Lieutenant Eve Dallas T53 - Les reliques du crime
Chapitre 21
21
N’ayant ni Sac-Contenant-Toute-Chose ni parapluie assorti à ses chaussures, Eve piqua un sprint sous le déluge jusqu’à l’entrée de la maison.
Elle claqua la porte derrière elle alors que le tonnerre éclatait de nouveau, puis passa les doigts dans ses cheveux mouillés.
— Il y a un parapluie dans la boîte à gants de votre voiture, l’informa Summerset.
Le savait-elle ? L’avait-elle oublié ? Peu importe.
— C’est que de l’eau et je ne suis pas en sucre. Les humains ne se dissolvent pas sous la pluie, contrairement aux zombies.
Il enleva d’un geste sec l’imperméable du poteau sculpté.
— Ne le posez pas là, il est trempé. Et pour votre gouverne, les zombies ne se dissolvent pas sous la pluie.
— Ils devraient.
Elle monta les marches au pas de course, suivie par le chat.
Dans son bureau, Eve vérifia la progression de sa recherche de reconnaissance faciale. Celle-ci n’ayant pas encore abouti, elle programma une tasse de café avant de mettre à jour son tableau de meurtre.
Quand Connors arriva, Galahad alla le saluer, frottant son corps replet contre la jambe du pantalon tiré à quatre épingles de son maître.
Eve remarqua que les cheveux de son mari n’étaient pas mouillés.
— Je parie que t’as pensé à prendre un parapluie.
— Ce n’était pas une soirée pour l’oublier, répondit-il en se dirigeant vers les portes vitrées qui donnaient sur le balcon.
Il les ouvrit en grand et le chant de la pluie qui tombait à verse mêlé au fracas du tonnerre emplit la pièce.
— Quel bel orage !
Puis il rejoignit Eve, l’attira dans ses bras et l’embrassa comme un homme partant faire la guerre.
Son vertige passé, Eve s’écarta.
— OK.
— Ça me donne envie de me blottir contre ma femme et de lui faire sauvagement l’amour.
Il jeta un coup d’œil au tableau qui trônait derrière Eve.
— Mais je vois que ce n’est pas d’actualité.
— Ça pourrait l’être plus tard.
— Mmm.
Il se tourna, enlaçant toujours la taille d’Eve tandis qu’il étudiait le tableau.
— C’est donc elle. Toujours pas de nom ?
— C’est en cours.
— Elle a de la chance de t’avoir. Tout comme moi. Je vais te servir un verre et tu me raconteras tout.
Elle le regarda traverser la pièce, choisir une bouteille de vin.
— Tu as passé une bonne journée, visiblement.
— J’ai passé une excellente journée, qui s’est achevée sur un accord verbal pour racheter Bardov Construction.
— Il ne plaisantait pas. Il veut vraiment te vendre sa société.
Connors versa l’opulent liquide grenat dans deux verres.
— En effet. Il t’admire, tu sais.
— Arrête.
— Je suis sérieux. Et je pense qu’il est sincère. Tout comme il est sincère à propos de sa retraite. Possible que les deux soient légèrement liés.
Il tendit un verre à Eve avant de trinquer avec elle.
— Tu vas devoir faire un brin de ménage, dit-elle.
— Il en fera une partie avant la vente. On en a discuté. C’est une bonne entreprise et, après quelques ajustements, elle sera encore meilleure. Il y a beaucoup de détails à considérer, des avocats et des comptables à consulter, mais on parviendra à un arrangement.
— D’accord, répondit-elle. Félicitations. Comment cela affectera-t-il le partenariat avec Singer ?
— Ça fait partie des détails à revoir. Tu as mis ton tableau à jour et, sachant comment tu travailles, je vois que tu as déplacé Elinor et J. Bolton Singer tout en haut de ta liste.
— Ils font désormais partie des principaux suspects.
— J’adorerais que tu m’expliques pourquoi. Un steak pour le dîner, ça te dit ?
— Je suis toujours partante pour un steak.
— Alors adjugé. Ensuite, on pourra s’asseoir et attendre que l’orage se dissipe et que le prochain – qu’ils annoncent – arrive, et tu me raconteras tout.
Ce qu’elle fit, autour d’un long dîner étrangement reposant au regard du sujet traité et de la pluie.
— Tu avais suggéré que je me renseigne sur J.B., dit Connors. Cela s’est avéré plutôt facile de l’évoquer au détour d’une conversation avec les meurtres en cours. Ce qu’on appellera la vieille garde parle de lui comme d’un bon vivant, bourlingueur, raffiné – un peu frivole en ce qui concerne les affaires, mais déterminé. Des allusions également à son côté libertin, ce qui concorde avec ce que t’a dit Bardov.
Eve se renfonça dans son siège, son verre à la main.
— Je suis vraiment contente de ne jamais avoir à t’enlever les yeux à la petite cuillère pour les conserver dans un bocal sur la cheminée.
— J’essaie de savoir si je suis soulagé de l’apprendre ou si ça m’inquiète un tantinet, répondit Connors en s’appuyant lui aussi contre le dossier de sa chaise.
— Tu ne prends pas les promesses à la légère. Règle du mariage numéro un ? C’est une promesse.
Il prit la main d’Eve.
— Pourquoi j’irais voir ailleurs quand tout ce que je désire se trouve devant mes yeux ?
— Toi, tu veux vraiment t’envoyer en l’air.
— En effet, mais ça n’en demeure pas moins vrai. De ce que je sais de Marvinia, c’est une femme qui a la tête sur les épaules, qui est consciente de ses privilèges et qui les utilise pour venir en aide aux moins fortunés. Elle a choisi ses combats et elle s’emploie à les mener. Assidûment.
Les yeux qu’Eve n’aurait pas à enlever à la cuillère se reportèrent sur le tableau.
— Je sais que ce n’est pas suffisant pour que tu la retires de ton tableau, reprit-il, mais il m’est difficile de concilier la femme que je connais, superficiellement certes, et quelqu’un qui prendrait part à tout ça.
— Je pense comme toi, mais on verra.
— Les types comme Singer ? Ils ne se satisfont jamais de ce qu’ils ont. « Je possède tout ça, pourquoi je n’aurais pas plus ? » Plus d’argent, plus de bon temps, plus de femmes. Et comme ils cherchent constamment à obtenir davantage, ils n’accordent que peu de valeur à ce qu’ils possèdent. Bardov ? Il a sûrement commis bien plus d’actes condamnables que Singer. Mais c’est un homme qui attache de l’importance à ce qui est sien. Bardov respecte un code – même s’il est très éloigné du tien. Singer, lui, n’en respecte aucun.
— Et la mère ?
La pluie continuant de tomber, Connors leur resservit du vin.
— Les qualificatifs qui reviennent – en fonction de la personne qui parle – sont : impressionnante, altière, froide, impitoyable. Tous lui reconnaissent le mérite d’avoir maintenu l’entreprise à flot pendant une période très difficile.
— J’ai comme l’intuition que l’entreprise aurait sombré, ou du moins aurait perdu de l’argent, si le P-DG avait été impliqué dans un scandale de mœurs. Si on avait appris qu’il avait eu un enfant adultérin avec une femme deux fois plus jeune. Et qui travaillait pour lui.
Connors acquiesça.
— La possibilité d’un divorce houleux, exposé dans les médias, une procédure en reconnaissance de paternité, des procès au civil… Cela aurait sans conteste ébranlé l’entreprise. Je ne pense pas que celle-ci aurait coulé, mais il y aurait eu des répercussions – et beaucoup d’argent dépensé pour stopper l’hémorragie.
— Pour moi, c’est un mobile, dit Eve. Il lui demande de l’accompagner sur le chantier, pour lui montrer ce qu’il essaie de réaliser. De bâtir. « N’en parle à personne. Réglons ça entre nous, en privé. Ne détruis pas tout ce que ma famille s’est échinée à construire. » Il a pu lui expliquer qu’il devait rester marier pour des raisons financières, parce qu’ils avaient besoin d’argent pour reconstruire la ville.
Connors hocha la tête, but une gorgée de vin.
— Le fameux : « Il y a bien plus en jeu que toi et moi. »
— Je ne pense pas qu’il avait l’intention de la laisser en vie. Il s’était forcément préparé. Il avait besoin d’argent, oui, et avait déjà sollicité Bardov. Il devait à tout prix éviter le scandale, la perte de revenus, les frais de justice à la pelle.
— Ce qui le rendrait aussi insensible que sa mère.
— Avec son balai dans le cul, grommela Eve. Et elle en est fière, en plus. Je peux concevoir la vanité, OK ? Mais quand on a plus de cent piges, on devrait y aller mollo sur les liftings, histoire d’éviter que la peau éclate au moindre éternuement.
— Sacrée image, répondit Connors.
— J’ai trouvé cette femme détestable, avoua Eve. Mais ça, le balai et la peau retendue, ça ne fait pas d’elle une meurtrière. C’est son attitude, et la dynamique entre son fils et elle. Je parie qu’elle l’a aidé, ou encouragé, ou même qu’elle a dit à Singer ce qu’il devait faire. Ce que je peux t’affirmer, c’est qu’ils passeront un sale moment dans la salle d’interrogatoire, même si une armada d’avocats d’élite les accompagne.
— Je parie, comme toujours, sur toi.
— Wicker a passé un sale moment. Je ne t’ai pas encore parlé de ça. On l’a eu grâce…
Elle s’interrompit quand son ordinateur émit un signal.
— Bon sang, on l’a !
Elle se leva d’un bond, fonça vers son bureau.
— Ordinateur, affiche-le. Affiche le résultat. C’est elle.
Eve fit claquer son poing dans sa main ouverte.
— C’est elle. Sépare l’écran en deux et affiche le portrait-robot de la victime inconnue.
Connors se dirigea vers Eve, posa une main sur son épaule.
— Oui, c’est elle. Tu l’as trouvée. Johara Murr.
— Regarde la date de naissance. Elle avait vingt-deux ans. DeWinter a vu juste.
— Elle était mignonne.
— Ouais, Kendrick aussi a vu juste. Physiquement, ça correspond. Citoyenne libanaise, encore bien vu. Pas de mariage. Donne-m’en plus, marmonna-t-elle. Voilà ! Une adresse à Londres. Singer aimait l’Europe. Je parie qu’il s’est bien amusé à Londres. Occupation : étudiante. OK, j’ai une deuxième adresse, une résidence aux États-Unis.
Elle lut l’adresse et serra les deux poings.
— Savannah, Géorgie. Merde alors. J’étais focalisée sur le mauvais Singer.
— Ah, je vois, fit Connors en caressant le dos d’Eve. Elle a fréquenté la même université que Bolton Singer. Ils avaient le même âge.
— Il veut devenir une star du rock, mais il met la fille en cloque. Elle veut garder le bébé, se marier – elle portait une bague. Il n’a pas le temps pour ça. Il est déjà quasi fauché.
— Elle est morte à New York, lui fit remarquer Connors.
— Ouais, ouais, fit-elle en se mettant à marcher. « Allons à New York. Je dois te présenter à ma famille. Tiens, si je te montrais ce qu’on construit ? » Le père était peut-être de mèche. En tout cas, la grand-mère l’était, j’en reste convaincue. Ils n’auraient pas dû utiliser des briques de qualité. Le fiston retourne à Savannah – il prétend peut-être que c’est pour établir un alibi, mais il veut percer dans la musique. Il se plante, rentre au bercail.
Eve se tourna vers le tableau pour observer la photo de Bolton Singer.
— Bon père de famille, mari aimant. Il m’a bien eue. Je ne l’ai pas vue venir, celle-là.
Elle inspira.
— Eh ben, il va passer une très mauvaise nuit.
— Je conduis, mais si on part sans débarrasser, le chat va en mettre partout.
— Oui, oui, c’est bon. Occupe-t’en, tu veux bien ? Je vais préparer un dossier avec cette photo et les portraits-robots. Je veux qu’il la regarde, qu’il la voie. Qu’il essaie ensuite de me mentir, le saligaud.
Elle écumait encore quand Connors décrocha leurs imperméables de la penderie.
— Tu es en rogne parce que tu l’as cru. Parce que tu n’as vu que ce qu’il voulait te montrer.
— Il m’a blousée. J’ai gobé son histoire, alors oui, je suis furax. Mais je m’en remettrai. Lui, par contre, aura plus de mal à se remettre de passer le restant de ses jours sous les verrous.
Elle profita du trajet pour se calmer et élaborer une stratégie.
— Navrée de gâcher sa soirée, commença Eve. Des questions complémentaires, je ne voulais pas le faire venir jusqu’au Central. J’ai parlé aux parents, à sa grand-mère, bla-bla-bla.
— C’est amical, dit Connors tout en roulant sous la pluie qui se calmait. Aimable.
— Exactement. On prendra probablement un café et j’expliquerai que nous détenons de nouvelles informations concernant la victime. Que nous avons son portrait-robot. Je le lui montre, je jauge sa réaction, sa réponse. On avisera à partir de là.
— Entendu. Je suis désolé que ça prenne cette tournure, ajouta Connors. Des interactions que j’ai pu avoir avec Bolton, je l’ai trouvé intéressant, et dévoué à sa famille, à son entreprise. Dans cet ordre.
Il jeta un œil au profil qu’avait établi Eve.
— Tu voudras que sa femme soit présente.
— Oh, oui. Rien ne me fait penser qu’elle ait pu être au courant. Je veux voir comment elle réagira à la réaction de son mari. Et on verra ce qu’il aura à dire pour sa défense quand je sortirai la photo de la victime qui a fréquenté la même université que lui – établissement qui n’accueillait qu’un nombre restreint d’étudiants – à la même période.
— Tu as besoin de Peabody ? De Reo ?
— Pas encore. Je veux le pousser dans ses retranchements. Quand je l’embarquerai, il contactera d’emblée ses avocats. C’est là qu’elles entreront en jeu. Je n’ai pas enquêté sur lui parce qu’il aime sa femme, ses gosses. Cette partie-là, ce n’était pas du chiqué.
— Tu n’as pas enquêté sur lui parce que tout indiquait qu’il était en Géorgie à l’époque des faits et que la victime a été tuée à New York. Parce que tu n’avais établi aucun lien entre eux. Parce qu’il a évoqué ouvertement et avec sincérité ses rêves et ses échecs révolus. J’ai un excellent radar pour les bobards, Eve, et je n’ai rien flairé non plus.
« C’est vrai », en convint Eve.
— Je retrouve doucement mon calme. Quelqu’un dans la vallée de l’Hudson savait tout. Peut-être qu’ils savaient tous. Et si c’est le cas, ils vont tous tomber.
Lorsqu’ils furent arrivés à destination, Eve avait recouvré son sang-froid. Elle remonta la besace sur son épaule tandis qu’ils se dirigeaient vers la porte sous la bruine.
Bolton en personne vint leur ouvrir – en jean, tee-shirt et vieilles tennis.
— Lieutenant Dallas, Connors. Entrez vite, mettez-vous à l’abri.
Il passa la tête dehors.
— On dirait que l’orage est passé.
— Pour l’instant, répondit Eve avec un petit sourire. Je suis confuse de vous déranger à nouveau chez vous, mais j’ai de nouvelles informations et des questions supplémentaires. J’ai pensé que vous préféreriez y répondre ici plutôt que de vous faire venir jusqu’au Central.
— Je vous remercie de votre prévenance.
Il les invita à entrer dans le salon situé à l’avant de la maison, un peu plus solennel que celui où ils avaient discuté précédemment.
— Lilith ! Connors et le lieutenant Dallas sont là !
« Aucun tic de nervosité, remarqua Eve. Chaleureux et détendu. »
— Puis-je vous offrir à boire ? Lil et moi avons débouché une bonne bouteille pour accompagner notre dîner tranquille – notre fils est de sortie avec ses amis. Il en reste la moitié.
— Je suis en service.
— Du café, alors. Tu lancerais la cafetière, Lil ? Laissez-moi vous débarrasser.
— C’est inutile. Nous espérons ne pas vous importuner trop longtemps.
— Aucun problème.
Il leur fit signe de prendre place et s’assit à son tour, les jambes croisées.
— Je n’arrive pas à croire que vous ayez trouvé le meurtrier d’Alva Quirk aussi vite. Et de Carmine. Lilith a parlé à Angelina. Elle se rend là-bas demain pour aider la famille à préparer les funérailles. Ça n’excuse pas ce qu’il a fait, mais je pense qu’il est une victime, lui aussi. De sa dépendance au jeu, et surtout de cet homme. Ce Tovinski. Tovinski ne s’est pas contenté de le tuer, il l’a d’abord ruiné. Et maintenant, la famille de Carmine doit vivre avec ça.
Il regarda en direction de la porte et se leva d’un bond quand sa femme entra avec quatre tasses blanches sur un plateau.
— Je te débarrasse, chérie.
— Vous l’aimez noir tous les deux, si je me souviens bien, dit Lilith.
Après que Bolton eut posé le plateau, elle tendit une tasse à Eve et une autre à Connors.
— Merci infiniment d’avoir travaillé dur pour retrouver le meurtrier d’Alva Quirk. Vous pensez que ce serait déplacé si, d’ici quelques jours, nous contactions sa famille ? Pour présenter nos condoléances.
— Je suis sûre que ça leur fera plaisir. En attendant, j’ai de nouvelles informations à propos des ossements trouvés sur la propriété qui appartient désormais à Connors.
— Vraiment ?
Bolton eut l’air étonné, mais ravi.
— C’est super. Je dois l’avouer, je me demandais si vous découvririez quelque chose sur cette femme. Mais vous avez réussi.
— Notre artiste médico-légale a réalisé un portrait.
Eve ouvrit sa besace, sortit le dossier.
— Nous pensons que c’est une bonne représentation de ce à quoi elle ressemblait quand elle a été tuée.
— Je ne peux imaginer ce qu’il…
Il prit le dessin dans une main. Celle qui tenait son café trembla. La tasse lui glissa des doigts et tomba par terre, éclaboussant le sol. Bolton devint blanc comme un linge.
— Mon Dieu. Mon Dieu. C’est Johara.
Lilith s’était précipitée vers son mari. Elle resta immobile, un bras autour de lui, son regard rivé sur le portrait-robot.
— C’est Johara ? Bolt, tu es sûr ?
— C’est Johara.
En état de choc, il plongea ses yeux vitreux dans ceux d’Eve.
— Son prénom. Elle s’appelle Johara Murr. Lil. Lil…
— Tout va bien. Je suis là. Je vais te chercher un brandy.
— J’ai renversé le café.
— Ce n’est rien. J’essuierai. Ne t’inquiète pas. Donnez-lui une seconde, s’il vous plaît. Pour qu’il se ressaisisse. Je reviens tout de suite.
Eve hocha la tête.
— Je vais vous aider, dit Connors, emboîtant le pas à la maîtresse de maison.
— Vous la connaissiez.
— Oui. Johara. Je suis désolé. Je n’arrive pas à respirer.
Il baissa la tête entre ses genoux.
— J’arrive pas à respirer…
— Restez comme ça. Prenez votre temps.
« S’il simule, se dit Eve, il a raté sa vocation. »
— D’où vous connaissiez-vous ?
— De la fac. On fréquentait la même université. Oh, Seigneur.
Il tremblait encore, mais il releva la tête.
— On est sortis ensemble pendant près de deux ans. On… Je l’aimais.
Lilith revint en courant avec un torchon, Connors sur ses talons avec un verre de brandy.
— Lil, je suis désolé. Je suis désolé.
— Arrête.
Elle frotta la jambe de Bolton d’une main tout en essuyant le sol de l’autre.
— Connors t’a apporté du brandy. Bois-le à petites gorgées. Tout va bien se passer. Tu obtiendras des réponses, Bolt. Après toutes ces années.
— Il va m’en falloir d’abord, déclara Eve.
— Oui. Vous voulez savoir qui elle était. Je dois vous parler d’elle. Je ne comprends pas. Je ne comprends pas ce qui a pu se passer.
Il but un peu de brandy, puis ferma les yeux quelques secondes.
— On s’est rencontrés à l’université. Johara était une brillante pianiste. Elle était presque aussi douée au violon. Elle était venue pour les études, de Londres. On avait dix-neuf ans quand on s’est connus. On a tout de suite sympathisé. Ce qui est surprenant, car on était très différents.
— En quoi ?
— Elle était timide. Tenace, mais un peu réservée. Respectueuse des convenances. Elle paraissait plus âgée. Elle avait grandi dans un environnement très strict, protégée du monde, on pourrait dire. Ses parents étaient des musulmans très pieux, très traditionalistes. Mais son talent les a persuadés de la laisser venir aux États-Unis pour étudier la musique au conservatoire. La musique classique. Moi, c’était pas vraiment mon truc, le classique, mais quand elle jouait, ça vous transportait. Je crois que je suis tombé amoureux d’elle quand je l’ai entendue jouer.
Sa main trembla un peu quand il reprit le portrait-robot.
— J’étais son premier. Elle n’avait jamais été avec un homme, alors on a pris notre temps. Du moins, ça m’a paru lent du haut de mes dix-neuf ans. Et on est simplement… tombés fous amoureux. On était obsédés l’un par l’autre, et par notre musique.
Délicatement, dans une pièce envahie par les regrets et le chagrin, il reposa le portrait-robot.
— Au bout d’un an environ, on a déménagé hors du campus, dans un petit appartement. Si ses parents l’avaient appris, ils l’auraient ramenée à la maison par la peau du cou. Du moins ils auraient essayé. Elle disait qu’elle ne pouvait pas leur en parler. Et je lui répondais qu’elle était adulte. Libre de prendre ses propres décisions.
Il se renfonça dans son siège, ferma de nouveau les paupières.
— J’étais d’une arrogance… Je ne comprenais pas pourquoi elle n’arrivait pas à s’opposer à sa famille quand, de mon côté, je faisais tout pour repousser la mienne. Malgré tout, nous étions heureux, nous faisions en sorte que ça fonctionne. On était si jeunes, et imprudents. Elle est tombée enceinte.
Il se redressa, prit la main de sa femme, assise sur l’accoudoir de son fauteuil.
— J’étais terrifié, paniqué, je voyais ma vie partir en fumée. On a discuté des choix possibles, mais en son cœur, en raison de son éducation et de sa foi, elle n’avait pas vraiment le choix. Alors, nous allions garder le bébé.
Il appuya la main de sa femme contre sa joue.
— Qu’a dit votre famille ? lui demanda Eve.
— Rien. Ils n’étaient pas au courant. Je ne leur avais jamais parlé de Johara. C’était ma vie, ça ne les concernait pas et ils pouvaient bien aller se faire voir.
— Bolt.
— C’est ce que je pensais à l’époque. Ils voulaient que je rentre à New York, pour travailler sur les chantiers ou dans un bureau. Que je perpétue l’héritage des Singer. Je ne voulais rien de tout ça. Je voulais faire de la musique, de la scène. Et vivre avec Johara. Nous allions nous marier. Elle disait qu’elle devait d’abord rentrer à Londres. Qu’elle devait parler à ses parents. Elle avait besoin de leur bénédiction. Je peux vous dire que je n’étais pas d’accord. Je m’y suis opposé. On s’est disputés, soupira-t-il.
» Puis on s’est réconciliés et on a échangé nos vœux. Rien d’officiel, ce que je ne voulais pas de toute façon. Qui a besoin d’un contrat légal ? Ça ne signifie rien.
Il souffla longuement, puis passa les mains sur son visage.
— Jeune, stupide et égoïste. J’étais un sale égoïste. On a quand même organisé une petite cérémonie, rien que pour nous deux. Je n’avais pas compris alors qu’elle avait fait ça pour adoucir la douleur de son départ. Elle m’a laissé un mot m’expliquant qu’elle devait faire ce qui était juste pour sa famille, pour le bébé, pour notre avenir.
— C’était quand ?
— Euh…
Il posa son brandy et pressa ses doigts sur ses paupières.
— En avril. Avril 2024. Elle était enceinte de quatre mois. Ça commençait à se voir. Je ne sais pas, elle a peut-être paniqué. On n’allait pas pouvoir garder ça pour nous encore longtemps.
— Qu’avez-vous fait ?
— J’étais furieux. Je l’ai appelée, mais elle ne répondait pas. J’ai envisagé de partir à Londres pour la retrouver, mais j’étais fauché. Et de toute façon, j’ignorais où habitaient ses parents. J’ai attendu. J’ai travaillé, donné des concerts, écrit de très mauvaises chansons. Je n’ai pas eu de ses nouvelles avant juin, plus d’un mois après son départ. J’étais hors de moi, à bout de nerfs, et je reçois une lettre. Une lettre manuscrite.
Il marqua une pause, s’appuya contre la paume de sa femme qui lui caressait les cheveux.
— Elle m’y expliquait qu’elle était désolée et qu’elle m’aimait, mais que notre amour était égoïste. Elle avait déshonoré sa famille et j’avais coupé les ponts avec la mienne. Dans ces circonstances, quelle vie, quel avenir pouvions-nous offrir à un enfant ? Comment pourrions-nous l’élever dans l’amour ? Elle devait penser au bien du bébé et agir en conséquence, donc elle se retirerait dans un endroit isolé où elle n’entacherait pas la réputation de ses parents. Et elle confierait le bébé à une famille aimante afin de protéger l’enfant que nous avions conçu de façon si irresponsable et de lui offrir une existence heureuse et confortable. Elle me demandait de lui pardonner et de me réconcilier avec ma famille comme elle s’était réconciliée avec la sienne. De ne pas renoncer à ma musique, de rester authentique à ma nature, mais de trouver un moyen de respecter et d’honorer mes parents.
Il regarda Eve.
— Ce que j’ai fait ? Rien. Elle m’avait brisé le cœur, mais surtout, elle m’avait privé de tout moyen de recoller les morceaux. Je me suis soûlé – beaucoup. Je ratais des concerts, je perdais des boulots, je m’apitoyais sur mon sort et j’enrageais. J’ai fini par me ressaisir, en me disant « Qu’elle aille au diable ». J’ai décroché des contrats et je me suis remis à écrire, mais ça n’a pas suffi. L’été suivant, je n’avais plus un rond. C’était sérieux, j’en étais à un point où je cherchais comment me payer mon prochain repas. Quand j’ai mis ma guitare au clou, j’ai su que c’était terminé. Alors, tel le fils prodigue, je suis rentré chez mes parents.
— Vous n’avez jamais parlé de Johara à votre famille ?
— Non. Ma fierté avait été piétinée, mon cœur brisé, mais notre histoire m’appartenait. Cette partie de ma vie m’appartenait. Je suis rentré dans le rang, j’ai commencé à travailler pour l’entreprise, j’ai appris les ficelles du métier. Il faut croire que j’avais ça dans le sang, car j’étais plutôt doué. Je faisais bonne figure, mais sous ce masque, j’étais triste et en colère – ces émotions ne me quittaient pas. Jusqu’à ce que je rencontre Lilith.
— Un regard triste, murmura celle-ci en se penchant pour déposer un baiser sur la tête de Bolton. Tu avais un regard si triste à l’époque.
— Vous saviez, pour Johara, dit Eve.
— Bolt m’a tout raconté avant de me faire sa demande. Elle a eu tort de partir comme elle l’a fait, mais…
— Avez-vous encore la lettre qu’elle a écrite ? demanda Eve.
— Je l’ai conservée pendant longtemps, répondit Bolton. Des années. Pour me rappeler que l’amour n’était que mensonges, les rêves qu’illusions. C’était ce que je ressentais avant Lilith. Je lui ai montré la lettre quand je lui ai parlé de Johara, du bébé, puis je l’ai froissée et jetée à la poubelle.
— Je… je l’ai. Je suis désolée, Bolt, mais je l’ai récupérée dans la poubelle et je l’ai conservée. J’ai pensé qu’un jour, peut-être, quand l’enfant aurait grandi, il voudrait te connaître, te retrouver. Et je sais que cette lettre t’a fait du mal, mais elle débordait d’amour envers l’enfant que vous aviez conçu. Elle était si jeune, elle a essayé de faire ce qu’elle pensait être le mieux. Alors, je l’ai gardée.
— Tu l’as gardée…
Il l’attira sur ses genoux, appuya le visage sur son épaule.
— Je l’aimais, j’aimais cet embryon d’enfant, mais Lilith, tu es tout pour moi.
— Pourrais-je la voir ? demanda Eve. En faire une copie ?
Lilith caressa les cheveux de Bolt.
— Ça vous aidera ?
— Ça pourrait.
— Je vous l’apporte. Je suis désolée.
Elle souleva le visage de Bolton, déposa un baiser sur ses lèvres.
— On surmontera ça, promit-elle, mais sache que je suis sincèrement désolée.
Sans cesser d’étreindre son mari, Lilith regarda Eve.
— Ce n’est pas sa mère. Je la connais. J’ai rencontré Bolt parce que je travaillais pour sa fondation. Elle n’aurait jamais participé à ça. Si elle avait été au courant, si elle l’avait appris après coup, elle serait allée voir la police.
Bolt jeta à son épouse un regard interloqué.
— De quoi tu parles ?
Eve ne détacha pas son regard de celui de Lilith.
— Vous ne dites pas la même chose à propos de son père, de sa grand-mère.
Cette fois, Bolton eut l’air stupéfait.
— Tu ne penses quand même pas… Ils ignoraient qu’elle existait. Je ne leur en ai jamais parlé.
Lilith prit le visage de son mari entre ses mains.
— Bolton. Réfléchis. Tu crois vraiment que ta grand-mère ne t’avait pas à l’œil à l’époque ? Qu’elle ne savait pas que tu fréquentais Johara ? Et tout le reste ?
Elle se leva, mais garda la main posée sur l’épaule de Bolt.
— Elinor Singer est une femme froide et calculatrice.
— Lil…
— Disons les choses telles qu’elles sont, l’interrompit Lilith. Tu sais ce que je pense d’elle, et je sais que tu n’en penses pas moins. Elle ne jure que par le statut et la réputation. Ce sont ses dieux. Et elle dirige cette famille d’une main de fer.
— Mais pas toi, murmura Bolton.
— Non, pas moi. Elle a pensé qu’elle pourrait me manipuler à sa guise, moi aussi, c’est pourquoi elle m’a accordé son approbation. Elle s’est trompée, et depuis, nous dissimulons notre inimitié mutuelle sous le voile des bonnes manières. Ça ne m’étonnerait pas du tout qu’elle ait trouvé un moyen d’intimider une fille de vingt ans à peine, fragile, émotive, ou de faire pression sur elle pour qu’elle abandonne son enfant. Mais Johara n’en a jamais eu l’occasion.
Des larmes coulèrent de ses yeux pleins de colère.
— Elle t’aimait. Te quitter lui a brisé le cœur, à elle aussi. Ça se ressent en lisant sa lettre. Elle est venue à New York. C’est ce que vous pensez, n’est-ce pas ? Elle est venue informer Elinor, informer J.B. qu’elle gardait le bébé, qu’elle voulait fonder une famille avec Bolt et espérait avoir leur bénédiction. Pour l’enfant à naître. C’est votre hypothèse, n’est-ce pas ?
— Ce que je sais, répondit Eve, c’est qu’elle est venue à New York et qu’elle a été abattue de trois balles sur un chantier possédé et dirigé à l’époque par Elinor et J.B. Singer, qu’on a caché son corps dans un mur où on l’a laissé pourrir et se décomposer. Pendant trente-sept ans.
— Vous ne pensez pas que ma grand-mère, que mon père… Qu’ils auraient pu…
Bolton ne termina pas sa phrase. Il blêmit de nouveau.
— Ça ne peut être qu’eux, murmura-t-il. Qui d’autre aurait pu faire ça ?
— Elle ne t’avait pas quittée, Bolt.
Lilith essuya les larmes qui ruisselaient sur ses joues.
— Elle comptait revenir, j’en suis sûre. Pour eux, c’était inenvisageable. Hors de question. Elle ne correspondait pas aux critères des Singer. Moi, si. Quelques années plus tard, quand tu avais cédé à leurs conditions. Ou du moins, ils l’ont cru. Une jeune femme instruite, convenable, élevée au sein d’une famille bourgeoise new-yorkaise. Une famille typiquement américaine qui possédait l’argent et le prestige. Des critères auxquels Marvinia a également correspondu en son temps.
Il laissa tomber sa tête entre ses mains.
— Bonté divine, Lil.
— Si ça ne tenait qu’à elle, Kincade serait obligé de choisir une femme répondant aux critères de son arrière-grand-mère – parce que seuls les fils comptent aux yeux d’Elinor. Elle ne décidera jamais de l’avenir des miens, des nôtres. Elle le sait et ça la ronge.
Le visage de Lilith se crispa de rage. Puis ses yeux s’embuèrent de nouveau et elle appuya une main sur sa bouche.
— Seigneur, je la hais ! Je n’avais pas réalisé à quel point. Mon Dieu, Bolt…
Il se mit debout sur des jambes flageolantes et enlaça sa femme.
— On surmontera cette épreuve. C’est toi qui as raison. Lieutenant Dallas, vous pensez, en votre âme et conscience, que ma grand-mère et mon père ont tué Johara et notre enfant ?
— Je manque encore d’éléments pour l’affirmer.
Eve se trouvait face à deux personnes à bout de nerfs et elle devait procéder avec prudence pour éviter qu’ils n’explosent.
— Nous poursuivrons toutes les pistes jusqu’à retrouver les meurtriers de Johara Murr et les traduire en justice. Quels qu’ils soient, ajouta-t-elle en se levant à son tour. Il est primordial que vous ne communiquiez pas avec votre famille avant que je vous en donne l’autorisation. C’est, et j’insiste sur ce point, d’une importance capitale.
— Vous pensez que je les avertirais ?
— Je pense que vous êtes en colère et perdu, et que vous pourriez éprouver le besoin de vous confronter à eux. Vous devez rester en retrait et me laisser faire mon travail.
— Nous le ferons. Johara le mérite, Bolt. De notre part à tous les deux. Je vais vous chercher cette lettre.
— Lil, dit Bolt comme elle sortait de la pièce. Nous étions si jeunes, et tous les deux convaincus d’avoir raison. Le compromis, ce n’était pas notre fort. Avec le recul, je ne pense pas que ça aurait fonctionné entre elle et moi. On aurait essayé, on aurait fait notre possible pour l’enfant et parce qu’on s’aimait, mais l’amour sans compréhension ni respect mutuels, et surtout sans compromis, ne mène nulle part. On n’aurait pas tenu la distance. Toi et moi ? C’est pour la vie.
— Un peu que c’est pour la vie.
Bolton se rassit.
— Je ne sais quoi penser, quoi ressentir. Si ma grand-mère a fait ça, si mon père… Il est incapable de lui tenir tête. Rares sont ceux qui y arrivent. J’ai essayé, il y a des années. J’ai échoué. Et je n’ai jamais vraiment réessayé jusqu’à ce que je rencontre Lilith, et qu’on ait les enfants.
Il se tourna vers Connors, l’ébauche d’un sourire sur les lèvres :
— Une femme forte fait de vous un homme.
— Très juste. Nous sommes chanceux, à ce titre. Je vous présente mes plus sincères condoléances, Bolton. Je suis heureux que vous ayez fondé une famille qui comprend votre chagrin et qui vous laissera faire votre deuil.
— Je connaissais son nom de famille, rien de plus. Elle n’aimait pas évoquer sa famille, elle se sentait coupable. Un sujet sur lequel on s’était également disputés. Je sais qu’elle avait un frère – étudiant la médecine. À Londres, je pense, mais je ne suis pas sûr. Il faut prévenir ses parents. Je peux engager des détectives privés pour retrouver leur trace.
— Laissez-moi utiliser mes ressources pour ça, répondit Eve.
— Si vous retrouvez sa famille ou l’un de ses proches, j’aimerais avoir l’occasion de leur parler, s’ils acceptent. Et si vous ne retrouvez personne, ou s’il leur est arrivé malheur après tout ce temps, Lilith et moi souhaiterions… nous occuper des funérailles.
— Je vous tiendrai informés.
— Pouvez-vous me le dire ? Vous devez le savoir. Nous… Johara et moi, nous ne voulions pas connaître le sexe du bébé avant sa naissance, mais vous, vous devez le savoir.
Eve allait répondre que le fœtus était de sexe masculin, mais voyant l’expression désemparée de Bolton, elle pesa ses mots.
— C’était un garçon.
— Un garçon.
Ses lèvres tremblèrent, puis il se ressaisit.
— Merci.
Après qu’Eve eut récupéré la lettre que Lilith avait glissée dans une enveloppe, Connors et elle prirent congé des Singer et ressortirent sous la pluie qui avait repris de plus belle.
— Tu leur fais confiance pour ne pas communiquer ?
— Ouais. Surtout qu’on ira très vite, maintenant. Appelle-nous un hélico.
Elle leva les yeux vers le ciel menaçant.
— L’orage n’a pas fini d’éclater.
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