Lieutenant Eve Dallas T53 - Les reliques du crime

Nora Roberts · Chapitre 17 sur 27

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Lieutenant Eve Dallas T53 - Les reliques du crime

Chapitre 15

15

 

 

— Je peux vous offrir tout ce que vous pouvez rêver.

L’air fascinée, Reo appuya le menton contre son poing.

— Vous allez m’offrir une villa à Sorrente ?

Il retroussa sa lèvre supérieure.

— Vous pensez je plaisante ? Ce que j’ai là-dedans ? fit-il en tapotant sa tempe. Avec ça, vous pouvez acheter une dizaine de villas. Aujourd’hui, vous êtes que substitut du procureur, mais quand vous saurez ce que je sais, vous aurez du pouvoir. Et avec le pouvoir, vous aurez la fortune et la gloire.

Il regarda Peabody.

— Une jolie jeune femme comme vous a des rêves. Je peux vous aider à les réaliser. Vous êtes trois femmes séduisantes. Vous voulez plus que juste travailler toute la journée, tous les jours, et obéir à des ordres.

— Seigneur, c’est comme s’il lisait en nous, railla Reo en rejetant ses cheveux en arrière. Ou pas. D’après vous, Dallas ?

— Non. C’est de la projection. C’est comme ça que ça a commencé, Tovinski ? Vous en avez eu marre de vous plier aux ordres de tonton Yuri ?

— C’est pas vous qui négociez l’accord. C’est vous, dit-il en se tournant vers Reo. Je peux vous livrer Yuri Bardov. Pensez-y.

— Très bien, j’y pense. Et que voulez-vous en échange ?

— Je veux l’immunité. Complète. Et je veux…

— Non. Êtes-vous vraiment en position de négocier ?

— Vous pensez que c’est un jeu ?

Il haussa le ton et tapa du poing sur la table.

— Vous me donnez l’immunité et moi, je donne ce qu’il faut pour démolir mon oncle et son organisation. Vous êtes juste une subalterne. Votre patron voudra ce que j’ai.

— Le bureau du procureur ne s’intéresse pas beaucoup à Yuri Bardov actuellement. Nous pensons qu’il est très mauvais acteur, toutefois, son influence et ses activités ont décliné, considérablement, au cours des dernières années. C’est un vieux mafieux, monsieur Tovinski, qui s’occupe davantage de ses jardins et de ses arbres fruitiers que de développer son réseau, et ce, depuis un moment déjà. Nous préférons le laisser aux fédéraux.

— Ça a dû être tellement frustrant, reprit Eve. De grandir en pensant que vous alliez hériter de cette organisation criminelle tentaculaire pour finalement vous rendre compte que votre oncle tirait lentement sa révérence. Pourquoi se plier aux ordres d’un vieillard quand on peut feindre l’allégeance et le dérober en douce ?

— N’oubliez pas les femmes, fit Reo.

— Oh oui, les femmes. Si Yuri Bardov a été jadis un pilier du crime organisé, il est marié – et fidèle, d’après tous les rapports des services secrets – à sa Marta depuis près de soixante ans. Il vous a accueilli aux États-Unis, dans son empire, vous a traité comme son fils parce qu’elle le lui a demandé. Et…

Eve tourna les pages de son dossier et en sortit une photo de presse immortalisant l’épouse de Tovinski, sa tante et une troisième femme en robe de soirée tout sourire devant l’objectif.

— Votre femme est la fille de la plus vieille et plus proche amie de votre tante.

— Infidélités, vols et mensonges ?

Reo soupira et agita son doigt en l’air comme un métronome.

— Et contre la famille, en plus ? Oncle Yuri ne va pas apprécier.

— Il sait rien. C’est devenu un imbécile. Un homme faible. Il oublie d’où il vient. Ce que je sais est précieux, c’est un trésor même.

Eve jeta un coup d’œil à sa montre.

— À l’heure qu’il est, je peux vous assurer qu’il sait tout. Qui a envoyé son baveux en chef vous représenter, Alexei ? Réfléchissez un peu.

— Il serait radié du barreau, s’il…

— Ils nieront tous les deux, l’interrompit Reo. Et comment prouverez-vous qu’Ilyin a violé le secret professionnel ?

— Ça risque d’être compliqué, renchérit Eve. Puisque vous serez sans doute mort avant le lever du soleil. Il s’est peut-être retiré du jeu, mais il reste Bardov, et vous l’avez insulté, trahi, ainsi que votre famille. Vous avez trahi votre épouse.

— Vous pouvez pas le laisser me tuer. Vous devez me mettre en protection des témoins.

— Vous n’êtes pas un témoin, lui rappela Reo.

Il se tourna aussitôt vers Peabody, l’implora, les mains ouvertes.

— Il paiera quelqu’un pour me tuer. Mon oncle, il fera ça, c’est sûr. Il est cruel, impitoyable. Ma faute, c’est avoir trop de cœur, et l’avoir donné à d’autres femmes que mon épouse ; une épouse qu’il a choisie pour moi. Ma faute, c’est avoir voulu offrir à tous mes enfants une belle vie, et une belle vie, ça coûte de l’argent. C’était que de l’argent, et il en a tellement. C’était pour mes enfants, et il me tuera, il les laissera sans père. Vous comprenez. Je vois bien que vous avez un cœur. Vous devez m’aider.

— Vous voulez que je vous aide ?

Peabody rapprocha ses mains de celles de Tovinski. Puis elle se leva furieusement en tapant ses paumes sur la table.

— Vous me demandez mon aide ? Abjecte chiure de loche. Ramassis de pus cupide et sans cervelle. Vous avez fracassé le crâne d’une pauvre femme inoffensive, sans défense, et exploité la dépendance au jeu d’un homme désespéré avant de lui injecter un anesthésiant pour pouvoir le pendre sans salir vos mains soigneusement manucurées.

Tandis qu’Eve observait la scène avec une grande fierté, Peabody fit le tour de la table pour planter son visage devant celui du gangster.

— Combien de personnes avez-vous tuées pour continuer à vous payer des costumes hors de prix et à tromper allègrement votre épouse ? Vous allez plonger, espèce d’immonde crapule geignarde. On vous tient et on vous lâchera plus. C’est terminé. Vous aider ? Je vais faire en sorte que vous croupissiez en cellule jusqu’à la fin de votre misérable et sordide existence, espèce de cafard fini à la pisse.

Eve laissa le silence planer quelques secondes.

— Tout pareil.

L’explosion de colère de Peabody ayant déstabilisé Tovinski, Eve décida d’enfoncer le clou.

— On a tout ce qu’il nous faut pour vous envoyer derrière les barreaux pour le meurtre de Delgato. On possède tous les éléments pour établir que vous l’avez utilisé afin qu’il vous aide à voler l’entreprise de votre oncle, de Singer et les autres. On a tout ce qu’il faut pour vous mettre en cabane pour le meurtre d’Alva Quirk.

Eve se cala contre le dossier de sa chaise tandis que Peabody regagnait la sienne pour s’y laisser tomber.

— On sait que vous avez buté Delgato, car vous craigniez qu’il parle, qu’il raconte à quelqu’un comment vous avez tué Alva Quirk.

La peur, une peur sincère, traversa les yeux de Tovinski avant qu’il se ressaisisse.

— Vous pouvez pas prouver. Il a peut-être tué la vieille. Avant de se suicider.

— Comment voulez-vous qu’il se pende avec tout le paralysant qu’il avait dans l’organisme, Alexei ? Suivez, un peu. Vous étiez là, je vous rappelle. Vous avez grimpé par la fenêtre. Escaladé l’échelle de secours. Vous croyez que personne ne remarque un type vêtu d’un costume de tailleur qui entre dans un studio par la fenêtre ?

Elle tentait un coup de poker, mais ça, il l’ignorait. Elle observa sa réaction à l’idée qu’il puisse y avoir un témoin oculaire.

— Nous convoquerons tous les complices de vos escroqueries, et nous leur proposerons un marché, n’est-ce pas, Reo ?

— Absolument. Il me semble avoir la liste que nous a si gentiment fournie le comptable judiciaire.

Reo tourna les pages de son dossier.

— Oui, la voilà. Du menu fretin. J’adore négocier avec le menu fretin pour capturer les requins, dit-elle avec un immense sourire.

— Mais on n’a pas besoin d’eux pour Alva Quirk. On a ses carnets.

Eve sourit en prononçant cette phrase, et continua d’improviser, voyant la peur s’emparer de Tovinski.

— Eh ouais. Je suppose que vous avez balancé à la poubelle le carnet que vous avez récupéré après avoir fracassé le crâne d’Alva. Le truc, c’est qu’elle tenait ses petits carnets depuis qu’elle était gamine. Elle en avait toute une collection. Vous pensiez vraiment qu’elle ne vous avait jamais vu sur le chantier Singer avant cette nuit fatidique ? Que c’était la seule fois qu’elle avait écrit vous avoir vu là alors que vous n’aviez rien à y faire ?

— Vous mentez.

— Vous voulez me tester ? Si vous arrivez à rester en vie jusqu’au procès et à vous dégoter un nouvel avocat et que vous prenez le risque de passer devant le juge, imaginez-moi à la barre en train de lire des extraits d’un des carnets de cette femme douce et innocente. Imaginez le médecin légiste en chef décrire les blessures qui ont entraîné sa mort – à l’arrière du crâne, Alexei – et témoigner quand la substitut du procureur ici présente montrera le pied-de-biche que vous avez mal nettoyé et qui porte encore des traces de son sang et de son cerveau.

— Si vous m’envoyez en prison, je suis mort. Vous serez des meurtrières, toutes les trois. Je veux négocier.

— Il veut négocier, glissa Eve à Reo, et Peabody émit un ricanement de mépris.

— Voilà ce que je propose, commença Reo. On va jusqu’au procès, et avec des preuves telles que le jury devrait vous déclarer coupable – pour tous les chefs d’accusation – en moins d’une heure. Un possible record. Ensuite, vous passez les années qu’il vous reste à vivre hors-planète. D’ici là, nous pouvons vous garder en isolement.

— Il commanditera mon assassinat et vous aurez mon sang sur les mains.

— Et celui que vous avez sur les vôtres, on en parle ? lui rétorqua Peabody. Espèce d’ordure.

— Ou alors…

Reo laissa sa phrase en suspens pendant quelques secondes.

— … vous passez aux aveux. Des aveux complets et circonstanciés, pour les deux meurtres, et on vous transfère immédiatement, sous un autre nom, dans un établissement de cette planète. On vous fournira une nouvelle identité, un nouveau passé. Voyez ça comme de la protection des témoins en prison.

— Mes enfants.

— Yuri Bardov s’en prendrait-il, directement ou indirectement, à votre femme, à celles que vous entretenez, ou à vos enfants ? Mentez, ajouta Eve d’une voix glaciale, et on revient sur notre accord. Testez-moi, répéta-t-elle.

Il soutint le regard fixe d’Eve pendant une seconde avant de secouer la tête.

— Non. J’ai pas peur pour eux. Il ferait jamais de mal à un enfant ni à la mère qui s’en occupe. Mais je paie leurs besoins. Je leur rends visite. Les enfants ont besoin de leur père.

— Vous auriez dû y penser avant de trahir votre oncle et de buter deux personnes pour couvrir vos méfaits, répondit Eve d’un ton sans réplique. Vous avez entendu les termes du marché. C’est à prendre ou à laisser. Quoi que vous choisissiez, vous passerez le reste de votre vie dans une cellule. La durée de la première et l’emplacement de la seconde ne dépendent que de vous.

— J’ai fait ça pour mes enfants. Je veux le meilleur pour mes enfants. Et ça a un prix. Mon oncle, il sait pour mon aînée à Corfou. Très en colère. Nadia est sa filleule. Il a promis de garder le secret pour pas la blesser. Je devais continuer à payer les besoins de l’enfant et de sa mère. Ça devait jamais se reproduire. Si ça se reproduisait, je serais plus bienvenu chez lui, je ferais plus partie de sa famille.

— Mais ça s’est reproduit.

— Ce sont mes affaires, ça le concerne pas. Ma vie privée le regarde pas. Je fais que lui obéir. Il veut je deviens ingénieur, alors j’étudie pour devenir ingénieur. Il veut… convaincre quelqu’un d’obéir ? Je convaincs. Il veut j’épouse Nadia, j’épouse Nadia. Je lui offre une belle vie. Mais j’ai aussi la mienne. Il veut me contrôler, et pendant ce temps je le vois devenir faible, s’éloigner de ce qui l’a rendu exceptionnel. De l’homme que je respectais. Alors j’ai pris ce que je voulais. J’ai pris ce que j’avais besoin.

Le dégoût se peignit sur son visage.

— L’homme que je respectais ? J’aurais jamais pu le voler aussi facilement. Il s’amuse avec ses fleurs, ses arbres. Mais il reste aux manettes, et refuse je le remplace. Alors, j’ai pris davantage. Ce que je voulais, ce que j’avais besoin. Ce que je méritais après toutes ces années à lui obéir.

— Vous a-t-il ordonné de tuer ?

Il regarda Eve avec un sourire méprisant.

— Ça, je le garde pour moi, maintenant. Allez vous faire foutre.

— Bien, passons à la suite. Alva Quirk.

— Une vieille folle avec son carnet et ses fleurs en papier. Elle est rien. Une souris dans son trou, rien de plus. Delgato et moi, on avait du boulot. On devait revendre du matériel. On avait un acheteur, on avait les factures. Pas grand-chose à charger, facile à emporter pour l’acheteur. Il paie et il récupère sa marchandise.

— Qui est l’acheteur ?

— Pas dans l’accord.

— Bien. Les factures et vos relevés nous le dévoileront de toute manière. Ensuite ?

— On discute, Delgato et moi, et on prépare la prochaine cargaison, et là, l’autre se pointe devant la barrière avec son carnet. Elle est désolée, mais elle doit signaler l’infraction. On a enfreint les règles. Delgato va la voir, essaie de discuter, explique qu’on fait notre boulot. Il perd son temps à essayer de convaincre cette souris. J’ai le pied-de-biche dans la main – pour ouvrir les colis, vérifier la marchandise. Je l’utilise.

— Vous la frappez avec le pied-de-biche ?

— Je fais ce qui doit être fait.

— Vous la frappez avec le pied-de-biche, répéta Eve. Combien de coups ?

— Un. Non, deux. Pour être sûr. Delgato, il devient fou. Je me dis il va s’évanouir, le trouillard. Je le gifle pour le calmer. Il se met à chialer, comme un gosse, mais il fait ce que je dis. Il va chercher la bâche et on la met dedans, on la porte jusqu’à la benne. Je prends son carnet – avant qu’on la roule dans le plastique. Je me dis un jour, peut-être deux, avant qu’on la trouve. Et qui s’en souciera ?

Il s’en contrefichait. Même à cet instant, le meurtre d’Alva Quirk ne représentait à ses yeux qu’un désagrément fâcheux, une broutille.

— C’est là que vous vous êtes trompé. Quand avez-vous décidé de tuer Delgato ?

— Ce soir-là, mais c’était pas le bon moment, ni le bon endroit, ni la bonne manière. Je suis pas idiot. C’est un homme malheureux, faible, en pleurs. J’ai une source pour la dex – et vous pouvez vous brosser. Je sais il va craquer. Avouer tout à sa femme, peut-être même voir la police, dire il a vu la scène, mais pas participé. Alors, je m’en suis occupé.

— Comment ?

— Vous l’avez déjà dit. J’ai pris la perceuse, la seringue, le crochet, la corde. Le verrou de sa fenêtre tient à rien.

Il balaya tout d’un revers de main. Il faisait fi de tout ça. Car ce n’était qu’une mission de plus pour lui.

Un tueur-né.

— Il vit dans un taudis parce qu’il est faible et qu’il claque son pognon dans les courses de chevaux. Je fixe le crochet dans le plafond, je fais le nœud. Ce type, c’est un raté. On dira il s’est tué. La dex reste dans le sang que quelques heures, max. Personne le trouvera avant que ça disparaisse. Personne aurait dû le trouver.

— Vous avez joué de malchance, mon pauvre, commenta Peabody.

Tovinski poursuivit comme si elle n’avait rien dit.

— Quand il rentre, j’enfonce l’aiguille dans son cou. Les marques laissées par la corde auraient dû couvrir la piqûre.

— Ce n’était pas votre première fois.

— Je vous emmerde. Ses yeux sont écarquillés. Il a peur. Il sait. Je fais vite, et je m’en vais. Personne aurait dû le trouver aussi tôt.

— Très bien, revoyons certains détails, dit Eve en parcourant les pages de son dossier. Mais avant, j’ai une autre question. L’entreprise Singer, peu de temps après votre arrivée aux États-Unis, possédait un autre terrain, sur lequel elle avait commencé à construire. À Hudson Yards, également. Elle l’appelait South-West. C’est à quelques rues du lieu où vous avez tué Alva Quirk. Vous êtes-vous déjà rendu sur ce chantier ? Ou y avez-vous travaillé ?

— Mon oncle avait investi, il voulait que j’aie mon diplôme, que j’étudie les affaires, mais sur des projets Bardov. On était juste investisseurs.

— Vous n’êtes jamais allé sur place ?

Il paraissait sincèrement perplexe.

— Pour quoi faire ? S’il avait fallu convaincre quelqu’un là-bas ou lui donner une leçon, il m’aurait peut-être envoyé. Comme apprenti. Mais c’était pas un projet Bardov.

— Très bien. Revenons à la nuit où vous avez tué Alva Quirk.

 

Lorsqu’ils eurent terminé, Eve coupa l’enregistrement. Deux marshals fédéraux entrèrent pour escorter Tovinski hors de la salle d’interrogatoire.

— Vous croyez que Bardov le retrouvera ? demanda Peabody. Ou qu’il essaiera ?

Reo haussa les épaules.

— Possible qu’il essaie, mais je pense que Tovinski – sous sa nouvelle identité – vivra de longues années dans une cellule. Seule une poignée de gens savent où il va, le nom qu’il portera, connaîtront son histoire fabriquée de toutes pièces. Et non, je n’en fais pas partie. Tout ce que je sais, c’est que mon patron et le vôtre ont donné leur accord.

» On a fait notre travail. Mission accomplie.

— Il ne savait rien au sujet des ossements – la femme inconnue, dit Eve. Je l’aurais vu quand j’en ai parlé. Bardov, peut-être, mais Tovinski n’était pas au courant. En revanche, cet homme n’a pas juste tué Alva et Delgato.

— Savourons notre victoire, Dallas. On a envoyé un… C’était comment, déjà, Peabody ? Une « abjecte chiure de loche » derrière les barreaux, pour une éternité.

— Je savoure. J’ai bien aimé « immonde crapule geignarde », personnellement. Bon boulot, Peabody. Bravo.

— Ce fut jouissif.

— OK, on met tout ça par écrit et on boucle le compte rendu. On interrogera Bardov et les Singer, ancienne génération, demain. On arrivera peut-être à obtenir plus d’infos sur notre inconnue.

Eve étudia son tableau avant de s’asseoir à son bureau.

Elle contacta le frère d’Alva.

— Inspecteur Elliot, ici le lieutenant Dallas. Je voulais vous informer que nous avions arrêté la personne responsable de la mort de votre sœur.

Après lui avoir raconté ce qu’elle pouvait, elle appela Angelina Delgato et en fit de même.

Elle referma le carnet, essuya le tableau. Elle scella et étiqueta la boîte contenant les dossiers. Au lieu d’envoyer quelqu’un, elle décida d’aller la ranger elle-même.

« Ça me fera une promenade », songea-t-elle. Ainsi, elle aurait l’impression de vraiment classer l’affaire. Et elle aurait l’occasion de souffler un bon coup.

Alors qu’elle pénétrait dans la salle commune, Yuri Bardov entra, accompagné d’un homme qui devait être son garde du corps.

Il avait pris du ventre et son embonpoint se remarquait sous son costume en lin couleur abricot. Avec son nœud papillon, il avait l’air d’un papy chic et élégant – surtout si on ignorait qu’il dirigeait un empire du crime sans foi ni loi depuis plusieurs décennies.

Ses cheveux étaient blancs désormais et il les portait courts. Il adressa à Eve un sourire plein de charme. Ses yeux, toutefois, étaient froids comme l’Arctique.

— Ah, lieutenant Eve Dallas.

Sa voix, qui avait conservé un très léger accent, était puissante et mélodieuse.

— Je vous reconnais. Quel plaisir de vous rencontrer en personne. Je suis Yuri Bardov.

— Je sais qui vous êtes.

Elle s’avança pour poser la boîte sur le bureau de Peabody dans la salle commune où, soudain, on n’entendait plus une mouche voler.

— Je me demande si c’est la première fois que vous vous présentez au poste de votre plein gré.

Il la fixa de ses yeux bleu glacier pendant cinq longues secondes. Puis son regard s’égaya et il éclata de rire comme s’il était sincèrement amusé.

— Je n’en attendais pas moins de vous. Vous ne décevez jamais, lieutenant. Après des recherches approfondies, j’ai appris que je devais m’adresser à vous si j’avais la moindre requête concernant mon neveu. Il semblerait qu’Alexei se soit mis dans le pétrin. J’espère qu’il est autorisé à recevoir de la visite, car j’aimerais lui parler.

— Peabody, dit Eve sans quitter Bardov ni son acolyte du regard. Trouvez-nous une salle de conférences.

— À vos ordres.

— Je suis navré de solliciter votre temps si précieux.

— Vous vous êtes déplacé jusqu’ici, je peux vous accorder un peu de mon temps.

— On a une salle, l’informa Peabody.

— Besoin de renfort, patron ?

Elle reporta son attention sur Jenkinson, qui fusillait Bardov du regard. Elle s’efforça de ne pas réagir à la cravate qui représentait une myriade d’arcs-en-ciel qu’on pourrait apercevoir dans le ciel après une catastrophe nucléaire.

— Ça ira, inspecteur. Par ici, monsieur Bardov.

Elle passa devant lui et sentit un effluve de sa lotion après-rasage. Un parfum d’agrumes qui s’accordait bien avec le nœud papillon jaune.

— Si je puis me permettre, lieutenant, j’ai hâte que sorte le prochain livre de Mme Furst et d’y lire vos exploits. Quelle période terrifiante ! Mon épouse et moi, ainsi qu’une partie de la famille, étions en Europe lors de cet épisode. Je dois l’avouer, j’étais chanceux de me trouver de l’autre côté de l’Atlantique.

— C’est cela, dit-elle en ouvrant la porte de la salle de conférences. Installez-vous.

Elle regarda Peabody.

— Voulez-vous un café ? demanda cette dernière à Bardov. Un thé ?

— Un café, avec supplément crème, ce serait parfait. On ne cafte pas, Roger, glissa-t-il à son garde du corps, qui esquissa un petit sourire. Ma Marta fait tout ce qu’elle peut pour me sevrer de la caféine.

Il s’assit – en tête de table – et Roger resta en position de repos militaire derrière lui.

— Mon épouse, ma Marta, est très contrariée, poursuivit-il. Voyez-vous, Alexei est le fils de sa sœur, et il est comme un fils pour nous deux. Dima – maître Ilyin – m’a dit qu’Alexei l’avait renvoyé. Rien de plus. Une décision impulsive, irréfléchie. J’aimerais m’entretenir avec lui pour m’assurer qu’il est convenablement représenté.

» Ah, merci, ajouta-t-il quand Peabody posa le café sur la table.

Après une gorgée, il rit de nouveau.

— Certaines choses ne changent pas. Le café du poste de police est infect. Et pourtant…

Il prit une deuxième gorgée.

— Ça reste du café. Bien, revenons à Alexei.

— Alexei Tovinski est inculpé des meurtres d’Alva Quirk et de Carmine Delgato ; il a avoué.

— J’insiste pour le voir et lui parler sur-le-champ. Je suis sa famille.

— Vous pouvez insister, mais vous ne pourrez ni le voir ni lui parler. M. Tovinski – et c’est enregistré – a signé un accord avec le bureau du procureur ; il sera traduit en justice, condamné et transféré dans une prison où il restera jusqu’à la fin de sa vie, sans possibilité de liberté conditionnelle. Deux chefs d’accusation, peines cumulatives.

— Sous la contrainte, un homme peut avouer n’importe quoi.

— La seule contrainte qu’il a pu ressentir venait de votre côté, monsieur Bardov, tant il craignait que vous ne décidiez de le punir pour avoir volé de manière systématique votre entreprise de construction ainsi que vos partenaires.

— Vous voulez me faire croire qu’Alexei, un homme que je considère comme un fils, me volerait ?

Il balaya cette hypothèse d’un geste de dédain et Eve remarqua sa main, calleuse. Une main de travailleur.

— Vous vous fourvoyez, et si je me décidais à lancer une action en justice, ce serait contre vous.

— Je suppose qu’un homme qui possède vos relations et votre expérience aura vérifié les faits. Vous lui faisiez confiance ; il vous a trahi. Et il a tué pour couvrir ses traces. Il a trompé sa femme et volé pour que ses maîtresses et leurs enfants demeurent un secret.

Elle se pencha légèrement en avant.

— S’il avait cafté, s’il avait divulgué la moindre information sur vous, faites-moi confiance, monsieur Bardov, vous seriez menotté à l’heure qu’il est.

— Vous ne manquez pas de cran, déclara le vieux mafieux.

— Je suis flic. Nous sommes les flics qui ont arrêté l’homme qui vous a trahi ainsi que sa femme, qui vous a volé ainsi que vos partenaires, et qui a tué deux personnes pour faire en sorte de pouvoir continuer.

— Vous me demandez de croire des choses terribles au sujet d’un membre chéri de ma famille.

— Vous les croyez déjà. Vous savez que c’est vrai, sinon vous ne seriez pas ici. Vous vouliez le regarder une dernière fois, lui dire un dernier mot. Ça n’arrivera pas. Il est hors de votre portée. Vous le constaterez par vous-même. On a pris nos précautions, car la mort est une issue trop facile. C’est la fin. Il paiera, et il paiera longtemps. C’est ce qu’on appelle la justice.

Bardov l’étudia tout en buvant son café.

— Peut-être n’avons-nous pas la même idée de la justice.

— Sans doute. Il a refusé de vous impliquer dans le moindre crime ou la moindre activité illégale. Prenez-le pour ce que ça vaut. Il s’inquiétait pour les autres enfants et leurs mères. Il se souciait de les abandonner à leur sort.

— Les enfants font partie de la famille, peu importe les circonstances de leur conception. Leurs mères sont leurs mères. On pourvoira à leurs besoins.

Il marqua une pause, regarda dans sa tasse, les sourcils froncés.

— J’ignorais qu’il avait tué cette femme, la sans-abri. Pensez ce que vous voulez, mais je n’approuve guère.

— Et pour ce qui est de cette jeune femme, une jeune femme enceinte, tuée à une autre époque, en un autre lieu ?

Il carra les épaules et la froideur de son regard se teinta d’hostilité.

— Affirmez-vous qu’Alexei lui a ôté la vie ? Pour de l’argent ? Pour dissimuler ses escroqueries ?

— Lui ou quelqu’un d’autre.

— Moi ?

Le vieillard se frappa le torse du poing.

— Une femme qui porte en elle un enfant est sacrée. Sacrée. Je ne suis pas exempt de péchés, à vos yeux, mais jamais je ne commettrais celui-ci. Jamais. Une vie qui contient une vie ? Sacrée. Quel rapport cela a-t-il avec moi ?

— Une autre époque, un autre lieu, répéta Eve. Libre à vous de gaspiller votre temps, votre argent et vos ressources à essayer de trouver Tovinski, pour appliquer votre justice. Même moi, je ne sais pas où se trouve la cage dans laquelle il restera enfermé, mais je sais que j’en aurais vent s’il succombait à quelque accident ou s’il se faisait éventrer. J’en aurais vent, et même si je pense que c’est une vermine, je ferais mon boulot. Et je viendrais vous chercher.

— Du cran, répéta-t-il.

— Il vous craint, et cette peur le rongera tous les jours, toutes les nuits. Il ne cessera plus jamais de regarder par-dessus son épaule, redoutant votre vengeance. Je pense que justice aura été rendue, même selon vos critères.

— Peut-être, concéda-t-il en reposant son café. Je suis un vieil homme désormais. Je prends plaisir à des activités plus simples que par le passé. Et plus les années passent, moins je ressens le besoin de faire mes preuves.

Il se leva.

— Merci de m’avoir reçu, et pour cette conversation fort stimulante.

— L’inspecteur Peabody vous raccompagne.

Restée seule, Eve s’assit et considéra cette stimulante conversation.

Elle s’attendait à ce que Bardov tâte au moins le terrain pour tenter de retrouver son neveu. Il le ferait pour la forme, par habitude. Mais Eve doutait qu’il y consacre beaucoup de temps ou d’énergie. Comme il l’aurait fait si elle avait révélé à Bardov que son neveu était prêt à le vendre en échange de l’immunité.

Et il n’avait pas menti quand il avait affirmé qu’une femme portant en elle un enfant était intouchable.

Ce n’était pas lui qui avait tiré sur la victime, ni personne sous ses ordres.

Qui plus est, il ignorait jusqu’à l’existence du corps enterré derrière le mur.

Par conséquent, sans nouvelles de DeWinter, Eve n’avait toujours rien.

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