Lieutenant Eve Dallas T53 - Les reliques du crime

Nora Roberts · Chapitre 15 sur 27

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Lieutenant Eve Dallas T53 - Les reliques du crime

Chapitre 13

13

 

Eve décida de tenter sa chance et sortit de l’ascenseur à l’étage de Mira. La profileuse de choc du NYPSD lui apportait toujours une perspective intéressante. Eve s’attendit à se faire refouler par sa redoutable assistante et commença à préparer sa repartie pour amadouer le dragon et s’entretenir dix minutes avec Mira.

Derrière le bureau de l’assistante, à la place du dragon, elle trouva une jeune et enjouée créature.

— Bonjour ! Que puis-je pour vous ? fit-elle d’une voix guillerette au possible.

— J’ai besoin de dix minutes avec le Dr Mira.

— Vous avez rendez-vous ?

— Non. J’ai des morts. Lieutenant Dallas, de la Criminelle.

— Oh ! Oh, oui, bien sûr ! Je suis justement en train de lire L’Héritage du Cheval Roux ! C’est génial. J’étais encore à Long Island quand c’est arrivé, mais j’ai entendu toute l’histoire. Je vais voir si le Dr Mira est disponible.

Elle tapota sur son oreillette.

— Docteur Mira, le lieutenant Dallas est ici. Elle souhaite vous parler. Très bien, madame, merci.

Elle tapota de nouveau sur son oreillette.

— Le Dr Mira peut vous recevoir maintenant. Elle a un rendez-vous dans quinze minutes.

— Je serai brève.

Eve se dirigea vers la porte du bureau.

— Qu’est-il arrivé à son assistante habituelle ?

— Oh, sa fille a accouché tôt ce matin. Je suis tellement contente ! Je la remplace pendant quelques jours.

« Dommage que ce ne soit pas pour plus longtemps », déplora Eve. Une telle bonne humeur lui courrait vite sur le haricot, mais la nouvelle était facile à faire plier.

Mira était assise à son bureau. C’était rare de voir l’élégante et placide profileuse à bout, mais c’était pourtant le cas quand Eve entra dans la pièce.

— Désolée d’en rajouter une couche, vous m’avez l’air bien occupée.

— Je ne m’y retrouve plus. Mon intérimaire est adorable, mais peu efficace. Ou du moins, ce n’est pas ce à quoi je suis habituée.

Mira repoussa en arrière ses beaux cheveux bruns, puis secoua la tête.

— Nous pensions avoir encore une semaine, mais les bébés arrivent quand ils arrivent. Et une nouvelle vie vient au monde aujourd’hui, ce qui est un plaisant antidote à ce que nous affrontons tous les jours, vous et moi. Trêve de jérémiades, donc.

— Vous exprimez votre frustration, ce qui est très différent.

— Soit.

Mira se leva et se dirigea vers son autochef ; Eve devina qu’une tasse de thé fleuri était en préparation.

— J’ai lu vos rapports, moins scrupuleusement que je l’aurais voulu. Alva Quirk. Ou plutôt Alva Elliot Wicker Quirk.

« Une lecture somme toute scrupuleuse », pensa Eve.

— Pour tout vous dire, je sais que vous n’avez pas beaucoup de temps à m’accorder alors je préférerais qu’on se concentre sur les ossements non identifiés. J’ai une piste solide pour le meurtre d’Alva.

— Le gangster russe.

— Nous n’avons que des preuves indirectes, pour l’instant, mais elles s’accumulent.

— Asseyez-vous, dit Mira avant d’apporter deux jolies tasses de thé parfumé.

Elle s’installa dans l’un de ses fauteuils ronds. Eve avait beau savoir que les apparences étaient trompeuses, Mira semblait aussi fragile que la porcelaine dans son tailleur rose pâle qui laissait voir ses jambes phénoménales. Ses escarpins à talons aiguilles étaient dans les mêmes tons.

— Je ne vois pas vraiment de quelle manière je pourrais vous aider, commença-t-elle.

— J’ai des données supplémentaires. Je sais que mon inconnue avait entre vingt et vingt-cinq ans et qu’elle était en bonne santé. Il est fort probable qu’elle ait eu une hygiène et des soins dentaires irréprochables ; dents parfaitement alignées, pas de carie. Elle portait des chaussures de créateur – on en a trouvé une près du corps et la pointure concorde. Des escarpins Prada. Classiques, d’après Harvo. Cuir noir. Je n’ai pas encore reçu le rapport sur les bijoux, mais ça ne m’avait pas l’air d’être des bijoux fantaisie. Discrets, mais classieux. Un anneau en or à l’annulaire gauche, boucles d’oreilles en or, collier en or avec deux petits cygnes formant un cœur, montre en or. Bulgari, la montre. Encore une marque de luxe.

— En effet. Une jeune femme aisée, qui avait bon goût. Rien d’ostentatoire, un style conventionnel et classique.

— Le fœtus avait trente-deux semaines, lui aussi en bonne santé au moment du décès.

— On peut supposer que la victime bénéficiait de soins de santé de qualité, qu’elle était suivie par une sage-femme ou une gynécologue. Elle était mariée, ou du moins portait un symbole d’engagement. Jeune. Elle tenait manifestement à accoucher d’un bébé en bonne santé, qu’elle ait eu l’intention de le garder ou de le faire adopter. Ou même si elle n’était que mère porteuse.

— Ou qu’elle ait prévu de le vendre.

— Oui, c’est tout à fait possible. Les bijoux et le reste constituaient peut-être des acomptes. Bien que…

— Pourquoi opter pour la subtilité – ou l’insipide, comme dirait Harvo ?

La soucoupe en parfait équilibre sur son genou, Mira porta la tasse à ses lèvres et prit une délicate gorgée de thé.

— Question de goût, sans doute. Je la verrais alors comme quelqu’un qui convoitait la subtilité que la richesse peut acheter, ou qui en avait l’expérience. Les chaussures ? Je sais qu’elles figurent dans votre rapport, mais pouvez-vous me rafraîchir la mémoire ?

Eve pianota sur son mini-ordinateur et la photo s’afficha à l’écran.

Mira l’étudia.

— Elles sont plutôt insipides, non ? Elles manquent de style, surtout pour une jeune femme de cet âge. Cela dit, elles sont très pratiques.

— Question de point de vue, répliqua Eve.

Mira rit, but une gorgée de thé.

— Des escarpins à petits talons – c’est pratique pour une réunion, par exemple. Ou pour une femme qui entame son troisième trimestre de grossesse. C’est sûr que pour se rendre sur un chantier, il y a plus confortable.

— Elle s’était mise sur son trente et un. C’est chic tout en restant sobre, mais elle avait soigné sa tenue. Ce qui me fait dire qu’elle ne travaillait pas sur le chantier. Elle aurait pu faire partie de l’équipe créative, ou du cabinet d’architectes. Il faudra que j’examine tout ça dès que j’aurai classé le meurtre d’Alva. Pour résumer, notre victime non identifiée sortait peut-être du bureau, mais elle est venue sur le chantier pour retrouver quelqu’un.

Eve reposa sa tasse et se pencha.

— Elle savait peut-être que des matériaux non conformes étaient utilisés et menaçait de tout dévoiler, mais quand bien même, ça n’aurait alarmé personne à l’époque. La réglementation était différente et les normes plus souples. Personne ne l’aurait tuée pour ça. Par contre, les vols, larcins et trafics en tout genre étaient monnaie courante sur le chantier Singer, et notamment la falsification de factures. C’est peut-être une piste à creuser.

— Singer était propriétaire du chantier à l’époque. Elle aurait découvert, comme Alva, à vous croire, ce qui se passait et aurait menacé de le divulguer ?

— Peut-être qu’elle s’est confiée à la mauvaise personne ? Elle a accepté de rencontrer la mauvaise personne sur le chantier. Bang, bang, elle se fait tuer. L’assassin en connaissait assez sur le sujet pour savoir où cacher le corps. Il savait où se procurer de la bonne brique – pas de la camelote bon marché – et monter un mur, et couler du béton. Ensevelir le cadavre sous un immeuble en construction, ce n’est pas à la portée de tout le monde.

— Et ça demande beaucoup de froideur. Tuer une femme, enceinte de surcroît, et l’emmurer comme ça. Il faut être capable d’anticipation, d’indifférence et de planification. Et bien entendu, il faut pouvoir se procurer les matériaux et savoir comment les utiliser pour dissimuler les cadavres.

— Je ne vois pas quelqu’un comme Delgato être le meurtrier. Bon, il n’était pas employé par Singer à l’époque, mais je veux dire, quelqu’un de son niveau professionnel. Pourquoi personne n’a-t-il posé de questions sur le mur, l’ouvrage ? Même si ce dernier a été bâclé, personne n’a remarqué que le mur empiétait d’un mètre ? D’accord, au lendemain des Urbaines, on construisait à la va-vite au détriment de la qualité et on ne faisait pas toujours les choses dans l’ordre, mais quand même… Personne n’a trouvé à redire sur le travail effectué ?

Frustrée, Eve se mit à arpenter la pièce.

— Le meurtre a dû se produire quand personne ne travaillait. Probablement la nuit. L’équipe revient bosser le lendemain, ou mettons après le week-end, et personne ne se dit : « Tiens, c’est bizarre, quelqu’un a coulé du béton là-bas » ?

— Bonne question. Cela dit, si quelqu’un de plus haut placé avait expliqué que ça avait été fait pendant le week-end, la réponse aurait sans doute suffi. Les gens voulaient travailler à tout prix, lui fit remarquer Mira, pour un salaire, un logement, une vie normale.

— OK, personne ne s’interroge de prime abord. Imaginons qu’elle ait été mariée, qu’elle ait fréquenté quelqu’un ou qu’elle ait été mère porteuse. Si l’une de ces hypothèses est vraie, quelqu’un aurait dû se lancer à sa recherche. J’ai parcouru la liste des personnes disparues sur une période de trois ans, pour couvrir toutes les possibilités, mais je n’ai trouvé aucune trace d’une femme âgée de vingt à vingt-cinq ans et enceinte de huit mois.

» C’est comme si on l’avait tuée, emmurée, et que tout le monde avait oublié son existence. Des bouteilles de vin s’entassaient devant elle, de l’autre côté de ce mur. Les gens mangeaient et buvaient, et travaillaient au-dessus de sa tête.

Cela manquait de cohérence. De logique.

— Personne ne s’est rendu sur son lieu de travail, d’habitation ? Elle n’avait pas de famille, pas d’amis pour signaler sa disparition ? Je n’ai rien trouvé du tout.

— C’est peut-être un ami ou un proche qui l’a tuée.

— Oui, je n’exclus pas cette possibilité ; mais j’ai besoin de l’identifier pour pouvoir poursuivre. Mais… si elle n’était pas de New York ? Elle aurait pu travailler chez l’un des fournisseurs ? Elle remarque le problème. Elle vient sur place pour le signaler à une personne compétente. Bang, bang, elle se fait descendre. Mais le service des personnes disparues ne se pointe jamais parce que la victime n’était pas d’ici. Elle a pu venir sans avertir personne. On a pu lui ordonner de rester discrète. « Évitez d’alerter les criminels, ne dites à personne ce que vous savez, où vous allez. On mènera l’enquête et on préviendra les autorités. »

Mira hocha la tête, but un peu de thé.

— Ça se tient. Vu son jeune âge, elle aurait pu avoir la naïveté de croire tout ça et de suivre ces instructions. Et je ne vous aide pas vraiment, là.

— Ça m’aide de partager mes idées. Je n’ai pas pu lui consacrer beaucoup de temps jusqu’à présent. Je voulais au moins lui offrir ça, en discuter. Il me faut un visage, il me faut un nom. Pour l’instant, j’ai juste un vague profil qui se dessine : jeune, enceinte, convenable. Vous voyez ce que je veux dire ?

— Oui. Une jeune femme présentable.

— De bonne éducation, sans doute, donc mariée ou prévoyant de l’être. Rapport à sa grossesse. En bonne santé – aucun signe d’abus. Chaussures chics, mais confortables ; bijoux onéreux, mais sobres – y compris la bague. Elle portait sans doute une robe ou un tailleur, réduits à l’état de poussière depuis belle lurette. Elle est venue retrouver quelqu’un. Peut-être qu’on lui a forcé la main, peut-être qu’on l’a dupée. Quoi qu’il en soit, c’était important pour cette jeune femme convenable de se rendre sur un chantier, la nuit, seule ou accompagnée de son meurtrier. Elle ne pouvait pas se douter qu’elle était en danger. Elle n’a pas porté cet enfant aussi longtemps dans son ventre, pris grand soin de sa santé, pour mettre la vie du bébé – ou la sienne – en péril.

— Une connaissance ?

— Dès que j’ai cinq minutes pour réfléchir, j’en reviens toujours à cette conclusion. Son mari ou son amant, peut-être. Un homme marié qui lui aurait promis les conneries habituelles. Elle l’a cru et maintenant, il est coincé. Que faire pour se débarrasser du problème ? En éliminer la source.

» Mais ça ne tient pas vraiment la route, à mon sens. Elle se volatilise et personne ne s’interroge ? Quelqu’un était forcément au courant de sa relation. Vraiment, ça me chiffonne. Enfin bref, merci de m’avoir accordé du temps.

— Si ça vous a vraiment aidée, alors c’est avec plaisir.

« Ça m’a aidée », songea Eve en regagnant le Central. Certaines consultations avec Mira, comme celle-ci, l’incitaient à se creuser les méninges, à reconsidérer des hypothèses qu’elle avait écartées. À voir les forces et les failles de théories à l’état embryonnaire.

Et avec l’aide de Mira, une image plus précise de la victime se peignait dans l’esprit d’Eve.

Et à présent, elle devait la remettre de côté pour se concentrer sur Alva.

Alors qu’elle descendait de l’escalier roulant pour rejoindre la Criminelle, les portes de l’ascenseur s’ouvrirent sur Reo.

— Vous en avez mis du temps, commenta Eve.

— Bonjour à vous aussi. Nous devons discuter, ajouta la substitut du procureur avec un geste de la main.

— Vous avez le mandat.

— Oui. Mais nous devons revoir certaines choses.

Elle entra dans la salle commune, puis se dirigea vers le bureau d’Eve.

« Les apparences sont trompeuses », songea Eve, une fois de plus. Avec sa chevelure blonde, son joli minois et son léger accent du Sud, Cher Reo incarnait la douceur et la féminité, ce qui passait souvent pour une faiblesse.

Mais sous ces dehors affables se cachaient la force, la ténacité, l’intelligence et la ruse.

Dans sa robe rouge à coupe droite, Reo jeta un coup d’œil au tableau de meurtre.

— Je ne m’assieds pas dans ce fauteuil de l’enfer. Tout le monde sait qu’il vous mord les fesses et tout le monde sait que c’est la raison pour laquelle vous le gardez ici. Il serait temps d’en changer.

Eve reporta son attention sur son pauvre fauteuil réservé aux visiteurs.

— Je l’aime bien, moi.

— Alors vous n’avez qu’à vous y asseoir.

Reo s’installa derrière le bureau d’Eve et y posa son attaché-case. Elle croisa les jambes.

Peut-être Eve pensait-elle encore aux escarpins et à leur signification, car elle examina ceux de Reo.

— Pourquoi vous portez ces chaussures ?

Reo souleva son pied, le tourna d’un côté puis de l’autre pour étudier ses talons – hauts et fins et dont la couleur rouge contrastait avec le cuir gris foncé du reste de l’escarpin.

— Qu’est-ce qu’elles ont, mes chaussures ?

— Elles doivent être très inconfortables.

— Au contraire, la semelle est équipée d’un petit coussinet et elle soutient parfaitement la voûte plantaire.

— C’est cela, oui. Pourquoi avoir choisi cette paire en particulier ?

— Elle va bien avec la robe, ça donne un petit côté raffiné. On dit que je suis une juriste sérieuse et compétente, mais j’ai aussi du style.

— Eh ben. On dit tout ça ?

— Absolument. Pourquoi cet intérêt soudain ?

— Je réfléchissais à une autre affaire. Et ce mandat, alors ?

— Le patron et moi, nous avons parcouru les données que vous avez trouvées. Nous pouvons à l’évidence inculper Tovinski pour évasion fiscale, fraude et tous les délits associés. Certes, il serait fort satisfaisant de mettre en examen un membre de la famille Bardov, mais c’est aussi un peu décevant que ce ne soit qu’un petit poisson.

— Il y en a de plus gros à la clé. Et pourquoi des poissons, d’abord ? Pourquoi pas des pommes, ou des éléphants ?

Reo inclina la tête comme si elle réfléchissait sérieusement à la question.

— Aucune idée. Mais nous sommes d’accord qu’il pourrait y avoir de gros poissons à la clé – voire des éléphants. Une analyse sommaire a suffi à indiquer que ses dépenses sont considérablement plus élevées que ses revenus – même non déclarés. Ce qui conduit un esprit cynique à envisager un blanchiment d’argent ou des transactions en espèces, avec chantage, coercition, intimidation et autres procédés infâmes.

— Infâme. C’est un adjectif adéquat.

Reo sourit et se balança de gauche à droite sur le fauteuil.

— Et comme je sais, que le procureur sait et que tout le monde autour de moi sait que vous ne voulez pas coincer Alexei Tovinski, le neveu préféré de Yuri Bardov, pour de simples malversations financières, nous préférons redoubler de vigilance avant de le cueillir.

Reo décocha à Eve son grand sourire radieux de fille du Sud.

— Un café, ce serait sympa, non ?

Eve se dirigea vers son autochef.

— Je vais m’appuyer sur ces malversations – et sur son habitude d’engrosser des femmes auxquelles il n’est pas marié – et le coincer pour deux meurtres. Alva Quirk et Carmine Delgato. Je soupçonne, tout comme vous, que ce ne sont pas ses premières victimes. Ce serait sympa, non, si c’était les dernières ?

Elle tendit une tasse de café à Reo, puis, comme elle n’avait nullement l’intention de s’asseoir dans le fauteuil des visiteurs, posa une fesse sur son bureau.

— Si. Très sympa. Alors, discutons.

Eve se pencha sur son interphone :

— Peabody, dans mon bureau.

Après quelques secondes, celle-ci répondit :

— Cinq minutes ! Je tiens un truc !

— Bang, murmura Eve.

— Bang quoi ?

— Le tissu que j’ai trouvé sur le rebord de la fenêtre de Delgato. Harvo a déterminé le type de matière, le lot de teinture, les fabricants et les revendeurs de New York. Peabody essaie de localiser l’endroit où Tovinski a acheté le costume, le pantalon, enfin bref, le vêtement taillé dans cette onéreuse laine italienne. Comment pourra-t-il expliquer, d’après vous, l’accroc à son pantalon de couturier et les fibres du même tissu retrouvées sur le rebord de la fenêtre d’un mort ?

Reo savoura une gorgée de café.

— Il me tarde de le découvrir. Une preuve tangible comme celle-ci ajoute du poids aux preuves indirectes. Elle établit un lien entre les deux hommes – même si Tovinski n’est pas le seul à New York à posséder des habits cousus dans cette matière.

— Le lot de teinture réduit les possibilités. Et Harvo affirme que le vêtement est neuf, il n’a pas encore été nettoyé à sec. Ça joue.

— Ça pèse, en convint Reo.

— Ils avaient tous les deux besoin de beaucoup d’argent pour nourrir leur addiction. Les femmes pour Tovinski, les chevaux pour Delgato. Ils se sont alliés pour escroquer l’entreprise Singer, en volant, en trafiquant les factures, en remplaçant sur les bons de commande le matériel aux normes par un équivalent bon marché. Je parie que Tovinski a subtilisé un paquet de fric à son tonton chéri.

— L’idée m’a effleurée. Et si c’est le cas, neveu préféré ou non, Tovinski aura de la chance s’il vit jusqu’à son procès.

— Je ne veux pas qu’on le tue ; je veux le voir en cage. Je vais m’entretenir avec Bardov. Il me faut juste assez d’éléments pour le convaincre de ne pas ordonner son exécution. Je pense…

Elle s’interrompit lorsqu’elle entendit Peabody qui se dirigeait vers son bureau au pas de charge.

— Je le tiens, le salaud ! Oh, bonjour, Reo.

— Bonjour, Peabody. J’adore le potentiel de votre nouvelle maison.

— N’est-elle pas incroyable ? On vient de choisir les couleurs et les matières pour la cuisine, et…

— Bouclez-la, toutes les deux. Arrêtez avec vos histoires de maisons et de cuisines, ou Peabody devra m’arrêter et Reo m’inculper pour coups et blessures. Peabody, dites-nous tout.

— Ce n’était pas Leonardo, Dieu merci. Il fait partie des couturiers qui commandent ce tissu et cette teinture en quantité, ajouta-t-elle à l’intention de Reo. Mais Casa Della Moda – ça veut dire « maison de la mode » en italien – a commandé le même tissu, pour un seul client.

— Vous le tenez.

— Et comment. Tous les costumes de Tovinski proviennent de cette boutique. Tous sont faits sur mesure. Il choisit le tissu à partir d’échantillons, les boutons, la coupe, tout. Elle fournit également ses chemises. Il a récupéré le costume qui nous intéresse il y a quatre jours. J’ai posé la question, j’étais curieuse. Dix-huit mille. Ajoutez deux mille pour une doublure en soie sur mesure.

— Harvo a encore frappé. Bon travail, Peabody.

— J’ai mérité un café ?

Eve lui montra la machine.

— Un expert-comptable judiciaire passera les finances de Tovinski au crible. Avec les éléments qu’on a déjà, il aura de l’avance. Nous avons l’autorisation de mettre le nez dans les comptes professionnels de Singer. Les irrégularités pointeront vers Tovinski et Delgato. Il peut y avoir d’autres complices ; et si c’est le cas, nous les trouverons.

Eve avança jusqu’au tableau.

— N’écartons pas non plus la possibilité d’un lien entre Alva Quirk et la femme qu’on a retrouvée sur un autre chantier qui appartenait jadis à Singer, reprit-elle. Toutes les deux ont très certainement été tuées en pleine nuit, quand le chantier était fermé. L’utilisation de matériaux non conformes ? OK, c’était une pratique courante à l’époque, mais qui sait s’il n’y avait pas déjà des détournements de fonds, des vols, de la fraude ?

De l’index, elle tapa sur la photo de Tovinski.

— Qui sait s’il n’était pas déjà présent ?

— Il devait être adolescent à l’époque, non ?

Eve tapa de nouveau sur la photo avant de reporter son attention sur Reo.

— Un tueur-né. Et nous savons toutes les deux qu’on n’a pas besoin d’être adulte pour tuer. Je pense que le sujet sera abordé quand il sera en salle d’interrogatoire.

— Il sera accompagné d’un avocat. Et d’un bon.

Eve sourit.

— Vous avez peur d’un avocat de la pègre, Reo ?

— Absolument pas.

— Moi non plus. Peabody, apportez le mandat et les dossiers à notre meilleur expert-comptable, puis rédigez la déposition de la maison de couture.

— Ça marche.

Tandis que Peabody se dépêchait de sortir, Eve s’appuya de nouveau contre son bureau.

— C’est un faible, déclara-t-elle. Il se croit dur, se sent invincible parce qu’on l’a toujours protégé. Il a toujours fait partie du milieu, avec son oncle qui lui tapotait la tête, mais c’est un faible. Les femmes, et la façon dont il les manipule, dont il les cache. Les unes aux autres, aussi, je parie.

— Je partage votre avis, dit Reo. J’ai du mal à imaginer ses maîtresses, ou sa femme, tolérer cette situation. Sans faire de vagues, du moins.

— Il a attaqué Alva de dos, il s’est tapi dans l’appartement de Delgato et a attendu son retour pour lui injecter une substance paralysante. Il a l’habitude de donner des ordres, d’être craint. Il n’est pas si malin. D’après Connors, ses… malversations financières – c’est ça ? – étaient bâclées. Je vais le faire craquer.

— Vous n’auriez pas repéré de plus gros éléphants dans ces finances chaotiques, par hasard ?

Eve lui jeta un regard froid.

— Les petits finissent par devenir gros, non ?

Reo se contenta d’acquiescer.

— On verra bien. Maintenant, mettons le prochain quart d’heure à profit – parce qu’il faut que je retourne au bureau – pour nous assurer d’aborder cet interrogatoire du même angle. Je reviendrai quand il sera prêt à passer à la casserole et on le cuisinera ensemble.

Quand elles eurent terminé, Eve mit son tableau à jour, des deux côtés, puis elle s’assit pour noter tout ça dans son carnet.

Elle tenait à s’entretenir avec Yuri Bardov, mais cela devrait attendre. D’abord, le neveu devait passer aux aveux. Et la journée filait à toute vitesse.

Il fallait que le comptable trouve la même chose que Connors. Et comme elle ne pouvait rien faire pour que ça aille plus vite, elle descendit aux Preuves pour récupérer les cahiers d’Alva.

Elle ne s’était pas attendue à remonter avec un carton contenant plus d’une vingtaine de pièces.

Toutefois, Alva, si méticuleuse et à cheval sur les règles, avait daté chaque carnet. Pour aller plus vite, Eve commença par le haut de la pile.

Lorsqu’elle se rendit compte que ce carnet détaillait les jours qu’elle avait passés au refuge, Eve le mit de côté et sortit le précédent.

Elle avait vécu un cauchemar dès le début.

Le désespoir, la culpabilité, la peur et la solitude que renfermaient ces pages lui serrèrent le cœur, lui tordirent les entrailles.

Elle avait connu tout ça, et si elle s’abandonnait à ses émotions, elle pouvait encore le ressentir.

Essayer ne suffit pas. J’ai trop fait cuire le dîner et gaspillé de la nourriture. Trois gifles. Garrett déteste me hurler dessus, alors je dois m’améliorer. Rien n’arrive par accident. Prétendre le contraire est un mensonge, une lamentable excuse pour couvrir sa négligence. J’ai cassé un verre. Deux gifles. J’ai essayé de cacher les débris et c’est malhonnête, sournois et répugnant. J’ai mérité d’avoir un doigt cassé. Il déteste que je l’oblige à me punir, mais la douleur me rappellera de faire attention, d’accorder de la valeur aux choses qu’il m’offre en travaillant si dur.

Eve parcourut des pages et des pages décrivant un comportement sadique, cruel, violent et systématique. Jour après jour, avec très peu de répit.

C’était un supplice, mais Eve lut malgré tout le récit du dernier jour qu’Alva passa dans cette prison, le récit de son passage à tabac. Elle ne se sentait pas bien ce jour-là – paresseuse, ingrate, dixit son mari –, alors elle n’avait pas nettoyé la maison selon les critères de monsieur, n’avait pas fini de préparer le repas du soir, l’avait embarrassé, car elle n’avait pas arrosé la plate-bande de fleurs devant la maison, montrant ainsi à tout le voisinage quelle stupide feignasse elle était.

Le viol avait suivi les coups, mais il estimait qu’il exerçait là son droit, et qu’elle n’accomplissait que son devoir.

— Dallas.

Elle leva les yeux, vit Peabody sur le seuil. Elle ne l’avait pas entendue arriver. Comment l’aurait-elle pu alors qu’elle était plongée dans un cauchemar ?

— Le frère et la sœur d’Alva Quirk – ou Alva Elliot – sont arrivés. Ils ont sauté dans une navette.

— Conduisez-les dans la salle de détente. Restez avec eux. Je vous rejoins dans une minute.

— Tout va bien ?

— Ouais. Je… J’envoie un SMS à Morris pour qu’il soit prêt à les recevoir. Occupez-vous d’eux en attendant.

De nouveau seule, elle se cala dans son fauteuil, respira. Devait-elle parler de ces carnets à la famille ? Non, probablement pas. Pas tout de suite.

Elle veilla toutefois à imprimer la photo d’identité de Garrett Wicker et se leva pour aller l’épingler à son tableau.

— Quand j’aurai foutu son meurtrier sous les verrous, je m’attaquerai à toi, sinistre raclure de bidet.

Elle commanda un tube d’eau, en but la moitié pour hydrater sa gorge sèche. Elle reporta son attention sur les carnets et prit le plus récent. Celui qu’Alva avait rempli de paix, de bonheur et de confiance retrouvée.

Ils pouvaient en lire quelques-uns sans attendre et, peut-être, trouver un peu de réconfort dans les mots de leur sœur. Et quand l’affaire serait bouclée, que la justice aurait été rendue, elle leur enverrait le reste.

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