Les soeurs Lakotas

Benoit Séverac · Chapitre 1 sur 17

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Les soeurs Lakotas

Chapitre 1

1

 

 

–D enisa ? Mon sang se glace. Personne ne m’appelle comme cela. Mon prénom lakota est Bearfoot. Ça veut dire « Patte-d’ours ». En plus, je ne connais pas le numéro qui s’affiche.

– Oui ?

– Je suis Samantha Leaf, l’assistante sociale du gouvernement tribal.

J’imagine tout de suite le pire. Je retiens mon souffle, incapable de prononcer le moindre mot. La dame rompt le silence qui s’éternise :

– Est-ce que tes sœurs sont avec toi à la maison ?

– Pourquoi ?

– Écoute, j’ai quelque chose de désagréable à t’annoncer, mais rien de grave. Ta maman, votre maman, ne pourra pas rentrer ce soir.

– Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

La femme à l’autre bout du fil a beau chercher à me rassurer, ma voix est montée dans les aigus.

– Son procès ne s’est pas déroulé comme elle l’espérait. Elle a été condamnée à un an d’emprisonnement ferme. Elle vient d’être transférée au pénitencier fédéral de Rapid City.

J’ai envie de crier, mais je ne dois pas affoler mes sœurs.

– Un an ? Pour conduite en état d’ivresse ?

– Elle est récidiviste, m’explique l’assistante sociale.

J’aimerais que ce soit une blague, mais mon corps a compris que c’était sérieux ; je me mets à trembler et mes jambes flageolent.

Pourtant, je ne suis pas au bout de mes émotions ; l’assistante sociale n’en a pas fini avec les mauvaises nouvelles :

– Tes sœurs et toi êtes mineures, vous ne pouvez pas rester seules. Je viendrai vous chercher demain matin pour vous emmener dans des familles d’accueil…

– Quoi ?

– Nous ferons en sorte de vous placer toutes les trois dans le Dakota du Sud.

En dehors de la réserve indienne de Pine Ridge, donc ! Mais il y a une autre information dans la phrase que l’assistante sociale vient de prononcer.

– Comment ça, des familles d’accueil ?

Mon interlocutrice s’éclaircit la gorge.

– C’est quasiment impossible de trouver une famille qui accepte trois enfants. Tes sœurs et toi devrez être séparées…

– Hors de question !

– Je suis désolée. Je ferai tout pour que Ray et Santee soient ensemble, mais tu devras aller ailleurs…

– Et mon oncle ? Il pourrait s’occuper de nous !

Nouveau moment d’hésitation de la part de l’assistante sociale. Je sais déjà ce qu’elle va dire :

– Étant donné sa situation, c’est une option qui n’a pas été retenue par le bureau du juge.

Mon oncle est un fumeur de crack notoire, sans emploi, qui fréquente la prison tribale autant que les bars. J’ai l’impression qu’une machine infernale s’est mise en marche. Mes sœurs n’ont que six et dix ans.

– Ils n’ont pas le droit de faire ça !

– C’est une ordonnance du juge, on est contraint de s’y conformer.

Si nous étions riches, nous aurions pu nous payer les services d’un avocat et la sentence aurait certainement été différente. De toute façon, si nous avions été riches, ma mère aurait payé l’amende et ne serait pas partie en prison. Même pas besoin d’avocat pour cela, il suffit d’avoir les moyens.

– Est-ce que ça va aller pour ce soir, ou veux-tu que quelqu’un des services sociaux passe ?

– …

– Denisa ?

– Hein ? Non, c’est bon. Je peux garder mes sœurs.

– C’est ce que je me disais, pour un soir…

– Vous savez, je pourrais m’occuper d’elles pendant un an.

– Je suis désolée, Denisa. Je sais que tu es grande et responsable, mais ce n’est pas possible. C’est contre la loi.

La loi, qui, d’un côté, met notre mère en prison, et de l’autre, m’interdit de rester avec mes sœurs. Double peine ! C’est à nous de subir les conséquences de la décision d’un juge qui crée le problème en même temps qu’il nous impose la solution !

Une petite voix me souffle à l’oreille : « Votre mère est responsable de votre situation, pas le juge. »

Elle et sa fâcheuse habitude de conduire en ayant bu ! Combien de fois l’ai-je prévenue ? Combien de fois lui ai-je dit de ne pas se mettre au volant, ou au moins d’attendre un peu avant de reprendre la route ?

Elle n’est ni violente ni méchante ; elle est même très aimante. C’est une super maman, comparée à d’autres, totalement absentes. Mais elle est têtue. Un peu tête brûlée, je dirais, même. C’est sa réputation dans la tribu. C’est ce qui fait qu’on la respecte, ou qu’on la craint. « On me respecte parce qu’on me craint ! » aime-t-elle dire quand je lui reproche de s’emporter trop facilement.

Notre mère est fière d’avoir réussi à élever seule ses trois filles. Cependant, il lui arrive parfois de déraper. Quand elle a bu, par exemple, elle peut faire des scandales dans les magasins. En général, les commerçants de la réserve, qui la connaissent, ne portent pas plainte ; elle revient le lendemain pour s’excuser, le plus souvent avec nous pour montrer qu’elle a une famille à charge et pour qu’on la prenne en pitié, et ça s’arrange à l’amiable. Mais à plusieurs reprises, elle a été contrôlée par les hommes de la Highway patrol, en dehors des limites de la réserve… Des Blancs donc, pas aussi compréhensifs que les agents de la police tribale, qui, eux, sont oglalas lakotas, comme nous.

Ils l’ont déjà verbalisée pour conduite en état d’ivresse. Le problème, c’est que la semaine dernière, elle a remis ça et ils ont perdu patience. Cette fois, ils ont voulu l’arrêter pour de bon. Elle s’est débattue, sans frapper personne, juste débattue, mais aux États-Unis, ça s’appelle résister à l’autorité et ça suffit pour vous envoyer derrière les barreaux, même si vous n’êtes coupable de rien d’autre. Si vous avez le malheur d’appartenir

à une minorité, c’est-à-dire si vous êtes un Native AmericanA ou un Noir, ça peut vous coûter une ou deux côtes fêlées par la même occasion.

Depuis quelques jours, je visualise la scène de l’arrestation et ça ne m’aide pas, car je sais comment la justice fonctionne. C’est un système qui, une fois en marche, agit comme un rouleau compresseur et vous broie. Je sais aussi que ma mère n’a pas sa langue dans sa poche et qu’elle a certainement refusé de faire amende honorable devant le juge ; ce qui a dû jouer en sa défaveur.

À l’autre bout du téléphone, l’assistante sociale a compris l’état dans lequel je suis ; elle cherche à me rassurer, me promettant que c’est provisoire, que mes sœurs et moi pourrons nous voir les week-ends ; elle répète que nous reviendrons chez nous et reverrons notre maman dès qu’elle sortira de prison, dans un an.

– Nous ne serons pas autorisées à la voir pendant sa détention ?

– Si, bien sûr. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Cela demandera un peu d’organisation, cependant. Et puis, tu sais, les prisons ne sont pas des endroits très agréables… Cela peut être dur pour tes sœurs de rencontrer votre mère dans de telles circonstances.

– On peut lui parler au téléphone, au moins ?

– Dès qu’elle aura été écrouée. Il y a toute une procédure d’admission, cela peut prendre du temps. Vu l’heure qu’il est… vous pourrez probablement l’appeler demain.

Je hoche la tête.

– Merci, je dis, et je raccroche.

Je me tourne vers mes sœurs, Ray et Santee. Elles sont affalées dans le canapé, en train de regarder la télé. Elles ne se doutent de rien ; elles étaient trop absorbées par leur dessin animé pour faire attention à ce que nous nous disions au téléphone. Comment le leur annoncer ?

Je les contourne, passe devant l’écran – elles râlent une première fois –, puis je saisis la télécommande sur la table basse et coupe le son. Elles protestent carrément.

– J’ai quelque chose d’important à vous dire.

Ray continue à se plaindre, mais Santee, qui est plus âgée, a compris que j’avais une mauvaise nouvelle.

– C’est maman ?

Pendant les quelques jours qui nous séparaient du procès, ma mère m’a demandé de m’occuper de Santee et Ray. Elle serait libérée sous peu, prétendait-elle. C’est aussi ce que je pensais.

– Ça s’est mal passé, au procès, je dis.

Cette fois, même Ray m’écoute avec attention.

– Ils ont condamné maman à un an de prison ferme.

La mâchoire de Santee s’affaisse ; Ray lève vers moi des yeux effarés. Je n’ose pas leur répéter ce que m’a dit l’assistante sociale. Pourtant, il le faut.

– Le pire, c’est que nous allons être séparées et placées dans des familles, chez des gens, en attendant que maman rentre à la maison.

– Pendant un an ? s’écrie Santee.

Ray n’a pas encore la notion du temps, mais elle comprend très bien ce que le mot « séparées » implique. Elle comprend aussi que notre mère ne rentrera pas ce soir ni demain matin comme prévu. Elle se met immédiatement à pleurer.

– Qu’est-ce qu’on va devenir ? dit Santee qui se retient d’éclater en sanglots, elle aussi.

Je ne sais quoi répondre. Je suis incapable de penser.

– Je veux maman, gémit Ray.

Je la prends dans mes bras. J’enlace Santee également.

– Je suis là, je dis. Je suis là.

Vers qui me tourner ? Nous n’avons personne ; que notre mère ; parce que notre père est parti depuis longtemps. Il n’a donné aucune nouvelle depuis des années. Il est très facile de disparaître aux États-Unis ; c’est un pays immense et les autorités ne se soucient guère du sort d’un Peau-Rouge, comme certains nous appellent encore.

Je me fiche de savoir ce qu’il est devenu. Bon débarras, même. Il nous a trop fait souffrir. Il buvait, il se droguait, il trafiquait toutes sortes de produits qu’il transportait depuis le Canada et revendait dans la réserve, il nous frappait, il jurait, il criait. Ce type était un démon. Il s’est évaporé du jour au lendemain. J’ai cru comprendre que la police tribale le recherchait et qu’il n’avait pas intérêt à remettre les pieds à Pine Ridge, sans quoi il irait directement en prison.

Mes petites sœurs me regardent. C’est terrible de voir la confiance qu’elles placent en moi. Ou, plutôt, l’espoir qu’elles me demandent de susciter, car je ne suis pas certaine qu’elles me fassent entièrement confiance pour nous sortir de là. Leurs yeux me supplient de trouver une solution, de ne pas flancher, mais elles doivent bien sentir que je ne suis pas sûre de moi. D’ailleurs, elles n’ont pas tort, car je n’ai qu’une envie : disparaître. Fuir. Mais où ? Avec quel argent ? Pendant un an ? C’est impossible !

Je me force à sourire.

– On va trouver une solution, dis-je, pas très convaincue et donc pas très convaincante.

Nous demeurons un long moment silencieuses, agglutinées dans le canapé, pétrifiées par ce que nous venons d’apprendre.

Lentement, une idée germe dans mon esprit. Une idée complètement folle, à laquelle je ne crois pas vraiment moi-même. Parce qu’elle implique de détruire tout ce que je construis depuis des années.

Mon but dans la vie a toujours été de m’en sortir, de faire mieux que les cohortes de jeunes Oglalas Lakotas qui survivent à Pine Ridge.

En effet, toutes les réserves indiennes n’ont pas de pétrole comme celle des Osages en Oklahoma. La plupart sont de vastes territoires éloignés de tout, sans infrastructures, frappés par des pénuries régulières d’électricité, d’eau, où rien d’autre que le chômage et la pauvreté ne pousse.

Je suis prête à payer le prix, quel qu’il soit, pour échapper à cette misère et cette absence de perspective. C’est pour cela que je travaille dur au lycée, que je m’intéresse à tout et lis beaucoup. J’approfondis mes cours en permanence. Je télécharge des articles sur Internet, j’écoute des conférences en ligne, je note le moindre nom d’artiste ou de scientifique dont j’entends parler et je fais des recherches par la suite.

Ma mère m’y a toujours encouragée, et nous avons les mêmes exigences envers mes sœurs.

Mes professeurs nourrissent de grands espoirs pour moi. Ils prétendent que je pourrais bénéficier d’une bourse de mérite pour accéder à une faculté, peut-être même une université de l’Ivy League, parmi les plus prestigieuses des États-Unis.

La plupart des Native Americans qui, comme moi, sortent d’un lycée indien, se spécialisent en anthropologie ou en histoire amérindienne. Des trucs d’indigènes. Ils ne vont pas dans de vrais établissements pour les Blancs où l’on apprend un métier qui débouche sur un emploi en dehors de la réserve. Cela dit, faire des études supérieures, c’est toujours mieux que rien. Beaucoup de jeunes, à Pine Ridge, n’y parviennent pas.

Cela rend le projet qui est en train de germer dans ma tête d’autant plus insensé.

J’expose mes intentions à mes sœurs en essayant d’articuler le plus naturellement possible, comme si ce que je m’apprête à leur proposer n’était pas dingue.

– Demain matin, quand les services sociaux viendront sonner à notre porte, nous ne serons plus là.

Santee réagit aussitôt :

– On sera où ?

– Dès que la nuit sera tombée, nous partirons.

– Où ?

– En Californie.

Ray prend un air affolé ; elle ne connaît rien à la géographie des États-Unis, mais pour elle, Californie veut dire très loin… Ce qui n’est pas faux, le Dakota du Sud, où se trouve la réserve oglala lakota de Pine Ridge, étant en plein milieu des États-Unis, dans ce qu’on appelle le Midwest, à 2 000 kilomètres de Sacramento.

– On va se baigner dans l’océan Pacifique ? demande Santee, qui sait, elle, que la Californie se situe sur la côte ouest.

– Bien sûr !

Je leur fais ensuite miroiter toutes sortes de réjouissances : une vie de bohème jalonnée de rencontres, de longues vacances qui dureront toute une année, des journées entières de farniente pour elles pendant que je travaillerai dans les champs ou les vergers…

Ça a l’air de fonctionner, car Ray cesse de pleurer. Elle renifle un grand coup quand je commence à donner mes instructions.

– Vous allez faire vos sacs. On va y mettre vos vêtements, vos affaires de classe, les doudous, des jouets, et de quoi dessiner.

Elles me fixent, se demandant si c’est du lard ou du cochon.

– Allez, c’est parti !

J’ai dix ans de plus que Ray, et six de plus que Santee, je me suis toujours occupée d’elles, comme c’est la tradition chez les Oglalas Lakotas ; aussi, elles m’obéissent sans discuter. Je regarde avec émotion Ray sauter sur ses petites jambes et filer en direction de sa chambre, puis je la vois revenir.

– Mais, et l’école ? demande-t-elle.

– On préviendra vos maîtresses, elles seront d’accord.

– Et maman ? demande Santee.

– Elle sera d’accord aussi.

Je vois bien à leurs mines qu’elles hésitent. Elles sentent que quelque chose cloche mais elles n’osent pas me contredire.

– Et en Californie, on y va comment ?

– En voiture, bien sûr.

La vieille Dodge break que le bureau du shérif de la Highway patrol a fait ramener le lendemain de l’arrestation de notre mère.

Ray ne tique pas. En revanche, Santee fronce les sourcils. Elle est au courant que je conduis de temps en temps avec maman mais elle sait que je n’ai pas le permis.

Nous n’avons pas de temps à perdre en explications. Je les renvoie à leur mission, et je me mets à charger la voiture de nourriture, emportant tout ce que contiennent les placards de la cuisine – c’est-à-dire pas grand-chose. Je prends aussi des vêtements que je fourre dans de grands sacs-poubelle, des couvertures et des bouteilles d’eau, et je fouille tous les tiroirs de la commode de notre mère à la recherche d’argent. Je ne trouve que quarante dollars mal cachés au fond d’une boîte de corn-flakes.

Une fois la voiture pleine, Ray et Santee s’allongent tête-bêche sur la banquette arrière. Elles sont confortablement installées sous un drap, la tête posée sur leur oreiller, entourées de leurs animaux en peluche. Cette espèce de camping improvisé les amuse. Je suis contente de voir qu’elles retrouvent un peu le moral. Je ne laisse rien transparaître, mais je suis rongée par l’inquiétude. Je continue à me demander si je ne suis pas en train de faire une énorme bêtise. Mais un autre sentiment m’anime et me pousse à agir malgré tout : la colère. J’ai presque honte de me l’avouer, je sais que c’est mal parce qu’elle-même doit souffrir de la situation, mais je suis furieuse contre ma mère. C’est à cause d’elle, tout ça ! Pour l’instant, cette colère est si forte que je n’éprouve pas le besoin de lui téléphoner ou de lui parler. Je sais qu’une conversation avec elle émousserait ma motivation, alors autant penser à autre chose et écouter mon instinct : je dois protéger mes sœurs ! Je dois nous protéger.

La nuit tombe quand nous partons. Les voisins ne m’entendent pas claquer la porte derrière moi.

Je monte dans la voiture ; elle est vieille et en mauvais état, et je ne suis pas certaine qu’elle démarrera. Ses caprices me coûtent régulièrement d’arriver en retard au lycée. Cette fois, heureusement, je tourne la clef dans le contact et le moteur se lance du premier coup. J’atteins les pédales sans problème, mais je suis un peu bas dans le siège. Je dois me tenir bien droite pour voir au-delà du capot. Je m’engage sur la route goudronnée sans que personne ne nous remarque.

Il est tard, mes sœurs dorment déjà quand nous franchissons les limites de la réserve.

Il m’est arrivé plusieurs fois de sortir de Pine Ridge, pour aller à Rapid City notamment, ou à l’occasion de voyages scolaires, mais cette fois, les lettres blanches sur fond vert du panneau indicateur, en luisant dans les phares de la Dodge, semblent m’avertir : Leaving Pine Ridge Indian Reservation. Vous quittez le territoire qui est le vôtre… Attention, au-delà, vous n’êtes plus chez vous !

Bien qu’aucune barrière ni aucune clôture ne marque la frontière entre Pine Ridge et le reste du Dakota du Sud, j’ai l’impression que nous y sommes prisonnières. Ce n’est pas dit, ce n’est pas écrit ; nous avons le droit d’aller et venir à notre guise, de sortir de la réserve quand bon nous semble, tout comme n’importe qui, Blanc, Noir, Asiatique ou Latino, a le droit d’y entrer… Cependant, le fait est que nous n’en sortons jamais et que personne n’y vient jamais, à l’exception de quelques touristes européens amateurs de westerns et en mal de sensations authentiques. Ceux-là, en général, ne font pas de vieux os : il leur suffit de traverser le premier bourg de la réserve et ils font demi-tour illico, effarés de voir des décharges à ciel ouvert devant nos mobile-homes et des gamins fesses nues sur leurs vélos cassés avec des têtes de pouilleux. Ni Santee, ni Ray ni moi n’errons dans les rues, mais je suis consciente que tous les parents n’ont pas su conserver la dignité de leur famille. J’admire notre mère pour cela, et je suis très fière de ce que nous sommes, toutes les quatre.

Je donne un coup d’accélérateur ; j’ai envie de laisser tout cela derrière moi.

Malgré la fatigue, les trois cafés que j’ai avalés m’aident à rester vigilante, et le stress me tient éveillée.

À mesure que nous roulons, mon idée de départ, qui consistait à simplement quitter au plus vite la réserve, s’affine : j’ai entendu dire qu’en Californie, il y a du travail dans les champs d’amandiers et dans les vignes, et qu’ils embauchent des Mexicains clandestins sans vérifier leurs papiers d’identité. Je pourrai me faire passer pour une Mexicaine et dire que j’ai dix-huit ans. Personne ne me demandera mon passeport et je gagnerai assez d’argent pour nous trois en travaillant dur. Nous pourrons vivre dans un mobile-home. Évidemment, je ne pourrai pas inscrire mes sœurs à l’école puisque je n’en ai pas la garde légale, mais elles s’occuperont pendant la journée en faisant leurs devoirs.

Je leur jette un coup d’œil par-dessus mon épaule. Non, elles sont trop petites pour s’occuper toutes seules. Au fur et à mesure que j’échafaude mon plan, je me rends compte qu’il est bancal. Et mince, je réglerai ce problème plus tard ! On y arrivera, cela ne doit durer qu’un an. Ce qui compte pour l’instant, c’est de fiche le camp !

Vers 3 heures du matin, je commence à fatiguer. Mes yeux se ferment et à plusieurs reprises, je manque de m’endormir au volant.

Je me gare donc dès que je le peux en essayant de trouver un endroit protégé d’où on ne nous verra pas depuis la route.

J’incline mon siège et deux secondes plus tard, je dors profondément.

A. Terme utilisé aujourd’hui pour désigner les premiers Américains et qui a remplacé celui d’Indiens, de moins en moins usité. En français, on utilise parfois le mot Amérindiens.

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