Les soeurs Lakotas

Benoit Séverac · Chapitre 5 sur 17

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Les soeurs Lakotas

Chapitre 5

5

 

M es sœurs dorment encore à poings fermés quand je descends à la cuisine. Il est tôt et je pense être la première, mais Roger et Amy sont déjà levés.

– Bonjour, je dis en entrant dans la lumière du matin.

– Bonjour, jeune fille, me lance Roger d’un air joyeux. Bien dormi ?

Il est en train de boire un café fumant et de regarder les informations sur une chaîne locale. Il baisse le son de la télévision sans l’éteindre.

– Comme un loir, je réponds.

– Bonjour Bearfoot, me dit Amy.

Elle abandonne un instant ce qu’elle était en train de faire pour se lever et me prendre dans ses bras. Puis, elle me saisit par les épaules et dit :

– Assieds-toi.

J’obéis et je m’installe à la même place que la veille, face à Roger.

– Tu as déjà tes habitudes, me fait remarquer Amy.

Je ne trouve rien à répondre. C’est vrai que je pourrais facilement me sentir chez moi, chez eux.

– Pancakes ? me propose-t-elle.

– Miam, je fais.

– Café, thé ?

– Café, s’il vous plaît.

– Lait, sucre ?

– Les deux, s’il vous plaît.

À aucun moment Amy n’a cessé de sourire. L’air de rien, elle s’active pour satisfaire les besoins de tout le monde. Il n’y a pas à dire, elle sait recevoir.

– Et tes sœurs ? demande Roger. Max s’impatiente !

Le border collie, couché sur sa couverture, dresse une oreille à l’évocation de son nom. Je souris alors qu’Amy verse une louche de pâte dans une poêle. Le beurre se met immédiatement à frétiller et à embaumer.

– Elles dorment encore.

– L’air de la campagne leur fait du bien.

– Vous savez, Pine Ridge n’est pas exactement une grande ville.

– Pas faux.

Roger porte sa tasse à ses lèvres. Je devine son sourire. Je sens que c’est le genre d’adulte qui apprécie qu’on ait le sens de la repartie, pourvu qu’on réponde comme je le fais, sans agressivité.

Je regarde par la fenêtre pour voir le temps qu’il fait dehors ; le ciel est aussi bleu qu’hier, comme si la nuit n’y avait rien changé.

C’est à ce moment que je réalise que notre voiture se trouve dans la cour.

Je bondis sur mes pieds, ce qui fait se redresser Max.

– Vous êtes allés chercher notre voiture ?

– Oui, mademoiselle, me dit Roger. Le plein est fait.

– Mais… Quand ?

– Ce matin très tôt.

– Tu sais, les vieux, ça dort peu, précise Amy en se moquant d’eux-mêmes.

Je suis tellement surprise que j’en oublie presque de rester polie.

– Mais… Les clefs, comment avez-vous fait pour… ?

– Tu les avais laissées dans l’entrée.

– Merci, je dis timidement.

– Je te l’avais promis, dit Roger. Une promesse doit toujours être tenue.

Je me rassieds, incapable d’ajouter quoi que ce soit. Tout ce qui me vient à l’esprit est une question : « Pourquoi faites-vous tout cela pour nous ? Pourquoi êtes-vous si gentils avec nous ? » Bien sûr, je ne la leur pose pas. J’aurais trop peur de la réponse qu’ils pourraient me faire. Je suis facilement gênée quand les conversations deviennent trop personnelles, surtout avec les adultes.

J’en ai les larmes aux yeux. Notre mère nous a appris à nous méfier des Blancs, mais sait-elle que de telles personnes existent ?

Heureusement, Santee descend à son tour et me sauve d’un moment embarrassant. C’est moi qui l’aperçois en premier au bas de l’escalier.

– Hey, petite souris, lui dis-je en ouvrant mes bras pour qu’elle vienne se blottir sur mes genoux.

Santee n’est pas très câline le reste de la journée. Il n’y a que le matin, au sortir du lit, que j’arrive à lui arracher quelques instants de tendresse. Elle et moi nous adorons, je n’ai aucun doute là-dessus, mais elle n’exprime jamais ses sentiments par des embrassades ou des démonstrations de ce genre. Aussi, pendant les cinq minutes qu’elle m’accorde avant de se jeter sur ses céréales, j’en profite pleinement.

Roger et Amy nous regardent discrètement sans rien dire, attendris et en même temps soucieux de ne pas nous déranger. Je me dis que c’est vraiment dommage qu’ils n’aient pas eu d’enfants, parce qu’ils auraient fait de super parents. Cette maison aurait été la maison du bonheur, c’est certain.

– J’ai faim, finit par dire Santee.

Je comprends que le temps de câlin qui m’était imparti est terminé. Je la laisse descendre de mes genoux et s’installer sur sa chaise.

– Qu’est-ce qu’on dit, Santee ?

– Bonjour, dit-elle tout en coinçant une mèche de cheveux bruns derrière son oreille.

Amy et Roger répondent en chœur.

– Bonjour.

Et Amy lui pose les mêmes questions qu’à moi, sauf qu’au lieu de thé ou de café, elle lui donne à choisir entre un chocolat chaud et un jus d’orange.

– Je peux avoir les deux ?

Nous éclatons tous de rire.

– Dormir donne soif, pas vrai ?

Santee, les yeux encore gonflés de sommeil, fait oui de la tête.

Quelques minutes plus tard, c’est au tour de Ray d’émerger, sauf qu’elle est trop petite pour oser descendre seule. Je l’entends m’appeler depuis la chambre et je monte sans tarder parce que j’imagine qu’elle a peur, là-haut, sans ses sœurs, dans un lieu inconnu.

Elle saute sur mon dos et s’agrippe comme un singe à mon cou, et c’est ainsi que nous faisons notre entrée dans la cuisine.

Cette fois, Roger se lève pour attraper une grosse encyclopédie dans la bibliothèque du salon et la caler sur la chaise de Ray.

– Et voilà, annonce-t-il à Ray, tu as grandi de dix centimètres pendant la nuit !

Ray rigole, déjà de bonne humeur.

– Moi aussi je peux avoir des pancakes ?

Je suis la grande sœur ; même si Ray est un peu perturbée par la situation particulière dans laquelle nous nous trouvons, je suis obligée de la rappeler à l’ordre :

– On ne réclame pas !

– Pardon, dit-elle en prenant un air penaud.

– Laisse donc, dit Amy.

Ray, percevant qu’elle a une alliée en la personne d’Amy, revient à la charge.

– Alors, je peux ?

– Ray !

Cette fois, j’ai tapé du poing sur la table. Amy s’approche d’elle, une spatule à la main, et se penche pour murmurer à son oreille :

– Oui, tu peux en avoir. En revanche, je n’ai pas entendu le mot magique.

Ray répond tout bas en souriant avec malice :

– S’il te plaît.

– Ah, c’est mieux ! Bois ton jus d’orange pendant que je m’en occupe.

Je ne peux m’empêcher de penser à maman. Ce moment ressemble à un dimanche à la maison, lorsque nous étions encore réunies. Notre mère aussi savait susciter la joie et la bonne humeur autour d’elle. C’est comme si, faute de mari, elle avait donné tout son amour à ses enfants. Je ne m’explique pas pourquoi elle ne s’est jamais remise avec quelqu’un ; comment aucun homme n’a vu la femme formidable qu’elle était. On riait beaucoup, en sa présence.

Je me rends compte que je parle d’elle au passé. Peut-être parce que nous ne sommes pas près de revivre de tels petits déjeuners en famille. Ma mère, en se faisant arrêter pour conduite en état d’ivresse, a brisé quelque chose. J’ai peur que ce ne soit définitif, je crains de ne jamais pouvoir lui pardonner. Ce qu’elle a fait était si stupide !

Amy est-elle consciente de nous offrir une miraculeuse parenthèse de bonheur ? Elle retourne au fourneau et Roger monte le son de la télévision pour écouter les prévisions météorologiques.

– Eh bien, vous n’allez pas avoir froid sur la route ! déclare-t-il. D’autant que j’ai remarqué que la climatisation ne marchait pas dans votre vieille guimbarde.

Je préfère éviter les sujets en rapport avec notre voyage, la voiture et cætera. Depuis hier, je redoute le moment où Roger demandera à voir mon permis de conduire ou posera des questions trop précises à Ray au sujet de notre maman qui, soi-disant, nous attend à Sacramento. D’ailleurs, ça ne manque pas. La remarque suivante de Roger n’en est pas une, c’est une question.

– Au fait, à quelle heure partez-vous ? Vous ne devriez pas tarder si vous ne voulez pas rouler avec les grosses chaleurs.

– Vous avez raison. Dès que nous aurons fini de petit- déjeuner, nous prendrons la route.

– Déjà ? s’écrie Ray.

– Tu as entendu ce qu’a dit Roger. Il va faire chaud aujourd’hui.

– On ne pourrait pas rester encore un petit peu ? supplie-t-elle.

– On ne vous chasse pas, dit Amy.

– Je sais bien. Et nous vous remercions pour votre accueil, mais nous devons vraiment y aller. Notre mère nous attend.

– Vous allez où, exactement ?

Ça y est, nous y sommes. C’est la question que je voulais éviter.

– Nous ne savons pas. Notre mère a changé de situation, elle vient de s’installer là-bas. Nous la rejoignons.

– Mais, maman elle est… Eh !

J’ai envoyé un grand coup de genou à Ray pour la faire taire. Le problème, c’est que Santee a fait la même chose de son côté, ce qui l’a fait sursauter et crier.

Roger n’a pas relevé, mais il a tout vu. Amy et lui se doutent qu’on ne leur a pas tout dit, mais ils ne semblent pas avoir l’intention de s’opposer à notre départ, sinon ils ne seraient pas allés chercher notre voiture et n’auraient pas mis de l’essence dans le réservoir.

À ce propos, Roger donne quelques explications supplémentaires.

– J’ai fait le plein et j’ai aussi mis trois containers d’eau sur la banquette arrière.

– Il ne fallait pas, Roger. C’est très gentil, mais ça me gêne…

– Ne dis pas de bêtise.

– Et tenez.

Cette fois, c’est Amy qui a plongé sa main dans la poche de son jean pour en extraire une enveloppe.

– De quoi tenir jusqu’à Sacramento, précise-t-elle.

Je rougis et j’évite de croiser son regard alors que je saisis l’enveloppe. J’ai l’impression de demander la charité, mais je suis consciente que mes sœurs et moi ne sommes pas en mesure de refuser. Je suis submergée par un mélange de sentiments : la reconnaissance face à tant de générosité, la peur de ne pas être à la hauteur… Tout se brouille.

Encore une fois, Ray me sauve.

– Qu’est-ce qu’on dit ? me sermonne-t-elle.

Roger et Amy éclatent de rire. Ce rire me réjouit et me peine en même temps, car je sens que le couple s’est beaucoup attaché à Ray, et cela me fait du bien parce que j’aime qu’on aime ma petite sœur adorée, mais cela me désole que la vie soit aussi mal faite.

– Nous vous rembourserons, je vous le promets, dis-je.

– Ne te fais pas de bile pour ça, dit Roger en se levant. Je vais devoir m’occuper des vaches. Alors, le mieux, c’est que je vous dise au revoir tout de suite.

Je suis désemparée. Je sens bien que Roger désapprouve que nous repartions. Il sait, évidemment, que je n’ai pas le permis ; il sait que notre mère ne nous attend pas à Sacramento ; mais il a aussi compris que nous n’étions pas de mauvaises personnes, et que si nous sommes en train de fuir, il ne faut pas nécessairement nous en empêcher parce que nous avons peut-être de bonnes raisons de le faire. Roger est inquiet pour nous, peut-être même un peu triste, mais il ne nous mettra pas de bâtons dans les roues. C’est pourquoi il préfère nous dire au revoir tout de suite et aller s’occuper de ses bêtes sans se retourner.

Santee s’en est-elle rendu compte, elle aussi ? Elle se jette contre lui et répond à son embrassade par un long câlin d’adieu.

Ray, moins consciente de ce qui est en train de se tramer, claque la main de Roger qui lui tend la sienne en lui disant « Donne-m’en cinq ! ». Ensuite, il lui caresse la tête. Cette fois, son geste ne me dérange pas du tout.

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