Les soeurs Lakotas

Benoit Séverac · Chapitre 12 sur 17

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Les soeurs Lakotas

Chapitre 12

12

 

–L à où on va, on pourra avoir un chien, nous aussi ? lance Santee. – Oh, oui ! renchérit Ray. Mes frangines se sont fait un film et sont tombées d’accord pour me travailler au corps. Je m’amuse à observer leurs manigances dans le rétroviseur.

– C’est Longhair qui vous a donné des envies d’animal de compagnie ?

– Il est trop gentil, dit l’une.

– Ann-Mary aussi, elle est gentille, ajoute l’autre.

– Et Max !

Max ! Évidemment ! J’avais oublié le chien de Roger et Amy, mais pas mes sœurs !

– Donc, vous pensez que tous les gens sympathiques qu’on a rencontrés ayant un chien sympathique, nous devrions en avoir un aussi ? C’est ça ?

– Oui ! répondent-elles de concert.

Je suppute que le problème n’est pas seulement canin : c’est une rébellion ! Ray et Santee sont en train de me signifier que, si cela n’avait tenu qu’à elles, nous serions restées à Pyramid Lake avec les Winnemucca, leur chien, les sandwichs et la citronnade faite maison. Comment leur faire comprendre qu’on ne peut pas vivre aux crochets des gens, et qu’il n’y a pas de travail dans les réserves indiennes ? Pas pour une étrangère en tout cas ! Or, j’ai besoin d’un emploi pendant un an pour subvenir à nos besoins.

Heureusement, grâce à Kathryn et surtout à Laylow, c’est une chose acquise. Du moins, je l’espère.

Nous roulons sous un soleil de plomb, mais plus nous avançons vers la Californie, plus la végétation se fait verte et l’air respirable. Nous traversons de plus en plus de fermes et de cultures.

– Alors, dis, on pourra avoir un chien ?

– Vous savez, je devrai travailler pendant la journée, et un chien demande beaucoup d’attention : il faut le sortir, ramasser ses crottes…

– On pourra le faire, nous.

– On n’a jamais eu de chien à la maison. Je ne suis pas certaine que vous sachiez faire.

– On apprendra.

– Sans compter que ça coûte cher de posséder un chien : il faut le nourrir, il y a les frais vétérinaires quand il se blesse ou s’il est malade…

– À Pine Ridge, il y a plein de gens qui ont des chiens. On est les seules à ne pas en avoir.

– Justement, il y a une raison à cela. Maman a dû juger que ce serait trop compliqué pour nous.

– Et maman, on pourra aller la voir bientôt ?

Quand Ray parle de maman, c’est toujours avec des sanglots dans la voix. Santee, qui sait que c’est un terrain glissant, évite d’évoquer le sujet ; elle-même devient vite morose si elle y pense trop.

– Tu sais bien que ce n’est pas possible. Pas avant l’an prochain.

– Mais pourquoi ?

Maman nous manque, à toutes les trois. Nous n’avons jamais été séparées d’elle aussi longtemps. Nous n’avons jamais été aussi loin des nôtres, de la réserve. Je sais bien que nous serons à nouveau réunies un jour, que notre mère n’est pas morte ou portée disparue, mais c’est dur de rester tout le temps positive face à mes sœurs. Je n’ai droit à aucun moment de faiblesse, et cela me stresse. J’ai parfois peur de ne pas y arriver.

Dans ces moments-là, je prends une longue inspiration et expire lentement. Je dois tenir douze mois. Toute une année à jouer le rôle de mère, de sœur…

– Je t’ai déjà expliqué, Ray. Maman a fait une bêtise avec la voiture, et elle va devoir passer un an, ça veut dire jusqu’à l’été prochain, dans un endroit où ils vont lui apprendre à conduire comme il faut.

– Cet endroit, c’est la prison ?

– Oui, mais ce n’est pas une prison pour les méchants. C’est une prison pour les mamans qui conduisent mal.

Ray se tourne vers la fenêtre et laisse son regard vagabonder sur les champs de maïs et les premiers vergers. Pendant un long moment, elle ne dit plus rien, mais je vois des larmes couler en silence le long de ses joues. Je remarque aussi la main de Santee posée sur l’épaule de notre petite sœur ; elle est prête à prendre le relais s’il m’arrivait de flancher, et ça me remonte un peu le moral.

Après Reno, nous quittons l’interstate 80 qui continue en direction de Sacramento. Pendant près de deux heures, nous franchissons une série de cols dont les versants sont recouverts d’une épaisse et sombre forêt de pins. Il fait presque frais sous la canopée. La route longe un autre plan d’eau, le Donner Lake. Il tire son nom de la célèbre Donner Party. Les Donner et les Reed, deux familles de pionniers rêvant d’or mais mal avisés, suivirent les conseils d’un certain Hastings qui avait écrit un guide à destination des émigrants en partance pour l’Oregon et la Californie. Il indiquait un soi-disant raccourci qui s’avéra impraticable. Le voyage se transforma en cauchemar. L’ignorance d’Hastings fut criminelle, car même si les Donner et les Reed ne périrent pas dans le désert de sel, la moitié d’entre eux mourut de faim et de froid dans la Sierra Nevada. L’autre moitié dut son salut au cannibalisme auquel elle se livra sur les cadavres gelés de ses compagnons.

En admirant les paysages que nous traversons, je prends conscience qu’au cœur de l’hiver, cet endroit peut se montrer hostile et inaccessible. Je m’abstiens de raconter cette épopée à Santee et Ray. Peut-être une autre fois, quand elles seront plus grandes.

Enfin, le ciel s’ouvre et la route s’éclaire, débouchant sur une immense plaine qui marque la fin de notre voyage. À nos pieds, Yuba City, et plus loin, vers le nord, ça doit être Marysville.

– On y est.

Mes sœurs se redressent sur leur banquette.

– Notre camping est quelque part par là, je dis en montrant l’horizon, à une trentaine de kilomètres à vol d’oiseau.

– Il y a des oiseaux ?

Je rigole.

– C’est une expression. Ça veut dire « si on allait tout droit, comme un oiseau ».

– Pourquoi on ne va pas tout droit, alors ?

– Parce qu’on n’est pas des oiseaux. On va devoir suivre la route. Et tu vois, la route, parfois elle file tout droit, parfois elle serpente entre les montagnes, elle fait des détours…

– Donc, nous, on n’y va pas comme des oiseaux mais comme des serpents ?

– Voilà.

À partir de là, et jusqu’à ce que nous arrivions au Country Village Mobile Park de Marysville, les paysages changent ; ils ne forment plus un large espace façonné par le déferlement de l’eau et l’obstination du vent, brûlé par le soleil et chamboulé par les tremblements de terre… C’est la partie la plus riche du continent, une mosaïque de cultures de toutes les couleurs, exhalant des odeurs variées. La terre ici est généreuse et les arbres gorgés de fruits… Pas comme chez nous ! En voyant tous ces champs fertiles, je me dis que nous avons bien fait de quitter notre réserve. Quand elle aura purgé sa peine, c’est ici que ma mère devrait s’installer plutôt que de s’obstiner à survivre sur la réserve. Partout, nous croisons des tracteurs et des remorques, des poids lourds et des camionnettes à plateau ; et à leur bord, ou autour, en train de s’affairer, des Latinos ! Pas un seul Blanc dans les rangées ou en bordure des chemins agricoles.

Le Country Village Mobile Park est un grand parc avec des arbres centenaires, des animaux en liberté, des petits chemins aménagés et des passerelles en bois jetées par-dessus des mares où s’ébattent de gros poissons argentés. Je reconnais des écureuils, des paons et même des moutons… Ni mes sœurs ni moi n’en avions vu autrement qu’en photo. À Pine Ridge, en dehors des chiens de prairie, de quelques mulots et bien sûr des rapaces dans le ciel, nous n’avons pas autant d’animaux en liberté… Et pas de zoo comme dans les grandes villes pour nous faire découvrir les espèces qui partagent avec nous cette planète.

Les mobile-homes ont été placés à l’ombre d’un bosquet et sont répartis de telle manière qu’on a l’impression d’un petit village où tout le monde se connaît. Ce n’est pas l’idée que je me faisais d’un camping ; dans mon esprit, les mobile-homes étaient entassés les uns contre les autres et alignés dans des allées organisées.

Je me gare devant la réception, hésitant avant de pénétrer dans le bureau. Est-ce que Laylow a vraiment averti que nous arrivions ? Est-ce que la personne à qui il a parlé sera d’accord pour nous recevoir ?

Lorsque je pousse la porte de l’accueil, je découvre un homme et une femme d’une soixantaine d’années assis de part et d’autre d’un large bureau recouvert de papiers et d’objets divers.

– Bonjour, je dis timidement.

L’homme répond :

– Bonjour. En quoi puis-je vous être utile ?

– Je suis l’amie de l’ami de Mike, le gérant de Sodaro Orchards.

La femme lève le nez de son ordinateur. L’homme quitte son siège et vient vers moi.

– Mike nous a prévenus. Soyez les bienvenues ! Je suis Harvey, et voici mon épouse, Samantha.

– Mike nous a parlé de trois filles, dit Samantha.

– Oui, je suis avec mes sœurs.

– Où est-ce qu’elles sont ?

– Dans la voiture.

– Dis-leur d’entrer, elles doivent mourir de soif avec cette chaleur. Il y a de la citronnade.

Samantha désigne une fontaine en verre recouverte de buée. À la surface du liquide glacé flottent des tranches de citron et des feuilles de menthe.

– Je préfère qu’on fasse l’enregistrement d’abord, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.

– Très bien.

Je veux produire ma carte de membre de la réserve indienne de Pine Ridge en guise de pièce d’identité, mais ils refusent de seulement la regarder.

– Mike s’est porté garant pour vous trois.

Je blêmis en découvrant qu’il faut normalement déposer une caution de sept cents dollars pour réserver un bungalow… Je ne sais pas où j’aurais pu trouver une telle somme ! Heureusement, Harvey et Samantha font là aussi une exception pour nous.

Ils décident également de me faire crédit des trois nuits que tout client est censé régler d’avance, toujours grâce à l’intercession de leur ami Mike, et donc de Laylow.

– Nous verrons tout cela à la fin de la semaine, quand tu auras touché ta première paye.

Tout ce que j’ai à faire, c’est renseigner un questionnaire de routine et le signer à la fin.

– Et voilà, on en a fini avec la paperasse, dit Harvey.

Je retiens un soupir de soulagement : nous avons enfin un toit au-dessus de nos têtes.

Harvey et Samantha ressemblent à deux vieux surfeurs des années 1970 qui se seraient retirés à la campagne. Ils ont des têtes de hippies de cette génération qui, après avoir abusé de toutes sortes de substances, s’est mise au yoga, à la méditation et au thé vert. Je les vois bien manger sans gluten, sans sucre et sans viande.

Ils ont l’air décontracté mais la façon dont Harvey m’énonce les règles de vie à l’intérieur du camping démontre qu’ils ne sont pas laxistes pour autant : ils veillent à ce que le calme et l’ordre règnent dans leur domaine.

Je dis oui à tout, trop contente de pouvoir dormir dans un lit ce soir. J’essaie surtout de les rassurer en leur expliquant que je suis là pour travailler. J’ai l’intention de trouver rapidement une baby-sitter pour mes sœurs. Ils n’auront pas de problème avec nous.

– Vos parents sont au courant que vous êtes là ? s’inquiète Samantha.

– Bien sûr, mais notre père travaille en mer, sur une barge de forage. Il ne rentre que tous les trois mois, et notre mère vient de trouver un poste de cuisinière au Canada. Ils m’ont confié mes petites sœurs. C’est ainsi que fonctionnent les familles lakotas.

Je mens avec un aplomb qui lève leurs doutes. En leur vendant l’histoire très américaine d’une famille dont tous les membres travaillent dur pour réussir, et en saupoudrant le tout de coutumes indiennes invérifiables mais plausibles, j’espère bien les empêcher de me poser davantage de questions, et surtout, de s’en poser. De toute façon, j’ai l’impression qu’ils ont pour consigne de ne pas nous chercher des poux dans la tête.

– Le hasard fait bien les choses, dit Samantha, vos voisins travaillent aussi pour Sodaro Orchards.

– Ah ?

– Oui, les López. Ils pourront vous expliquer le fonctionnement de l’exploitation. Je sais qu’ils ramassent les abricots en ce moment.

Je n’ai pas besoin de démarcher les López ; à peine sommes-nous arrivées devant notre mobile-home qu’ils viennent à notre rencontre en la personne d’un grand garçon aussi brun que frisé.

– Bonjour !

Derrière la voix timide, je détecte un accent latino, mais très léger ; ce qui m’étonne.

– Les propriétaires du camping nous ont prévenus que des nouveaux locataires allaient s’installer à côté de chez nous. Mes parents m’envoient pour vous souhaiter la bienvenue et vous inviter à dîner ce soir, si vous n’avez rien de prévu.

Ray et Santee m’observent. Je vois bien qu’elles pensent la même chose que moi : tout chez lui dénote la gentillesse et la douceur, mais nous avons appris à nous méfier.

– C’est très aimable. Remercie tes parents de notre part.

– Alors, vous acceptez ?

Je consulte Santee du regard. Qu’en pense-t-elle ? Il y a de grandes chances pour que les López soient nos voisins pendant les douze mois à venir… Est-ce qu’on peut vraiment se permettre de les offenser dès le premier soir en refusant leur invitation ?

– Avec plaisir.

Je constate, à la réaction de mon interlocuteur, qu’il est très content de ma réponse. Ce sera l’occasion d’en apprendre davantage sur le métier de travailleur saisonnier agricole.

– Vers quelle heure devons-nous venir ?

– Maman est en train de faire rôtir le poulet. Ce sera prêt dans une demi-heure.

– Parfait. Ça nous laisse le temps de décharger la voiture et de nous poser.

Le grand brun frisé retourne vers son mobile-home, puis s’arrête, fait demi-tour et revient vers moi.

– Au fait, je m’appelle David.

– Enchantée, David. Moi, c’est Denisa. Et voici mes sœurs Santee et Ray.

– Enchanté, Santee. Ray.

Mes sœurs, intimidées, lui font un signe de la main. Puis, David s’en va.

– Pourquoi tu lui as donné ton prénom américain et pas celui de Bearfoot ? me demande Santee.

Je plonge dans le coffre de la Dodge pour éviter de croiser le regard de ma sœur. Décidément, rien ne lui échappe.

– Alors ? Pourquoi ?

– Parce qu’il m’a dit s’appeler David prononcé à l’américaine, et pas David prononcé à l’espagnole.

Ma sœur n’insiste pas, mais elle a en tête les reproches que je fais régulièrement aux Native Americans, qu’ils soient de ma génération ou plus âgés, qui n’utilisent pas leur prénom traditionnel. Elle ne comprend pas pourquoi j’ai cherché à gommer mon identité oglala lakota auprès de notre nouveau voisin, lui-même mexicain. Ou plutôt si, elle croit avoir compris ! Elle pense que j’ai voulu plaire à David, parce que c’est un très beau garçon. Et je suis d’autant plus vexée qu’elle a probablement raison.

Santee se détourne car elle a senti mon agacement, mais la mauvaise foi de ma réponse ne lui a pas échappé. Je lui sais gré de choisir de ne pas m’embarrasser davantage.

Notre installation ne prend pas beaucoup de temps vu le peu d’affaires que nous avons prises. Je laisse mes sœurs choisir leur lit, que nous faisons ensuite. Nous rangeons nos vêtements dans les placards, les doudous à côté des oreillers, les quelques jouets emportés sur le petit bureau de leur chambre, et nous sommes prêtes.

Notre bungalow fait partie d’un lot de quatre répartis sous deux saules pleureurs qui doivent avoir au moins cent ans. L’arrière donne sur un petit pont de bois qui enjambe un ruisseau quasiment à sec. À l’avant, chaque mobile-home dispose d’une espèce de terrasse en bois, avec trois marches pour descendre à la pelouse où sont garés les véhicules des locataires. Les López occupent le mobile-home de gauche ; celui à la droite du nôtre est vide. Le suivant est habité mais je n’ai encore vu personne. De la musique en sort par la porte ouverte ; ça ressemble aux albums que notre mère écoute et qui étaient déjà vieux de son temps, des trucs achetés un dollar dans les vide-greniers… De la musique des années 1970 que les occupants ont mise si fort qu’on l’entendrait même si la porte était fermée. D’ailleurs, au moment où nous descendons nos trois marches pour aller chez les López, une femme apparaît dans l’embrasure de ce quatrième mobile-home. Elle est vêtue d’un long paréo enroulé autour de sa poi trine. Elle est pieds nus et ses cheveux sont mouillés. Elle doit sortir de la douche.

– Salut ! lance-t-elle.

– Bonjour, nous répondons de concert.

– Bienvenue ! Vous êtes là pour longtemps ?

– Normalement, oui.

– Vous serez bien ici. Moi, c’est Jane. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas.

– Merci. Moi, c’est… Bearfoot. Et voici mes sœurs Santee et Ray.

– À plus tard.

Au moins, les voisins sont sympathiques. D’ailleurs, Ray dit tout haut ce que je viens de penser tout bas :

– Elle est gentille, la dame.

– C’est vrai. On dit que les gens sont accueillants en Californie… Ça semble se confirmer pour l’instant.

Avant de gravir les marches de la terrasse des López, je m’accroupis et saisis mes sœurs par la taille pour leur rappeler les deux ou trois mensonges que nous avons mis au point dans la voiture.

– Souvenez-vous : papa… ?

Mes sœurs reprennent en chœur :

– … travaille en mer.

– Il cherche… ?

– … du pétrole.

– Maman… ?

– … est cuisinière.

– Où ça ?

– Au Canada.

– Très bien. Et moi, je travaille et je m’occupe de vous.

– Mais qu’est-ce qu’on fera, nous, toute la journée pen dant que tu travailleras ?

– Je ne sais pas encore, Santee. Je trouverai un moyen de vous occuper, ou que quelqu’un s’occupe de vous. On n’en est pas là pour l’instant.

Santee acquiesce, mais cela ne suffit pas à chasser l’inquiétude de son esprit. Du mien non plus, soit dit en passant, mais je dois garder toute pensée négative pour moi. Laylow a dit que Mike nous aiderait. Comptons là-dessus.

Au moment de frapper à la porte d’entrée des López, je réalise que nous n’avons rien apporté. Maman ne serait jamais arrivée les mains vides. J’ai honte, soudain, mais il est trop tard. De toute façon, je n’ai quasiment plus d’argent, je n’aurais pas pu acheter quoi que ce soit même si j’avais su plus tôt que nous serions invitées.

– Bonsoir ! Entrez donc ! Soyez les bienvenues !

Je ne suis pas surprise de découvrir une femme brune à la peau mate, parce que après tout, les Mexicains sont à moitié espagnols et à moitié indiens, mais je ne m’attendais pas à une femme aussi belle et mince. Je sais de qui tient David, à présent.

– Bonsoir, madame López.

– Je t’en prie, appelle-moi Ximena. Tu dois être Denisa ? Et voici Santee et Ray, si mes informations sont bonnes !

David se tient au côté de sa mère. Il a vu mon pied bot, maintenant, c’est obligé. Foutue pour foutue, je me jette à l’eau :

– En fait, mon véritable prénom est Bearfoot. Santee et Ray n’ont pas encore de totem, elles sont trop jeunes.

– Je vois. Comment veux-tu que nous t’appelions, alors ? Parce que David m’avait…

– Oui, je sais, mais… Je préfère Bearfoot. Mais c’est comme vous voulez. Denisa fonctionne aussi.

– Non, non. Ce sera Bearfoot. C’est si joli.

Ximena a dit cela par politesse ; elle n’a certainement pas fait le lien avec l’infirmité à laquelle je dois mon nom lakota. Mais je ne veux pas la contredire.

– Eduardo, nos invitées sont là !

Je dois réviser mon opinion : David tient autant de sa mère que de son père, car l’homme qui émerge du minuscule couloir menant aux chambres a la même beauté d’acteur de cinéma que son fils. Il est moins grand mais beaucoup plus musclé que lui. Il occupe tout l’espace à l’intérieur du mobile-home. Ce qu’on remarque en premier chez lui, c’est son immense sourire bienveillant. Quel beau couple forment les López ! Quel trio de rêve ! J’imagine ce que Santee et Ray sont en train de penser : il ne manque plus qu’un chien aux López pour atteindre le statut de famille idéale !

– Bonsoir, mesdemoiselles.

En revanche, à la différence de David, l’accent mexicain de M. López est à couper au couteau.

– Bonsoir, je dis. Merci de nous recevoir. Nous n’avons pas pensé à faire des courses et sans votre invitation j’aurais été obligée de reprendre la voiture pour aller acheter de quoi manger ce soir. Je vous avoue qu’après une journée de conduite…

– Mais c’est naturel, dit Ximena. Le sens de l’hospitalité ne doit pas se perdre. C’est important, entre voisins.

– À propos de courses, pourrez-vous nous indiquer où vous faites les vôtres ?

– Nous allons au marché de Binney Junction, à l’entrée de Marysville. On y trouve tout ce dont on a besoin. Sinon, il y a un SaveMart un peu plus loin, sur la 10e rue. Mais nous pouvons discuter de tout cela à table, le repas va refroidir.

Le maïs est l’aliment de base des peuples autochtones d’Amérique du Nord. Nous en avons de toutes les sortes : du jaune, du blanc, du rouge, des longs, des courts, des joufflus et des élancés, doux, secs, amers… Que nous soyons oglalas lakotas, choctaws, blackfeet, ojibwés ou navajos, nous excellons dans l’art de le préparer. Cependant, je suis obligée de reconnaître qu’on ne m’avait jamais servi quelque chose d’aussi goûteux que ce poulet farci au maïs et au riz.

Au lieu d’expédier le dîner en un quart d’heure comme nous en avons l’habitude, nous restons au moins une heure à table.

Les parents de David sont très loquaces quant à leur aventure migratoire depuis l’État de Zacatecas, au centre du Mexique, qu’ils ont quitté il y a deux ans suite à la fermeture de la mine d’argent dans laquelle ils étaient employés. Ils nous posent aussi un tas de questions sur notre migration intérieure, ce qui me dérange. Je suis obligée de mentir sur mon âge et sur à peu près tout le reste. J’ai l’impression de trahir leur confiance. Ces gens nous accueillent à bras ouverts, partagent leur nourriture avec nous, et je leur raconte des boniments pendant toute la soirée. Mais ce qui me préoccupe par-dessus tout, c’est qu’ils ne semblent pas me croire. À plusieurs reprises, je les surprends en train d’échanger des regards qui en disent long sur ce qu’ils pensent de mon récit. Il va falloir que je le rode.

David, par contre, passe son temps à me sourire. Il est très gentil avec mes sœurs également, mais c’est moi qui l’intéresse le plus. Il me questionne sur notre vie aux États-Unis et semble aussi déçu que surpris que je ne puisse pas lui en apprendre davantage sur mon propre pays. Je crois même qu’à travers ses lectures et ce qu’il en a vu sur Internet, il en a une meilleure connaissance que moi. Il finit par comprendre que la vie dans une réserve indienne est très différente de celle d’un Américain moyen, et que je suis avant tout une Lakota aux yeux des Américains, et si peu une Américaine moi-même.

J’apprends qu’il vient d’être admis à l’université de Californie, à San Diego, où il commencera des études d’économie à la rentrée prochaine. En à peine deux ans, il a réussi à apprendre l’anglais et passer son diplôme de fin de scolarité américain, et à décrocher une bourse d’études ! Je n’en reviens pas. Il m’explique tout cela sans me regarder de haut, sans donner l’impression qu’il en tire une fierté quelconque. Il se dit juste reconnaissant qu’on lui donne cette opportunité.

C’est la deuxième fois en deux jours que j’ai une conversation de ce genre avec un garçon de mon âge. Je veux dire, une conversation dans laquelle un garçon s’intéresse à moi, me regarde sans se moquer de moi, comme un être humain et pas comme un monstre de foire. Au cours de cette soirée avec les López, comme auprès de Steve, j’en viens à oublier mon pied bot. Cela ne m’était jamais arrivé avant.

Je finis par évoquer l’exploitation maraîchère et fruitière de Mike.

– Nous allons nous voir souvent, je dis. Il paraît que vous travaillez pour Sodaro Orchards.

– Ah, toi aussi ? s’étonne Ximena.

– Oui, je commence demain.

– Il y a un énorme roulement, précise Eduardo. Beaucoup de gens vont et viennent, arrivent le lundi pour repar tir en fin de semaine. Des sans-papiers, souvent, qui doivent changer régulièrement de boulot pour échapper aux contrôles de l’immigration.

Je me demande s’il parle pour eux ou pour moi. Je me racle la gorge.

– Est-ce que je peux vous poser une question personnelle ?

– Tu veux savoir si nous-mêmes sommes en situation régulière ?

Je pique un fard. Comment Ximena a-t-elle deviné ?

– Je suis désolée, cela ne me regarde pas…

– Ne sois pas désolée, c’est normal. C’est la question qui est dans l’esprit de tous en Californie. En ce qui nous concerne, la réponse est oui. Nous venons de recevoir notre carte de séjour, tous les trois !

J’ai senti la fierté et le soulagement dans la réponse de Ximena. D’ailleurs, elle s’est tournée vers son mari et celui-ci lui a pris la main. Ils se regardent amoureusement. Ça a dû être une série d’épreuves pour en arriver là.

– Et toi ? me demande Ximena.

Moi, quoi ? Qu’est-ce qu’elle sous-entend ?

– Je suis américaine, je n’ai pas besoin de permis de travail.

– Le fait que tu vives avec tes sœurs, si jeunes, sans vos parents… C’est légal ?

La conversation vient de prendre une autre tournure, subitement. Je ne reconnais pas le ton sympathique qui était celui de nos hôtes jusqu’à présent. D’ailleurs, David aussi a capté le changement de registre.

– Maman ! dit-il comme on supplie ses parents de se taire lorsqu’ils nous font honte.

– Excuse-moi, Bearfoot. Je ne voulais pas donner l’impression de… juger ou quoi que ce soit.

– Je vous l’ai déjà expliqué : c’est une chose naturelle chez les Oglalas Lakotas. Étant donné qu’il n’y a pas de travail dans les réserves, les parents sont amenés à voyager loin pour en trouver et à laisser leurs enfants seuls. Les aînés s’occupent de leurs petits frères ou petites sœurs. Donc oui, mon père et ma mère sont au courant.

– Ça fonctionne un petit peu comme ça chez nous aussi, ajoute Eduardo en s’adressant à Ximena. Souviens-toi de mon cousin et de sa femme. Ils ont tenté leur chance aux États-Unis, eux aussi, en laissant leurs quatre enfants derrière eux. Le plus grand avait à peine vingt ans.

– Certes, mais nous étions là. Nous habitions la maison d’à côté.

– On n’est pas restés longtemps. Un an après leur départ, on suivait leur exemple en partant nous aussi. Mes nièces et neveux ont dû se débrouiller seuls.

– Leurs grands-parents vivent dans le même village. Ce n’est pas comme s’ils étaient abandonnés.

– Nous non plus, nous ne sommes pas abandonnées !

J’ai haussé la voix ; tout le monde s’est figé. Je me radoucis pour mettre un point final à cette conversation :

– Nous ne sommes qu’à deux jours de voiture de Pine Ridge. Nous y avons de la famille, des oncles et des tantes, comme vous dans votre village. Sauf que nous sommes américaines, nous, et nous vivons dans le même pays que nos parents. Je ne vois pas pourquoi vous me posez toutes ces questions.

– Tu as raison, Bearfoot.

Eduardo essaie d’arrondir les angles.

– Elle a raison, répète-t-il à l’intention de son épouse. Nous connaissons mal les mœurs et les habitudes de ce pays, et encore moins celles des Lakotas.

– Oui. Pardon, Bearfoot. Je ne voulais pas t’offenser. C’est juste que tu me parais tellement… jeune pour une telle responsabilité. Mais c’est ridicule. Tu as l’air de parfaitement te débrouiller. Et puis, ce ne sont pas mes affaires.

– C’est moi qui vous demande pardon. Je me suis emportée sans raison. Après tout, vous ne faisiez que poser une question. Je dois être fatiguée. D’ailleurs, nous n’allons pas tarder à nous coucher.

– Il fait encore jour, tu ne veux pas un café ou un thé ?

– Nous avons peu dormi ces deux dernières nuits. Je voudrais mettre mes sœurs au lit un peu plus tôt que d’habitude pour qu’elles puissent rattraper leur manque de sommeil.

– Je comprends, dit Ximena.

Je me lève et invite mes sœurs à m’imiter. Ray finit d’avaler un morceau de mangue, s’essuie la bouche et prend la main que Santee lui tend.

– Merci beaucoup pour votre invitation.

Les López se lèvent comme un seul homme. Tout le monde est très poli et cordial, mais nos derniers échanges ne sont plus aussi chaleureux que les premiers. David me regarde d’un air penaud.

– À demain, je dis.

– Qu’est-ce que Ray et Santee vont devenir pendant que tu travailleras ?

Si l’un des deux parents avait posé la question, je l’aurais envoyé paître… Mais c’est David qui vient de parler. Avec toute sa douceur et son attention, il se soucie de mes sœurs, et je trouve cela adorable.

– Je comptais me mettre à la recherche d’une baby- sitter…

– On n’est pas des bébés, réagit Ray immédiatement.

Je lui souris.

– Non, bien sûr. Une gardienne, je voulais dire.

– Je peux m’en occuper, si tu veux.

Visiblement, la proposition de David ne satisfait pas sa mère.

– David, peut-être que… commence Ximena.

– Ben quoi ? Je ne fais rien demain.

– Je pense que Bearfoot souhaitait trouver une solution plus pérenne.

– Je suis libre jusqu’à la rentrée.

– Je te paierai, évidemment, dis-je, trop contente qu’il me sorte une épine du pied, au moins provisoirement.

Mais sa mère revient à la charge.

– Je ne pense pas que ce soit raisonnable, David. Tu vas être assez occupé avant la reprise des cours.

– Non, justement, je n’ai rien à faire d’ici là. C’est toi-même qui me poussais à prendre un job d’été.

– Oui, mais…

– Eh bien, il semble que j’en aie trouvé un ! Je suis baby-sitter… Pardon, gardien officiel de Ray et Santee.

Les deux intéressées sont évidemment ravies à l’idée de passer la semaine avec le beau et gentil David.

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