Les soeurs Lakotas
Épilogue
C’ est le branle-bas de combat dans la maison habituellement si calme des Lehrer. Affolement général à notre étage devant la porte de la salle d’eau ! À tel point que Roger nous propose, à titre exceptionnel, d’utiliser leur salle de bains, au rez-de-chaussée, pour accélérer le rythme des préparatifs. Il en profite pour nous taquiner sur le temps que les filles passent à se pomponner, mais aujourd’hui, personne n’a envie de plaisanter.
Amy s’est postée devant la cuisinière et fait des pancakes à la chaîne, qu’elle empile sur une assiette. Il y a là de quoi nourrir toute une classe.
Je suis la première à descendre. Roger et Amy se doutent que je n’ai pas fermé l’œil de la nuit ; ils sentent ma nervosité depuis hier. Aussi, ils ne me disent rien. Ils savent qu’il faut me laisser tranquille dans ces moments-là. C’est fou la vitesse à laquelle ils ont appris à nous décoder, les unes et les autres. Quelques jours ont suffi pour que s’installent des habitudes de vie entre eux et nous.
Je ressens un mélange de trac et d’excitation. Cela m’a prise dès que j’ai su que j’étais inscrite au lycée de la ville. L’idée d’apprendre l’histoire, la géographie et la littérature me comble de joie. Je sais la chance que cela représente. Mais pour la première fois de ma vie, je vais me retrouver seule Native American dans un lycée normal, entourée de Blancs et de très rares Noirs et Latinos ! Roger me l’a confirmé encore hier : aucun Indien, et très peu de gens de couleur étudient à Evanston High School. « Uinta est un
comté de RednecksA ; il n’y a presque pas de diversité raciale », a-t-il ajouté.
C’est au tour de Santee de faire son apparition. Elle fait un check à Roger et un hug à Amy, c’est devenu son rituel.
– Parée ? lui demande Roger.
– Mmm.
– Ça va bien se passer. Ne t’en fais pas.
– Mmm.
– Beurre de cacahuète ou sirop d’érable sur ton pancake ?
– Les deux.
Amy ne relève pas ; elle a décidé de ne contredire per sonne. Roger est sur le point de réagir mais son épouse lui fait les gros yeux afin qu’il tienne sa langue pour une fois. Aujourd’hui, jour de rentrée, les filles ont droit à tout ce qu’elles exigent. On leur passe le moindre caprice.
Le couple de retraités-éleveurs n’a pas hésité une seconde avant d’accepter de devenir famille d’accueil. Quand le commissariat de Yuba City les a appelés pour les informer de notre situation, Roger voulait sauter immédiatement dans son pick-up et venir nous chercher. Mais, comme les assistantes sociales nous l’avaient dit, les choses ont été plus compliquées que cela. Il a fallu de longues semaines avant que le juge accepte que nous nous installions chez les Lehrer.
– Et voilà Ray ! s’exclame Roger.
Ray et le vieux cow-boy sont copains comme cochons. Ils s’adorent. On sent qu’une figure paternelle, ou un grand-père, manquait à notre petite sœur. Cela dit, Santee et moi en avons tout autant besoin qu’elle, même si nous avons appris à faire sans. La différence, c’est que Ray ne s’est pas construite sur cette absence, elle lui pèse encore.
– Des pancakes ! crie-t-elle en courant des genoux de Roger aux bras d’Amy.
Pour mes sœurs, la rentrée est moins stressante. Elles comptent se faire rapidement des copines à l’occasion de fêtes organisées par la paroisse à laquelle Roger et Amy appartiennent. Et puis, surtout, Ray et Santee vont fréquenter la même école, à cinq minutes du ranch en voiture.
Ce qui est rassurant, c’est de savoir où nous serons la semaine prochaine et le mois prochain. La vie au foyer pour mineurs de Sacramento n’était pas horrible, mais nous avons passé une bonne partie de l’été suspendues à la décision du juge, sans savoir s’il autoriserait notre placement chez Roger et Amy, ou au moins dans deux familles proches l’une de l’autre.
Au foyer, nous étions huit par dortoir et nous avions la désagréable impression d’être en prison : pas le droit de sortir, discipline très stricte, obligation de rester en chambre dès 21 heures, extinction des lumières à 22 h 30… Mais Ray, Santee et moi étions ensemble, et c’était déjà beaucoup.
L’autre point positif, c’est que j’ai aussitôt cessé mon travail dans les champs. Je crois bien que je n’aurais pas tenu le coup à Sodaro Orchards.
Nous avons pu voir notre mère en visioconférence. Le juge nous avait autorisées à lui rendre visite, mais Rapid City étant à vingt heures de voiture de Sacramento, la direction du foyer a renoncé à l’organisation d’un tel déplacement. « Nous n’avons pas assez de personnel », ont-ils dit. Alors, le juge a mis au point avec l’administration pénitentiaire une série de rendez-vous par Internet, en présence d’une surveillante de la prison, bien évidemment.
Roger et Amy ont promis qu’ils nous emmèneraient à Rapid City depuis Evanston dès que possible.
Lors de la première visioconférence, notre mère n’a cessé de pleurer et de s’excuser :
« Jamais je n’aurais imaginé que je pouvais aller en prison pour si peu, disait-elle, sinon… »
Les pleurs reprenaient de plus belle. Son attitude m’agaçait. Sinon, quoi ? Elle savait très bien que boire et conduire sont deux activités incompatibles, et qu’une arrestation lui pendait au nez. Elle était prévenue ; à plusieurs reprises, elle avait été interpellée et elle avait reçu des avertissements.
Mais j’ai gardé mes réflexions pour moi ; elle était déjà suffisamment désolée, et suffisamment énervée aussi, car elle en voulait à la terre entière : aux policiers, au juge, à l’avocat commis d’office, au gouvernement, aux Blancs, à notre père, au conseil tribal… C’était la faute d’un peu tout le monde, si nous en étions là. Les uns n’avaient pas su nous protéger, les autres s’étaient acharnés sur nous, ou n’avaient pas bougé le petit doigt pour nous aider…
Puis, elle éclatait à nouveau en sanglots en nous demandant pardon. C’était tellement dur pour Ray que l’éducatrice du foyer a écourté la conversation.
Je n’ai pu aborder la question de Roger et Amy que le lendemain, seule en tête à tête avec notre mère. Quand je lui ai dit que le juge allait lui demander si elle acceptait que nous soyons placées chez les Lehrer, dans le Wyoming, elle a refusé tout net.
« Qui sont ces gens ? Pourquoi vous iriez dans le Wyoming ? Chez des Blancs, en plus ! »
En apprenant que Roger était un ancien policier, elle s’est braquée davantage encore. Mais j’ai tenu bon. Sans perdre mon calme, en lui expliquant la situation dans laquelle nous nous trouvions et ce qu’Amy et Roger avaient déjà fait pour nous, j’ai réussi à faire en sorte qu’elle m’écoute.
Elle n’a pas accepté tout de suite, mais avant de raccrocher, elle m’a promis qu’elle prendrait conseil auprès d’un avocat et des services sociaux de la tribu.
Plus tard, lors d’une troisième rencontre à distance, je lui ai montré des photos de la maison qu’Amy et Roger m’avaient envoyées, de nos chambres, de leur domaine… de façon qu’elle visualise le cadre dans lequel nous allions évoluer.
Elle s’est remise à pleurer, mais c’était différent cette fois. Ses larmes coulaient en silence… Comme si elle se résolvait à accepter son sort et que ça la rendait très triste.
« Votre mère culpabilise, m’a ensuite expliqué la psychologue du foyer. Il faut la comprendre : elle est tiraillée entre la raison, qui lui dicte que vous serez mieux ensemble chez des gens comme les Lehrer que séparées, et l’instinct, qui fait qu’elle se sent dépossédée de son rôle de mère. Inconsciemment, elle vit votre placement chez des gens auxquels vous vous êtes attachées comme un rapt, ou un abandon de votre part. Elle le prend pour un désaveu de ce qu’elle est, et ne peut se défaire de l’impression que vous lui préférez des inconnus. Mais ne vous inquiétez pas : quand elle constatera que vous continuez à l’aimer et à lui écrire, quand vous lui aurez rendu visite, elle verra les Lehrer comme des alliés et non pas comme des concurrents.
– De toute façon, rien ne dit que nous pourrons aller habiter chez Roger et Amy. Le juge n’a toujours pas donné son avis. »
Il a fallu attendre tout le mois de juillet et jusqu’à la mi-août avant d’être fixées sur notre sort. Quand j’ai reçu un coup de fil d’une des assistantes sociales m’annonçant que le juge avait donné son feu vert, je l’aurais embrassée !
« Le passé de policier de M. Lehrer a facilité les choses », a-t-elle précisé.
J’accepte de boire le café au lait que me sert Roger, mais je ne parviens pas à avaler quoi que ce soit. Je me pose des milliards de questions : dans quel genre de classe vais-je me trouver ? Est-ce que je vais réussir à m’intégrer ? Les profs seront-ils sympas avec moi ? Mais surtout : est-ce que je vais être au niveau ? Je viens d’un lycée indien sur une réserve indienne, j’ai peur de ne pas être à la hauteur et que ça se voie, qu’on se moque de moi.
Je n’avais pas énormément d’amis au lycée Red Cloud de Pine Ridge, on peut même dire que j’étais solitaire, mais je n’étais pas anormale, ou une bête de foire. J’étais… invisible, et cela me convenait parfaitement.
Ici, loin de ma culture, loin des miens, qui suis-je ? Mes sœurs et moi formons-nous, à nous trois, une tribu ? Je sais que ce n’est que temporaire, que nous retrouverons notre mère et notre foyer et notre peuple à la fin de cette année scolaire, mais j’ai le sentiment que la question se pose au-delà de cette expérience particulière… J’ai la conviction que nos vies futures seront déterminées par la réponse que nous apporterons à cette question. Je le sens au plus profond de moi, sans drame mais avec gravité, et avec excitation, car je considère que c’est une chance qui nous est donnée. À notre mère aussi.
– Il est l’heure d’y aller, nous rappelle Roger.
Celui-ci a endossé le rôle de chauffeur de la famille Esper. Il doit d’abord déposer Ray et Santee avant de m’emmener au lycée, qui est un peu plus loin, de l’autre côté de la ville.
Amy a prévu de descendre de voiture avec mes sœurs et de les accompagner à l’intérieur de l’école pour le premier jour. Roger la récupérera sur son trajet de retour.
– Attendez, je dis, on va faire une photo pour maman !
Je pose mon smartphone sur le rebord de la fenêtre, enclenche le retardateur de prise de vue, et file me ranger entre Santee et Ray avant que les dix secondes soient écoulées.
– On l’imprimera ce soir et on la lui enverra par la poste dès demain afin qu’elle la reçoive avant le week-end, propose Amy.
Notre mère n’a pas droit au téléphone portable en prison. Toutes les photos que nous lui faisons parvenir doivent passer par courrier traditionnel. Cela nous oblige aussi à lui écrire des mots qu’elle épingle sur le mur de sa cellule, et non pas des SMS qui disparaissent dans le flot des messages électroniques.
En observant nos visages heureux malgré l’inquiétude de la rentrée scolaire, je suis fière de moi car j’ai atteint l’objectif que je m’étais fixé : que mes sœurs et moi restions unies.
Mais je crois que le succès de cette aventure va bien au-delà. Ray, Santee et moi avons compris que les liens qui nous unissent sont plus forts que tout. Ils se passent même de nos parents, ils existent en dehors de celui qui nous unit à notre mère. Nous nous sommes prouvé mutuellement qu’ensemble, nous pouvons faire front. Mes sœurs ont appris qu’elles pouvaient avoir confiance en moi, et moi en elles, que j’étais là pour elles, et elles pour moi.
Et puis, il se peut que j’aie trouvé un amoureux. La pensée me fait sourire. Peut-être que je me fais des idées, mais peut-être pas ? Qui sait ? En tout cas, il ne se passe pas une heure sans que David m’envoie un SMS. Il m’appelle tous les soirs aussi, et ça dure depuis un mois et demi. Il est si tendre au téléphone, et il me fait rire ! Il me raconte son installation à San Diego et la façon dont il s’habitue à la vie américaine. Il affirme avoir pris cinq kilos depuis qu’il mange sur le campus des portions états-uniennes, lui qui a été élevé dans l’idée qu’on doit finir son assiette.
Il évoque Pine Ridge, aussi, et me dit qu’il a envie de visiter ma réserve et de rencontrer mon peuple. Je suis touchée par l’intérêt qu’il porte à la condition des Native Americans pour lesquels je sens qu’il éprouve une sincère empathie, mais cela me met mal à l’aise.
Je n’arrive pas à me l’expliquer. Je devine, chez David, l’envie que je sois plus oglala lakota que je ne le suis déjà. Je crois qu’il voudrait me pousser à proclamer plus fermement mon appartenance à ce peuple, peut-être même à militer pour le respect de nos droits, pour la reconnaissance de notre langue et de nos coutumes… C’est à croire qu’il a endossé notre combat et qu’il attend de moi que je l’embrasse pleinement à mon tour.
Je ne sais quoi en penser. Sans que je comprenne comment, notre aventure a modifié mon rapport à mon indianité ; je n’ai plus besoin de me battre pour revendiquer que je suis oglala. Je n’ai pas non plus de problème avec l’idée d’être pleinement américaine. Ce qui me gêne, c’est quand le fait que je sois Native American dérange les autres, les non-Indiens. Il me semble que ce n’est pas moi qui dois changer, c’est le regard des autres sur moi.
Ce que je voudrais, c’est vivre ma vie d’Oglala Lakota là où elle m’emmènera, me marier avec David qui vient du Mexique si c’est ce que nous souhaitons, sans que cela m’éloigne de mes racines et de ma culture, des miens. Des tas d’Américains, d’Européens, d’Africains, d’Asiatiques y parviennent. Je ne demande rien de plus. Je n’ai pas l’intention de mener une bataille pour atteindre cet objectif ; cela devrait m’être acquis naturellement. Mais parce que je suis la fille d’un peuple qu’on a voulu exterminer et que je vis au sein d’un pays qui n’a jamais voulu le reconnaître, des gens comme David voudrait me voir partir en guerre. Je n’ai pas honte des miens, mais je ne veux pas me battre en leur nom pour autant. Je veux vivre ma vie, pas celle des autres.
Roger met le contact. Le vieux pick-up rouillé s’ébranle. Je nous revois monter dedans pour la première fois, il y a deux mois. Il faisait si chaud ce jour-là, nous n’avions plus un sou, plus rien à boire, plus rien à manger… Quel chemin parcouru !
Je n’ai toujours pas rendu les cent dollars prêtés par Amy et Roger. Je n’ai pas oublié ma dette, mais je sais que je ne pourrai jamais leur rembourser tout ce que nous leur devons. Je me console en me disant que Ray, Santee et moi leur apportons nous aussi quelque chose. Quelque chose qui leur manquait, peut-être.
Tout ce que nous pouvons faire pour les remercier, c’est les aimer comme des grands-parents d’adoption, pour toujours, même après que notre mère sera rentrée à la maison.
Ce que j’aimerais par-dessus tout, c’est que nous restions ici, et que ce soit elle qui nous rejoigne à Evanston. Qu’elle s’y installe. Qu’elle trouve un travail dans le coin. Qu’on quitte définitivement la réserve. Je suis sûre qu’elle se plairait dans le Wyoming. Je suis sûre que Roger et Amy, avec tous leurs contacts, l’aideraient à faire son trou, à prendre un nouveau départ. Je suis sûre qu’elle arrêterait de boire si elle vivait ici et non plus à Pine Ridge.
Pour l’instant, nous avons elle et nous d’autres préoccupations : plus que trois cent cinq jours avant sa libération ; le pick-up brinquebalant de Roger nous entraîne vers une nouvelle vie, et j’entends bien en profiter pleinement.
A. Littéralement, « nuques rouges ». Terme désignant les Blancs vivant dans les zones rurales et pauvres des États-Unis. Peut se traduire par le mot français ploucs.
OceanofPDF.com