Les soeurs Lakotas

Benoit Séverac · Chapitre 3 sur 17

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Les soeurs Lakotas

Chapitre 3

3

 

N ous venons à peine de quitter la voiture – la grange est encore en vue – quand mon téléphone sonne. Le raclement des chaussures de mes sœurs sur le goudron cesse ; elles attendent, immobiles, de savoir qui c’est. Numéro inconnu, ça pourrait être notre mère.

– Allô ?

– Denisa ?

Ce n’est pas sa voix. Je me tourne vers mes sœurs, fais non de la tête et me remets en marche. Déçues, Ray et Santee m’emboîtent le pas d’un air affligé. Maman leur manque ; elles languissent de lui parler. Elles ont beau m’aimer et me faire confiance, une grande sœur ne remplace pas une mère.

– Qui la demande ?

– C’est moi, Samantha Leaf, l’assistante sociale du gouvernement tribal. Nous nous sommes parlé hier.

Je la reconnais, en effet.

– J’ai obtenu ton numéro par ta mère. Comme je ne vous ai pas trouvées chez vous ce matin, et vu que personne ne savait où vous étiez passées, j’ai été obligée de l’en informer.

Je fais la morte. Tôt ou tard, ça devait arriver, je le savais. Il n’empêche, je me sens mal à l’aise, comme un voleur pris la main dans le sac.

– Où êtes-vous, Denisa ? D’après le shérif, la voiture de votre mère avait été rapportée par ses hommes. Or, elle n’est plus garée devant chez vous. Est-ce que je dois en déduire que tu as pris la route avec tes sœurs ?

Je connais trop bien leurs trucs pour nous faire parler. Samantha Leaf est du côté de la police et de la justice ; elle va chercher à me piéger.

– Je ne vous dirai rien. Je vous ai déjà expliqué qu’il n’était pas question que nous soyons séparées, mes sœurs et moi.

– Je ne représente ni la police ni le bureau du juge, dit-elle.

On dirait qu’elle a lu dans mes pensées.

– Mon travail consiste à protéger les enfants. Je ne sais pas ce que tu as en tête, mais en l’occurrence, j’ai l’impression que tu es en train de mettre tes petites sœurs en danger. Tu es quelqu’un de bien, Denisa. Je sais que ce n’est pas ce que tu veux.

Elle cherche à m’amadouer. Si ça se trouve notre conversation est sur écoute, et elle est en train de gagner du temps pour que les flics nous repèrent.

– Faites en sorte que nous soyons toutes les trois prises dans la même famille, ou la même structure. À cette condition, nous reviendrons.

– Je ne peux pas te le garantir.

– Alors, je n’ai plus rien à vous dire. Je ne parlerai qu’à ma mère.

– Comme tu veux, mais pense à l’inquiétude que tu lui causes. Ne crois-tu pas qu’elle a suffisamment d’ennuis…

Je coupe la conversation. Mes mains tremblent alors que je rempoche mon smartphone. Parler durement à une adulte, lui raccrocher au nez… Cela ne me ressemble pas, mais je ne veux pas me laisser attendrir, sinon je n’y arriverai pas. Peut-être que les services sociaux me testent. Si je reste déterminée, ils s’efforceront de trouver une solution à notre problème, alors que si nous rentrons maintenant, au bout de même pas un jour, ils se diront que je bluffais et ils ne lèveront pas le petit doigt pour nous.

– Qu’est-ce qu’elle voulait ? demande Santee.

Je hausse les épaules.

– Ils nous cherchent ? insiste-t-elle. Maman doit s’inquiéter.

– Nous la rassurerons quand nous l’aurons au téléphone, dis-je en prenant Ray par la main.

Je sais ce que pense Santee : comment se fait-il que notre mère ne nous ait pas encore appelées ? Qui pourrions- nous contacter, nous, pour avoir de ses nouvelles ?

La marche nous paraît interminable. À la fin, je dois porter Ray sur mon dos. Avec mon pied bot, c’est un véritable calvaire, mais je ne lui en dis rien. Cela me rappelle les cours de danse traditionnelle que j’ai suivis pendant quelque temps sur la réserve. Des mois de répétitions et de souffrance pour finalement renoncer au voyage que mon groupe de filles a fait à Washington à cause d’une tendinite sous la voûte plantaire. J’ai raté la représentation de jingle dances que mes camarades ont donnée au Smithsonian National Museum of the American Indian, accompagnées des Crazy Horse singers et des hommes du Grass Dancers group.

Pendant les cours, je courbais l’échine sans me plaindre parce que je voulais apprendre les pratiques ancestrales de notre tribu et participer aux pow-wows, ces grands rassemblements de plusieurs tribus indiennes au cours desquels hommes, femmes et enfants dansent et chantent pendant des jours et des nuits.

On ne m’a jamais reproché d’avoir abandonné, mais je sens que cela m’a coupée de mes amis, de ma propre tribu. Un lien n’a pas pu se tisser. Pourtant, je me sens aussi indienne que n’importe lequel d’entre nous.

Les pow-wows sont les derniers ponts qui nous relient au monde révolu de la vie dans les grandes plaines, avant l’arrivée des Blancs. Honnêtement, nous n’avons plus grand-chose de commun avec les fiers chasseurs qui régnaient sur la prairie. Il faut bien dire ce qui est : les pow-wows sont là pour nous faire oublier que notre peuple se noie dans l’alcool et disparaît dans les fumées de méthamphétamine, que nous serions incapables de chasser le moindre lapin ou de nous passer de nos voitures pour nous déplacer tant l’obésité et le diabète sévissent parmi nous.

Notre mère a ses problèmes et ses défauts, mais elle peut s’enorgueillir de nous avoir protégées, mes sœurs et moi, des malheurs qui frappent les jeunes de la réserve. J’ai seize ans, et de nombreuses filles qui étaient avec moi à l’école primaire sont déjà filles mères ; elles passent leurs journées écroulées dans leur canapé à boire de l’alcool pas cher ou à se droguer. Moi, au moins, malgré mon infirmité, je me respecte et j’ai un but dans la vie – même si aujourd’hui, sur cette route écrasée de soleil, j’avoue ne plus trop savoir où je vais –, et j’entends bien que mes sœurs suivent le même chemin que moi !

La route n’est bordée par rien. À droite comme à gauche, devant comme derrière, le paysage n’est qu’une étendue rêche et poussiéreuse faite de rares arbustes et de cailloux qui se confondent avec la terre. Les seuls arbres que nous apercevons sont rassemblés autour d’un ruisseau à sec. La couleur pâle de leurs branches chétives et leurs feuilles flétries laissent penser qu’il n’a pas plu depuis longtemps.

Nous ne croisons presque personne : une première voiture nous dépasse en klaxonnant mais sans ralentir ; une deuxième, roulant dans l’autre sens, ne prête pas attention à nous. Trois Indiennes qui marchent sur le bas-côté en plein milieu de l’après-midi n’inspirent ni confiance ni pitié. Notre mère nous a prévenues : « Ne comptez jamais sur les Blancs. Ils ne lèveront pas le petit doigt pour une Native American. Ce dont vous avez besoin, gagnez-le seules. Ou prenez-le. »

Je me suis toujours demandé ce qu’elle entendait par « Prenez-le ». Voulait-elle dire que la fin justifie les moyens ? Cette question me tarabuste alors que nous avançons vers Lyman parce que avec huit dollars en poche, je ne pourrai pas acheter grand-chose. Est-ce que je vais devoir voler de la nourriture pour mes sœurs ? Est-ce cela que ma mère insinuait ?

Je n’ai jamais rien fait d’illégal. Je sais que c’est mal, mais les circonstances sont exceptionnelles. C’est une question de survie ; il ne s’agit pas de voler un jeu vidéo ou des bonbons par gourmandise. Il s’agit de ne pas mourir de faim.

Enfin, les silhouettes des premières maisons se dessinent et nous atteignons le panneau « Lyman, population 2 115 ». Heureusement, le One Dollar se trouve à l’entrée de l’agglomération.

Nous arrivons exténuées au supermarché. Je demande à Ray et Santee de m’attendre dans le hall. Je me dis que j’aurai plus de facilités à cacher des choses dans mon sac à dos si je suis seule que si j’ai à les gérer. Elles se laissent glisser sous la soufflerie de la clim’ mais je les fais se relever.

– Ne vous faites pas remarquer, je dis avant d’entrer dans le magasin.

En remontant les allées, je surprends deux filles en train d’essayer un rouge à lèvres sur le dos de leur main. J’entends une bribe de leur conversation que mon apparition dans le rayon interrompt. Il est question d’anniversaire. Elles ont mon âge à peu près, et j’imagine qu’elles ont été invitées à une fête donnée par une de leurs copines, et qu’elles cherchent à s’apprêter pour être les plus belles de la soirée.

Ma mère m’arracherait les lèvres si je me maquillais, mais j’adorerais être une de ces deux filles qui discutent en se réjouissant de leur projet pour ce week-end. Ma mère ne m’a jamais autorisée à me rendre à une party. J’ai déjà été invitée, mais elle affirme que « c’est ainsi que ça commence ». Je sais bien ce qu’elle entend par ça, et même si je la trouve trop stricte parfois, je me dis qu’elle n’a pas tort d’être sévère quand je vois ce que sont devenues la plupart des filles de ma classe qui, elles, font la fête tous les week-ends. Je me fais confiance, je n’ai pas l’intention de faire des bêtises, mais il est vrai qu’il y a toujours des garçons plus âgés qui traînent dans ces soirées, de la drogue circule et on te pousse à boire… Il y a systématiquement des bagarres et ça se termine souvent mal.

« Ne commettez pas les erreurs que j’ai commises, assène ma mère. Non pas que je les regrette, sinon vous ne seriez pas là, mais… »

À cause de son intransigeance, les filles de ma classe me considèrent comme une espèce de nerd, une nana pas du tout à la page, le contraire de la fille cool. Mes notes excellentes les confortent dans l’idée que je suis une fayotte. Ma mère me conseille de n’accorder aucun crédit à ceux qui voudraient me tirer vers le bas. Elle soutient que plus tard ces gens regretteront de n’avoir rien fait à l’école, et qu’ils viendront me manger dans la main quand je serai la première femme cheffe de la tribu.

Je pouffe quand elle tient ces propos mais, elle, ne plaisante pas. Elle me voit vraiment à la tête de la tribu, un jour. « C’est le sens de l’Histoire », dit-elle d’un air convaincu. Je n’ai pourtant aucune velléité de devenir une meneuse. Je crois que ma mère ne se rend pas compte que pour être élue, il faut plaire aux gens… Or, moi, je suis complètement ostracisée. Je déplais à mes camarades. C’est pour cette raison que je n’ai aucune meilleure amie.

D’ailleurs, nous avons quitté la réserve sans prévenir personne, parce qu’il n’y avait tout simplement personne à prévenir ; notre famille est à ce point repliée sur elle-même. Cela m’attriste, et je plains mes sœurs qui prennent le même chemin, mais je ne regrette rien parce que je sais que c’est un mal nécessaire pour m’en sortir. Je pourrais agir comme les autres et avoir une vie sociale très riche aujourd’hui, mais demain me réserverait le même sort qu’à elles : pas d’espoir de vie meilleure.

Mais les deux filles du supermarché auront-elles un meilleur avenir que moi ? En attendant, elles se figent, visiblement embarrassées d’avoir été prises sur le fait. Puis, soulagées de constater que je ne suis ni un employé du magasin ni une maman qu’elles connaîtraient et qui serait susceptible de les dénoncer, elles se détournent et reprennent leur conversation. J’essaie de les ignorer en passant à leur niveau, mais je sens leur regard dans mon dos. C’est une petite ville, elles se demandent qui je peux bien être, surtout avec ma couleur de peau et ma claudication.

Avec les huit dollars, je prends une espèce de pâté en croûte, des biscuits au chocolat et une bouteille de trois litres d’eau. Puis, je vérifie que je me trouve dans un angle mort des caméras, et j’enfouis du jambon, du fromage en tranches et un paquet de buns pour faire des hamburgers au fond de mon sac. Enfin, l’air de rien, je me dirige vers la caisse.

Je repasse par le rayon des produits cosmétiques ; les deux filles croisées plus tôt y sont toujours.

Pendant que les articles avancent sur le tapis roulant, je jette un coup d’œil en direction de la sortie : mes sœurs m’attendent sans bouger ; aucun agent de sécurité en vue. Tout va bien.

Mais, alors que je m’apprête à payer, le caissier lève les yeux vers moi en grimaçant. Je fais une tête qui veut dire « Quoi ? », mais lui fait une tête qui veut dire « Tu sais très bien quoi ».

– Et ce qu’il y a dans le sac, vous comptez le payer à part ou en même temps ?

Je me liquéfie. Il a tout vu ! Mais comment est-ce possible ?

Au point où j’en suis, avouer est la seule issue. Nouveau coup d’œil en direction de Ray et Santee : elles ne prêtent pas attention à moi. Au moins, je peux encore sauver l’honneur, m’en sortir en négociant avec ce type sans qu’elles apprennent ce qu’il s’est passé.

J’ouvre mon sac et dépose le jambon, le fromage et les petits pains sur le tapis roulant.

– Je n’ai pas assez d’argent, je bredouille.

Le jeune homme, un rouquin grand et maigre qui porte un tablier aux couleurs du magasin avec son prénom, Terry, sur un badge, tourne la tête vers Ray et Santee. Il vient de comprendre qu’elles sont avec moi. Il fronce les sourcils et dit :

– Ça ne fait rien. Je les ramènerai en rayon.

Il me laisse passer. Je n’en reviens pas : il ne va pas me dénoncer !

Mais au moment où je franchis le portillon électronique, il me rappelle.

– Attendez.

J’en étais sûre ! Il m’a donné un faux espoir, mais c’était pour mieux me piéger. Je pivote sur mes talons, prête à fondre en larmes pour l’apitoyer, puisqu’il faut en arriver là. Mais ce n’est pas du tout ce que je pensais, parce qu’il dit :

– Tenez.

Il me tend un paquet de pain de mie. Je dois faire une tête d’ahurie, parce qu’il précise :

– C’est périmé, je vais devoir m’en débarrasser, autant que ça profite à quelqu’un.

Comme je ne réagis pas, il secoue le paquet et jette des coups d’œil furtifs du côté du bureau de son patron, l’air de dire « Vas-y, prends-le vite sinon je vais me faire engueuler ».

Je saisis le pain de mie et je le glisse sous mon bras. Je suis tellement abasourdie que je ne pense même pas à le remercier. J’entraîne mes sœurs hors du magasin et nous repartons vite. Pendant au moins un kilomètre, je ne prononce pas une parole. Il y a donc des Blancs sympathiques !

Nous vidons la moitié de la bouteille d’eau d’un coup tellement nous étions déshydratées, transvasons l’autre moitié dans nos gourdes, et nous nous remettons en route. Tout en marchant, je réfléchis à la suite des événements. Est-ce une bonne idée de revenir à la voiture alors que nous n’avons plus d’essence et que nous voulons aller dans l’autre sens, vers l’ouest ? Une heure de marche pour rien ! Mais comment faire autrement ? Il se fait tard et nous ne pouvons pas dormir dans les rues de Lyman ! Des habitants signaleraient notre présence à la police et nous finirions au poste. Quant à passer la nuit dans la nature toutes les trois, cachées dans un des rares bosquets que compte cette plaine désertique, ça me fait peur. Il faudra certainement en arriver là un jour, mais je ne me sens pas encore prête. La voiture au moins peut se fermer à clef, elle offre un havre contre de possibles rôdeurs qui nous voudraient du mal.

À la sortie du bourg, nous longeons un champ clôturé par du barbelé. On distingue une maison au bout d’un chemin de terre. Il doit y avoir un cours d’eau pas loin, car il y a de l’herbe et on aperçoit quelques arbres.

J’avais repéré la ferme à l’aller, mais je n’avais pas fait attention au verger que je devine maintenant, dans un petit vallon auquel mène la piste, au-delà de la bâtisse. Il fait de plus en plus sombre, mais je suis certaine que ce sont des pommiers. Je me fais la réflexion : « Juillet, ce n’est pas encore la saison des pommes, mais presque ! »

Comme je m’arrête pour réfléchir, mes sœurs me demandent ce qu’il m’arrive.

– Je crois que j’ai une idée.

– C’est quoi, ton idée ?

– Vous aimez les pommes ?

– Oh, oui ! répond Ray.

Santee, plus prudente, fronce les sourcils et me pose la question :

– À quoi tu penses ?

– Vous savez marcher sans bruit, comme des Indiennes ?

– Mais on est des Indiennes, dit Ray.

Je souris.

– Et vous pouvez courir très très vite s’il le faut ?

Là encore, Ray hoche la tête en signe d’approbation alors que Santee me réserve un air méfiant. Elle me connaît. Elle regarde en direction du verger et comprend où je veux en venir.

– Tu veux qu’on vole des pommes ?

Deux minutes plus tard, nous passons sous les fenêtres des fermiers en courbant le dos pour ne pas être vues. Puis, nous descendons dans le verger. Je crains la pré sence d’un chien, mais nous parcourons la distance jusqu’au champ sans encombre. À l’intérieur de la maison, les propriétaires doivent être en train de manger.

Santee et moi sautons par-dessus la barrière tandis que Ray passe dessous. À mon signal, elles se mettent au travail, Santee cueillant les pommes des branches les plus basses, Ray ramassant celles que nous faisons tomber. J’ouvre mon sac à dos et le remplis au fur et à mesure.

Je veux vérifier qu’elles ne sont pas trop vertes, mais je n’en ai pas le temps, parce qu’à peine avons-nous commencé que le champ s’illumine. Il y a un énorme projecteur sur la façade de la grange, pareil à ceux qui éclairent les terrains de base-ball. Nous nous figeons, comme des lapins pris dans les phares d’une voiture. Et puis, on entend un homme crier :

– Qui est là ? Je vous préviens, je ne vais pas appeler les flics, moi !

Je veux me retourner pour estimer la distance à laquelle il se trouve, mais un premier coup de feu retentit. Tout d’abord, je ne comprends pas. Il ne nous a pas tiré dessus, tout de même ?! On ne tire pas sur les gens sans savoir à qui on a affaire, sans être en danger de mort soi-même, ou en état de légitime défense… On ne tue pas pour des pommes ! Mais au loin, je devine une silhouette en train d’épauler un fusil. Elle ne vise pas le ciel, mais bien dans notre direction.

– Courez ! je hurle, ce qui a pour effet de pétrifier mes sœurs. Maintenant ! j’ajoute pour qu’elles se mettent enfin en mouvement.

Nous détalons comme des lièvres sur le chemin de terre.

Une deuxième détonation claque. Nous entendons le bruit des plombs volant au-dessus de nos têtes.

Je tiens Ray d’une main, Santee de l’autre, et je les entraîne très loin et très vite. Santee fonce sans se retourner, mais Ray, les yeux exorbités de terreur, ne cesse de regarder en arrière. Si je ne la poussais pas dans le dos, elle s’immobiliserait au milieu du chemin.

Déjà, la ferme est hors de vue, mais nous courons le plus longtemps possible. Quand je sens que Ray est à bout de forces, je me retourne pour m’assurer que nous ne sommes pas suivies.

Alors seulement, nous nous accroupissons pour reprendre notre souffle derrière un peuplier couché, mort probablement du manque d’eau dans ce coin abandonné par les dieux.

Dans la précipitation, j’ai oublié mon sac à dos avec tout ce qu’il contenait : les pommes que j’avais ramassées, le pâté en croûte, le pain de mie… Nous avons même abandonné nos gourdes ! Le peu que nous avions, nous l’avons perdu. Tout ce qu’il nous reste, c’est une pomme à laquelle Ray s’est accrochée de sa main libre.

Sous le coup de la peur, nous ne parvenons pas à parler. Au fur et à mesure que le rythme de nos cœurs ralentit, nous glissons au sol. Je risque la tête hors de notre abri pour vérifier que le fermier ne nous a pas suivies jusqu’ici.

– Ça va ? je demande à mes sœurs.

Santee hoche la tête, Ray fixe sa pomme.

– On n’a plus rien à manger, murmure-t-elle.

– Ni à boire, ajoute Santee.

– Je sais.

– Tu crois qu’on devrait y retourner pour tout récupérer ? propose Santee, effrayée par une telle perspective.

Je secoue la tête.

– C’est exactement ce qu’il espère. Je suis sûre qu’il nous tend un piège.

– Comment on va faire ?

– Nous verrons bien. Pour l’instant, il faut nous remettre en marche.

Au moment où je prononce ces paroles, nous parvient de la ferme un bruit sourd ; le vrombissement d’une moto que l’on vient de démarrer.

– Ça vient vers nous, dit Santee.

– Qu’est-ce que c’est ?

Les points blancs de deux phares collés l’un à l’autre répondent à la question de Ray :

– Un quad ! Il nous poursuit !

Ma petite sœur se met à hurler et s’élance sur le chemin, suivie de Santee, puis de moi.

– Il ne faut pas rester sur la piste, je leur crie. Venez par là !

Je saisis la main de Ray et la pousse hors des traces laissées par les véhicules agricoles, en direction d’un terrain accidenté emprunté par les seuls chiens de prairie. Je fais exprès de viser une zone où les buissons s’épaississent car nous pourrons nous y dissimuler sans que le quad ne s’y aventure.

L’engin se rapproche à une vitesse surprenante. Encore quelques secondes, et il sera sur nous, mais normalement, nous sommes hors de vue. Ce type conduit de nuit en prenant tous les risques ; il tient absolument à nous coincer.

En optant pour la broussaille, je n’avais pas anticipé que la végétation par ici est essentiellement composée d’épineux. S’ils m’arrivent à la taille, ils sont à hauteur de la figure de Ray, qu’ils lacèrent. Rapidement, ma petite sœur s’immobilise, incapable de progresser davantage. Elle n’a même plus l’énergie de se plaindre ; elle se tourne vers moi et me présente le visage résigné d’un animal pris au piège.

– Couchez-vous et ne bougez pas !

Elles m’imitent alors que je m’aplatis au sol.

Le bolide surgit en bas du verger. Son conducteur, dont je distingue le profil bedonnant, se redresse sur les cale-pieds et scrute la nuit, moteur au ralenti. Dans son dos, dépasse le canon d’un fusil tenu en bandoulière par une sangle. Cet homme est un prédateur et, ce soir, nous sommes ses proies. Le temps des chasseurs de scalps n’est pas si éloigné.

Il se rassied, donne trois coups d’accélérateur rageurs, et reprend sa course folle. Il passe à une vingtaine de mètres de nous sans se douter que nous avons trouvé refuge dans l’amas de branches et de ronces qui borde son champ. S’il nous repère, nous sommes faites comme des rats, prisonnières de cette barrière épineuse. Je me rassure en me disant que tant que nous ne sommes pas prises dans les phares du quad, le fermier ne peut pas deviner que nous sommes là. De toute façon, il roule si vite qu’il pourrait passer à deux mètres de nous sans nous apercevoir.

Le véhicule s’éloigne mais ce n’est pas pour autant que nous sortons de notre cachette.

Je laisse s’écouler dix bonnes minutes avant de me relever. J’écoute les bruits de la nuit en mettant mes mains en creux devant mes oreilles, sans distinguer le ronronnement du moteur.

– On y va, mais à la moindre alerte, plongez à terre. D’accord ?

Mes sœurs acquiescent.

Nous revenons sur nos pas pour retrouver le chemin, mais cette fois, nous marchons en prenant mille précautions, dans la direction opposée à la ferme. Heureusement, la piste n’est pas difficile à suivre, même sans lampe torche. J’avance tout en cherchant des yeux les endroits vers lesquels nous précipiter en cas d’alerte. Dix fois nous sursautons en croyant entendre un moteur ou voir des faisceaux lumineux au loin.

Nous arrivons à la voiture vers minuit, exténuées par le long détour que nous avons dû faire ; notre plus grande peur est qu’une battue ait été organisée par la police prévenue par le fermier, mais nous ne percevons aucune agitation particulière à l’approche de la grange à l’abri de laquelle nous avons laissé la Dodge.

Il nous reste quelques morceaux de sucre dans le coffre ; c’est tout ce que nous mangeons ce soir, ça et la pomme que Santee et Ray se partagent en grimaçant parce qu’elle est loin d’être mûre.

Elles ont des cernes sous les yeux ; la chaleur qui perdure bien qu’il fasse nuit et le stress causé par notre fuite à travers le verger les ont marquées. L’état de Ray m’inquiète plus particulièrement. Elle ne parle presque plus, répond à mes questions par un simple mouvement de la tête ; elle semble absente.

Heureusement, qui dort dîne. Une autre expression que maman utilise parfois et à laquelle je n’ai jamais vraiment réfléchi. Ce soir, je comprends ce qu’elle veut dire : la fatigue l’emporte sur la faim. Si tu dors, tu oublies que tu n’as pas dîné.

Je rabats la banquette arrière, je me cale entre mes sœurs pour leur chanter une berceuse, et elles s’endorment contre moi.

Ray suce son pouce et gémit dans son sommeil ; elle revit certainement la scène dans le verger et notre fuite dans la nuit. Santee nous tourne le dos, sa respiration est bruyante. Quant à moi, je ne dors quasiment pas tellement je suis angoissée. Je passe une grande partie de la nuit à me demander ce que nous allons devenir. Nous ne pouvons pas rester ici, mais nous n’avons plus d’argent, donc impossible d’acheter à manger ni de faire le plein pour repartir. Sans compter qu’avec ce qu’il s’est passé chez les fermiers, le moindre étranger sera désormais suspect.

Une seule solution : faire du stop et tenter d’arriver en Californie le plus rapidement possible. Il faudra que je trouve un moyen de nourrir mes sœurs un peu plus loin ; l’idée que je n’y parvienne pas me terrifie, à tel point que je préfère ne pas y penser. Je ne pense qu’à une chose, quitter cet endroit.

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