Les soeurs Lakotas
Chapitre 6
6
J’ ai retenu le truc de l’encyclopédie utilisée par Roger pour rehausser Ray à table, et j’y ai recours pour résoudre mon problème de taille au volant. J’ai trouvé deux bouts de planche et les ai calés sous mes fesses. Ainsi, j’ai l’air moins petite et donc moins jeune dans mon siège de conductrice. Bien sûr, j’ai recouvert le dispositif d’un pull en laine polaire pour que ce ne soit pas trop inconfortable.
Les adieux avec Amy ont été plus douloureux qu’avec Roger, parce que Amy n’a pas réussi à cacher ses larmes.
Ça a surtout été dur pour Ray qui a réclamé notre maman pendant une bonne heure après notre départ, jusqu’à ce que les grimaces que faisait Santee aux voitures qui nous doublaient parviennent à lui faire penser à autre chose.
Dès que nous sommes à nouveau sur l’interstate 80, je sors de ma poche l’enveloppe qu’Amy m’a remise. Elle a écrit leur adresse dessus, ainsi que leur numéro de téléphone. « Dites-nous ce que vous devenez, de temps en temps », a-t-elle ajouté. Je sais que c’est sincère ; et j’ai vraiment l’intention de donner des nouvelles, un jour.
Je décachette l’enveloppe et découvre cinq billets de vingt dollars tout neufs. J’en ai la gorge serrée. Amy et Roger n’ont pas l’air d’être dans la misère, mais ils ne doivent pas rouler sur l’or non plus. Pourquoi font-ils tout cela pour nous ? Cent dollars, ce n’est pas rien de la part de quelqu’un qu’on ne connaît pas ou si peu. Je les imagine discuter entre eux à propos du montant à nous donner, puis passer à la banque ce matin et retirer la somme.
Je regarde mes sœurs dans le rétroviseur et me jure que je reviendrai chez Roger et Amy pour tenir ma promesse : plus tard, quand tout sera terminé, je leur rendrai cet argent. Et si je n’ai pas cent dollars, je travaillerai sur la ferme pour payer ma dette. Parole d’Oglala Lakota !
Santee a vu que je les regardais. Elle s’avance et passe son genou entre les deux sièges de devant pour pouvoir me parler sans que Ray entende.
– Tu as menti à Amy et Roger.
Santee est toujours très sérieuse, mais là, elle a pris une voix encore plus grave que d’habitude. Je sais très bien où elle veut en venir. Mais je fais celle qui n’a pas compris.
– À quel sujet ?
– Maman. Elle ne nous attend pas à Sacramento.
– Roger ne nous aurait pas laissées repartir. Tu le sais très bien. Toi-même tu as fait taire Ray quand elle a failli leur révéler que maman est en prison.
– D’accord, mais on va faire quoi, alors, à Sacramento ? Chez qui on va ?
– Je ne sais pas encore. Mais ne t’inquiète pas, je trouverai une solution…
– Qu’est-ce qu’on va devenir ? On ne connaît personne !
Santee essaie de parler à voix basse pour ne pas affoler Ray, mais elle ne parvient pas à dissimuler une crise de panique. Je jette un coup d’œil dans le rétroviseur pour vérifier que notre petite sœur est divertie par autre chose. Je vois sa tête dodeliner ; elle est en train de finir sa nuit. Ça tombe bien.
Je pose ma main sur l’avant-bras de Santee, agrippée à mon siège.
– Écoute, Santee, dis-je en chuchotant, il faut que tu te calmes. Il faut que tu m’aides en étant forte.
– Mais qu’est-ce qu’on va devenir… ?
– Arrête de geindre, je siffle entre mes dents.
Je m’en veux d’être aussi dure. Santee ne s’est pas plainte jusqu’à présent, alors que je lui en demande déjà beaucoup. Après tout, même si je la vois comme une deuxième grande sœur pour Ray, elle n’a que dix ans.
Mais je ne peux pas la laisser exprimer ses inquiétudes tout haut ; elle risque de les communiquer à Ray, qui, pour l’instant, croit encore que tout va bien. Je ne veux pas qu’elle ruine ma mise en scène.
– Je fais ce que je peux, dis-je en essayant de me faire aussi rassurante que possible. En Californie, il y a des campings pour travailleurs immigrants. Des Hispaniques. La plupart sont sans papiers, ils sont là illégalement. Ils ne nous chercheront pas d’ennuis. Au contraire, ils nous aideront. Nous vivrons très certainement dans une caravane. Je travaillerai dans les vergers, ou dans les vignes. Ray et toi devrez rester seules pendant la journée, mais il y aura d’autres enfants, vous vous ferez des copines. Ce sera à toi de t’occuper d’elle. Donc, il faut que tu montres l’exemple.
– On va dormir dans une caravane ?
Les oreilles de Ray traînaient. À quel moment s’est-elle réveillée ? J’espère qu’elle n’a pas tout entendu, ou pas tout compris.
Le visage de Santee retrouve une expression normale : ça y est, elle se reprend. Je lui caresse la joue et lui souris. Ma sœur est forte, je suis fière d’elle. Elle se cale à nouveau sur la banquette arrière.
– Ben, où on dort quand on est en vacances ? je lance gaiement à l’intention de Ray.
– Sous une tente, répond-elle.
– Ça, c’est quand on part marcher dans la nature…
– Dans la voiture !
J’éclate de rire.
– Ça, c’est quand on part en vacances ! Alors, on dort où quand on est en vacances ? Comment ça s’appelle l’endroit où on vit quand on n’est pas chez soi ?
– Un camping.
– Un camping, bravo. Et qu’est-ce qu’il y a dans les campings ?
– Des caravanes.
– Voilà !
Ray ne se doute de rien. Pour elle, ce voyage, c’est l’aventure. Rien que le mot « vacances » en est une. Aucune de nous trois n’est jamais partie en vacances. Tout ce que nous savons des voyages, c’est ce que nous voyons à la télévision, chaque année, quand des gens racontent ce qu’ils ont fait pendant leurs deux semaines de congés d’été. Notre camping à nous, c’est Pine Ridge, et notre maison sur la réserve est moins luxueuse et moins bien équipée que certains mobile-homes ou camping-cars que l’on voit traverser les terres indiennes, l’été, lorsque débarquent les touristes blancs venus voir comment vivent les Peaux-Rouges. Certains utilisent encore cette expression que nous détestons, comme les Afro-Américains détestent le mot Negro dans la bouche d’un Blanc.
Les plus avisés nous appellent Sioux, même si ce mot n’existe pas non plus dans notre langue. C’est une invention des Tuniques Bleues – les militaires américains – qui remonte au e XIX siècle, une époque où l’armée s’est appliquée à nous exterminer, exécutant les ordres du gouvernement. Elle n’y est pas parvenue ; nous sommes toujours là… Mais dans quel état !
Nous préférons le terme de Lakotas, ou d’Oglalas Lakotas. C’est le vrai nom de notre peuple.
Une heure et demie plus tard, nous arrivons à Salt Lake City, la célèbre ville des Mormons. J’en ai toujours entendu parler sans trop savoir ce qu’étaient exactement les Mormons. Il paraît que ce sont des Blancs, mais pas comme les autres. Très religieux. Et qui vivent un peu à l’ancienne. Pourtant, l’agglomération que nous longeons sans nous y arrêter est tout ce qu’il y a de plus moderne.
Je préfère ne pas sortir de l’interstate. En ville, on se fait plus facilement remarquer. Maman me l’a souvent répété : « Tiens-toi à l’écart des grandes métropoles. Le Mal y règne. » Elle n’a jamais expliqué ce qu’elle entendait par « le Mal », c’est une notion assez floue, mais ça a suffi à m’inculquer une certaine méfiance.
Sur la route, au moins, on jouit d’une forme d’anonymat. Nous sommes tous en mouvement, donc peu susceptibles de laisser une impression à quelqu’un en particulier, pourvu qu’on se contente de rouler à la bonne allure et dans le bon sens.
C’est le cri de joie de Ray qui me sort de mes rêveries :
– Wao, la mer !
Nous venons à peine de laisser Salt Lake City, on voit encore ses gratte-ciel dans notre dos.
– Ça peut pas être la mer, hein ? me demande Santee.
– Si, regarde, c’est la mer, lui répond Ray.
Elles ont toutes les deux raison : ça ne peut pas être l’océan Pacifique, pas encore, mais l’étendue d’eau d’un très beau bleu qui s’offre à nos yeux ressemble bel et bien à une mer.
– C’est le lac salé, dis-je.
– Ah ben, oui : Salt Lake City, la ville du lac salé ! déduit Santee.
– Il est vraiment salé ? demande Ray.
– C’est ce qu’on va voir, je dis gaiement en me déportant sur la droite pour emprunter la première bretelle de sortie.
– Yes, hurle Santee, oubliant sa réserve habituelle. Oubliant ses angoisses surtout.
– On va à la mer ! renchérit Ray.
Le lac est immédiatement accessible. Nous devons par courir moins d’un kilomètre avant d’arriver à un parking au départ d’une immense plage. Je n’ai pas coupé le moteur que Ray se détache déjà et ouvre sa portière. Santee est obligée de la retenir pour ne pas qu’elle fonce à l’eau.
– Regardez, un château ! elle hurle en se débattant.
Elle montre du doigt un immense bâtiment blanc sur monté de coupoles dorées qui ressemblent aux tours d’un château, en effet. Je n’en avais jamais vu en vrai. On se croirait dans un conte de fées qui se passerait en Europe ou sur la côte est. Les yeux de Ray pétillent. Les nôtres aussi d’ailleurs.
– On va se baigner ?
Notre petite sœur défait ses lacets et s’apprête à s’élancer sur le sable. Je regarde autour de nous : pas de caméras, pas de policiers… Il y a des gens, mais personne ne semble faire attention à nous.
– Si tu veux, mais ne cours pas sur le parking. Il y a des voitures.
Nous enlevons nos chaussures pour marcher sur le sable, qui n’en est pas vraiment.
– On dirait du sel ! s’étonne Santee.
– C’est du sel. Regarde, si tu fais un petit trou avec ton doigt, tu traverses la première couche et tu tombes sur le sable.
Ray s’amuse à faire craquer la croûte blanche sous ses petits pieds. Le vent est très fort. Nous peinons à avancer. L’odeur d’iode est partout. Elle se dépose sur nos lèvres et pique les yeux de Ray qui se les frotte.
– Regarde, une île aux antilopes, dit Santee en désignant un panneau qui fait la promotion d’un parc naturel, quelques kilomètres plus loin.
– C’est quoi des antilopes ? demande Ray.
– Des espèces de biches, je dis.
– On peut y aller ?
– Non, c’est payant. Et puis, je préfère qu’on évite les endroits où il y a du monde. On est bien là, non ?
Je me mets à courir en boitant vers l’eau. Ray me suit, elle a déjà oublié les antilopes. Au loin, on aperçoit les montagnes Rocheuses dont les sommets sont blancs, eux aussi, sauf que c’est de la neige qui les recouvre, pas du sel. « Qu’est-ce que c’est beau ! » je me dis. Je n’avais jamais vu les montagnes Rocheuses autrement qu’à la télévision. J’ai l’impression qu’à force de vivre dans la réserve, j’en ai oublié que j’étais américaine, moi aussi, et qu’il y avait tout un pays à découvrir… Un pays qui est le mien, et qui n’est pas si loin que cela.
– C’est dommage que maman ne soit pas là, murmure Santee dans un soupir.
À croire qu’elle a lu dans mes pensées. Maman a toujours eu trois ou quatre jobs à temps partiel, et jamais les moyens de prendre des congés. Je ne lui en veux pas ; elle fait ce qu’elle peut pour joindre les deux bouts, et tout ce qu’elle fait, elle le fait pour nous, mais parfois, j’en ai assez de cette misère. Heureusement, à Pine Ridge, on est tous dans le même cas, donc personne ne songe à se moquer de nous, mais tout de même… À certains moments, j’aimerais avoir une autre vie, d’autres chances… Une autre maman.
Ça me fait mal, et j’ai honte d’avoir de telles pensées. J’ai l’air d’être ingrate envers elle ; jamais je n’avouerais ça à qui que ce soit, mais si je veux être tout à fait honnête, c’est la vérité. Il y a des jours où j’en ai assez d’être la fille de ma mère, d’être pauvre, d’être indienne, de tenir mes sœurs à bout de bras, d’avoir leur éducation sur les épaules… Depuis quelques jours, j’ai même leurs vies entre mes mains ! Je les adore, mais elles me pèsent. Je voudrais être seule, fille unique d’un couple ordinaire, blanche dans une famille de Blancs, ne plus avoir de soucis, ne plus avoir à me demander ce que nous allons manger demain, ce qu’il va nous arriver, comment éviter la police et les services sociaux, ne plus avoir à réfléchir pour les autres… M’occuper de moi et moi seule, avoir des amies normales, assister à des matchs de football le week-end, sortir le samedi soir, faire des pyjama- parties, aller à des fêtes où les garçons ne seraient pas tous des délinquants ou de futurs délinquants, aller dans un chouette lycée, avoir un avenir…
Comme dans The Partridge family ou dans Sept à la maison, ces vieilles séries télévisées que nous regardons avec maman, toutes les quatre blotties dans le canapé, en mangeant des crèmes glacées. Pourquoi cette vie rêvée me serait-elle inaccessible ?
Ma mère aussi devrait avoir droit à une vie plus tranquille. Elle aussi mériterait d’être parmi nous et d’admirer les montagnes Rocheuses en train de virer au bleu avec le soleil qui monte. Au lieu de cela, son seul horizon est le mur gris de sa cellule. On ne va pas pouvoir la voir pendant un an ; je réalise qu’elle va nous manquer, qu’elle nous manque déjà, mais surtout, que nous allons lui manquer, à elle.
Dès que ses pieds touchent l’eau du lac, Ray se met à danser et hurler de joie. Santee abandonne pour de bon son masque sombre et court vers sa sœur en faisant mine de vouloir l’attraper. Celle-ci s’élance le long du rivage en criant. Mes petites sœurs ont de l’eau jusqu’aux mollets ; elles lèvent haut les genoux pour avancer plus vite, ce qui fait jaillir des gerbes d’eau. On dirait deux jeunes appaloosas jouant dans les herbes hautes.
Soudain, Santee s’immobilise et lèche ses doigts.
– Elle est salée pour de vrai ! lance-t-elle dans ma direction.
Ray cesse de courir à son tour et trempe la main dans le lac avant de la porter à sa bouche, comme elle le ferait avec un pot de beurre de cacahuète.
Je lève un pouce approbateur et hoche la tête.
– Elle est bonne, ajoute Ray, sans que je puisse dire si elle parle de la température de l’eau ou de son goût.
Toutes les deux reviennent à la hâte vers moi, se déshabillent, ne gardant que leur petite culotte, me confient leurs vêtements, et deux minutes plus tard, elles se précipitent à nouveau à l’eau, pour se baigner cette fois. Je meurs d’envie de les rejoindre, mais je préfère ne pas laisser nos affaires sans surveillance. J’ai beau ne voir presque personne sur cette plage, il suffirait que quelqu’un de mal intentionné nous ait repérées et déboule du parking pour tout nous piquer. Je suis peut-être parano, mais tout ce que nous possédons se trouve dans les poches de mon jean : les clefs de la voiture et l’enveloppe qui contient les cent dollars donnés par Roger et Amy. Si nous les perdions, notre voyage virerait au désastre. Je ne sais même pas comment nous pourrions rentrer chez nous.
Je fais un signe de la main à mes sœurs.
– N’allez pas trop loin, je leur crie. Dès que Ray a de l’eau aux cuisses, vous revenez !
Évidemment, elles ne me répondent pas. Je m’en veux de tout le temps m’inquiéter. Est-ce que c’est ça, être responsable ? Envisager le pire en permanence ? Peut-être que je suis juste un peu trop négative, ou pessimiste.
Heureusement, une partie de mon cerveau parvient à se dire : « Lâche-les. Détends-toi. Regarde comme elles sont heureuses. Profite un peu du moment présent. »
Quand elles ont fini de s’ébrouer dans l’eau, je fais un rapide aller-retour à la voiture pour en rapporter deux serviettes. Mes sœurs s’enveloppent dedans et finissent de sécher grâce au vent, toujours aussi fort, et au soleil, toujours plus chaud au fur et à mesure qu’il monte au zénith.
– Ça gratte, se plaint Ray.
– C’est le sel, lui répond Santee.
– Ça pique !
– C’est le sel, c’est comme ça.
Ray se tourne vers moi, espérant que j’aurai plus de compassion que Santee et que je ferai surgir un remède miracle pour apaiser ses démangeaisons. « La poudre de perlimpinpin », comme disait notre père en mimant le geste d’extraire quelque chose de sa poche et d’en saupoudrer mon bobo lorsque je venais de me casser la figure. Cela m’est arrivé plus d’une fois avec mon pied de travers. C’est un des rares souvenirs tendres que j’aie gardés de lui.
– Santee a raison, c’est comme ça ! dis-je avec un grand sourire. Tu ressembles à une énorme frite qu’on a envie d’attraper et de manger.
Je la serre dans mes bras et lui mordille l’épaule.
– Il ne manque plus que le ketchup !
Ray glousse et gigote dans mes bras.
– À mon tour, dis-je en défaisant la ceinture de mon pantalon. Ne bougez pas d’ici, compris ?
D’habitude, j’évite d’exposer mes jambes nues. Mon pied difforme, année après année, a entraîné une atrophie des muscles de ma jambe droite. C’est moche. Je suis moche. Mais devant mes sœurs, ça passe.
Parfois, je me demande comment je ferai le jour où… Le jour où il faudra que je me déshabille devant un garçon. D’ailleurs, je me demande si un tel jour arrivera jamais. Qui voudrait d’une fille comme moi, avec cette… chose à la place du pied ?
Heureusement, une fois que je suis immergée jusqu’aux cuisses, mon infirmité disparaît. Non seulement elle ne se voit plus mais je ne la sens plus : le lac est si salé que je flotte presque en me tenant assise dans l’eau.
À ma grande surprise, je suis bien.
OceanofPDF.com