Les soeurs Lakotas
Chapitre 7
7
M es sœurs seraient bien restées jusqu’au soir au bord du lac, à jouer dans les cailloux, à s’affronter à coups de roseaux, à courir après les mouettes. Toutes ces activités me sont interdites à cause de mon pied, mais je m’amuse à les regarder s’enlacer et se faire tomber sur le sable blanc. Pour une fois, on se croirait en vacances.
Pour autant, je ne perds pas de vue que nous avons de la route, et pendant que mes sœurs batifolent, je garde un œil sur l’heure. À un moment, je devrai mettre fin à la rigolade et sonner l’heure du départ.
Quand je bats le rappel, j’apprécie qu’elles viennent à moi sans renâcler.
Nous remontons sur l’interstate 80 en direction de l’ouest. Devant nous, s’étend un immense désert de sel que nous allons devoir traverser. De l’autre côté, à deux heures de route, se trouve West Wendover. C’est là que nous quitterons l’Utah pour entrer dans le Nevada, dernier État avant la Californie.
Mais d’abord, il faut fendre l’étendue blanche. On le surnomme désert de sel, mais il n’est fait ni de dunes ni d’oasis. Il ressemble davantage à une mer figée, laiteuse et plate. Un miroir brûlant à perte de vue.
Son calme apparent ne le rend pas moins hostile. J’ai lu dans un manuel d’histoire qu’au e XIX siècle, des dizaines de chevaux, peut-être des centaines, ont été perdus par les colons qui tentaient de rejoindre l’ouest par cette route. Les essieux des chariots se brisaient sous l’effet du sel et de la chaleur. Le bétail fuyait, rendu fou par la soif.
Dès que nous entamons la traversée, les bruits de la voiture s’estompent, comme s’ils provenaient de l’intérieur de l’habitacle, et même de l’intérieur de nos corps. Comme si le sel assourdissait tout. L’air aussi. Celui que nous respirons n’est plus le même ; j’ai l’impression d’être en apnée par moments.
Au loin, j’aperçois des montagnes mais on dirait qu’elles fuient. La voiture ne réussit pas à s’en approcher.
J’ai hâte que nous parvenions sur l’autre rive de cet océan évaporé qui menace à tout moment de se refermer sur nous et de nous engloutir. Pourvu que la Dodge ne tombe pas en panne sans prévenir !
De temps en temps, le reflet fugace du soleil dans un pare-brise indique la présence d’un véhicule, dans l’autre sens ; je guette le moment où nous le croiserons, mais les distances sont trompeuses et il s’écoule plusieurs minutes avant qu’il apparaisse pour de bon devant nous.
Personne ne nous double ; c’est comme si tout le monde s’était mis au même rythme, celui du désert.
Quand nous atteignons enfin West Wendover, j’expire un grand coup et pousse un petit cri de victoire. Je me tourne vers les filles et constate qu’elles aussi sont soulagées.
– On a mérité un bon déjeuner !
Justement, un panneau publicitaire indique un Applebee’s à la prochaine aire de service.
– « Applebee’s égale remplissage gratuit » ! je dis, enthousiaste.
– Ça veut dire quoi, « remplissage gratuit » ? demande Ray.
– C’était le slogan publicitaire d’Applebee’s à une époque. Ça veut dire que tu peux prendre autant de soda que ton estomac arrive à en contenir.
Ray est trop petite pour savoir ce qu’est un slogan publicitaire, mais elle a parfaitement compris le concept. Santee et elle écarquillent les yeux et font « Quoi ? » avec leurs lèvres. Je hoche la tête plusieurs fois pour confirmer.
Elles n’en reviennent toujours pas alors que nous nous installons dans un compartiment pour nous toutes seules. Les banquettes en faux cuir rouge, les tables en formica, les serveuses en uniforme à rayures… On a l’impression d’être dans un film. On est loin des food trucks miteux qui font office de restaurants sur la réserve, avec leurs tables et chaises de camping en guise de terrasse.
Nous commandons des côtes de porc sauce barbecue et du poulet rôti
accompagnés de frites et de hash brownsA… Le tout arrosé de cola et de citronnade délicieusement chimique. Grâce aux cent dollars d’Amy et Roger, nous pouvons nous offrir ce repas, mais je veille à ce que la note ne dépasse pas le quart de notre budget.
Les parts sont tellement grosses que nous n’arrivons pas à finir nos assiettes. Je demande un doggy bag pour emporter les restes ; ainsi, notre repas du soir est assuré.
Quant à la boisson à volonté, la publicité n’était pas mensongère : la serveuse ressert Ray et Santee à deux reprises. Elle leur demande même si elles en veulent un quatrième gobelet. Ray se touche le ventre en refusant.
Au total, chacune aura absorbé un litre et demi de soda. Si maman avait été là, c’est sûr qu’elle ne les aurait pas laissées faire… Même si, en matière de boisson, notre mère n’est elle-même pas très raisonnable.
Ce voyage a de bons côtés ; il est fait de moments extraordinaires que nous n’aurions pas vécus si nous n’étions pas parties de Pine Ridge… Il n’empêche, maman me manque, et je ne comprends pas qu’elle ne nous ait pas encore appelées.
Dehors, le bitume fond à vue d’œil et notre voiture mal climatisée ressemble de plus en plus à une boîte de conserve dans un micro-ondes. Dire qu’il va falloir quitter l’air frais de l’Applebee’s pour retourner dans ce four !
Nous passons aux toilettes pour évacuer un peu du liquide absorbé, et reprenons la route à regret. Le simple fait de traverser le parking à pied nous fait accélérer le pas. Impossible de rester plus longtemps dehors. Nous nous brûlons les mains en ouvrant les portières, puis les cuisses en nous asseyant. Ray se plaint. Elle est grognon comme quand elle est fatiguée. Je sais qu’elle s’endormira avant que nous ayons parcouru trois kilomètres. J’étale une serviette de bain sous ses fesses et suggère à Santee d’en faire de même sous les siennes.
Puis, nous repartons, toutes fenêtres ouvertes. Impos sible de déterminer si l’air qui s’engouffre dans l’habitacle est plus ou moins chaud que celui qu’il chasse. Au moins, ça fait un courant d’air, mais nous avons toutes du mal à respirer. À l’arrière, Santee a plongé sa main dans le gobelet qu’elle a rempli de glaçons au restaurant, et les fait fondre sur son front et celui de Ray, avant de m’en appliquer un sur la nuque.
– Pas bête ! je dis en lui souriant dans le rétroviseur.
– J’aurais dû en prendre plus. Ils fondent trop vite.
Ray, comme prévu, s’est déjà endormie, ses cheveux noirs collés sur son front en sueur.
Le lac salé a cédé la place à une vaste plaine tout aussi désertique bordée de hautes montagnes qui vont par blocs indépendants, comme des paquebots pris dans la pierre, ou des monstres géants saisis par une éruption volcanique subite ; les paysages rocailleux sont époustouflants autant qu’ils sont effrayants. Ils nous écrasent, nous les humains. Nous sommes nombreux à les traverser, mais en silence. Aucun conducteur ne se laisse distraire par les passagers d’un autre véhicule. Fenêtres fermées, climatisation réglée au plus froid, yeux dissimulés derrière des lunettes noires rivés sur l’horizon… Chacun se concentre sur sa conduite, espérant arriver à bon port le plus vite possible. Nous sommes les seules à rouler vitres ouvertes, à humer malgré nous les odeurs et souffrir de l’écho du désert. J’ai l’impression de pouvoir entendre le moindre animal sauvage se déplacer, le moindre pan de terre craquelée s’affaisser. Tout nous invite à ne pas nous attarder, tout nous promet une mort certaine si nous contemplons trop longtemps les roches déformées et le ciel grisé par la chaleur.
L’après-midi est rythmé par les arrêts pipi réclamés par Ray et Santee pour éliminer le reliquat de soda.
Je ne coupe le moteur qu’au bout de cinq heures pour faire le plein d’essence. Je prends conscience de mon état d’épuisement en descendant de la voiture pour aller à la pompe car je suis brutalement prise de vertige. Je dois être déshydratée. Le soleil baisse un peu d’intensité, mais j’ai l’impression que je n’arriverai jamais à étancher ma soif.
Conduire plus longtemps dans de telles conditions ne serait pas raisonnable. Je me convaincs que même la voiture a besoin de se reposer.
– On va passer la nuit par ici, je dis aux filles.
– On est où ? demande Santee.
Je lui indique un point sur le GPS.
– Là, Lovelock. On a fait tout ça.
Mon doigt suit notre parcours depuis Pine Ridge.
– Il nous reste combien ? demande Ray qui s’est aussi redressée pour voir l’écran de mon smartphone.
– Ça. Tu vois, on a fait le plus gros. On y sera demain.
– Tu n’es pas trop fatiguée ?
– Si, mais après une bonne nuit de sommeil, ça ira.
Santee s’inquiète pour mon pied. Elle sait qu’il est douloureux parfois. Mais le plus étrange, c’est que je ne mens pas : je suis épuisée, mais j’ai le moral. Après tout, demain nous serons dans la région de Sacramento, où on trouve des domaines viticoles et des vergers à foison. En n’arrivant pas trop tard, on aura le temps de s’y installer et je pourrai commencer à me renseigner pour du travail. Je me joindrai aux Mexicains entrés illégalement sur le sol américain. Ce n’est pas mon cas, mais en l’absence d’autorisation parentale pour obtenir un job, je serai un peu comme une clandestine dans mon propre pays.
– Regardez, il y a un lac à quelques kilomètres. Toulon Lake. Il y fera peut-être moins chaud cette nuit.
– Un lac salé ?
– Je ne crois pas, non.
– On pourra se baigner ?
Ray aime tellement l’eau qu’elle en redemande. Il faut dire que sur la réserve, nous n’avons pas de piscine, et les cours d’eau sont soit gelés en hiver, soit à sec l’été.
– Je ne sais pas. Il faut que ce soit autorisé.
La station-service a un rayon épicerie. J’en profite pour acheter des boîtes de conserve et du pain de mie. Après avoir payé pour le plein d’essence et ces quelques courses, il nous reste une vingtaine de dollars.
Au moment où je les remets au fond de ma poche, je sens quelque chose qui vibre : mon téléphone ! C’est un numéro inconnu. À peine ai-je décroché que j’entends une voix impersonnelle, semblable à celles des robots qui proposent des options préenregistrées selon que vous pressez la touche 1 ou la touche 2. Je vais pour raccrocher, mais finalement une standardiste prend le relais et me demande si j’accepte l’appel en PCV d’une détenue du pénitencier fédéral de Rapid City.
– C’est maman !
À l’autre bout du fil, la dame demeure imperturbable.
– Acceptez-vous le PCV ?
– Pardon, oui, bien sûr, j’accepte !
Je mets le haut-parleur pour que Ray et Santee puissent entendre. Elles se sont déjà précipitées vers moi et tendent l’oreille.
– Allô ?
Toutes trois hurlons de concert :
– Maman !
– Mes chéries !
Il y a des larmes et du soulagement dans la voix de notre mère. Dans la mienne aussi, quand je dis :
– Comment tu vas ? Oh, maman…
Toute ma colère m’a abandonnée ; tout mon courage aussi. J’ai envie de rentrer, là, tout de suite. Que tout s’arrête, qu’on rembobine le film des derniers jours, que maman ne se fasse pas arrêter, qu’elle rentre à la maison et que rien ne change dans notre vie.
– Bearfoot, où êtes-vous ?
Je me raidis car le ton de ma mère s’est durci. Main tenant qu’elle nous sait en vie, elle passe à la phase « reproches ».
– Sur la route.
Soupir à l’autre bout du fil.
– Où exactement ? Sur quelle route ?
– On va en Californie.
– En Cal… Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Qu’est-ce qui t’est passé par la tête ?
– Ils veulent nous séparer, maman. Ce n’est pas possible.
– C’est pour un an, Bearfoot. Un an ! Et vous pourrez vous voir les week-ends. Samantha Leaf me l’a garanti.
– Je n’abandonnerai pas mes sœurs.
– Qu’est-ce que tu comptes faire, pendant un an ? Comment vas-tu les nourrir ? Et l’école ? Elles ne peuvent pas quitter l’école comme ça ! C’est complètement irresponsable… Sans parler des dangers qui vous guettent.
– On va en Californie, maman, pas en Afghanistan.
– Tu n’as pas idée de ce que les hommes peuvent faire. Crois-moi, ce sont des bêtes. Dès qu’ils verront trois filles seules, Dieu sait ce qu’ils vous feront.
– Tu ne crois pas que tu exagères ? Nous avons rencontré des gens très bien jusqu’à présent.
Je passe sous silence le fermier sur son quad. Je préfère retenir l’exemple d’Amy et Roger. De toute façon, notre mère n’est pas disposée à m’écouter. Elle est lancée dans sa paranoïa :
– Je sais de quoi je parle ! Les Indiennes n’ont aucun droit ! Nous sommes des proies pour ces gens-là.
– Maman !
J’entends sa respiration dans le combiné. Elle enrage d’impuissance. Elle ne peut pas en dire davantage, pas avec Ray et Santee qui écoutent. Elle est aussi décontenancée par mon attitude ; c’est la première fois que je lui tiens tête de cette manière. Sans me départir de mon calme et de mon assurance nouvelle, je continue :
– Il n’est pas question que tes craintes pourrissent nos existences. Nous avons besoin de vivre, maman. Or, on va mourir si on nous sépare. Tout comme on mourra si on reste à Pine Ridge.
– Je sais que vous partirez de la réserve, un jour, mais vous êtes encore mineures. Alors, je veux que tu m’écoutes attentivement, Bearfoot, et que tu m’obéisses : tu vas t’arrêter dans la ville la plus proche, te rendre au poste de police local et téléphoner à Samantha Leaf pour lui dire où vous vous trouvez. Ensuite, tu écouteras ses instructions et vous attendrez que quelqu’un des services sociaux vous prenne en charge. Je suis en prison, Bearfoot, je ne peux pas vous gérer à distance. J’ai besoin que tu m’aides en agissant en grande sœur responsable.
– Justement, tu n’es pas là. C’est moi qui décide en ton absence et je ferai ce que j’estime être le mieux pour nous.
Mes sœurs sont pétrifiées, ne sachant plus qui écouter, qui suivre. Ma mère en a le souffle coupé. Je poursuis sur le même ton ferme :
– Je vais travailler pendant un an, gagner assez d’argent pour que Ray et Santee ne manquent de rien. Je leur ferai la classe, je m’occuperai d’elles, je te le promets. De toute façon, on n’apprend rien dans les écoles de la réserve. Tu le dis toi-même : tout ce que je sais, je l’ai acquis en parlant avec toi ou en lisant. Nous allons nous en sortir seules. Ce sera dur, mais nous serons ensemble. Et dans un an, à ta sortie de prison, nous te retrouverons, et tu verras que j’avais raison. Et peut-être, même, que c’est toi qui nous rejoindras en Californie.
– Tu ne sais pas dans quoi tu t’embarques, Bearfoot. Je ne peux pas te laisser entraîner tes sœurs dans ton délire. Santee, Ray, n’écoutez pas…
Je raccroche. Ray et Santee en restent sans voix. Moi- même, j’ai mis ma main devant ma bouche tellement je suis abasourdie par la façon dont je viens de parler à notre mère, et par les propos que je viens de tenir. C’est la deuxième adulte au nez de qui je raccroche en quelques jours.
Mes sœurs ont tout entendu. À cet instant précis, je réalise que je vais avoir du mal à les convaincre de continuer à me faire confiance. Je ne peux plus prétendre qu’en allant en Californie, j’accomplis la volonté de notre mère.
– Maman est contrariée, je dis en rangeant mon téléphone dans ma poche. Mais c’est parce qu’elle n’est pas là pour voir ce que nous sommes en train de faire. Je suis sûre qu’elle finira par comprendre.
– Mais…
Santee, évidemment. Je savais qu’elle n’allait pas lâcher l’affaire aussi facilement.
– Mais quoi ? je dis, énervée.
– Maman a dit…
– Maman est en prison ! Elle ne peut pas se rendre compte ; elle n’a pas toutes les données du problème.
– Oui, mais elle a dit qu’il y avait des dangers.
Cette fois, c’est Ray qui est gagnée par la peur.
– Le danger, ce sont les gens qui boivent au volant.
Je ne sais pas pourquoi j’ai dit cela, c’était méchant et inutile. Ou plutôt, si, je sais pourquoi : parce que, quelque part, je sais que notre mère a raison. Ce que j’ai entrepris est irresponsable. Mais au fond de moi, quelque chose me pousse à continuer. J’ai la conviction que je peux réussir et que cette aventure peut changer notre vie en mieux. Que les douze mois qui nous attendent resteront gravés à jamais dans l’histoire familiale comme le moment où nous avons jeté les bases d’un nouveau destin pour nous. Un peu à la manière de tous ces héros américains que l’on nous demande d’admirer parce qu’ils ont cru en leur succès et décidé, malgré l’adversité et les avis contraires, de tenter leur chance et d’aller au bout de leur rêve. Le fameux rêve américain auquel les Indiens n’ont jamais droit ! Pourquoi mes sœurs et moi ne le revendiquerions-nous pas ? Pourquoi est-ce qu’on n’aurait pas notre part de bonheur, nous aussi ?
– Vous avez vraiment envie de vous retrouver dans une famille d’accueil pour les miséreux et les enfants maltraités, sans moi ni maman, au milieu de Blancs qui se moqueront de vous parce que vous avez la peau mate et parce que vous êtes pauvres ?
Mes sœurs réfléchissent, l’air toujours aussi traumatisé. Puis, elles font un timide non de la tête.
– Donc, on continue. Et si on n’y arrive pas, on reviendra à Pine Ridge, promis, mais au moins on aura essayé. D’accord ? Allez, en voiture maintenant.
Mes sœurs obéissent et s’installent à l’arrière. Sans leur laisser le temps de réfléchir, je tourne la clef dans le contact et lance la Dodge sur l’asphalte encore brûlant.
À la sortie de la ville, une route file à travers de grands champs de céréales rectilignes avec chacun sa ferme à l’un des angles. Nous passons un aérodrome ; ensuite, la route se transforme en piste et tout devient désert. Difficile d’imaginer un lac dans un décor aussi aride. Pourtant, au milieu de la caillasse, tapie et camouflée comme un animal à l’affût qui aurait pris les couleurs de son environnement, je devine une étendue moins solide que le reste. Pas même liquide. Presque gazeuse. Elle ressemble plus à un mirage qu’à un lac. Selon que la route monte ou descend, l’eau se fait bleue ou invisible. C’est une eau en sursis, qui s’évapore à vue d’œil. Je suis certaine que si nous repassions à la fin de l’été, il n’en resterait plus rien.
Il n’y a pas de parking à proprement parler ; juste un dégagement permettant de stationner sans rester en travers de la piste. Pas d’arbre non plus, donc pas d’ombre. Heureusement, le soleil descend à l’horizon, et, même si les montagnes Rocheuses sont à bonne distance désormais, on n’est pas non plus dans les plaines de chez nous, dans le Dakota du Sud ; il reste quelques massifs suffisamment hauts pour barrer l’astre de feu à l’ouest.
Je choisis un rocher plat pas trop loin de l’eau, mais pas trop loin de la voiture non plus, et j’y installe notre campement : draps et couvertures pour le couchage, un trépied à gaz qui nous permettra de réchauffer nos plats en conserve mais qui fait également éclairage, un jeu de Uno, parce que mes sœurs adorent ça, un livre que je leur lirai ce soir, mon smartphone que je pose entre nous trois, un doudou pour Ray – Santee a déjà apporté le sien, l’air de rien –, sans oublier les maillots et les serviettes de bain, secs après une journée passée sur la plage arrière de la Dodge.
Je contemple le paysage et j’essaie d’oublier ma dispute avec ma mère, sans trop penser à plus tard non plus. Tout est magnifique pour l’instant : les chaînes de montagnes se déroulent au loin, l’air est chaud mais pur, le silence reposant après une journée de voiture… Nous avons à boire et à manger, de l’essence dans le réservoir… Nous y sommes presque ! Encore une journée de route, et nous serons arrivées à destination.
Je vois Ray hésiter à aller à l’eau. Elle serre son doudou contre sa joue et me tourne autour. Maintenant que la pression est retombée, je me fais plus gentille :
– Qu’est-ce qui t’arrive, Choubache ?
C’est le surnom tendre que je lui ai donné quand elle était bébé. D’habitude, ça la fait sourire quand je l’utilise, mais aujourd’hui elle garde son air triste et pensif.
– Allez, dis-moi ce qui ne va pas.
– C’est vrai qu’on est pauvres ?
J’éclate de rire. Pendant tout ce temps elle ruminait ce que je lui ai dit tout à l’heure !
– Nous ne sommes pas riches, c’est certain. Mais ça n’a rien de définitif.
Je me lève et l’attrape par les mains pour la faire tourner sur elle-même. Elle se déride enfin.
– Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Ça veut dire qu’un jour tu seras une princesse, et tout cela t’appartiendra !
Je désigne le lac et les montagnes autour de nous. Cette fois, elle sourit à pleines dents.
– Allez, va te baigner tant qu’il fait jour.
Ray file retrouver Santee dans l’eau sombre du lac.
Jamais je n’aurais imaginé que l’idée de dormir à la belle étoile me procure autant de joie. J’ai hâte que la voûte céleste, que j’ai si souvent admirée, m’enveloppe comme une couverture et m’apaise. Je me vois déjà lire une histoire à mes sœurs à la lueur du réchaud.
Nous sommes suffisamment en retrait de la route et de la ville, nous ne risquons pas de croiser qui que ce soit. De plus, personne ne sait que nous nous sommes installées à cet endroit précis. Par ailleurs, dans le désert – ce à quoi cette partie du Nevada ressemble –, les bruits portent. Si quelqu’un approchait, nous l’entendrions.
Seul un rongeur ou un reptile pourrait sentir notre présence, mais je ne crains pas les bêtes. Certaines peuvent être dangereuses mais elles ne sont jamais mal intentionnées. Surtout, elles nous évitent ; elles nous craignent plus que nous n’avons à les craindre.
Santee et Ray jouent au bord du lac jusqu’à ce que la lumière du jour soit trop faible pour qu’elles voient où elles mettent les pieds.
Nous mangeons les restes de notre déjeuner agrémentés des haricots rouges et du pain de mie achetés à la station-service. Cela donne des sandwichs aux frites et au poulet froids, imbibés de jus de cuisson des haricots. Pas vraiment équilibré, mais nous sommes en camping. J’espère trouver des aliments plus sains en Californie, quand nous serons installées… Surtout si je travaille dans une ferme.
Après le repas, mes sœurs et moi restons longtemps allongées à regarder les étoiles s’allumer les unes après les autres au-dessus de nos têtes. Nous faisons un vœu chaque fois que nous en repérons une filante. Ray est fière de nous montrer qu’elle sait compter jusqu’à cent, même si elle n’en voit sûrement pas autant.
Plus tard, alors que le sommeil nous gagne, nous évoquons à voix basse notre séjour en Californie. Je me rends compte que nous ne savons rien de la côte ouest en dehors de ce que nous voyons dans les films et les séries : comment les gens vivent là-bas, quel temps il y fait vraiment… Ce que la télévision nous montre invariablement, ce sont des plages ensoleillées et des gens très blonds et très bronzés en shorts moulants. Je me demande aussi à quoi ressemble l’océan… Nos ancêtres n’allaient pas si loin à l’ouest. Leurs terrains de chasse s’étendaient des Rocheuses au Mississippi, mais nous connaissons moins ce pays qu’eux.
Rares sont les Oglalas Lakotas qui voyagent en dehors de la réserve, aujourd’hui ; ce sont les Blancs qui ont repris le flambeau des longues migrations. Ils ont tué notre gibier pour nous assigner à résidence – abattre en quelques années les millions de bisons qui, depuis des millénaires, nourrissaient notre peuple n’avait qu’un but : nous cloîtrer sur les réserves et nous affamer – ; ils ont bâti des voies ferrées et des autoroutes pour traverser nos terres et parcourir en une journée des distances qui demandaient des mois de marche à nos ancêtres…
Nous ne sommes plus adaptés à la taille et à la vitesse de ce continent. Nous sommes comme ces populations animales qui disparaissent sous la pression d’espèces invasives. On nous apprend ça en cours de biologie, mais on ne nous dit pas qu’il en a été de même pour les Native Americans, décimés par les Blancs d’Europe. Mes sœurs et moi sommes les dernières représentantes d’une espèce menacée, que les Blancs parquent dans des réserves soi-disant pour la sauver, comme des félins dans des zoos. Les Blancs ne peuvent plus nous exterminer, ce serait politiquement incorrect, alors ils cherchent à nous assimiler. Jusque dans les années 1990, on arrachait les enfants indigènes à leur famille pour les placer dans des internats religieux où tout était fait pour qu’ils oublient leur langue et leur culture : punitions, sévices corporels, jusqu’au meurtre parfois… On découvre des charniers aujourd’hui, on commence à en parler dans la presse.
Mais nous sommes toujours là.
Aujourd’hui, les réserves coûtent cher au gouvernement américain ; aussi, en y rendant la vie si misérable qu’elle en devient impossible, les gens de Washington espèrent que nous finirons par nous éteindre de nous-mêmes, ou bien que nous partirons et nous installerons dans des villes où nous oublierons qui nous sommes.
Penser ainsi me met en colère. Une colère que je sais inutile, qui n’a jamais rien changé, qui n’a apporté que malheurs et désastres aux miens. Une colère dirigée contre nous-mêmes, parce que nous avons laissé faire, ou n’avons pas su empêcher. Une colère que je méprise parce que je la devine semblable à celle qui poussait mon père à boire jusqu’à en tituber et à hurler contre nous, à celle de mon oncle qui se défonce au crack, à celles des Lakotas, et des Cheyennes, et des Kiowas, et des Choctaws, et des Hopis, et de tous les autres qui se laissent mourir d’alcool et de drogue, d’ennui et de honte, dans les centaines de réserves des États-Unis et du Canada.
Pour l’instant, Ray grandit avec son enthousiasme de petite fille. Santee, peut-être, a commencé à perdre son innocence. Moi j’essaie de penser à l’avenir de telle manière que les rêves de mes sœurs soient réalisables.
Enfin, nous nous taisons et nous laissons bercer par les bruits du désert, les millions de graviers que l’érosion fait choir du socle sur lequel ils patientaient depuis des millénaires, les milliards de grains de sable déplacés par le vent qui attendait la fraîcheur nocturne pour descendre des hauts plateaux, les minuscules monticules de terre que les pattes d’un chien de prairie font rouler à proximité de son terrier… Nous les écoutons en silence, puis nous endormons pour les emporter dans nos songes.
Ray résiste au sommeil. Les coyotes l’effraient. Plusieurs fois, elle me demande si tel ou tel cri n’a pas été poussé par l’un d’eux.
Elle a tort d’en avoir peur, parce qu’ils se tiennent loin des humains et finissent toujours par se taire en même temps que monte la lune dans le ciel.
D’ailleurs, ce ne sont pas leurs hurlements qui nous réveillent une heure plus tard, mais un bruit beaucoup plus familier : celui de plusieurs moteurs, de la musique techno, et les cris d’une bande de jeunes qui ont décidé de ne pas passer une nuit calme.
A. Croquettes de pommes de terre finement hachées, rissolées ou frites.
OceanofPDF.com