Lieutenant Eve Dallas T53 - Les reliques du crime

Nora Roberts · Chapitre 12 sur 27

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Lieutenant Eve Dallas T53 - Les reliques du crime

Chapitre 10

10

 

Après cette conversation, Eve se leva et marcha jusqu’au tableau pour étudier Alva.

— Quelqu’un te connaissait, t’aimait. Ils vont te ramener chez toi.

« Moi, personne ne me connaissait ni ne m’aimait, songea Eve, quand j’errais dans les rues, en sang, brisée, traumatisée. »

Mais quelqu’un l’avait aidée.

— Je n’ai pas fini de t’aider.

Au diable l’heure ! Eve retourna à son centre de contrôle et contacta DeWinter.

— Ça vous arrive d’arrêter de travailler ? lui demanda l’anthropologue.

— Il me faut une chronologie des blessures antérieures d’Alva Quirk. Votre meilleure hypothèse me conviendra.

DeWinter porta un verre de vin couleur paille à ses lèvres, but une délicate gorgée.

— Je n’émets pas d’hypothèses.

— Écoutez, on l’a identifiée. J’ai son nom. J’ai un récit de vie qui fait clairement état d’un mariage de neuf ans avec un policier qui la violentait. Sa mère était flic, tuée dans l’exercice de ses fonctions. Son grand-père était flic, tué dans l’exercice de ses fonctions. Avant ses vingt ans, elle a renoncé à ses ambitions pour s’occuper de son frère et de sa sœur. Elle avait confiance en la police, elle a été exemplaire, et il lui a cassé les os, lui a collé des coquards, l’a isolée de tout ce qu’elle aimait et qui importait à ses yeux.

L’agacement le disputait à la détresse sur le visage de DeWinter.

— Dallas…

— Il est toujours flic, chef de la police dans un trou paumé de l’Oklahoma.

— Vous croyez qu’il est venu jusqu’à New York pour la tuer ?

— Non. Je crois qu’il l’a brisée – son esprit, son corps, son âme – et qu’elle serait en vie aujourd’hui s’il ne l’avait pas fait. Je veux son insigne. Si les blessures d’Alva remontent aux neuf années où elle était mariée à ce type, je le ferai payer.

— J’ai tout mis de côté pour me consacrer à cette affaire. Vous aurez un rapport complet demain matin.

— J’étais en communication à l’instant avec le frère d’Alva, reprit Eve en prenant soin de répéter son nom pour rendre l’affaire plus personnelle. J’ai dû lui apprendre qu’on avait trouvé sa sœur, et qu’elle était morte. Leur père était un ivrogne, un drogué, et il a foutu le camp alors qu’Alva n’avait que douze ans. Quand elle avait dix-neuf ans, leur mère est morte pendant les émeutes de Stillwater. Alva voulait devenir enseignante, mais elle a renoncé. Elle a renoncé à tout. Et une fois que sa famille a été installée, elle a épousé un flic. Qui l’a détruite.

— Bon sang. Donnez-moi une minute.

L’écran devint bleu comme elle la mit en attente.

— Tu sais t’y prendre, lui dit Connors, faisant sursauter Eve tant elle était concentrée sur sa tâche.

— Nom d’un chien ! Fais du bruit quand t’arrives.

— J’ai d’autres infos pour toi quand tu auras fini de harceler DeWinter. Je te raconterai autour d’une part de tarte.

DeWinter revint.

— C’est en vrac, je vous préviens.

— Donnez-moi juste la chronologie des événements. Le rapport peut attendre.

— J’ai déterminé que la victime avait quarante-six ans au moment du décès. Les blessures antérieures, non mortelles, lui ont été infligées sur une période de huit à neuf ans. La victime aurait subi ces blessures après l’âge de vingt-quatre ans et avant l’âge de trente-cinq ans. La première, la côte fracturée, à environ vingt-cinq ans ; la fracture orbitaire sévère et la fracture du doigt de la main droite à environ trente-trois ans. J’ai des données plus précises sur chaque blessure, mais les âges seront approximatifs et avec une petite marge d’erreur.

— Elle avait vingt-quatre ans quand elle a épousé ce salopard. Elle devait en avoir vingt-cinq quand il l’a obligée à déménager à l’autre bout de l’État pour l’éloigner de sa famille. Il a dû lui infliger les fractures orbitaires et maxillo-faciales peu avant qu’elle change d’identité.

— Vous avez les informations dont vous aviez besoin. Et vous vous doutez bien qu’il la maltraitait avant leur déménagement. Gifles, intimidations, brutalité et autres violences invisibles.

— Ouais, je sais comment ça se passe. Aucune radio ni analyse ne montreront aujourd’hui combien de fois il l’a violée, par exemple.

— C’est exact.

DeWinter but une petite gorgée de vin.

— J’espère que vous réussirez à le faire payer. Et j’espère que notre travail au labo vous y aidera.

— Envoyez-moi le rapport. Je m’occupe du reste. Merci. Quand il paiera, ce sera en partie grâce à vous, alors vous avez bien mérité votre verre.

— J’ai mérité mon verre parce que j’ai convaincu ma fille qu’il était l’heure de se coucher même si elle n’a pas école demain. Et maintenant, je vais le savourer. Bonne nuit.

— Tu as ce que tu voulais, dit Connors en regagnant la pièce.

Il déposa une part de tarte à côté d’Eve avant de s’asseoir avec la sienne.

— En effet.

Elle prit une bouchée de tarte.

— Oh, waouh. Elle est délicieuse.

— On va en Oklahoma ?

— Non.

À moins qu’elle n’ait vraiment, absolument, pas le choix.

— C’est le gouverneur qui nomme le chef de la police dans les petites villes. Je lancerai une recherche sur le maire, le conseil municipal, les autres autorités administratives, pour voir quels sont ses soutiens, ses détracteurs. Ensuite, je contacterai ce salaud de Wicker, l’informerai de la mort d’Alva et l’inciterai à venir jusqu’à moi.

— Ton territoire, ta salle d’interrogatoire.

— Tu l’as dit. J’enverrai une copie du rapport de DeWinter, qui contiendra des photos des blessures ainsi qu’un compte rendu scientifique indiscutable, aux responsables sur place. Et je leur ferai savoir que les grands méchants flics de New York iront sur le terrain pour parler aux habitants, piquer la curiosité de la police du comté et de la police d’État, qui voudront interroger du monde. Comme la deuxième ex-femme, les voisins, les électeurs.

Elle prit une deuxième bouchée de tarte. Inclina la tête comme une nouvelle pensée lui venait.

— J’ai une idée pour que les gens parlent de lui aux quatre coins du pays. Quand j’aurai le rapport en main.

Il rit.

— Je crois savoir comment tu comptes relayer l’information. Nadine est en tournée promotionnelle pour son livre.

— C’est une journaliste jusqu’à la pointe de ses escarpins de luxe. Relayer l’information, c’est son boulot.

Elle reprit un morceau de tarte.

— Je n’arriverai peut-être pas à le coincer pour ce qu’il a fait à Alva – bien que j’en doute, mais mettons. Les types comme lui ne changent pas. Plein d’autres gens auront des histoires à raconter une fois que la porte sera entrouverte. Il perdra son insigne et croulera sous les plaintes civiles, voire pénales, avant même que j’aie terminé.

— Je pense pouvoir t’aider sur ce point.

— Tu connais des gros bonnets en Oklahoma ?

— Probablement, mais j’ai trouvé quelqu’un qui pourrait s’exprimer au nom d’Alva. J’ai trouvé la personne qui lui a forgé sa nouvelle identité.

— Tu as fait vite.

— J’y étais presque, et toutes les pièces se sont assemblées après une pensée et une conversation que j’ai eues.

— C’est-à-dire ? T’as parlé à qui ?

— Les refuges créent des titres d’identité officiels ; de manière légale, en respectant une certaine procédure. Mais ce n’est pas toujours ce que recherchent les victimes de violences qui veulent se mettre à l’abri. Souvent, elles souhaitent disparaître, comme Alva. Et donc, j’ai pensé qu’il y avait peut-être des personnes prêtes à les aider.

— À obtenir de fausses pièces d’identité ? À qui as-tu parlé ?

— À quelqu’un qui pouvait, selon moi, avoir connaissance d’un réseau d’entraide de ce type.

— Tu ne me diras rien.

— Non, mais ma conversation avec cette personne m’a permis de réduire mon champ de recherches, surtout après avoir appris que l’un des noms qu’on m’avait donnés avait fondé un refuge pour femmes à Dayton, et ce cinq ans avant le titre d’identité d’Alva émis à Dayton. Ce nom a particulièrement retenu mon attention, car cette femme a fait de la prison.

— Pour quoi ? Falsification de pièces d’identité, à tous les coups ?

Amusé qu’elle s’emporte ainsi – une vraie flic –, Connors continua de savourer sa tarte.

— Elle ne s’en cache pas, et elle a fondé l’établissement après avoir purgé sa peine. Car elle a découvert, semble-t-il, que bon nombre de ses codétenues étaient également victimes de violences en tout genre. Exercées par des amants, des clients, des époux, des parents. Elle affirme que ça l’a changée et que ça l’a incitée à se bouger pour aider ces femmes, pour rompre le cercle vicieux. Le centre d’accueil et d’hébergement qu’elle a créé a très bonne réputation.

— Tu peux arrêter de jouer les représentants juridiques.

— Me voilà avocat, maintenant ? De combien de façons peux-tu insulter l’homme que tu aimes ?

— J’en ai plein d’autres en réserve. Je peux avoir son nom ?

— Bien sûr. Et un numéro où tu peux la joindre, ajouta-t-il en lui tendant un minidisque. Toutes les données et les antécédents sont dessus. Et cette tarte est succulente.

Eve inséra le disque dans le lecteur.

— Allysa Gray, métisse, soixante et un ans. Un mariage, un divorce, pas d’enfants. Tu n’as pas mentionné la plainte pour voies de fait.

— Les poursuites ont été abandonnées. Son mari – dont elle était séparée – l’a agressée devant chez elle. Il lui a mis deux coups de poing avant qu’elle réplique. Ils ont tous les deux été inculpés. Il a été mis en examen, pas elle. Entre-temps, les relevés téléphoniques ont montré qu’elle avait appelé le 911 de nombreuses fois avant de déménager et de demander le divorce.

— Je vois. Elle s’est fait coincer pour falsification de titres d’identité trois ans plus tard.

— Et elle a purgé sa peine. Un an après, elle a ouvert son centre.

— Ouais, ouais.

Il se contenta de sourire.

— Tu as bien appris à vivre avec un ancien criminel, n’est-ce pas, Eve chérie ?

Elle lui rendit son sourire.

— J’apprends encore, répondit-elle en attrapant son communicateur.

— Tu la contactes maintenant ?

— Tout juste, et ne commence pas avec les fuseaux horaires et la rotation de la Terre. Je me fous de savoir quelle heure il est là-bas.

Connors se leva et débarrassa les assiettes vides.

— Tu peux projeter l’appel sur l’écran mural ? J’aimerais observer.

Étant donné qu’il avait trouvé Allysa, Eve n’y voyait guère d’inconvénients. Elle changea le mode du communicateur et pivota pour se placer face à l’écran mural.

— Allysa Gray, annonça la femme qui apparut à l’écran.

Ses cheveux, rouge feu avec beaucoup de mèches dorées, tombaient pêle-mêle autour de son visage fin et séduisant. Des yeux marron foncé aux paupières tombantes regardaient droit dans ceux d’Eve.

Gray souleva une tasse, posa ses pieds chaussés de pantoufles sur son bureau et sourit.

— Eh bien, ça alors ! Un visage familier. Que puis-je pour vous, Dallas, lieutenant Eve ?

— On se connaît, madame Gray ?

— On ne s’est jamais rencontrées, mais je connais votre visage, votre travail. J’ai bien aimé le bouquin et le film qu’ils ont fait sur vous. Que peut bien me vouloir la flic la plus renommée de la Criminelle de New York ?

— Connaissez-vous une certaine Alva Quirk ?

« Ça, c’est un visage impassible », se dit Eve.

— Pourquoi vous me demandez ça ?

— Elle a été tuée. C’est moi qui suis chargée de l’enquête.

Cette fois, le masque de marbre d’Allysa laissa transparaître sa stupeur. Puis sa colère et son chagrin.

— Alva ? Elle est partie à New York ? Elle est morte ? Il l’a tuée ? Comment ce salaud l’a-t-il retrouvée après toutes ces années ?

— De quel salaud parlez-vous ?

— Si vous êtes remontée jusqu’à moi, vous savez très bien que je parle de ce fumier de tabasseur de femmes, Garrett Wicker.

— Je ne crois pas que ce fumier-là l’ait retrouvée ni tuée.

— Que lui est-il arrivé alors ? Misère. Donnez-moi une seconde, vous voulez bien ? Il me faut autre chose que du thé.

Elle se leva, traversa la pièce et ouvrit un placard. Un chat tricolore bondit avec agilité du haut du meuble et s’éloigna d’un pas chaloupé tandis qu’Allysa se servait un verre d’un liquide qui semblait être du bourbon. Sec.

Elle se rassit, leva son verre.

— À la douce Alva, dit-elle en le vidant d’un trait. Comment est-ce arrivé ?

— Elle a succombé à un violent coup à la tête aux premières heures du jour, ce matin, et a été retrouvée dans la benne d’un chantier, à l’ouverture de celui-ci.

— Oh, bon sang. Depuis quand était-elle à New York ?

— Je ne peux le dire avec certitude. Elle vivait dans la rue.

Allysa se redressa d’un coup.

— Dans la rue ? Pourquoi ? Oh, et puis inutile de se voiler la face. Parce qu’elle mourait de trouille, voilà pourquoi. Vous êtes sûre qu’il ne l’avait pas retrouvée ?

— Je pense que le mobile de son meurtrier n’était pas personnel. Je m’entretiendrai, cela dit, avec Wicker.

— Il l’a tourmentée et battue pendant des années, il lui répétait qu’elle n’était rien.

— Comment s’est-elle enfuie ? Elle vous l’a dit ?

— Il lui a cassé les doigts d’une main, lui a brûlé l’autre sur la cuisinière parce qu’elle ne lui avait pas servi son dîner à temps. Ensuite, il lui a flanqué un sacré œil au beurre noir. Elle a cru qu’elle ne retrouverait plus jamais la vue. Puis il l’a violée et lui a dit, comme chaque fois, qu’elle l’obligeait à la punir et qu’il détestait ça. Elle m’a dit qu’elle avait l’esprit embrumé le lendemain matin. Qu’elle avait l’impression d’avoir rêvé.

Eve ne comprenait que trop bien. Elle avait vécu ça.

— Après que son mari est parti travailler, reprit Allysa, elle a fourré dans son sac à main tout l’argent qui traînait à la maison. Elle est montée dans la voiture – elle en avait une pour faire les courses, et il surveillait le kilométrage. Elle a roulé, roulé, roulé. Jusqu’à ce qu’elle tombe en panne d’essence. Alors, elle a abandonné la voiture et a commencé à marcher. Elle ne se rappelait pas quelle distance elle avait parcourue, que ce soit à pied ou en voiture.

» Bref, une femme en pick-up passait par là. Elle s’est arrêtée, elle a vu l’état d’Alva. Elle a voulu la conduire chez le médecin ou chez le shérif, mais n’en a rien fait, car Alva est devenue hystérique. Alors elle l’a emmenée chez elle – elle habitait un ranch – et a fait de son mieux pour la soigner. Alva avait peur de rester là-bas, alors l’inconnue lui a donné un chapeau, des lunettes de soleil pour cacher son œil, de quoi manger, et l’a conduite à une gare routière située à une heure de chez elle. Alva se rappelait avoir changé de car dans le Missouri. Elle avait de la famille, mais…

— Je suis au courant. J’ai parlé à son frère.

— Alors, vous savez ce que ce salaud a fait. Il a fait passer son frère à tabac et violer sa sœur pour qu’Alva se tienne à carreau. Elle l’a quitté sur un coup de tête. Si elle avait réfléchi, elle ne serait jamais partie. Elle n’est pas allée rejoindre sa famille, car il l’aurait retrouvée et s’en serait pris à eux. Enfin bref, quelques jours plus tard, elle a débarqué à Dayton. Il ne lui restait plus beaucoup d’argent. Le hasard a voulu que je passe par là alors qu’elle était assise sur un banc à se demander quoi faire. On était à deux pas du refuge. Il m’a suffi d’un regard pour savoir ce qui lui était arrivé. Je l’avais vu si souvent.

Elle marqua une pause pour boire.

— Alors, je me suis assise à côté d’elle et je lui ai dit que je pouvais l’aider, que je connaissais un endroit où elle serait en sécurité. Elle était épuisée, physiquement et mentalement. Elle m’a suivie comme un petit chiot. Il l’avait démolie, Dallas.

— Je sais.

— Malgré tout ça, elle était d’une gentillesse… Quand ses doigts ont guéri, elle a commencé à mettre la main à la pâte. Personne n’avait à lui demander de s’occuper de la vaisselle ou de la cuisine, ou de bercer un bébé pour permettre à une maman exténuée de se reposer. Une de nos résidentes faisait des origamis, et ça lui a tout de suite plu. Elle adorait rester assise à créer de petits animaux et des fleurs.

— Elle n’a pas arrêté.

— Vraiment ? Tant mieux. Ça lui procurait tant de joie. Je vais me faire remonter les bretelles à cause des faux papiers ?

— Non. Je n’enregistre pas notre conversation, elle ne sera pas versée au dossier, cette partie-là du moins. Vous pouvez enregistrer ce que je vais dire comme garantie.

Allysa sembla réfléchir, puis elle se pencha en avant pour lancer manuellement l’enregistrement.

— D’accord.

— Vous ne serez pas poursuivie ni mise en examen pour avoir fabriqué des faux papiers, aidé à leur fabrication, avoir eu connaissance de leur existence et possédé le matériel nécessaire à leur fabrication. Ces informations ne sortiront pas de cette pièce. Si je ne tiens pas parole, vous avez les moyens de porter plainte contre moi.

— Pourquoi vous faites ça ?

— Parce qu’elle mérite que justice lui soit rendue. Parce que les salopards qui lui ont fait du mal la nuit dernière et des années plus tôt doivent payer. Et je compte bien m’en assurer.

Allysa ne dit rien pendant un long moment. Puis elle hocha la tête.

— Je vous crois, et je supprime cet enregistrement. J’ai votre confiance, vous avez la mienne. Alva est restée ici six, sept mois. Elle savait comment fonctionnait le refuge et qu’on manquait de place. Quand elle s’est sentie prête, j’ai fabriqué sa carte d’identité, on lui a recréé un passé. J’avais des relations et je lui ai dégoté un boulot de femme de ménage dans une résidence hôtelière en Virginie-Occidentale. Un bel endroit, un environnement agréable et un travail honnête, correct. Elle me donnait souvent de ses nouvelles. Elle était heureuse. C’était impossible qu’elle redevienne tout à fait comme avant, vous comprenez ?

— Oui.

— Il avait cassé quelque chose en elle, et c’était irréparable. Mais elle était heureuse, active, en sécurité. Et un jour, elle m’a appelée, complètement paniquée. Elle avait pris la fuite. Il y avait un congrès des forces de l’ordre à l’hôtel. Elle l’a aperçu. J’ai fait de mon mieux pour la calmer, mais elle avait déjà filé, certaine qu’il l’avait retrouvée et qu’il viendrait la chercher, et elle m’a suppliée d’effacer de nouveau son identité. Je lui ai dit qu’elle pouvait revenir ici, ou que je pouvais m’arranger pour qu’elle ait une place dans un autre foyer, mais elle voulait fuir à tout prix. Après ça, je n’ai plus jamais eu de ses nouvelles.

— Auriez-vous des documents attestant de ses blessures quand elle est arrivée au refuge ?

Les lèvres d’Allysa s’étirèrent en un mince sourire.

— Vous voulez vraiment sa peau, à cet enfoiré. Ouais, on a des photos et un rapport médical. Un médecin venait – et vient toujours – au centre pour les résidentes qui ont trop peur pour aller à l’hôpital ou dans une maison de santé.

— J’aimerais bien une copie.

— Je fouillerai dans nos archives quand je serai au travail. J’irai plus tôt. S’il vous le faut tout de suite, je peux y retourner maintenant.

— Demain matin, c’est parfait. Vous vous souvenez si Alva tenait un journal ?

— Alva et ses fameux journaux. Oui, elle en tenait un. Elle m’a raconté qu’elle avait commencé à écrire dans un carnet quand elle était gamine. Elle y consignait surtout les infractions commises par son frère, sa sœur ou ses camarades de classe. Ici, elle en a modifié le contenu. C’était devenu des « Relevés de soutien », comme elle les appelait. Elle y notait quand quelqu’un avait besoin d’un câlin ou d’une oreille attentive. Quand quelqu’un se démenait pour aider une maman ou prêter main-forte pour les corvées, ce genre de choses. Bon sang.

Allysa s’interrompit, posa les doigts sur ses yeux.

— Une seconde.

— Prenez votre temps.

Elle retira ses mains, but une gorgée d’alcool.

— Elle les cachait tant qu’elle était mariée, parce qu’elle y écrivait tout ce qu’il lui reprochait de mal faire. Elle traînait un énorme sentiment de culpabilité. Elle s’accusait de tout un tas de trucs. On a essayé de démêler tout ça. Et elle y notait aussi les coups, les fractures, les viols.

Eve retint son souffle.

— Elle a écrit ce qu’il lui faisait ? Quand il le faisait ?

— Une vieille habitude. Elle a tout documenté. Vous voulez que je vous envoie ses carnets ?

Eve se raidit.

— Vous les avez ?

— Elle les a laissés ici. Elle disait qu’elle abandonnait le passé derrière elle pour repartir de zéro. Une nouvelle vie. Un nouveau nom. Une nouvelle Alva. Je les ai gardés, parce qu’on ne sait jamais. Je peux vous les expédier dès demain matin.

— Non.

Ils étaient trop précieux pour être confiés à un transporteur.

— Je vais vous demander une grosse faveur, Allysa.

— C’est pour Alva. Je vous écoute.

— Je peux mettre deux policiers de mon département dans une navette pour qu’ils soient dans votre refuge d’ici deux heures.

— Les carnets sont chez moi. Je les garde ici, dans mon bureau. Ils seront prêts, ainsi que le rapport médical et les photos, à l’arrivée de vos agents. J’aimerais une faveur en retour.

— Dites-moi.

— Tenez-moi au courant des avancées. Je veux savoir quand vous aurez coincé cette ordure de Wicker. Et quand vous aurez coffré celui qui l’a tuée. Une dernière chose ? Si sa famille a prévu des obsèques ou une cérémonie, j’aimerais être informée. J’aimerais y participer.

— Aucun problème.

— C’est difficile de perdre quelqu’un, j’imagine que vous en savez quelque chose. Alva avait un cœur d’or. Elle a eu son lot de coups durs dans la vie, mais elle n’a jamais perdu son grand cœur.

— Son frère et sans doute sa sœur vont venir à New York pour la récupérer. J’aimerais leur donner votre nom et votre numéro.

— Bien sûr, avec plaisir. J’attendrai vos agents.

— Merci pour tout.

— Merci à vous, Dallas. Ne les lâchez pas, dit-elle en levant son verre.

— Aucun risque.

— Une navette sera bientôt prête, l’informa Connors quand elle eut raccroché. Tu envoies qui ?

— Une navette publique aurait fait l’affaire…

Elle reconnut toutefois que ce serait plus simple et plus rapide comme ça.

— L’agent Carmichael. Il ira sans doute avec Shelby. Merci.

Elle tourna le dos à Connors pour contacter Carmichael, lui confier la mission et les informations dont il aurait besoin.

— Étiquetez-les et mettez-les sous scellés. Apportez-les tout de suite au service des preuves. Je les récupérerai au matin.

Comme elle n’avait pas changé de mode, l’agent Carmichael hocha la tête sur l’écran mural.

— À vos ordres, lieutenant. J’informerai Shelby et passerai la prendre sur le trajet.

Il ne portait pas son uniforme, mais un tee-shirt rouge et un pantalon en tissu couleur chamois.

— Vous n’êtes pas obligé de vous changer. C’est le match ? demanda-t-elle, entendant le bruit caractéristique de la batte cognant la balle, suivi des cris des supporters.

— C’est un hors-jeu, répondit-il. On vient de commencer la onzième manche, lieutenant ; six points partout. Jusqu’ici, c’était pas vraiment un duel de lanceurs.

— Je vois. Envoyez un texto quand vous aurez les preuves en main et quand le service les aura enregistrées.

— Oui, lieutenant.

— Dallas, terminé.

Elle se retourna vers Connors, qui était assis dans le fauteuil avec le chat couché sur ses genoux.

— Elle a tout écrit, lui dit-elle, incrédule. Et la femme qui lui a offert un nouveau départ, une nouvelle vie – du moins provisoirement – a conservé les carnets.

Connors continua de caresser le chat, qui ronronnait de plaisir.

— J’ai entendu.

— Je vais démolir Garrett Wicker.

— Je sais.

— Je dois mettre ça par écrit. Demain matin, je contacterai Harvo et Morris. Il faut que je sache si l’analyse des fibres a donné quelque chose. Je veux une consultation avec Mira. Et je vais sans doute devoir te solliciter pour un fichu jet-copter, histoire que je puisse interroger Yuri Bardov plus facilement.

Les pièces s’assemblaient doucement. Ça prenait forme, elle le sentait.

— Et comme l’immense résidence de campagne des Singer se trouve dans le même coin, j’irai parler à Elinor Bolton Singer. Je convoquerai J.B. Singer. Ça fera d’une pierre deux coups, et ça permettra de recouper les deux affaires. Ensuite, j’aurai une direction, des informations à exploiter une fois que j’aurai clos le dossier d’Alva et que je passerai à celui de l’inconnue.

— J’ai du nouveau concernant les plans, les spécificités techniques et les dessins de l’immeuble originel où les ossements ont été retrouvés.

— Donne-les-moi dès que j’aurai bouclé l’affaire en cours. Je suis désolée, mais…

Il secoua la tête.

— Ton enquête doit rester logique et tu ne veux pas t’éparpiller. Tu connais Alva. Et même si elle n’est pas morte la première, elle est prioritaire.

— C’est juste, mais les deux affaires se recouperont tôt ou tard. Il y a déjà un point commun : les Singer. Tu n’as qu’à me donner un aperçu ou quelques faits marquants. Ça pourrait m’éclairer. Je peux garder ces infos dans un coin de ma tête. Tu n’es pas le seul à être multitâche.

— Dans ce cas, laisse-moi partager avec toi un détail que j’ai trouvé particulièrement intéressant quand les analyses l’ont confirmé il y a peu.

— Je suis tout ouïe.

— Après ton départ ce matin, quand on s’attelait à suspendre le projet, Mackie – tu te souviens de lui ?

— Bien sûr.

— Mackie et moi avons remarqué plusieurs choses. En premier lieu, et ça a déjà été mentionné, les dimensions inhabituelles de la cave à vins ; ce que les plans originaux ont confirmé. Le mur intérieur, bien que conçu comme un trompe-l’œil, a été bâti à un mètre du mur de façade.

— Oui, j’avais remarqué. Pour cacher le corps.

— C’est la conclusion logique. Mais on a fait attention à la qualité et au choix des matériaux. Et donc, pour satisfaire notre curiosité, on a pris quelques échantillons.

— Des échantillons sur une scène de crime ? Tu plaisantes ?

Connors répondit avec un détachement qui contrastait avec l’indignation d’Eve.

— J’imagine que tu en as collecté également, et tu les feras analyser dans le respect des procédures. Toutefois, il s’agit toujours de ma propriété et je tenais à en avoir le cœur net. Alors, je suis descendu…

— Dans la cave ?

— Tout à fait, après m’être enduit de Seal-It, même si nous savons tous les deux, lieutenant, qu’il y a eu un nombre considérable de va-et-vient sur les lieux depuis le meurtre. Quoi qu’il en soit, les ossements avaient été enlevés et les indices recueillis. Je me suis permis de prélever des fragments du sol, de ce qui était autrefois le plafond, du mur extérieur et du mur intérieur.

— Tu n’avais pas l’autorisation. Bon sang, Connors.

À son regard furieux, il répondit par un haussement d’épaules.

— Aucun document officiel me l’interdisant ne m’avait encore été présenté. Tu veux qu’on se dispute pour ça ou tu veux savoir ce qu’on a découvert ?

— Les deux.

— Parce que tu es multitâche.

Connors donna une dernière caresse à Galahad avant de le soulever pour le poser à côté du fauteuil. Puis il se dirigea vers le centre de contrôle d’Eve et s’assit sur un coin de la console.

— Afin de, peut-être, repousser cette dispute, je tiens à préciser que tu avais, à juste titre, quitté la scène pour retourner auprès d’Alva Quirk. Comme nous sommes coopératifs, nous avions commencé à fermer le chantier et à relocaliser les ouvriers sans même attendre que l’administratif suive.

— Si vous aviez vu quelque chose, il fallait en faire part au policier chargé de l’enquête.

— C’est ce que je fais, et je te rappelle que nous avons tous les deux été très occupés ces seize, dix-sept dernières heures. Et la confirmation de ce que j’avais vu est arrivée pendant que tu parlais au frère de ta victime.

— Bon, accouche. Tu avais vu quoi ?

— Comme tu le sais, on a rasé ce qui restait de cet immeuble, et on a poursuivi la démolition des dalles de béton, jusqu’à ces caves, car elles n’étaient pas sûres. Matériaux bas de gamme. Ça n’a rien d’extraordinaire, comme tu le sais aussi, pour des constructions post-Urbaines. C’était monnaie courante pendant les trois années de flou juridique qui ont précédé l’entrée en vigueur des nouvelles réglementations. Mais cette cloison, vois-tu – Mackie et moi l’avons vu, en tout cas – ne s’était pas écroulée aussi facilement ni de la même manière. La texture des briques était différente. Et alors que le plafond au-dessus de la cave à vins était en béton préfabriqué de qualité médiocre, la portion d’un mètre entre la cloison en brique et la façade en béton était en béton haut de gamme, coulé et coffré sur site, d’après l’œil de Mackie, et le mien.

— Dans le but de cacher le corps.

— Ces irrégularités ne nous avaient pas paru importantes avant la découverte des cadavres. On s’est dit que c’était les particularités de l’époque, du constructeur… C’est pourquoi j’ai recueilli ces échantillons, et comme on s’en doutait, les matériaux utilisés par ailleurs étaient tous bas de gamme. À l’exception de ce mur, et de la travée au-dessus de celui-ci. Tous deux construits à partir de bonnes briques bien solides – très chères à l’époque –, et de mortier haut de gamme et de béton coulé.

— Pourquoi ne pas avoir coulé du béton sur les corps ?

— Le coffrage a été effectué contre le mur extérieur. Et ensuite, cette section – et seulement cette section – a été coulée, lissée et laissée à l’air libre pour séchage. Le travail visible – si tu te rappelles, ce mur n’était pas complètement démoli – était négligé avec les joints mal faits, le mortier grossièrement étalé ou insuffisant. Aucun maçon professionnel ne produirait un tel ouvrage, mais le matériau utilisé était excellent. Juste sur ce mur.

— Ils avaient besoin que ça tienne, et pour s’en assurer, ils étaient prêts à débourser plus – ou à voler du meilleur matériel.

— Précisément. Je te transmettrai le rapport, ou tu le rédigeras toi-même.

— L’équipe technique aura prélevé des échantillons. On n’est pas idiots.

— Je n’ai jamais pensé et encore moins dit une telle chose. Mais j’ai pris les choses en main, parce qu’il fallait que je sache. Tu as d’autres priorités, ton labo aussi. L’enfant, Eve. C’était déjà horrible de découvrir un squelette de femme, mais ces os minuscules…

— J’ai envie d’être furieuse. Je le suis, mais je devrais ou j’aimerais l’être davantage. Parce que… Je suis descendue dans la cave, je les ai regardés de près. Ces os minuscules, répéta-t-elle avant de se mettre debout, car elle avait besoin de marcher. Ça m’a fait penser à ce qui passe dans le ventre de Mavis, ce que je trouve flippant, certes, mais… Ce n’est pas parce qu’on est flics qu’on est insensibles. Même si on fait ce métier depuis des années, ça nous touche quand il s’agit d’un enfant.

Elle secoua la tête pour chasser ces images morbides. Elle devait se ressaisir.

— Je soudoierai Dickhead pour qu’il soutienne notre analyse. Il faut respecter la procédure, Connors, si on veut que ce soit valable devant la cour une fois qu’on tiendra les coupables.

— C’est compris.

— Ils ne s’en tireront pas comme ça. Je me fiche que ce soit la grand-mère centenaire de Singer qui ait construit ce mur, j’enverrai les coupables derrière les barreaux.

Il esquissa un sourire.

— Elle ne pouvait être centenaire à l’époque.

— On ne saura pas quel âge elle avait exactement avant que DeWinter ait fait son taf. Mais rien n’indique a priori qu’elle s’y connaît plus que moi en maçonnerie. Le travail est bâclé, soit, mais d’après moi parce que ça a été fait dans la précipitation, le stress, au milieu de la nuit, probablement.

Les mains enfoncées dans les poches, elle arpenta la pièce.

— En pleine nuit, quand il n’y a personne sur le chantier. Ça ferait désordre que des ouvriers soient présents quand on emmure une femme enceinte. Ou quand on crible son corps de balles.

Elle fronça les sourcils et passa derrière son tableau.

— Ça s’est fait de nuit, forcément. Le meurtre, la récupération des matériaux, le mur. Tout ça la même nuit. Il fallait aussi construire un plafond, pour bien cacher tout ça, pour éviter qu’on découvre le corps. Il leur fallait, quoi, des planches, des poutres de soutien ?

— Des poutres – en acier, des solives.

— Voilà, ça. Elle a glissé entre les solives. Ils n’avaient pas terminé le sol, ils n’avaient pas déblayé les gravats puisqu’elle est tombée dessus. Monter le mur, couvrir au moins cet espace d’un mètre. Tu as parlé de coffrage, il fallait le préparer, puis y couler le béton. Il y avait beaucoup à faire, et il fallait le faire vite.

Elle plongea de nouveau ses mains dans ses poches.

— Le sol de la partie principale – la partie restaurant – était en béton, comme la cave à vins.

— D’après les plans, le style recherché était d’inspiration industrielle – une atmosphère indus chic.

— Question : comment on fait pour éviter que tout s’écroule ?

— On renforce les solives, on installe le plancher, qui forme la base. Par-dessus, on coule une chape en ciment. On lisse pour aplanir et égaliser.

— Pigé. Ce qui leur importait, c’était que le corps soit caché des quatre côtés. Ils voulaient la meilleure came pour fabriquer le cercueil dans lequel ils l’ont jetée. Ils pouvaient toujours utiliser le matériel bas de gamme pour le reste.

Il rejoignit Eve, lui enlaça la taille par-derrière.

— Et voilà, je t’ai détournée de ta priorité.

— C’est quelque chose que je peux laisser décanter. Et puis, ça me sera utile pendant mes entretiens demain.

— Préviens-moi quand tu auras besoin de l’hélico pour aller dans le nord de l’État.

— Ouais, ouais. Maintenant, je vais mettre par écrit ce que m’a raconté Gray, et laisser décanter tout ça.

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