Lieutenant Eve Dallas T53 - Les reliques du crime

Nora Roberts · Chapitre 25 sur 27

Pages du PDF

Lieutenant Eve Dallas T53 - Les reliques du crime

Chapitre 23

23

 

 

Ils s’installèrent dans une salle de conférences ; Connors resta en retrait et regarda les quatre femmes discuter preuves, stratégies, psychologie.

Singer n’avait pas la moindre idée de ce qui l’attendait.

Ces quatre-là, Connors n’avait aucun doute à ce sujet, allaient le démolir.

Eve recula sa chaise et se leva quand le commandant Whitney entra dans la pièce.

— Commandant.

— Restez assise.

Au lieu de son costume habituel, il portait une chemise décontractée aux fines rayures bleues et blanches ainsi que – à la stupeur d’Eve – un jean et des baskets montantes.

Ce qui n’enlevait rien à l’autorité naturelle qu’il dégageait.

— Docteur, lieutenant, inspecteur, madame la substitut, Connors.

Il alla directement à l’autochef.

— J’imagine que ce n’est pas votre café, Dallas ?

— Non, commandant. On peut vous en rapporter.

— Celui-là fera l’affaire. Je suis venu observer. Je n’ai pas demandé de rapport verbal sur ces affaires, car vous maîtrisiez la situation et en plus, vous avez avancé vite. Mais ça ?

» Quand on m’informe que nous avons procédé à des arrestations dans les quarante-huit heures suivant une enquête sur des ossements vieux de plus de trente ans, et que les personnes arrêtées sont des individus respectables qui font partie de l’élite de la société, je n’hésite pas à me pencher sur le dossier. Ce que j’aurais fait de chez moi vu l’heure tardive.

Il s’assit, but son café. Son visage large à la peau sombre se durcit.

— Néanmoins, quand j’apprends que l’un de ces individus a ouvert le feu sur l’un de mes agents, la touchant deux fois, vous pouvez être sûrs que je me déplace. Un médecin vous a-t-il auscultée, lieutenant ?

— Je portais un équipement de protection, commandant.

— Il y a de nombreuses années, je portais un équipement de protection quand je me suis pris deux balles, dit-il en tapant son index sur sa cage thoracique. Ça m’a assommé. Docteur Mira ?

— Après l’avoir réprimandée, avoir insisté à outrance et tenté de la culpabiliser, j’ai convaincu le lieutenant de me laisser examiner les zones touchées. Les hématomes sont conséquents, mais le scanner portatif n’a détecté ni fracture ni lésion.

— Très bien. Est-il exact que vous comptez lancer les interrogatoires des suspects cette nuit ?

— Sur leur insistance, commandant, expliqua Eve.

Il sourit.

— Voilà qui promet d’être intéressant. Vous restez en observateur, Connors ?

— Tout à fait, et je serais ravi que vous me teniez compagnie, Jack. Et vous aussi, Charlotte.

— J’ai promis d’informer Anna de l’avancée de la procédure. Elle méprise Elinor Singer. Un incident qui remonte à vingt ou vingt-cinq ans et qui concerne des décorations de table pour un gala. Ma femme a la rancune tenace, conclut-il en baissant les yeux sur son café.

Puis il sourit largement à l’intention de Connors.

— Mais comme elle n’est pas ici, nous prendrons des en-cas. Et nous les savourerons, ajouta-t-il en balayant les femmes du regard. Car j’ai toute confiance en mes équipes, notre substitut et le docteur pour ne faire qu’une bouchée de ces deux-là et leur montrer comment opère la justice.

Il se leva, se tourna vers Connors.

— Je veux des chips. Il devrait y avoir des chips au vinaigre dans le distributeur, lesquelles sont désormais interdites chez nous et dans mon bureau, sur ordre d’Anna. C’est moi qui régale. On partagera, docteur Mira.

— On devrait accompagner ça avec des sodas, suggéra Connors en décochant un clin d’œil à Eve tandis qu’il emboîtait le pas à Whitney. Autant faire les choses bien.

Un brin déconcertée, Eve les regarda quitter la pièce.

— Voilà qui est… inhabituel.

— Il est en colère, lui glissa Mira. Furieux, même. On vous a tiré dessus. Il veut que les coupables paient. Il est en colère, mais il sait qu’on les fera payer. Pour autant, il a beau nous faire confiance, il a besoin de voir la justice à l’œuvre.

— Peabody, qu’on amène J. Bolton Singer en salle d’interrogatoire A. Et finissons-en, pour le commandant.

Singer n’était plus aussi élégant en uniforme orange. À son côté, son avocate paraissait très collet monté, prête à en découdre. Indina Cross, femme métisse de quarante-huit ans, portait un tailleur bleu marine, une chemise blanche parfaitement repassée et de minuscules clous d’oreilles en or comme seuls bijoux.

Sa grande et mince bouche exprimait la désapprobation quand Eve lança l’enregistrement, lut les noms, les numéros des affaires et les chefs d’accusation.

Elle dégaina la première.

— Mon client souhaite terminer au plus vite ce ridicule interrogatoire pour pouvoir rentrer chez lui. Les chefs d’accusation sont dénués de fondement. Ils ne reposent sur aucune preuve et par ailleurs aucun élément versé au dossier n’implique mon client dans la mort de la femme prétendument identifiée comme étant Johara Murr.

— Tout d’abord, l’identité de la victime a été confirmée, comme sa relation avec le fils de votre client. La paternité du fœtus a été confirmée par le père – le fils de votre client. Alors, n’insultez pas la victime, maître.

— Nos experts médico-légaux examineront…

— Parfait. Qu’ils examinent. Et rendez-vous au tribunal. En attendant, elle est Johara Murr et votre client est le grand-père du fœtus qui est mort avec elle. Je vous conseille de ne pas le démentir, maître Cross.

L’avertissement d’Eve jeta un froid dans la pièce.

— Dans le cas contraire, votre client se verra raccompagner dans sa cellule pour la nuit et cet interrogatoire prendra fin.

— Indina.

— L’identité de la victime ne change rien à l’absence de preuves incriminant mon client, répliqua-t-elle tout en posant la main sur celle de Singer, qu’elle tapota délicatement.

« Comme on le ferait avec un enfant », nota Eve.

— Elle a été abattue de trois balles, début septembre 2024, sur une propriété qui appartenait à votre client et à son entreprise. Son corps a été dissimulé derrière un mur de brique monté à la va-vite dans le sous-sol d’un immeuble en construction sur un terrain qui appartenait à votre client. La victime était en couple avec le fils de votre client, leur relation était sérieuse, et un enfant allait naître de cette union. Ce sont les faits.

— Étant donné qu’il est impossible d’établir la date exacte de ce malencontreux incident…

— Entre le 7 septembre et le 12 septembre, d’après les archives de l’immeuble en construction. Le mur, J.B., tout est dans le mur. Les briques. Le jour où elles ont été commandées, livrées, utilisées.

— Vous avez des rapports d’employés, des factures, des traces écrites datant de cette période ?

— Votre mère est une brillante femme d’affaires, non ? Je parie que ses archives sont en ordre. Et je parie que nos équipes de perquisition, dont fait partie un technicien fort talentueux, trouveront ces documents dans ses dossiers. Ils les cherchent à cet instant.

Singer s’agrippa au bras de Cross.

— Ils n’ont pas le droit d’entrer chez nous ! Ils ne peuvent pas s’introduire dans notre maison et fouiller nos affaires. C’est insultant.

— Le mandat.

Reo ouvrit son dossier, le fit glisser vers eux.

— Je n’ai jamais commandé de briques. Vous ne trouverez rien à ce sujet.

— Mais vous les avez posées. Vous avez monté ce mur.

Il sourit, présenta ses mains de bourgeois à Eve.

— Ma chère enfant, ai-je l’air d’un maçon ?

Eve lui rendit son sourire.

— Je ne suis pas votre chère enfant. Et non, en effet. C’est pour ça que le travail n’était ni fait ni à faire. Est-ce que ça vous a chiffonné un tant soit peu ? Avez-vous eu mal au cœur en la voyant étendue là alors que vous saviez ce qui mourait en elle ? Qu’une part de vous mourait en elle ? Est-ce que ça vous a perturbé un tant soit peu ?

— Mon client nie catégoriquement connaître la victime, directement ou indirectement, comme il nie avoir eu connaissance de sa mort. Vous n’avez que des insinuations et des preuves circonstancielles.

— J’ai le pistolet de calibre 32, les deux balles tirées par celui-ci qui m’ont touchée cette nuit et les trois autres retrouvées parmi les ossements de Johara Murr.

— Les analyses balistiques ?

— Sont en cours.

Cross émit un petit son suffisant, mais Eve regarda Singer.

— Vous savez qu’elles concorderont.

— Je ne sais rien de tel.

Elle acquiesça en l’entendant taper doucement du pied.

— Vous savez que les balles proviennent de la même arme tout comme vous saviez et craigniez que nous découvrions qui était la femme que vous et votre mère avez tuée, son lien avec votre fils. Le fils qui la pleure cette nuit.

— Je ne sais rien à ce sujet.

Tap-tap-tap.

— J’imagine que Bolton a eu des relations, comme tout jeune homme, avec un tas de femmes rencontrées à l’université.

— Je n’ai jamais dit qu’ils s’étaient rencontrés à l’université.

— Simple supposition.

— Vous n’avez que faire de lui, en réalité, déclara Peabody. Votre propre fils, sa peine, son chagrin. C’est triste.

— Vous n’en savez rien.

— Vous n’avez pas demandé comment il allait, comment allait votre épouse, répliqua Peabody, un doigt accusateur pointé sur lui. Vous n’avez montré aucun intérêt pour Johara ou le bébé. Pas le moindre. Parce que vous ne ressentez rien pour eux si ce n’est de l’indifférence. Voilà pourquoi les tuer vous a été aussi facile.

— Je n’ai tué personne !

— Vous comptiez prendre la fuite, lui rappela Eve. Quand on est arrivés chez vous cette nuit, vous faisiez vos bagages pour quitter le pays. Pour fuir.

— Mon client avait prévu de partir en voyage, pour s’éloigner du stress causé par les événements des derniers jours. Ce n’est pas un crime.

Eve ne prêta guère attention à l’avocate.

— Vous avez voulu fuir. Votre mère a voulu me tuer et vous, vous avez voulu fuir.

— Vous avez fait irruption chez nous. Vous lui avez fait peur. À l’évidence, elle vous a prise pour un cambrioleur qui tentait de m’attaquer. Elle a essayé de me défendre, et de se défendre.

— Là encore, vous oubliez votre épouse. Votre épouse qui m’a ouvert la porte. Mon compagnon et moi étions chez vous à peine quelques heures plus tôt. Votre mère et vous saviez tous les deux qui j’étais, un officier de police. Je me suis annoncée, je vous ai informé, ainsi que votre mère, que vous étiez en état d’arrestation et pour quels motifs. Ce qui ne l’a pas empêchée de me tirer dessus.

— Nous étions manifestement troublés. Tout s’est passé si vite. Quoi qu’il en soit, je ne possède pas d’arme et je n’ai pas tiré.

« Il est temps de se débarrasser de Mère », en conclut Eve.

— Vous connaissiez l’existence de Johara, du bébé, parce que votre mère est du genre crampon. Johara est venue vous trouver, n’est-ce pas ? Espérant de tout cœur que vous l’accepteriez ainsi que l’enfant et qu’elle pourrait fonder une famille avec votre fils. Elle avait besoin de votre bénédiction, de votre soutien. Elle n’avait peut-être pas eu celui des siens – nous le découvrirons. À mesure que sa grossesse avançait, elle a pris conscience de l’importance de la famille pour un enfant. Elle voulait que le sien grandisse auprès de son père, alors elle est venue vous demander votre bénédiction.

— Ce n’est qu’un ramassis d’absurdités.

Cette fois, il ne put lui mentir en la regardant dans les yeux.

— Alors, vous et votre mère l’avez attirée sur le chantier – un endroit rêvé pour tuer quelqu’un et cacher son corps. Personne n’en saurait rien. Tout le monde l’oublierait. Bolton voulait faire de la musique et refusait de prendre sa place au sein de l’entreprise. Solution ? Inviter la fille à vous rejoindre. « Regardez ce qu’on fait, ce qu’on bâtit, ce qu’on désire pour Bolt. » Astucieux moyen pour la faire venir à vous. Ensuite, vous lui tirez dessus, la regardez s’écrouler.

— Je n’ai pas fait ça. Je n’ai pas fait ça.

— Vous construisez le mur, coulez le béton. Et voilà ! Elle disparaît, on l’oublie, c’est terminé. Sauf que les murs parlent, J.B. Vous n’êtes pas maçon, vous avez raison sur ce point. Votre travail manquait de soin. Je parie que vous étiez bien secoué pendant que vous le montiez, en plus d’être mauvais à la tâche. Je me demande combien de fois vous vous êtes éraflé les doigts ? Vous portiez des gants ? Même avec des protections, vous avez dû vous cogner, les mains, le coude peut-être ? Vous avez saigné.

Eve avait fait mouche. La sueur perla sur le front de Singer comme il s’efforçait de réfléchir, de se rappeler.

— Chacune des briques sera analysée et on y trouvera des traces de votre ADN. Et alors, que se passera-t-il, madame la substitut du procureur ?

— Voici ce qui se passera : M. Singer purgera deux condamnations à perpétuité cumulatives dans une petite cage très inconfortable dans un pénitencier hors-planète. Fœtus viable ex-utero à l’heure du décès. Ça fait deux peines d’emprisonnement à vie. Votre avocate le sait : à l’instant où on aura retrouvé votre ADN – et c’est couru d’avance –, ce sera fini. On aura gagné.

— Son avocate est au contraire très confiante, protesta celle-ci. L’ADN de mon client ne sera pas retrouvé étant donné que M. Singer n’a jamais participé à la construction de ce mur.

— Maman vous a aidé ? fit Peabody. Ou vous vous êtes débrouillé seul ?

Singer se pencha vers Cross pour lui murmurer à l’oreille.

— Bien sûr. J’aimerais m’entretenir seule avec mon client.

— Aucun problème. Dallas, Peabody et Reo quittent l’interrogatoire sur requête de la défense. Suspension de l’enregistrement. Quelqu’un veut un snack ? demanda Eve avec une désinvolture affichée tandis qu’elles sortaient de la pièce. Peabody, utilisez mon code et rapportez-nous des chips.

— Vous êtes sérieuse ? chuchota Peabody une fois la porte refermée.

— Absolument. Et de quoi faire glisser le tout. Ça durera moins longtemps que ce que je pensais.

Mira sortit de la salle d’observation et vint à elles.

— Il ment, évidemment, mais rien qu’en ce court laps de temps, son talent de menteur s’est érodé.

— C’est le coup des traces d’ADN sur les briques, déclara Reo. Bien joué, Dallas.

— Si ça se trouve, c’est vrai. Il s’inquiète que ça le soit, en tout cas. Il craint la prison.

— Il a raison. Il y finira sa vie.

— Mais vous lui ferez une offre.

Reo jeta un coup d’œil aiguisé à Eve avant d’applaudir Peabody et sa brassée de victuailles.

— Oui ! Par ici le gras !

— J’allais me prendre des chips de légumes, puis je me suis dit qu’après tout j’avais bien mérité ces calories.

— Vous lui ferez une offre, répéta Eve en ouvrant son paquet de chips.

— Vingt à vingt-cinq, minimum, sur terre. On en a discuté, Dallas.

— C’est pas pour vous faire suer. On sait toutes les deux que c’est la mère qui tire les ficelles. Il coopère, il avoue tout, on négocie. De toute façon, il mourra probablement en prison, dit-elle en croquant une chips. Ça ne me fait ni chaud ni froid. J’ignore s’il a appuyé sur la détente – je pense plutôt, surtout après cette nuit, que c’est elle qui a tiré. Mais il n’en est pas moins responsable.

— Vous devriez prendre un antalgique, lui conseilla Mira.

— Non. La douleur me rend teigneuse. Comment ça se passe en salle d’observation ?

— Jack – le commandant – est ravi d’assister à l’interrogatoire, et de manger des chips. Votre indignation mêlée de tristesse lui a beaucoup plu, Peabody.

Le visage de cette dernière s’illumina.

— Vraiment ?

— Je me demande ce qu’Anna Whitney reproche à Elinor Singer.

Eve se retourna dès que la porte de la salle d’interrogatoire s’ouvrit. Et elle vit tout de suite que Cross pinçait de nouveau les lèvres.

— Mon client détient certaines informations qu’il est prêt à communiquer, sous serment, si vous acceptez de réduire les chefs d’accusation contre lui.

— C’est non. Cross, ne me faites pas perdre mon temps.

Cross fusilla Reo du regard.

— Je crois que mon client possède des informations précieuses pour votre enquête. Considérant…

— Vous voulez négocier, on peut négocier. Tout dépendra de l’information, de la valeur de celle-ci et des révélations complètes de votre client quant à son implication et sa participation dans le meurtre de Johara Murr et du fœtus viable. Nous savons toutes les deux qu’il est coupable. Il est tard. Ne nous faites pas perdre notre temps.

Eve tendit son paquet de chips presque vide à Mira.

— Ajoutez ça à la pile. Si vous êtes prêts à reprendre, maître, nous reprendrons. Sinon, votre client retourne dans sa cellule et nous faisons entrer sa mère. Elle sera peut-être plus coopérative.

Elle haussa les épaules avant d’ajouter :

— Premier arrivé, premier servi.

— Nous reprenons l’interrogatoire.

Eve emporta son tube de Pepsi.

— Reprise de l’enregistrement. Dallas, Peabody, Reo reviennent à l’interrogatoire avec Singer, J. Bolton et son avocate. OK, J.B., on vous écoute.

— L’immunité.

— Hors de question, soupira Reo. Si votre avocate mérite ses honoraires, elle vous aura expliqué qu’un tel accord n’est pas envisageable.

— Cinq à dix ans, répliqua sèchement Cross, dans un centre de détention aménagé, sur terre.

Cette fois, Reo se contenta de rire.

— Vous nous demandez de lui offrir un séjour dans un centre de réhabilitation pour VIP ? Il a assassiné une femme et son fœtus de trente-deux semaines.

— Je n’ai tué personne ! C’est elle !

Cross lui serra le bras.

— J.B. Il faut vous taire. Mon client détient des informations relatives à la mort de Johara Murr. Il a plus de quatre-vingts ans. Une peine de dix ans est déjà excessive. Je pense que n’importe quel juge en conviendra…

— Soit, passons devant le juge, riposta Reo avec une lueur féroce dans les yeux. Vous voulez vraiment prendre ce risque ? Après ce qu’il vous a avoué ? Et ce que nous a dit sa femme ?

— Vous avez parlé à Marvinia ! Elle ne peut rien dire. Nous sommes mariés.

— Fermez-la, J.B. Quinze ans, sur terre, centre de détention.

— Maintenant, à vous de m’écouter. Vingt à vingt-cinq ans, sur terre, prison de très haute sécurité. Et ça dépendra de la teneur de l’information de votre client, de la véracité et de l’utilité de celle-ci. Nous ne transigerons pas sur ces conditions. Si l’affaire passe devant un jury, il purgera deux peines à perpétuité, hors-planète. Acceptez ou refusez, c’est à vous de voir, car votre client est le genre d’accusé que j’adore poursuivre.

— Indina. Vingt ans !

Après avoir longuement observé le visage de Reo, Cross se tourna vers Singer.

— Je vous conseille d’accepter l’accord. Sur terre, J.B. Ça vous laisse une chance de purger votre peine et de sortir, et de vivre.

— Mais… Mon Dieu… Mon Dieu…

Il implora Eve, les mains tendues vers elle.

— Essayez de comprendre, d’avoir un peu de pitié. J’ai été forcé, j’étais sous le choc. J’avais peur.

— Acceptez-vous, sur conseil de votre avocate, le compromis qui vous est proposé ? lui demanda Eve.

— Oui, oui, je l’accepte, si vous jurez de prendre en considération ce que je vais vous dire ainsi que mon état d’esprit. Si vous jurez de faire preuve d’indulgence, voire de renégocier.

— Tout sera pris en considération. Parlez-nous du meurtre de Johara Murr.

— Vous savez, nous nous inquiétions tous pour Bolt à l’époque. Il se berçait d’illusions, croyait pouvoir vivre de sa musique. Sa mère, s’opposant à nous, l’a encouragé. C’était une erreur, car il avait un patrimoine à préserver, un devoir à assumer ici, et envers l’entreprise que son arrière-grand-père avait créée.

« Un devoir à assumer » ; « un patrimoine à préserver ». Les mots d’Elinor, sans conteste », songea Eve.

— Vous l’aviez à l’œil.

— Ma mère, qui avait à cœur les intérêts de son petit-fils, a engagé une agence pour le surveiller.

— Donc elle était au courant, et vous aussi, qu’il fréquentait Johara Murr.

— Évidemment. Mère était dans tous ses états, comme vous pouvez l’imaginer. Ce n’était même pas une Américaine, mais j’ai persuadé Mère de ne pas intervenir. Après tout, il faut bien que jeunesse se passe. Même quand ça nous a paru plus sérieux, on a estimé qu’il valait mieux les laisser vivre leur histoire jusqu’à ce qu’elle s’essouffle d’elle-même. Il était si têtu, voyez-vous. Si on lui avait interdit de la voir, de vivre avec elle, ça n’aurait fait que consolider leur relation. Et puis, ils ont été imprudents. Elle est tombée enceinte.

— Ça a dû être un coup dur, commenta Peabody.

— C’était impossible, évidemment. Il était beaucoup trop jeune et irresponsable. Elle ne convenait pas du tout. Je pensais qu’elle mettrait un terme à cette grossesse, puis j’ai compris, comme Mère, qu’elle s’en servait pour le coincer. En conséquence, Mère s’est rendue à Londres pour parler aux parents.

« Naturellement », songea Eve.

— Elinor est allée trouver les parents de Johara ?

— Ils ont été très mécontents d’apprendre l’existence de cette relation et la grossesse et, sur les conseils de Mère, ont insisté auprès de leur fille pour qu’elle rentre leur rendre visite.

— Sans lui expliquer pourquoi.

— C’était, à ce que j’ai pu comprendre, une jeune femme très obéissante. Quand elle a retrouvé ses parents, ils l’ont convaincue, ce qui est bien normal, que cette relation devait se terminer, qu’elle était trop jeune pour élever un enfant, qu’elle avait déshonoré sa famille. Elle a accepté d’aller vivre chez sa tante et de faire adopter l’enfant. Dans une bonne famille, cela va de soi. Un environnement stable.

— Mais elle a changé d’avis.

— Nous pensons que la tante l’a informée de la visite de ma mère et a soutenu de façon plus qu’inconséquente le changement d’avis de sa nièce ainsi que son retour à New York. Nous reprochant notre intervention, celle-ci a essayé de convaincre ma mère – qu’elle considérait à juste titre comme le chef de notre famille – de l’amour qui les unissait, elle, Bolton et l’enfant.

Il se racla la gorge.

— Comprenez-moi, je n’avais aucune idée de ce que Mère avait prévu quand elle a insisté pour que la fille nous retrouve sur le chantier. Je pensais qu’elle voulait lui montrer l’étendue de notre travail, ce que la famille représentait, ce dont Bolton faisait partie. Et lui faire comprendre à quel point c’était malavisé de le fourvoyer. Nous voilà donc sur le chantier. La nuit était magnifique, je m’en souviens très bien, une belle nuit d’été ; la fille nous a expliqué que Bolt était passionné par sa musique, que nous devions lui laisser une chance de réaliser son potentiel. Si nous l’aimions, comme elle l’aimait, nous l’encouragerions. Elle… elle a dit qu’elle retournerait auprès de lui, le supplierait de la pardonner et lui raconterait tout ce que nous avions fait. Et Mère l’a abattue.

Il marqua une pause, couvrit son visage avec ses mains.

— Je ne savais pas. Je le jure. J’étais sous le choc ! Elle est tombée et Mère a dit : « Pousse-la dans le trou. Pousse la grue et son bâtard là-dedans. »

— Et vous l’avez fait ? demanda Eve.

— Oui. Dieu me pardonne. Oui. J’ignorais quoi faire d’autre. Une de ses chaussures et son sac à main ne sont pas tombés avec elle. Mère les a récupérés. Elle m’a dit de descendre et de construire le mur en brique. Elle s’occuperait du mortier.

— Vous avez construit le mur ensemble.

— Je n’avais pas le choix ! cria J.B., les mains ouvertes, l’air apeuré et désolé. Le mal était fait. C’était trop tard, et nous devions protéger la famille. Elle n’aurait pas dû revenir, elle n’aurait pas dû nous menacer. Mère lui a même offert cent mille dollars pour rentrer à Londres, mais elle a refusé. J’étais écœuré, ça me rendait malade. Mère m’a dit d’aller chez Marvinia et de la convaincre de sauver notre mariage, de reconstruire notre couple et d’accepter de laisser encore une année, au moins, à Bolton. Il rentrerait, Mère y veillerait. C’est ce que j’ai fait, et il est revenu à la maison, et tout est rentré dans l’ordre. Tout est rentré dans l’ordre.

— Vraiment ? répliqua Eve. Pouvez-vous en dire autant pour Johara et son enfant ? Pour votre fils ?

— Il a une belle vie, une vie convenable, une excellente situation. Ce qu’il n’aurait jamais eu avec cette fille. Elle s’est servie de lui, elle nous a menacés.

— C’est votre version ? demanda Eve.

— Oui, c’est la vérité. Rien de cela ne serait arrivé si Bolt n’avait pas décidé, sans nous consulter au préalable, de vendre ce terrain à Connors. Personne ne se serait souvenu d’elle. Vous voyez bien qu’on ne m’a pas laissé le choix. Je n’ai pas tué cette malheureuse.

— Au minimum, vous étiez et êtes toujours complice.

— Et l’accord tient toujours – tant qu’il reste satisfaisant. Avons-nous terminé ? demanda Reo à Cross, qui leva simplement les mains. Dans ce cas, allons dans une salle de conférence officialiser tout ça.

— Mais… mais… je vous ai tout dit. Vous voyez bien que j’étais contraint et forcé. Je n’étais pas au courant. Faites preuve de pitié, je vous en prie.

Eve se leva.

— Désolée. Je n’en ai plus en réserve. Toute la pitié que j’éprouve est pour Johara Murr. Fin de l’interrogatoire.

Eve s’octroya vingt minutes pour recharger ses batteries en s’asseyant dans son fauteuil, les bottes sur le bureau.

Elle appuya la tête contre la paume de Connors quand il entra et posa la main sur ses cheveux.

— C’est à se demander, dit-il, par quel miracle de la génétique un homme comme Bolton Singer descend d’un père et d’une grand-mère pareils.

— On en sait quelque chose.

— C’est vrai. Tu devrais prendre un antalgique.

— Pas encore. Le dernier round ne devrait pas s’éterniser. Soit elle crache, soit elle fait l’huître et attend le procès. Dans les deux cas, on la tient.

— T’espères la faire cracher.

— Je ferai mon possible, oui.

Elle se redressa, roula les épaules quand sa radio bipa.

— J’écoute.

— Vous allez adorer, lui dit McNab. J’aurais bien voulu vous raconter que j’ai galéré et que j’ai dû faire appel à mes super-pouvoirs, mais tout est dans son ordinateur professionnel. Protégé par un mot de passe, mais rien de plus. Des décennies d’archives. J’ai tout parcouru, et je peux vous donner un paquet d’éléments qui l’incriminent.

— Transférez-moi le tout. Je suis sur le point de l’interroger.

— Maintenant ? Il est presque minuit.

— C’est elle qui veut.

— D’accord, alors voici la cerise sur le gâteau : Trueheart a trouvé un passeport au nom de Johara Murr dans le coffre-fort de la chambre à coucher d’Elinor Singer. En l’occurrence, j’ai dû utiliser la magie pour l’ouvrir. Applaudissements pour moi.

— Quelle vieille sorcière sociopathe. Il me faut une copie de tout. Écoutez, si vous voulez arrêter après ça, vous pouvez prendre une chambre d’hôtel pour la nuit. Ce sera payé.

— On est en plein milieu d’un truc, mais il est possible qu’on vous prenne au mot quand on aura terminé.

— Entendu. Tenez-moi au jus. Bon boulot, McNab. Du début à la fin.

— Elle a gardé le passeport, dit Connors tout bas. Comme ça, elle pouvait le ressortir de temps en temps, le regarder et se féliciter d’avoir fait en sorte que la lignée familiale se perpétue selon son dessein.

— Ouais. Tu veux bien en informer Mira ? Je dois… Décidément, dit-elle quand son ordinateur lui indiqua qu’elle avait reçu un message. Qu’est-ce qui surmonte la cerise sur le gâteau ?

— Des vermicelles ? Ces petits trucs sucrés de toutes les couleurs ?

— C’est ce qui vient d’arriver.

Peabody entra.

— Elle est prête.

— Nous aussi. Cherchez Reo. On a besoin de quelques minutes pour accorder nos violons.

Connors lut l’écran dans le dos d’Eve.

— Je préviens Mira et Jack. Démolissez-la, lieutenant.

— Compte sur moi, joli cœur.

 

L’uniforme orange ne seyait pas plus à Elinor qu’à son fils. Elle faisait son âge, du moins autour des yeux. Son très distingué avocat dans son très élégant costume s’assit à côté d’elle quand Eve lança l’enregistrement et lut les données.

— Il est tard, alors ne traînons pas. Je vous conseille d’attendre, maître Breathed, ajouta Eve comme il commençait à parler. Gardez pour l’instant toutes vos objections, vos « Ma cliente ceci, ma cliente cela ». Sachez pour commencer, madame Singer, que votre fils vous a balancée.

— C’est absurde.

— C’est un fait. J’ai sa déclaration, ses aveux et ses commentaires sur enregistrement, et nous y viendrons. Ensuite, après fouille minutieuse de votre ordinateur, nous avons en notre possession le bon de commande ainsi que la facture pour une palette de briques destinée à être livrée sur le chantier où ont été exhumés les ossements de Johara Murr et de son fœtus. Votre commande, votre signature, pour les briques susmentionnées et pour le mortier nécessaire à la construction du mur de trois mètres sur cinq, en date du 8 septembre 2024.

— Franchement, lieutenant, Mme Singer a commandé des matériaux pour ce chantier et bien d’autres. Cela ne prouve pas qu’elle a commis un meurtre.

— Elle a commandé les briques pour un mur qui ne figurait ni sur les plans ni sur les maquettes, et qui a servi à dissimuler le cadavre de Johara Murr. Attendez que j’aie fini, vous voulez bien, maître ? Voici une copie d’un passeport trouvé lors de la perquisition de votre domicile. Trouvé dans le coffre-fort de votre chambre à coucher. Un passeport au nom de Johara Murr. Souhaitez-vous nous raconter comment ce passeport s’est retrouvé en votre possession ?

— Je ne sais rien.

— Quoi ? Il est apparu chez vous par magie ? Le tampon indique la date de son entrée sur le sol américain, à New York, le 8 septembre 2024. C’est le jour où vous avez commandé les briques – livraison express, en plus. Un surcoût.

Elle poussa le document vers eux.

— J’aimerais m’entretenir avec ma cliente.

— Très bien, mais pourriez-vous attendre que j’aie fini de vous présenter toutes les preuves, qu’on puisse sortir d’ici avant l’aube si possible ? Voici l’analyse balistique – je peux être expéditive, moi aussi – de l’arme que vous avez utilisée pour me tirer dessus – sur un policier – à deux reprises, cette nuit.

— Ma cliente était déboussolée, elle vous a prise pour un intrus qui agressait son fils.

— C’est des foutaises, comme l’enregistrement, que je vous ferai visionner, le montre clairement. Vous avez envisagé de tirer une troisième balle, mais vous saviez que je répliquerais avec mon pistolet paralysant. Je ne l’ai pas fait, car vu votre âge, une décharge même d’intensité minimale aurait pu vous tuer. Mais ça vous démangeait de me tirer dessus de nouveau, de viser ma tête. La tentative de meurtre – enregistrée – sur un officier de police vous vaudra une peine de vingt-cinq ans minimum, la perpétuité au maximum. Mais mieux encore, les balles tirées cette nuit correspondent à celles qui ont abattu Johara Murr il y a trente-sept ans. C’est la même arme qui a été utilisée. Vous auriez dû vous en débarrasser. Vous n’auriez pas dû conserver son passeport, vous auriez dû détruire ces factures, mais vous ne le vouliez pas. C’était vos médailles d’honneur.

— Vous ne me mettrez pas en prison.

— Elinor, nous devons parler.

Elle repoussa la main de Breathed.

— Elle ne m’enverra pas en prison. Savez-vous qui je suis ?

— Oh, oui, je le sais. Je le sais très bien.

— Vous vous êtes introduits chez moi, vous avez placé ces « preuves » pour me nuire. C’est ma parole contre la vôtre. Qui croira-t-on, d’après vous ? Vous n’êtes rien. Vous êtes mariée à l’un de nos concurrents, un délinquant. Tout le monde sait qu’il n’est qu’une vulgaire racaille irlandaise. Vous essayez de détruire ce que ma famille a mis plusieurs générations à construire, au profit d’un nouveau riche étranger. Les gens me croiront.

— Aucune chance. Votre avocat lui-même ne croit pas à vos insanités. La science a parlé, vieille peau. On a la science, les preuves, les déclarations. Un enregistrement qui vous montre l’arme à la main, ouvrant le feu sur moi, comme vous l’avez ouvert sur la femme enceinte qu’aimait votre petit-fils.

— L’amour ne signifie rien. Elle n’était qu’une traînée qui pensait s’incruster dans ma famille et profiter de notre statut, de notre fortune et de notre patrimoine avec le bâtard dans son ventre.

— Votre arrière-petit-fils, marmonna Peabody.

— Un vermisseau.

— Elinor, ça suffit. Ma cliente n’a rien de plus à ajouter.

Elinor repoussa de nouveau la main de son avocat.

— Elle pense pouvoir m’intimider. Cette catin pensait la même chose. Elle a compris son erreur, et vous la comprendrez aussi.

— Alors, vous l’avez abattue et vous avez demandé à votre fils de vous aider à dissimuler son corps derrière ce mur, car elle n’était qu’une catin et l’enfant un vermisseau qu’il fallait éliminer afin qu’ils n’infectent pas votre famille.

— Elle représentait une menace. J’ai supprimé la menace. Tel est mon droit en tant que chef de famille. Vous ne me mettrez pas en prison pour avoir protégé ma famille de l’infestation.

— Vous ne connaîtrez plus un seul jour de liberté, lui promit Eve.

— Je ne vous le fais pas dire, déclara Reo. Il n’y aura pas de compromis, maître, donc autant enchaîner. Votre cliente a avoué. Les preuves s’amoncellent. Deux condamnations à perpétuité consécutives pour meurtre ajoutées à une peine de vingt-cinq ans pour tentative de meurtre sur une représentante des forces de l’ordre.

— Madame Reo, prenez en considération l’âge et l’espérance de vie de ma cliente.

— Elle passera le temps qu’il lui reste en prison. J’accepte toutefois de lui accorder une concession eu égard à son grand âge et à la contrainte physique que constituerait son transport jusqu’à un établissement hors-planète : elle purgera donc ses peines dans une prison de sécurité maximale, sur terre. En cas de procès, prévint Reo, cette concession tombe à l’eau.

Reo se leva.

— Je vous laisse vous entretenir avec votre cliente, mais je ne ferai rien de plus, décréta-t-elle en tournant les talons.

— Cher Reo quitte l’interrogatoire, annonça Eve.

Elle se leva à son tour et rassembla les dossiers avant d’ajouter :

— On a bien plus que ça, mais vous avez saisi. Quand vous aurez terminé, votre cliente sera reconduite en cellule.

— Je ne passerai pas une minute de plus dans ce trou à rats.

— Vous passerez beaucoup plus qu’une minute dans ce trou à rats et bien d’autres. Je regrette qu’il ne vous reste pas plus d’années à vivre pour en profiter. Fin de l’interrogatoire.

OceanofPDF.com