as fait était aussi très courageux. Santee et Ray ont de la chance d’avoir une grande sœur qui les aime autant. Nous ferons notre possible pour que les services sociaux de Pine Ridge vous trouvent deux familles qui ne soient pas trop éloignées. Ainsi vous pourrez vous voir régulièrement.
Cela me fait d’autant plus enrager : nous avons par couru tout ce chemin pour rien ! Nous étions arrivées jusqu’en Californie ; nous avions surmonté toutes les difficultés ; j’avais trouvé un logement et un travail… C’est trop bête ! Je m’en veux d’échouer à ce stade. Mais surtout, j’en veux aux parents de David. Je ne cache pas mon ressentiment aux assistantes sociales. Évidemment, elles prennent leur défense :
– M. et Mme López ont bien fait, me répondent-elles. Ils ont agi en pensant à votre bien-être. Tu ne t’en rends pas compte pour l’instant, mais ils t’ont rendu service.
– Je ne vois pas en quoi.
– Cela aurait été trop de responsabilités pour toi, dit l’une. Seule, tu n’aurais pas pu t’en sortir. Ray et Santee en auraient pâti. Les López ont agi pour votre bien à toutes les trois.
– De toute façon, dit l’autre, on aurait fini par vous trouver. Les autorités prennent les disparitions de mineurs très au sérieux. D’ailleurs, le FBI avait déjà lancé un avis de recherche. Ça aurait été une affaire de jours, avant qu’on vous localise.
– Si on m’avait laissé le temps de m’organiser, j’aurais trouvé une solution pour mes sœurs.
– Elles n’auraient pas pu rester seules toute la journée pendant une année entière !
– J’aurais engagé une baby-sitter.
– Une baby-sitter ne remplace pas une institutrice ou des amis. Comment auraient-elles progressé sur le plan scolaire ? Sans parler de l’importance pour elles d’interagir avec des enfants de leur âge. Elles se seraient complètement désocialisées. Cela aurait été très dommageable pour leur développement. Tu ne te rends pas compte des risques psychologiques que cela comportait.
– Et vous, vous ne vous rendez pas compte de ce que va impliquer notre séparation. Nous n’avons pas de père, notre mère est en prison. Mes sœurs n’ont que moi…
– On pourrait aller chez Roger et Amy.
La petite voix à la fois timide et déterminée de Santee vient de claquer. Elle a à peine levé la tête pour lâcher sa mini bombe… C’est pourtant une évidence ! Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ?
Les assistantes sociales lèvent un sourcil interrogateur.
– Roger et Amy ?
– Roger et Amy Lehrer.
J’explique aux assistantes sociales, dans les moindres détails, comment nous avons rencontré le policier à la retraite et son épouse, ce qu’ils ont fait pour nous, l’affection qu’ils nous ont si rapidement manifestée, l’attachement de Ray et Santee pour eux – et le mien, bien entendu –, je parle des vaches de Roger, des pancakes d’Amy, du chien Max…
Les deux collègues m’écoutent sans m’interrompre mais je surprends les coups d’œil qu’elles échangent. Elles croient que j’invente toute cette histoire pour repousser l’inexorable placement.
– Qu’est-ce que vous en dites ?
J’ai conscience d’avoir l’air d’une folle. Les assistantes sociales me dévisagent comme le font les adultes quand les enfants s’exaltent inutilement ou font un énorme caprice.
– Puisque nous n’avons plus de grands-parents, puisque aucun de nos oncles ou tantes n’est considéré comme fiable, est-ce que le statut de tuteurs ne pourrait pas être accordé à Roger et Amy ?
Elles se consultent en silence.
– Ce n’est pas aussi simple. Si une telle solution était envisagée, je dis bien si, une enquête approfondie devrait être menée sur ces gens.
– Sans compter qu’il faudrait d’abord qu’ils soient consentants.
– Ils le seront, j’en suis sûre !
– Votre mère, elle aussi, doit y consentir ! précise la plus âgée des deux. Elle ne peut pas réfuter le placement, mais elle pourrait contester l’éloignement qui rendrait vos visites à la prison plus compliquées.
– Je lui parlerai. Elle ne s’y opposera pas.
– Avant toute chose, il faudrait obtenir un avis favorable du juge des affaires familiales, renchérit l’autre. Et ça, ce serait une autre paire de manches !
– Ça dépendra beaucoup de votre rapport, non ?
– Je comprends tes motivations, Denisa, et je suis désolée d’avoir à jouer les rabat-joie, mais la procédure pour devenir officiellement famille d’accueil est beaucoup plus lourde que tu ne le penses. La justice ne place pas des enfants à la légère, sans se livrer à de nombreuses vérifications. Des tas de critères doivent être remplis.
– Mais ça vaut le coup d’essayer, non ?
– Nous allons évoquer cette possibilité dans notre rapport, mais ne te fais pas d’illusions… Ma collègue a raison : il y a très peu de chances qu’un juge accepte une telle solution. Personnellement, en trente ans de carrière, je n’ai vu ce genre de requête aboutir que deux fois.
Elles laissent passer un moment, puis la plus jeune conclut :
– Quoi qu’il en soit, ça prendra du temps. Donc, en attendant, vous serez emmenées dans un foyer à Sacramento dès ce soir.
OceanofPDF.com