Lieutenant Eve Dallas T53 - Les reliques du crime

Nora Roberts · Chapitre 11 sur 27

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Lieutenant Eve Dallas T53 - Les reliques du crime

Chapitre 9

9

 

 

Quand Eve franchit le portail de chez elle, son esprit faisait des allers-retours entre la tarte et le meurtre.

La maison apparut, avec ses tours et ses tourelles de pierre qui se découpaient sur le ciel d’été bleu azur. Ce n’était pas tout à fait l’été, mais presque. Pourquoi chipoter ?

Il faisait chaud et le soleil brillait, comme en été.

Quelqu’un – Summerset ou un jardinier – avait disposé deux énormes vases en pierre de part et d’autre de la porte d’entrée. Des fleurs aux pétales rouges et violets s’y épanouissaient entre des touches jaune vif et des feuilles luxuriantes.

Cela lui rappela les pots de fleurs sur le perron des Delgato, et elle repensa au meurtre.

— Morris devrait me donner au minimum ses conclusions préliminaires ce soir. Harvo examinera ces fibres demain. Mais il faut que je mette la pression à DeWinter si elle n’a toujours rien d’ici 20 heures.

Elle se gara dans l’allée en tapotant le volant du bout des doigts.

— Et il faut encore que je retranscrive tout ça, que j’envoie une copie à Peabody. Elle va chouiner parce que je ne l’ai pas prévenue quand on a trouvé Delgato.

Ils descendirent de la voiture en même temps, mais elle remarqua que Connors avait toujours les yeux rivés sur son mini-ordinateur.

— T’as quelque chose ?

— Peut-être. On n’y est pas encore, mais peut-être bien.

— On n’a qu’à juste se commander une pizza et…

— Non, répondit-il en rangeant l’appareil dans sa poche pour prendre la main d’Eve. On a eu une longue et pénible journée, on a mérité un bon dîner.

— C’est un bon dîner, la pizza.

— Pas ce soir, non.

Ils entrèrent pour découvrir encore des fleurs, d’un bleu aussi saisissant que les yeux de Connors, qui jaillissaient d’un vase en cuivre et embaumaient l’air.

Et Summerset, le cadavre ambulant vêtu d’un costume noir tiré à quatre épingles, se tenait dans le vestibule, le chat enroulé à ses pieds.

— Vous êtes en retard, mais je ne vois ni sang ni hématome. Qu’est-il arrivé à vos bottines, lieutenant ?

Décontenancée, elle regarda ses pieds. Et ça lui revint. La benne à ordures, les ossements enterrés dans une cave remplie de gravats.

— Mon boulot.

— Retirez-les, ordonna-t-il tandis que Galahad s’avançait tranquillement pour les renifler.

— Quoi ?

— Inutile d’en mettre partout dans la maison. Enlevez-les et je verrai si j’arrive à leur redonner leur éclat d’origine.

Elle s’apprêtait à l’envoyer paître, avant de se raviser. Ces boots étaient vraiment confortables, et sans fioritures. Des bottines noires toutes simples, qui avaient dû coûter l’équivalent de six mois de loyer pour un appartement d’une pièce dans le Queens.

— J’ai dû descendre dans une benne à ordures pour examiner un corps, expliqua-t-elle en se déchaussant.

— Tout s’explique.

— Et les restes d’un cadavre dans une cave éventrée.

— Un jour ordinaire, en somme.

Summerset prit les boots. Délicatement, du bout des doigts.

— J’imagine que nous n’avons pas de tarte.

Summerset adressa un sourire à Connors.

— Figurez-vous que si. J’ai préparé une tarte aux cerises cet après-midi.

Eve s’arrêta après trois marches, le chat filant droit devant elle.

— Tu l’as appelé.

— Je n’ai rien fait de tel.

— D’où lui serait venue l’idée de faire une tarte aux cerises ?

— Il y avait de très belles cerises au marché ce matin, les informa Summerset. J’en ai mangé une part, après mon repas, et je vous promets que la tarte est très réussie.

— Il me tarde de la goûter, merci, lui dit Connors tandis qu’il montait l’escalier.

— Dès que vous aurez dîné. Nous avons d’excellentes côtelettes de porc grillées.

— J’en ai l’eau à la bouche.

Eve marmonna tout le long du trajet jusqu’à son bureau.

— Je ne les ai pas fichues en l’air non plus, ces boots. Elles sont juste un peu abîmées.

— Il s’efforcera de les désabîmer.

Sur quoi il lui donna une petite tape sur les fesses.

— Je vais nous ouvrir cette bouteille de vin. Je sais que tu veux mettre en place ton tableau de meurtre, tes tableaux pour le coup, et mettre à jour ton carnet, etc. Mais j’ai besoin d’un verre. Tu as vingt minutes pour terminer ce que tu dois faire ; j’emporte la bouteille et je vais poursuivre mes recherches. Vingt minutes, répéta-t-il en choisissant une bouteille de vin dans le placard mural. Ensuite, on passe aux côtelettes.

Plutôt une demi-heure, mais elle pensait réussir à lui faire accepter ces dix minutes supplémentaires, surtout s’il se perdait dans ses recherches.

Elle s’attela aussitôt à la tâche et lança les opérations sur son centre de contrôle tandis que le chat prenait ses aises sur son fauteuil de relaxation.

Elle rédigea le rapport, commençant par le premier entretien avec Angelina Delgato, et y joignit l’enregistrement de la scène de crime. Elle envoya le tout à Peabody, qui pouvait se plaindre tant qu’elle voudrait, car Eve n’avait pas le temps d’écouter ses jérémiades. Et parce qu’elle voulait l’avis d’une profileuse, elle envoya une copie à Mira, avec une demande de consultation.

Tout cela lui prit déjà vingt minutes. Elle n’avait pas terminé de mettre en place son tableau quand Connors la rejoignit.

— J’ai presque fini. Ça donne quoi, de ton côté ?

— On en discutera.

Il ouvrit les portes qui donnaient sur la terrasse pour laisser entrer l’air avant de se diriger vers la cuisine.

— Toujours pas de nouvelles de Morris, répondit Eve sans se retourner. Il va falloir que j’insiste.

— Tu penses qu’il rame ?

— Non, mais…

— Ne t’obstine pas, Eve. Trois meurtres en une journée, ça fait beaucoup. Fais une pause, mange un morceau et laisse ton cerveau assimiler tranquillement toutes ces informations.

— C’est ce qu’il fait depuis ce matin.

— Non, dit-il en ressortant de la cuisine avec deux assiettes sous cloche. Il collecte des données, les réarrange, les croise. Maintenant, laisse décanter tout ça.

Il posa les assiettes sur la table devant les portes-fenêtres ouvertes, puis retourna chercher le vin et un deuxième verre pour Eve.

— Ça ne te fatigue jamais de faire tout ça ? lui demanda-t-elle en montrant la table. Et de m’asticoter pour que je mange ?

— Si, mais chacun sa croix.

— J’ai résolu un paquet d’affaires sans bottes de luxe à faire réparer et sans dîner gastronomique à intervalles réguliers.

Il lui versa du vin, et se servit un deuxième verre. Puis il s’adressa à elle d’une voix suave :

— Essaies-tu de m’agacer pour que je te fiche la paix ?

Elle enfonça ses mains dans ses poches et recula pour analyser une section du tableau.

— Peut-être.

— Et tu penses que ça fonctionnera ?

— Je peux faire en sorte que ça fonctionne. Mais j’aurais perdu du temps à te mettre en rogne au lieu de simplement manger tes côtes de porc et me remettre au boulot.

— Petite maligne.

Elle s’assit, et lui décocha un regard des plus pénétrants tandis qu’elle portait son verre à ses lèvres. Un peu de vin, et pourquoi pas une pause, ce n’était vraiment pas de refus.

— Tu peux être particulièrement agaçant, toi aussi.

— Et pourtant, on se supporte mutuellement.

Il souleva les cloches.

— Et merde.

Il haussa les sourcils en l’entendant pester.

— Un problème avec les plats que j’ai sélectionnés ?

— Ouais. Le problème, c’est que ça a l’air délicieux et que ça me donne faim. Je me serais satisfaite de quelques tranches de pizza et de tarte. Maintenant, j’ai envie de ces côtelettes et de ce gratin de pommes de terre.

— Dauphinois.

— Si tu le dis. Le truc vert, c’est quoi ? Du brocoli ?

— Brocoli au sésame grillé et au gingembre, d’après l’autochef. Ça devrait atténuer le goût du vert.

— On verra, dit-elle en commençant par la viande. Je sais que me donner un coup de main sur ces affaires a pris une bonne partie de ta journée. Et tu l’as fait, initialement, parce que ces corps – dont celui d’un bébé – ont été trouvés sur ta propriété. Tu ne t’estimes peut-être pas responsable, contrairement à Bolton, si on en croit sa fille, mais ça te pèse.

— C’est vrai. Et ça te pèse aussi.

— Dans mon cas, c’est normal. Ensuite, ça t’a plu de résoudre l’énigme à la DDE, mais si tu as continué après ça, c’est parce que je te l’ai demandé. Alors je mangerai cette saleté de légume vert sans râler. Cette fois.

— Marché conclu.

Elle prit une petite bouchée du truc vert, qu’elle trouva étonnamment savoureux. Mais ne voulant pas que Connors jubile, elle jugea qu’il était inutile de le mentionner.

— Si tu préfères attendre qu’on ait fini de dîner pour me faire part de tes avancées sur l’affaire Alva Quirk, ça ne me dérange pas.

Il prit un petit pain brioché, tressé et doré, et le rompit pour en donner la moitié à Eve.

— L’une des nombreuses raisons pour lesquelles je t’aime, c’est parce que je sais que tu le penses même si c’est extrêmement difficile pour toi. L’une des raisons pour lesquelles je t’admire, c’est parce que je sais que tu t’échineras à obtenir justice pour Alva Quirk, et une fois que ce sera fait, tu t’échineras à obtenir justice pour l’inconnue qui repose dans cette cave depuis toutes ces années. Et tu en feras de même pour Carmine Delgato, même s’il a pu jouer un rôle dans la mort d’Alva.

Il secoua la tête quand elle ouvrit la bouche.

— Ne dis pas que c’est ton boulot. Pas à moi. C’est ta vocation, ta passion, ton satané destin. Et j’ai appris que le mien consistait en partie à faire tout mon possible pour t’aider. C’est important pour moi de pouvoir le faire.

— C’est important pour moi que tu veuilles le faire.

— Dans ce cas, autour de cet excellent dîner accompagné de ce bon vin, je te raconterai ce que je sais de la triste histoire d’Alva Quirk.

« Il sait raconter une histoire », songea Eve. Même quand il s’agissait d’un simple compte rendu, il le faisait avec le style et le talent d’un conteur.

— Alva Elliot, connue sous le nom de Quirk, est née il y a quarante-six ans à Stillwater, dans l’Oklahoma. Elle était la fille aînée de Mason Elliot et Deborah Reems. Elle avait un frère et une sœur.

— Des membres de sa famille sont encore en vie ?

— Son frère et sa sœur. Mason, électricien, et Deborah, officier de police à Stillwater, se sont séparés quand Alva avait douze ans. En lisant les rapports, et entre les lignes, il semblerait que Mason ait quitté Stillwater à cette époque. Pour rejoindre le circuit de rodéo.

— Le circuit de rodéo ? Comme…

Elle mima un lancer de lasso.

— C’est ça. Il a connu un succès limité, mais il a poursuivi pendant trois ans jusqu’à ce qu’il se blesse et soit contraint d’arrêter. Il est décédé à l’âge de quarante-huit ans des effets d’une consommation prolongée de drogues et d’alcool.

Eve réfléchit tout en mangeant.

— J’y regarderai de plus près, mais en lisant entre les lignes, comme tu dis, on peut en déduire que Mason avait un problème de dépendance à diverses substances, ce qui compliquait probablement la vie de famille. En plus, il voulait devenir cow-boy, donc il s’est barré, n’a pas réussi à réaliser son rêve et s’est soûlé et drogué jusqu’à ce que mort s’ensuive.

— Il semblerait bien. Pendant ce temps, Deborah devait élever trois enfants toute seule. Douze, dix et huit ans. Elle pouvait compter sur les grands-parents paternels et maternels, ces derniers habitant également Stillwater. Le père de Deborah était policier, lui aussi.

— Ça a dû être utile.

— J’imagine, car après la séparation, Deborah a emménagé dans une maison située dans la même rue que ses parents. Quand Alva avait dix-neuf ans, sa mère a été tuée et son grand-père grièvement blessé au cours des émeutes de Stillwater.

Eve but une gorgée de vin.

— Attends voir ! J’en ai entendu parler. Des miliciens et des tarés se revendiquant citoyens souverains ont assailli la ville où l’un des leurs était détenu – car accusé de meurtre. Celui d’un policier.

— Oui. Armés jusqu’aux dents, ils ont rameuté leurs partisans ou simplement tous les assoiffés de violence et de chaos ; les gens se sont déplacés de tout l’État, de toute la région. Ce qu’ils qualifiaient de manifestation, de démonstration de solidarité, a causé cette violence et semé ce chaos.

— Rassembler un millier de civils armés et déséquilibrés qui se prennent pour des soldats ? Qu’est-ce qui pouvait mal tourner ? grinça Eve en piquant un morceau de viande d’un coup de fourchette féroce.

— Et tout a mal tourné. Trois jours de violence, au bout desquels on a dénombré plusieurs centaines de morts et de blessés, dont des enfants. Commerces incendiés et pillés, maisons saccagées. Parmi les victimes, Deborah Reems, abattue dans l’exercice de ses fonctions. Parmi les blessés, son père, touché à la moelle épinière et paralysé depuis.

— Alva avait dix-neuf ans ?

— Elle étudiait à l’université de l’Oklahoma, pour devenir enseignante. Elle est rentrée à la maison, sans doute pour pleurer sa mère, aider ses grands-parents et s’occuper de ses frère et sœur. Son grand-père a vécu encore deux ans, et sa grand-mère a fait une dépression nerveuse. Le frère d’Alva, dix-neuf ans à l’époque, a alors choisi d’étudier la criminologie. Sa sœur s’est inscrite dans une école d’infirmiers. Alva travaillait comme serveuse.

En effet, il savait raconter une histoire et Eve se figura sans peine le tableau qu’il lui dépeignait.

— Elle a renoncé à ses ambitions pour prendre soin de sa famille.

— C’est également mon analyse. À l’âge de vingt-quatre ans, elle a épousé Garrett Wicker, trente ans, officier de police à Stillwater. Son frère venait tout juste d’intégrer la police de Stillwater, sa sœur venait d’obtenir son diplôme d’infirmière et sa grand-mère vivait en maison de retraite.

Connors étudia sa femme.

— Elle a repris ses études, brièvement, en suivant des cours du soir le temps d’un semestre. Wicker et elle ont déménagé dans une petite ville située à la frontière entre l’Oklahoma et le Kansas, où il a été embauché comme shérif adjoint. Ils ont habité huit ans là-bas, mais il n’y a aucune trace indiquant qu’elle y a poursuivi ses études ou travaillé. Cinq ans après leur installation, sa grand-mère a fait une mauvaise chute et elle est morte des suites de ses blessures. Il y a eu des articles dans les journaux locaux, car la vieille femme avait perdu sa fille, et par extension son mari, pendant les émeutes. Il y est noté qu’Alva était trop souffrante pour assister aux funérailles.

— Mon cul, pesta Eve, ivre de rage. Il l’a isolée. Wicker, le mari. Il l’a éloignée de sa famille, de son réseau de soutien. Il l’a obligée, directement ou indirectement, à renoncer à une carrière dans l’enseignement. Il l’a violentée, physiquement, émotionnellement…

Comme pour la consoler, Connors lui caressa la main.

— Je suis d’accord avec toi. D’après les informations que j’ai pu obtenir sur Wicker, il a été dénoncé plusieurs fois à Stillwater pour usage excessif de la force. Aujourd’hui, il est chef de la police dans la petite ville reculée de Moses, où il avait emmené Alva.

— Elle a mis les voiles.

N’était-ce pas ce qu’elle avait pensé après avoir vu les anciennes blessures d’Alva ? « Elle s’est enfuie pour lui échapper », songea Eve. Mais pourquoi aller à New York ? Alors qu’elle avait un frère et une sœur ?

— Le frère a été brutalement violenté seulement quelques semaines après le décès de la grand-mère, reprit Connors. Ce qui, selon moi, n’a rien d’une coïncidence. Attaqué, d’après les rapports, par trois hommes. La même nuit, après que la sœur a quitté le chevet de son frère, elle s’est également fait agresser, et violée sous la menace d’un couteau.

— Putain !

Eve recula sa chaise pour sortir prendre l’air sur le petit balcon. Elle avait besoin de marcher, de respirer.

— Le salopard. Il a tout manigancé. Je parie qu’ils ont pris des photos. « Voilà ce qui va se passer et pire encore, Alva, si tu refuses de m’obéir. Si tu t’avises de raconter à qui que ce soit ce qui se passe sous mon toit. Si tu essaies de fuir pour rentrer chez toi. Tu n’es personne, tu n’es rien. Personne ne se soucie de toi. Tu n’as que moi. Je t’ai fourni un toit. Je te fournis à manger. Pourquoi tu m’obliges à te punir ? »

Eve revint s’asseoir à table.

— Son père : abus de substances. Peut-être qu’il abusait aussi d’elle. Il les a abandonnés. Elle a épousé un flic ; elle admirait les flics. Les garants de la loi, de l’ordre, du respect des règles. Une flic l’a élevée – a sans doute empêché qu’il lui arrive du mal –, un flic l’a aidée, lui a procuré de l’amour et de l’affection, a veillé à son bien-être, à sa sécurité. Ce flic-là, son mari, la violente. C’est qu’elle doit le mériter. Elle enfreint les règles qu’il établit, donc elle le mérite. Son frère et sa sœur, elle a renoncé à ses rêves pour eux. Elle doit les protéger, comme sa mère et son grand-père.

Connors posa à nouveau sa main sur celle d’Eve.

— Je pense que Mira en tirera les mêmes conclusions que toi. Alva a vécu ainsi pendant neuf ans. Puis Alva Wicker s’est volatilisée. Des signalements de personne disparue ont été effectués. Les membres de sa famille ont été interrogés, et d’après leurs réponses, j’ai tendance à croire qu’elle ne les a jamais contactés.

— Pour les protéger. Ce type l’a brisée, et elle ne pouvait pas continuer à vivre comme ça, mais elle devait protéger ceux qu’elle aimait.

— Ainsi est née Alva Quirk. La fausse pièce d’identité est bien faite, pas parfaite, mais assez réussie. Un pro ou quelqu’un d’expérimenté, certainement. Les antécédents qu’ils lui ont créés jusqu’à 2047 tiennent la route.

— Je n’en ai trouvé aucun.

— Ils ont été supprimés, postérieurement. Elle a changé de coupe de cheveux. Et d’apparence. Quirk, deux ans de plus, née à Dayton, dans l’Ohio, fille unique. À partir de 2048, elle fait état d’une adresse à Morgantown en Virginie-Occidentale et d’un emploi comme femme de chambre dans un complexe hôtelier des environs. Avec un peu de temps, je devrais pouvoir trouver où elle s’est dégoté ces faux papiers, mais ce qui t’intéressera davantage, je pense, c’est qu’Alva a tout supprimé une fois de plus en 2052. Donc Quirk a cessé d’exister.

— Elle a pris peur. Elle a vu quelque chose, ou quelqu’un, et ça lui a foutu les jetons. Elle a effacé toutes ses données et pouf, elle s’est envolée. Mais…

— Ce que tu as sur elle, c’est l’identité qu’elle a déclinée quand elle s’est présentée au refuge de Chelsea. Des infos basiques, comme c’est souvent le cas. Elle leur a donné le nom qu’elle avait pris, rien de plus. Donc, Quirk a brusquement réapparu à New York. Sans aucun antécédent.

— Il faut que je parle à sa famille.

— Ils vivent toujours en Oklahoma. Je t’ai envoyé leurs coordonnées actuelles.

— Wicker a demandé le divorce ?

— Oui, puis il s’est remarié, et a encore divorcé. S’est remarié. Pas d’enfant.

Elle saisit son verre, but une gorgée de vin.

— Bien. On n’a pas à l’informer. Par contre, on ouvrira une enquête sur lui. DeWinter doit confirmer l’historique des blessures d’Alva. Si seulement je trouvais sa cachette, là où elle gardait ses carnets. Elle y a peut-être noté certaines choses, les règles qu’elle a enfreintes, les punitions qu’il lui infligeait.

— Ça s’est passé il y a des années, Eve. Elle l’a fui il y a plus d’une décennie. Et c’est un flic.

Eve secoua lentement la tête.

— Non, c’est une brute avec un insigne, et ce sont les pires. Il ne mérite pas son insigne. Je n’arriverai peut-être pas à le faire inculper, condamner et emprisonner pour violences domestiques, mais je mettrai tout en œuvre pour y parvenir. Et quoi qu’il arrive, il ne gardera pas l’insigne.

Elle regarda Connors droit dans les yeux.

— On ne le permettra pas. Tu as creusé, tu as bossé et tu m’as fourni les informations dont j’avais besoin. À moi maintenant de faire le nécessaire avec tout ça. On ne laissera pas cette ordure porter un insigne. On sait ce que c’est – toi et moi – de vivre avec quelqu’un qui use de son pouvoir et de son autorité pour nous faire du mal, nous terroriser. C’est ce qui est arrivé à Alva. Je l’ai senti. Et c’est pas des extrapolations fantaisistes, là.

— Ah non ?

— Non, c’est l’instinct et la pratique. C’est écouter son intuition et suivre les pistes. Elle a subi ces maltraitances. Pendant neuf ans. J’ai subi ça pendant huit ans, et toi, pendant plus longtemps encore. Elle s’est brisée. Moi aussi. Toi, jamais.

— Ce n’est pas une femme brisée que j’ai en face de moi.

— Je me suis brisée, répéta-t-elle. Puis je me suis rétablie. Alva avait commencé à se rétablir, c’est ce que je comprends. Elle s’est enfuie, s’est couverte, a protégé sa famille, a trouvé un boulot. Puis quelque chose ou quelqu’un a rompu le sceau qui colmatait sa fêlure.

» Wicker l’a violentée pendant près d’une décennie, et il va payer, de la même manière que le salaud qui lui a défoncé le crâne et l’a balancée aux ordures paiera.

Elle sentit sa gorge se serrer, s’efforça de se ressaisir.

— Je porte un insigne. C’est mon devoir.

Connors se leva et fit le tour de la table. Il enlaça Eve, la tint simplement dans ses bras.

— Je vais bien, assura-t-elle.

— Je sais, et je comprends que ça te contrarie et que ça te rappelle de mauvais souvenirs. Et tu as absolument raison. Tout ce que tu as dit est juste. On l’empêchera de conserver l’insigne. Et on empêchera ceux qui ont tué une innocente qui avait déjà assez souffert de poursuivre leur petite vie en toute impunité.

Elle prit le visage de Connors entre ses mains et déposa un baiser sur ses lèvres.

— Voilà pourquoi je t’aime, entre mille autres raisons.

Il rit tout bas et l’embrassa.

— C’est bon à savoir.

Un message arriva sur son ordinateur.

— Faites que ce soit Morris. Excuse-moi, il faut que je regarde.

— Vas-y. Je vais débarrasser, puis j’irai voir s’il y a du nouveau concernant Alva.

— Je débarrasserai plus tard. Ne…

Elle laissa sa phrase en suspens tandis qu’elle ouvrait le message et le rapport joint à celui-ci.

Connors la vit plisser les yeux, reconnut ce regard fixe et déterminé de flic. Et il alla débarrasser.

À son retour, Eve se tenait devant son tableau, qui comprenait à présent le rapport sur Delgato ainsi que les photos de l’autopsie.

— On lui a injecté un paralysant, dans la gorge. La marque de l’aiguille aurait complètement été recouverte par celle de la corde si on ne l’avait pas trouvé aussi vite. Il n’était pas mort à ce moment-là, son cœur battait encore. L’hématome aurait été plus important s’il était resté pendu plus longtemps.

— Si tu n’avais pas repéré la trace de piqûre, Morris l’aurait vue.

— Peut-être. Probablement, mais si je suis le tueur, je me dis : « Personne va regarder d’aussi près. » Un pauvre type déprimé mis à la porte par sa femme, incapable de payer un loyer minable, empêtré dans les paris ? Il s’est suicidé, ça paraît évident. Surtout que si on ne l’avait pas trouvé à ce moment-là et conduit à Morris, le paralysant n’aurait pas été détecté par l’analyse toxicologique. Deux heures de plus, max, et le produit aurait été éliminé de son organisme, a dit Morris.

» À présent, c’est un meurtre, et je pense avoir un mobile et des moyens. Quant à l’occasion d’agir, je l’aurai quand je découvrirai où se trouvait Tovinski. D’une façon ou d’une autre, il va passer un petit moment dans ma salle d’interrogatoire.

— Tu veux que je recherche plus d’infos sur lui ?

— Non, je m’en charge. Occupe-toi d’Alva. Tout ce que tu trouveras nous sera utile. Ensuite, on examinera l’aspect financier. Les précédentes générations de Singer, Yuri Bardov, Tovinski. Tu peux fouiller de ce côté-là. Le moindre truc louche, tout ce qui pourra me servir de moyen de pression.

— Ah, éplucher des finances : à la fois du travail et mon petit péché mignon. Et de la tarte pour finir. J’insiste.

— Bien sûr, de la tarte pour finir.

Elle programma le café avant de s’asseoir pour rédiger son compte rendu et envoya le tout à Peabody et à Mira.

Ensuite, elle appela l’Oklahoma. D’abord, le frangin policier.

Une adolescente blonde et enjouée répondit avec un grand sourire.

— Bonjour, New York ! Que se passe-t-il ?

— J’aimerais parler à Trent Elliot.

— Bien sûr. Il est dans son antre à chiller devant le match avec une bière. Je suis jamais allée à New York. Est-ce que ça déchire ?

— Euh, j’imagine. La plupart du temps.

— Faudra que j’y aille, un jour.

La jeune fille parlait tout en marchant ; elle traversa une pièce qui devait être une cuisine puis descendit une volée de marches.

Eve entendit les commentaires d’avant-match. Le Yankee Stadium, les Yankees contre les Oklahoma Buffaloes.

— Hé, p’pa ! Quelqu’un veut te parler.

— C’est Hank ? Envoie-le balader. Je ne mords pas à l’hameçon.

— Non, c’est une femme. De New York.

Le communicateur changea de mains. Eve vit un homme aux cheveux parsemés de fils blancs, à la mâchoire carrée et aux yeux bleus qui dénotaient l’agacement.

— Qui est-ce ?

— Inspecteur Elliot, ici le lieutenant Dallas, police de New York.

— C’est un coup de Hank, c’est ça ? Dites à cet enfoiré que les Buffaloes vont mettre une peignée aux Yankees.

— Inspecteur, je vous contacte au sujet de votre sœur.

— Chantal ? Qu’est-ce…

— Non, Alva.

— Alva ? s’exclama-t-il en se levant d’un bond. Alva est à New York ? Qu’est-ce qu’elle fiche à New York ? Je veux lui parler.

— Inspecteur Elliot, j’ai le regret de vous informer que…

— Non ! Foutredieu. Non…

— Papa ? Ça va pas ?

— Si, chérie, tout va bien. Laisse-moi discuter.

— Je vais chercher maman.

— Pas tout de suite, Alva. Je vous rejoins dès que j’ai fini. On discutera. Ma benjamine, dit-il en se rasseyant. On l’a appelée comme ma sœur. Ma grande sœur. Bon sang. Que s’est-il passé ?

Eve choisit de lui relater les faits de flic à flic, et il l’écouta sans ciller.

— Sachez que je tiens une grosse piste, et je ne vous raconte pas d’histoires. J’ai déjà bien avancé dans mon enquête, et je compte bien poursuivre. Nous avons pu découvrir sa véritable identité, ce qui nous a conduits jusqu’à vous et votre petite sœur.

— Elle vivait dans la rue, répéta-t-il d’une voix qui tremblait, imperceptiblement, de rage et de chagrin.

— En effet. Elle prenait soin d’elle, les policiers du coin l’aimaient bien. Elle dormait dans un refuge quand elle le voulait, et les gens là-bas l’appréciaient. Elle offrait des fleurs, des oiseaux et des animaux en origami aux passants. Elle tenait un journal dans lequel elle consignait les infractions pour les rapporter aux policiers. Si elle voyait quelqu’un jeter des papiers par terre, par exemple.

— Crime et châtiment, murmura-t-il.

— En quelque sorte, oui.

— Non, ça vient de notre mère. Quand on était gosses, elle tenait un tableau CRIME – CHÂTIMENT. Pour des broutilles, des trucs de gamins. Taper sa sœur : crime. Châtiment : trente minutes de jeux vidéo en moins. Ne pas manger ses légumes : privé de dessert. Ce genre de choses.

» Alva, elle respectait les règles à la lettre. Ça me foutait en rogne parfois. C’était la plus responsable de la fratrie. Elle nous dénonçait jamais, Chantal ou moi, sauf si c’était vraiment grave, mais elle avait commencé à tenir un carnet. Elle s’est remise à faire ça, apparemment.

Ses yeux s’embuèrent, mais il poussa un long soupir jusqu’à ce qu’il parvienne à contenir ses larmes.

— Elle a fui le salaud qu’elle a épousé. Voilà ce qui s’est passé. On ne l’a presque plus revue après leur déménagement, c’est à peine si on se parlait. Elle disait toujours que tout allait bien, que tout était parfait. Qu’elle était heureuse. J’y croyais qu’à moitié, mais elle nous répétait qu’elle adorait sa maison, et la vie à la campagne, le grand air, tout ça. Et qu’ici, ça lui rappelait des jours tristes, avec maman, papy, mamie, tous morts.

De nouveau, il dut inspirer profondément.

— Il la battait ? Chantal le craignait, mais chaque fois que je posais la question à Alva, elle riait. Elle avait le plus gentil mari du monde. Des conneries, ouais. Il avait une réputation ici, à Stillwater. Et pas une bonne.

— J’examine d’anciennes blessures avec une anthropologue judiciaire. Elle en avait plusieurs.

— Je le savais. Une part de moi le savait. Bon sang ! Pourquoi elle n’est pas rentrée ? On aurait pris soin d’elle comme elle a pris soin de nous.

— Peu après le décès de votre grand-mère, vous avez été agressé et roué de coups.

— C’est exact. Ça m’a mis H-S pendant…

Il se leva de nouveau de son fauteuil.

— Il a monté le coup ? Ce salaud avait des amis des deux côtés de la loi ici, à l’époque. Il m’a tendu un piège. Et Chantal, Seigneur, elle a été violée quand j’étais à l’hôpital. Il a fait ça pour qu’elle se taise. Alva… Elle aurait donné sa vie pour nous protéger.

— Inspecteur. Je veux que vous m’écoutiez. Que vous gardiez votre calme et que vous m’écoutiez.

— Il va pas rester assis sur son gros cul et s’en tirer indemne après ce qu’il a fait à mes sœurs.

— Non, il ne s’en tirera pas. Mais vous devez me laisser faire.

Les yeux bleus de Trent s’embuèrent.

— Il s’agit de mes sœurs, là, lieutenant New York.

— Il ne s’en tirera pas, mais c’est ce qui arrivera si vous vous en prenez à lui. Je sais ce que vous voulez faire. Vous pouvez le tabasser, perdre votre insigne, aller en prison pour coups et blessures volontaires, et lui, il s’en sortira, car vous en aurez fait une victime.

— Pas s’il est mort.

— Je n’ai rien entendu. Vous êtes flic, un bon flic comme votre mère, comme votre grand-père. Lui, c’est une raclure, et il ne conservera pas l’insigne qu’il ne mérite pas de porter. Je vous demande de me laisser du temps pour que justice soit faite. Pour ce qui est arrivé à Alva par le passé et aujourd’hui.

— Et si vous n’y arrivez pas ?

— Je l’ai portée pour la sortir de cette benne ce matin. Je suis allée la voir sur la table d’autopsie de la morgue. J’ai passé la journée à chercher toutes les informations possibles sur elle et pour elle. Je vous ai trouvé pour qu’un proche qui l’aimait, qui la connaissait, vienne la chercher, la ramène chez elle. Je n’envisage pas l’échec. Je représente Alva et je ferai en sorte qu’elle obtienne justice.

De nouveau, il eut les larmes aux yeux.

— Elle voulait devenir enseignante.

— Je sais. Elle a arrêté ses études quand votre mère a été tuée et votre grand-père blessé. Elle l’a fait pour vous et votre sœur. Ne laissez pas votre rage tout à fait légitime et votre chagrin m’empêcher de démolir Garrett Wicker pour ce qu’il a infligé à Alva pendant neuf ans, pour ses maltraitances qui l’ont conduite dans cette foutue benne.

Il s’essuya les yeux.

— Il faut que je parle à ma sœur, à Chantal.

— Voulez-vous que je l’informe ?

— Non, non, c’est à moi de le faire. Désolé de m’en être pris à vous.

— C’est oublié.

— Je vous prie de m’excuser. Je sais que vous avez raison. Je sais ce que dirait ma mère, mon grand-père. Ce que dirait Alva, toujours si respectueuse des règles. Vous avez raison. Je patienterai autant que possible. Disons une semaine. Si d’ici là vous n’êtes pas plus avancée et près d’arrêter Wicker, alors je ne peux rien vous promettre.

— Ça ne prendra pas une semaine.

— Je peux vous contacter à ce numéro une fois qu’on aura pris nos dispositions ? Pour récupérer Alva.

— Bien sûr, quand vous voulez.

Il passa la main sur son visage.

— Vous avez une heure d’avance sur nous, c’est ça ?

— Oui, à peu près.

— Merci, lieutenant, de veiller sur elle. Je vous rappellerai demain, je pense.

— Mes condoléances, inspecteur.

— Merci, lieutenant. Je sens que vous êtes sincère. Bonne nuit.

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