Lieutenant Eve Dallas T53 - Les reliques du crime

Chapitre 2

2

 

« C’est pas une mauvaise blague », pensa Eve tout en sortant une lampe de poche.

— Ossements humains, dont ceux d’une femme. Pas besoin de DeWinter pour confirmer ça. À elle de déterminer l’âge approximatif, les origines, la taille, le poids. Deuxième squelette : un fœtus ou un nourrisson. Trente centimètres de longueur maximum.

Elle passa la lampe sur le crâne adulte.

— Traces de lésions, des fissures sur le crâne de la femme et le bras gauche cassé, peut-être à la suite de la chute. Si elle est tombée comme on l’a trouvée, elle est tombée du côté gauche. Il y a quelque chose… Un anneau en or. Une alliance ? À l’annulaire, main gauche.

Elle sortit une pince à épiler de son kit de terrain et s’en aida pour retirer la bague des phalanges recourbées.

— Pas de gravure. Un simple anneau en or jaune.

Elle le mit dans une pochette en plastique.

— Les deuxième et troisième côtes, à gauche, sont fêlées.

Elle se pencha.

— Le cœur a été visé. Perforations par balle. Les armes à feu ne manquaient pas il y a trente-cinq, quarante ans, si c’est à cette époque qu’elle a été tuée. Il faut qu’on identifie les douilles. Je vois quelque chose.

Elle bougea la lampe avant de reprendre la pince à épiler.

— Des boucles d’oreilles.

Elle se servit d’une brosse pour les nettoyer délicatement.

— Des puces, un cercle en or jaune orné d’un triangle en argent – ou peut-être en or blanc – à l’intérieur. Je ne peux pas vérifier si elle porte la paire, je ne veux pas déplacer les ossements. L’équipe de récupération devra chercher. Elle porte également un collier en or, le fermoir est attaché. Je n’y touche pas. C’est une chaîne en or de vingt-cinq centimètres environ avec des cygnes, un couple de cygnes, dont les cous entrelacés forment un cœur. Quoi d’autre ? Une montre, en or.

« Très féminine, pensa Eve. Chère. »

— Une chaussure, de femme, probablement en cuir parce qu’elle n’est qu’à moitié décomposée. Pas de signe de communicateur ni de pièce d’identité. L’équipe de récupération devra effectuer une recherche approfondie. Il s’agit peut-être d’une victime de vol avec agression, mais à ce compte-là, pourquoi n’ont-ils pas pris ses bijoux ? Elle n’aurait pas refusé de les leur donner avec un bébé dans le ventre ou dans les bras. Je n’y crois pas. Qu’ils la flinguent après lui avoir dérobé ses objets de valeur, OK, mais avant ? Quel est l’intérêt ?

Eve changea ses appuis et se concentra sur le deuxième squelette.

Si petit, songea-t-elle, soudain prise de pitié. Même son chat était plus grand.

— Il est probable que le deuxième squelette soit celui d’un fœtus vu sa position par rapport à la femme. Ce n’est pas une coïncidence. Sexe indéterminé. J’ignore si cela aurait été visible même s’il n’avait pas été tout recroquevillé. Le haut du crâne…

Elle se rappela les propos de Mavis évoquant la fontanelle de Bella. Le crâne de la petite avait mis plusieurs semaines à s’ossifier intégralement.

— La fontanelle, murmura-t-elle. Pas de blessures visibles.

Parce qu’il était mort in utero, mort dans le ventre de sa mère avant d’avoir pris sa première inspiration.

Elle remarqua une espèce de mur extérieur. En parpaing. Et de la brique, une cloison en brique du côté intérieur. Espacée d’un mètre avec le mur extérieur.

« Ils t’ont emmurée, hein ? Les salopards. »

— Dallas ? Tout va bien ?

— Ouais.

Elle leva la main en direction de Peabody pour la rassurer et, doucement, prudemment, lâcha la poutre pour poser les pieds sur les gravats.

Quelque chose bougea ; elle retint son souffle.

Ne s’étant pas retrouvée ensevelie sous les décombres, elle rapprocha sa lampe des squelettes.

— Je vois des balles. Deux. Gros calibre. Je ne peux pas les récupérer sans déranger les ossements ou risquer de nous enterrer là-dessous.

— Vous devriez remonter, lui cria Peabody d’une voix empreinte de nervosité. Vous avez assez d’images.

— Cause du décès probable de la femme non identifiée : deux blessures par balle à la poitrine. Cause du décès concernant le deuxième cadavre… idem, a priori. Devra être confirmé par le Dr DeWinter et le médecin légiste.

Elle referma les pochettes hermétiques contenant les preuves et remit ses gants.

— Remontez-moi.

Une fois en haut, elle décrocha son kit de terrain et le passa à Peabody.

— Je veux qu’une équipe de techniciens descendent là-dedans dès que les dépouilles seront enlevées. Appelez-les, arrangez ça.

Le chef des travaux lui retira son harnais.

— Je suis obligée de fermer le chantier, Mackie.

— Dans son intégralité ? Même l’immeuble 1, celui qu’on est en train de construire ? Il se trouve à cinquante mètres des espaces verts prévus ici.

— Les espaces verts en question sont une scène de crime.

Elle réfléchit un instant.

— Serait-il possible de sécuriser le périmètre et d’accéder à l’immeuble 1 à partir d’un autre endroit ?

— Oui, nous y accédons déjà depuis deux autres endroits. Je peux faire clôturer la zone pour bloquer l’accès à ce chantier en trois heures, max. L’espace surélevé ici, ce sera un parc, vous voyez ? Ouvert au public, à tout le monde, et là-bas, ce sera des espaces verts privés destinés aux tours. Une partie résidentielle et l’autre commerciale. Les boutiques et bureaux seront davantage côté rue.

— Pourquoi vous ne démolissez que ces constructions-là ?

— On a testé toutes les plates-formes, et sur celle-ci, on a remarqué de nombreux creux. Vous avez pu les voir de près. On a modernisé et renforcé les sections qui le nécessitaient conformément aux nouveaux plans. Une grande partie de ce qu’ils avaient commencé à construire à l’époque a fini bombardée ou pulvérisée pendant les Urbaines. Et quand les travaux ont repris, ça a été fait à la va-vite et à moindre coût.

Eve fouilla dans sa mémoire.

— Il y avait des commerces et des restaurants ici. Donnant sur le West Side, n’est-ce pas ?

— Ouais, ouais, mais les constructions étaient merdiques et ils n’ont jamais fourni le matos adéquat afin que les ouvriers travaillent correctement. En plus, ils n’ont jamais terminé, alors la végétation a vite repris ses droits et l’ensemble s’est délabré au fil du temps, jusqu’à ce que le patron rachète le tout il y a deux ans.

— Il y a deux ans.

— Il déborde d’idées. Enfin, je vous apprends rien. On a mis du temps à obtenir le design qu’il voulait. C’est un gros projet.

— Je vois ça. Bien plus gros que celui de Singer.

— Oh, oui, au moins deux fois plus gros. C’est pour ça que tout prend du temps, la conception, les différentes études, les validations, les permis…

Eve le vit écarquiller les yeux.

— Elle est avec vous ? Elle me paraît trop bien sapée pour être flic.

Eve se retourna et se dit qu’il n’avait pas tort. Garnet DeWinter était trop bien sapée pour être flic. Et d’ailleurs, elle n’en était pas une.

— C’est notre anthropologue scientifique. Elle examine les os, ajouta Eve comme Mackie continuait de détailler DeWinter qui s’avançait dans leur direction.

« En talons, naturellement », songea Eve. Des escarpins vermillon assortis à sa robe rouge moulante. C’était une femme sculpturale qui pouvait se permettre de porter un sac à main surdimensionné. « Elle a changé de coupe de cheveux », observa Eve. Enfin, pas tant le style – elle était restée fidèle à son chignon banane – que la couleur ; elle avait opté pour une teinte cuivrée qui, Eve devait bien le reconnaître, faisait ressortir l’éclat de sa peau café au lait.

Peabody effleura les cheveux de DeWinter, puis lui donna une tape sur le bras.

— J’adore.

DeWinter lui adressa un sourire rayonnant.

— Moi aussi. Idem pour les vôtres.

Puis elle se tourna vers Eve et son sourire s’effaça.

— Dallas.

— DeWinter. Je vous présente Mackie, le conducteur de travaux.

DeWinter lui tendit la main. Sans esquisser un sourire, elle le jaugea de la tête aux pieds comme les femmes savent si bien le faire.

— Monsieur Mackie.

— Oh, juste Mackie, ça ira.

— Mackie. Une équipe de récupération est en route, dit-elle à Eve. Mais j’aimerais voir les ossements in situ.

— Vous comptez descendre dans cette tenue ?

— Si je pense devoir examiner des ossements en place, je viens avec l’équipement approprié. C’est par là ?

Précédée par Eve, elle se dirigea vers la corde.

— Ça faisait partie de l’ancien quai de gare surélevé ?

— Oui, m’dame.

— Le projet, quand le béton a été coulé, visait à transformer ce lieu en un complexe résidentiel et commercial ?

— Oui, m’dame.

Elle sourit de nouveau à Mackie.

— Vous deviez démolir cette plate-forme ?

— Oui, m’dame. Les matériaux – on les a testés – n’étaient pas de bonne qualité. Ils n’étaient pas adaptés et n’auraient jamais dû être utilisés. Nous avons détecté des zones creuses et pressenti que la structure n’était pas aux normes, ou du moins qu’elle n’était plus aux normes actuelles. Alors on a commencé à casser le béton et c’est là qu’on a trouvé les corps.

— On a un cadavre sur un autre chantier, à deux cents mètres vers le sud, l’informa Eve. C’est là-bas qu’on a été appelées.

— Matinée chargée.

— Mackie dit que les précédents travaux datent de 2024.

— C’est une info utile. Je serai en mesure d’établir si les corps sont restés là-dessous tout ce temps. Une femme et un fœtus. Je vais descendre pour les examiner.

— Je suis descendue.

Eve repensa à son aller-retour en rappel et bien que DeWinter et elle ne soient guère copines, elle voulait lui épargner ça.

— Et j’ai tout enregistré, ajouta-t-elle. On ne voit pas grand-chose d’ici, et sous cet angle, mais la femme présente deux perforations par balle. Côté gauche, deuxième et troisième côtes. Les projectiles sont visibles. Je n’ai pas pu les retirer, mais j’ai les images.

— Vous êtes sûre que ses blessures ont été causées par des coups de feu ?

— Aussi sûre que je peux l’être à partir d’une constatation visuelle. Elle est vraisemblablement tombée sur le flanc gauche. Bras gauche cassé, épaule gauche déboîtée. Lésions crâniennes, mais pas de traumatisme a priori. Les dégâts sont sans doute consécutifs à sa chute. Bang, bang et boum.

— Nous verrons.

— J’ai retiré de son annulaire gauche ce qui ressemblait à une alliance. Pas de blessures visibles sur le deuxième squelette.

— Arrêt du cœur de la mère, arrêt de la circulation sanguine, l’organisme est privé d’oxygène. Le fœtus ne pouvait pas survivre. Je peux déterminer la cause du décès, l’année du décès et l’âge des victimes. Je prélèverai leur ADN si c’est possible. Si elle était connue des services, vous aurez son nom. Sinon, on générera un portrait-robot et un hologramme.

— Vous pouvez faire ça ? demanda Mackie. Deviner son apparence ?

— On peut, répondit DeWinter en faisant battre ses longs cils. J’ai dans mon service un brillant artiste expert en reconstitution faciale.

— Ça prendra combien de temps ?

Laissant de côté ses mimiques enjôleuses, DeWinter reporta son attention sur Eve.

— Le temps qu’il faudra. Et quand ce sera fait, ce sera à vous de découvrir l’identité et les motivations du coupable.

— Faites votre boulot, je ferai le mien.

Apercevant Connors, elle vint à sa rencontre.

— Avant ta naissance, dit-elle d’emblée.

— Compris.

Connors tourna son attention vers DeWinter.

— Nous voilà, pour la deuxième fois, réunis tous les trois sur une affaire. Espérons que ça ne deviendra pas une habitude.

— Je sais que tu veux voir la scène de crime, mais dis-moi d’abord à qui tu as acheté cette propriété.

— En fait, il y avait deux vendeurs, car je voulais acheter l’ensemble et une partie avait été vendue trente ans plus tôt, voire plus, et de nouveau il y a douze ans, avant que j’aie les fonds pour financer mon acquisition. La section à l’extrême ouest, je l’ai rachetée à Nolan & Sons, lesquels avaient vu un peu trop grand, surtout qu’ils avaient surpayé les droits superficiaires. Cette parcelle, j’ai réussi à l’arracher à Singer Promotion Immobilière il y a deux ans.

— La famille Singer ?

— Absolument. Le premier appel que tu as reçu concernait leur chantier, j’ai bon ?

— Tout bon. Je ne vois aucun rapport entre le meurtre sauvage d’une sans domicile fixe tôt ce matin et celui d’une femme enceinte quarante ans auparavant. Mais on ne sait jamais.

— Tu le sauras vite.

Il déposa un baiser sur le front d’Eve avant qu’elle puisse l’en empêcher.

— Je suis en service, l’avertit-elle.

— Et alors ? Moi aussi.

Il se dirigea vers la corde.

— On voit de sacrés trucs, patron.

— À qui le dites-vous. Garnet. Bon sang, les gens me surprendront toujours. Elle est tombée, d’après vous ?

— Dallas a relevé ce qu’elle pense être des traces de lésions par balle, côtes supérieures gauches, ainsi que les projectiles utilisés.

— Les gens me surprendront toujours, répéta-t-il. Bien, Mackie, le NYPSD va fermer le chantier pour un moment.

— Le lieutenant a dit qu’on pouvait circonscrire la zone avec une barrière de sécurité et continuer de travailler sur l’immeuble 1 pour livrer à temps.

— Occupe-t’en, tu veux ? Et veille à ce que l’escalier menant à cette zone soit bouclé. Je fournirai les codes d’accès à la police si nécessaire.

— Je m’en charge. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, lieutenant, inspecteur, m’dame, envoyez quelqu’un chercher Mackie.

Comme Mackie repartait au pas de course, Connors se tourna vers Eve.

— Je peux t’aider ?

— Il me faut plus d’informations et toutes les données, les plans ou les maquettes en ta possession ou que tu peux retrouver datant de l’année où cet immeuble a été érigé. Moi, je vais m’entretenir avec Singer.

— C’est Bolton Singer, maintenant. Quatrième génération. C’est avec lui que j’ai fait affaire.

— Je dois consulter ses archives. L’entreprise devait aussi avoir son Mackie à l’époque, peut-être même qu’il ou elle en fait encore partie. Je dois savoir qui travaillait ici ou avait accès à ce périmètre au moment des faits. Il n’est pas impossible que quelqu’un ait cassé le béton plus récemment et tout recouvert de nouveau.

— Je suppose. Plusieurs immeubles du coin ont dû être construits l’année où elle est morte.

— Quelqu’un qui a accès à la partie sécurisée du bâtiment décide de la tuer, pète la plate-forme, balance le corps dans le trou et referme le tout à la va-vite. Ça se tient, même si ça représenterait beaucoup de boulot. Il est plus probable qu’on l’ait balancée dedans avant de tout bétonner. Dans les deux cas, j’ai besoin de savoir ce qui se trouvait au-dessus de cette section et qui y avait accès.

— J’aurai toutes ces informations pour toi d’ici ce soir.

— Bien. Déterminez depuis combien de temps elle gît là-dessous, DeWinter. Cela nous aidera à découvrir qui l’a tuée.

— Vous n’aurez pas cette information ce soir, mais vous l’aurez. Mon équipe de récupération est là.

— Les techniciens de la police scientifique aussi. Boucles d’oreilles, balles, rappela-t-elle à DeWinter. La victime porte un collier et une montre. Il me les faut, ainsi que tout ce que votre équipe et les techniciens auront trouvé.

Elle jeta un coup d’œil à son poignet.

— Peabody et moi devons retourner sur la première scène de crime.

— Vous voulez que les éléments collectés soient envoyés au Central ou directement au labo ?

— Au labo. On y passera dans la journée, ou demain.

— Je suis ici pour un moment, lui dit Connors.

— Je te tiens au jus.

Eve descendit les marches métalliques, Peabody sur les talons.

— C’est capillotracté, lui fit remarquer l’inspecteur, de relier un meurtre commis il y a trente-sept ans à celui d’une sans-abri tuée la nuit dernière à quelques rues d’ici. Le premier chantier, en cours de construction, appartient au groupe Singer ; et le deuxième lui appartenait également, à l’époque où la victime non identifiée a été assassinée. Mais ça reste tiré par les cheveux. Le groupe a un associé. J’ai effectué une recherche rapide pendant que vous examiniez les ossements. Singer et Bardov Construction sont partenaires sur certaines parcelles du quartier qui se nomme désormais River View.

— Bardov ?

Un nom familier.

— Des précisions ?

— Pas encore, mais je peux creuser.

— Oui, faites ça, et on recherchera les antécédents de l’associé, étant donné que cette entreprise est dirigée par un gangster russe.

— Vraiment ?

— Le boulot est trop bâclé pour la mafia, dit Eve, songeuse, mais ça reste efficace. Possible que la victime ait fait partie de l’entreprise. On ne dissimule pas un corps sans raison. Ils l’ont cachée dans du béton et l’ont enterrée là. Ils l’ont emmurée, Peabody.

— J’ai vu la cloison en brique. Elle n’a aucune autre utilité. Mackie a dit la même chose.

— Ils ne voulaient pas juste sa tête, ils voulaient la faire disparaître ; effacer tout lien avec elle. Sinon, ils pouvaient tout aussi bien la balancer dans le fleuve, voire dans une benne à ordures.

— Elle portait une alliance ?

— Un anneau, à l’annulaire gauche. De fortes chances que ce soit une alliance. Et oui, si on arrive à l’identifier, on cherchera l’époux en priorité.

— Compris. Le bébé, à en juger par l’apparence du squelette, devait avoir neuf mois, Dallas… Ou il venait de naître.

— Ça, c’est le rayon de DeWinter.

Toutefois, elle avait pensé la même chose.

— Après les Guerres Urbaines, ce quartier a été rebâti, transformé, réhabilité. Il me paraît improbable que quelqu’un se soit fait tirer dessus deux fois sur un chantier en cours et en plein jour. Question : que faisait-elle ici en dehors des horaires, la nuit ?

— Ça, c’est notre rayon.

— En effet. On détermine la date de construction de l’immeuble, puis la date d’affaissement de la cave à vins. En suivant les probabilités – à moins que DeWinter ne nous détrompe sur la chronologie –, on recherche les signalements de personnes disparues dans cet intervalle. Des femmes enceintes. Et là encore, grâce à DeWinter, nous pourrons établir une fourchette d’âge, les origines et, enfin, obtenir une reconstitution visuelle.

» D’ici là, poursuivit Eve tandis qu’elles remontaient la rue en direction de la scène de crime initiale, on rassemble autant de noms que possible. Qui avait accès au chantier, qui parmi eux avait une épouse, une sœur, une fille, une ex, une mère enceinte. Et parmi ceux-là, qui est en vie ou l’était pendant la période qui nous intéresse.

— Ça va être long.

— Ouais, mais je ne pense pas qu’elle soit pressée.

Eve enjamba les gravats et remonta sur la plate-forme.

— Revenons à Alva Quirk. Elle vient bien de quelque part, elle a eu des liens avec quelqu’un à un moment de sa vie.

Eve repéra la technicienne en chef dans son équipement de protection blanc et marcha dans sa direction.

— On revient toujours à cette histoire d’accès. Qui avait un motif pour se trouver ici la nuit dernière ? Bonjour, Yee.

— Lieutenant Dallas, inspecteur Peabody.

— Des empreintes ou des traces sur la benne ou la bâche ?

Yee, une jeune femme asiatique d’un mètre soixante à peine, secoua la tête.

— Non. Les ouvriers qui utilisent la benne portent des gants, et la personne qui a enveloppé le corps s’est protégée ou elle a essuyé ses traces. On a ce qui s’apparente à une empreinte de semelle sur le plastique, mais elle n’est pas assez nette pour nous apprendre quoi que ce soit. On a retrouvé du sang, des cheveux et des fibres, mais, après examen sur place, tous semblent appartenir à la victime. On les confie à Harvo.

Si le moindre élément collecté n’appartenait pas à la victime, Harvo le découvrirait.

— Une bonne nouvelle ?

— On a localisé le lieu du meurtre.

— Je m’en doutais. Au sud-ouest, le long de la barrière de sécurité ?

Yee sourit et hocha la tête.

— Vous devez être une enquêtrice aguerrie, non ?

— C’est ce qu’on me dit.

— On me le dit aussi.

Yee leur tourna le dos pour montrer le chemin.

— La traînée de sang commence ici. Comme on l’a emballée n’importe comment, le plastique s’est détendu et le sang a commencé à goutter pendant qu’on la transportait le long des clôtures et qu’on franchissait le portail pour la jeter dans la benne trois mètres plus loin.

Près de l’angle sud-ouest du grillage de sécurité, derrière le portail et ses caméras, Eve étudia le lieu où Alva Quirk avait trouvé la mort.

Le sang avait imprégné le sol et éclaboussé la clôture, giclant à travers les mailles du grillage jusqu’à l’endroit où un technicien de la police scientifique procédait à un prélèvement sur le flanc d’une gigantesque pelleteuse.

— La végétation a recouvert une partie du bâtiment, remarqua Eve. Dans la pénombre, à l’abri des caméras. De quoi passer la nuit tranquillement sans être importunée. Cette zone est sécurisée ?

— De ce côté-ci, oui.

Eve se dirigea vers le grillage, s’accroupit et balaya les lieux du regard.

— Bonne vue d’ici. On aperçoit la ville. De cette position, Alva pouvait repérer tous ceux qui franchissaient la clôture. Elle ne pouvait pas voir directement le portail, mais si quelqu’un s’était avancé vers la clôture, elle l’aurait remarqué. Je doute que le tueur ait débarqué avec un rouleau de nylon ou un pied-de-biche. Je parie qu’ils ont trouvé tout ça sur place, dit-elle en montrant un baraquement de chantier un peu plus loin. Peabody.

— J’y vais.

— J’ai supposé que vous aviez déjà vérifié. J’y envoie l’équipe médico-légale dès qu’elle a terminé, dit Yee.

Eve secoua la tête.

— On nous a appelées pour un autre meurtre pas loin d’ici. Un autre chantier, au sud du quartier.

— J’en ai entendu parler. Ça a donné quoi ?

— Des ossements humains dissimulés dans l’ancienne cave à vins d’un restaurant construit après les Guerres Urbaines. DeWinter est sur le coup.

Une lueur d’intérêt pétilla dans le regard de Yee.

— Souhaitez-vous que mon équipe et moi-même nous en chargions ? On a presque fini ici, et on peut demander à un coursier d’apporter les échantillons collectés au labo.

Un gain de temps potentiel. Elle connaissait par ailleurs la rigueur et le sérieux du travail de Yee.

— Oui, faites ça. Il vous faudra descendre en rappel sur trois mètres à partir du plafond du sous-sol. Demandez Mackie.

— Entendu. Donnez-moi une seconde.

Yee s’éloigna alors que Peabody revenait du baraquement.

— Divers outils et petits équipements y sont entreposés. C’est bien rangé. J’ai vu des rouleaux de bâches en plastique. Des pieds-de-biche, des masses, des clés, des pelles, des pioches, des clous, des cutters.

— Les techniciens de Yee se chargeront de l’inventaire. La victime voit ou entend le contrevenant. Quelqu’un qui fait quelque chose qu’il ne devrait pas faire, qui dit quelque chose qu’il ne devrait pas dire. Quirk sort son carnet. Il faut qu’elle y consigne l’infraction, qu’elle décrive le ou les auteurs. On enverra la DDE vérifier le dispositif de sécurité autour du portail, au cas où il aurait été trafiqué. Si ce n’est pas le cas, les coupables savaient comment entrer ou ils avaient accès au chantier. Ils voient Alva, ou elle leur signale sa présence. « Désolée, mais je dois le rapporter. »

Eve fit le tour de la scène de crime.

— Vous êtes le coupable, vous faites quoi ? Vous essayez de l’intimider, de la charmer, de la menacer. Peut-être même que vous lui proposez de l’argent en échange de son silence. Sauf qu’au bout du compte, elle a été témoin d’une scène qu’elle n’aurait jamais dû voir. Vous savez que vous pouvez récupérer des outils et des bâches dans ce hangar. Vous savez comment franchir le portail.

Eve ferma les yeux et se figura la scène.

— Ils devaient être deux. Au moins. Le premier détourne l’attention d’Alva en discutant avec elle, il lui parle pour qu’elle ne bouge pas. Pendant ce temps, son acolyte va s’armer. Alva n’était guère corpulente. Pourquoi ne pas l’avoir simplement frappée à mort ou étranglée ? Trop long, peut-être. Deux coups sur la tête, c’est plus rapide. On découpe la bâche en plastique à la longueur nécessaire, on l’enroule autour de la SDF, mais on est pressés alors on fait ça vite. On balance le corps dans la benne. Ça nous fait gagner un jour ou deux. Les ouvriers continuent d’y jeter des trucs. Sans regarder dedans. Pour quoi faire ? Ça permet de gratter du temps jusqu’à ce que le cadavre commence à dégager une odeur. Ou peut-être qu’avant de dégager des effluves pestilentiels, la benne aura été vidée à la déchetterie.

Eve scruta de nouveau le sol.

— On ne voit le sang que si on regarde droit dans cette direction depuis le portail. On ne le voit pas du chantier à l’intérieur de la clôture à moins de déplacer les grosses machines. Vous prenez son sac à dos, tout ce qu’elle a sur elle – en particulier son précieux carnet. Est-ce que vous prenez le temps de nettoyer l’arme du crime et de la remettre à sa place ? C’est bien plus malin de la fourrer dans le sac à dos et de se débarrasser de tous ces objets compromettants ailleurs. Ça demande pas d’être un génie, juste d’avoir un minimum de jugeote.

— On examinera tous les outils pour vérifier s’ils comportent des traces de sang, lui assura Yee. Je laisserai quelques-uns de mes techniciens terminer ce qu’il reste à faire ici et l’autre moitié commencera les prélèvements sur le second chantier.

— Merci. Vous arriverez à déterminer quel rouleau a servi ? Les ouvriers n’ont pas encore repris le travail ce matin, donc tout est frais.

— Oui, ça ne posera aucun problème. Et quand ce sera fait, on emportera le rouleau entier au labo pour une analyse complète.

— Alors, à vous de jouer, Yee. Peabody, allons parler au conducteur de travaux.

— Bonne chance, Dallas ! lui cria Yee.

— À vous aussi.

— Geraldi, Paulie, commença Peabody. Suite à la décision d’interrompre le chantier, il voulait se rendre à la Tour Singer pour discuter avec son patron. C’est l’agent Urly qui m’a prévenue.

— Parfait, on fera d’une pierre deux coups. On en profitera pour parler à Bolton Singer.

— On pourrait marcher jusqu’à son bureau, ce n’est pas très loin. Deux rues vers l’est, puis deux rues vers le nord.

— Vous cherchez encore à maigrir ?

— Ça, ce serait le petit plus. Non, je trouve surtout que ce serait agréable par cette douce matinée.

Eve ne pouvait nier le charme de New York au printemps, et d’ailleurs elle ne le nierait pas.

— Peut-être, mais on a besoin de la voiture. Après qu’on se sera entretenues avec ces messieurs – à moins que ces entretiens ne débouchent sur une arrestation immédiate ou qu’ils s’éternisent –, on passera à la morgue, on verra ce qu’on a sur Quirk. Ensuite, retour au Central et recherches complètes sur la victime. Je le répète : elle n’est pas apparue de nulle part. Il y a des blancs dans son parcours, à nous de les remplir.

Elle s’avança jusqu’à l’escalier et descendit les marches, accompagnée de Peabody.

— Et concernant notre deuxième victime, il faut qu’on recherche toutes les personnes disparues entre 2024 et 2025. Il nous faut les noms des partenaires, des associés ainsi que des informations sur les ventes du second site. On n’a pas le temps de se promener.

— Présenté comme ça…

Lorsqu’elles arrivèrent devant la DLE d’Eve, Peabody se glissa dedans.

— Je peux prendre un soda light ? L’air s’est réchauffé.

— Faites.

— Un café ?

Eve s’apprêtait à dire « Oui » avant de quitter le parking parce que c’était toujours « Oui » pour un café, mais le soleil commençait à taper.

— Un tube de Pepsi.

Pendant que Peabody programmait les boissons sur l’autochef du tableau de bord, Eve ordonna une recherche sur Geraldi.

— Geraldi, Paul Thomas, soixante-deux ans, commença l’ordinateur. Origine caucasienne, sexe masculin. Marié à Theresa Angela Basset, soixante ans, en juin 2032. Trois enfants, Paul, sexe masculin, vingt-huit ans ; Carla, sexe féminin, vingt-six ans ; Anthony, sexe masculin, vingt-cinq ans. Employé par Singer Promotion Immobilière de 2023 à ce jour. Expert en démolition, poste de superviseur.

Eve écouta l’historique professionnel, les données concernant la situation financière, l’éducation, les activités délictueuses… Geraldi avait commis quelques bêtises au début de la vingtaine.

— Il travaillait déjà pour Singer en 2024, fit-elle remarquer à Peabody. Ça le place sur la liste des suspects si les dates concordent. Voyons ce qu’on a sur le big boss. Ordinateur, recherche Bolton Kincade Singer de New York.

— Reçu. Travail en cours. Singer, Bolton Kincade, cinquante-neuf ans. Origine caucasienne, sexe masculin. Marié à Lilith Anne Conroy, cinquante-cinq ans, en décembre 2033. Trois enfants, Harmony, sexe féminin, vingt-sept ans ; Layla, sexe féminin, vingt-quatre ans ; Kincade, sexe masculin, vingt-deux ans. Président et directeur général de Singer Promotion Immobilière, entreprise basée à New York. Employé par Singer Promotion Immobilière de 2026 à ce jour.

— Pause, ordonna Eve. Résidence et/ou emploi du sujet avant 2026 ?

— Le sujet a fréquenté le conservatoire Irving Allen de 2020 à 2024 comme élève à temps complet. Il résidait à Savannah dans l’État de Géorgie d’août 2020 à février 2026.

Pour aller plus vite, Eve se gara sur une zone de déchargement à quelques mètres du QG de l’entreprise Singer.

— Diplômes et emplois durant cette période.

— Le sujet a été diplômé, avec mention, en composition musicale, arts instrumentaux et oraux. Il travaillait en free-lance comme musicien et artiste-interprète durant cette période.

—  Études atypiques pour le dirigeant d’une entreprise de développement urbain.

— D’après moi, il avait d’autres projets d’avenir, devina Peabody. Singer voulait devenir chanteur.

Eve hocha la tête, puis elle s’aperçut qu’elle n’avait pas ouvert son tube de Pepsi. Elle le laissa là où elle l’avait posé tandis qu’elle allumait le panneau EN SERVICE.

— On dirait qu’il a changé d’avis ou qu’il n’avait plus les moyens de se financer.

— Il a essayé, dit Peabody comme elles descendaient de la voiture. Dans les deux cas, ça réduit les probabilités qu’il se soit trouvé ici quand notre victime non identifiée a été tuée.

— À moins qu’il ne soit venu à New York pendant les vacances universitaires dans l’espoir d’amadouer ses richards de parents pour qu’ils lui lâchent plus d’oseille. Ils l’ont laissé tenter sa chance. Un an après la fac pour percer ou renoncer. Si ça ne donne rien, il sera temps d’affronter la réalité et de commencer à gagner sa vie.

— Je viens de faire des recherches sur cette école. Ils n’acceptent pas n’importe qui. Les candidats doivent passer des examens écrits ainsi qu’une audition, et ensuite, c’est un jury qui décide, par vote, de l’admission. C’est cher et c’est élitiste.

— Et situé bien à l’écart des points chauds où ça flambait encore pendant les Urbaines. Quelqu’un aurait pu tirer deux ou trois ficelles pour y faire entrer son fils unique, je parie.

— Les flics sont cyniques, car je vous suis tout à fait.

Peabody marqua une pause devant l’entrée de la Tour Singer pour prendre la mesure de l’édifice.

— Plutôt impressionnant, déclara-t-elle. L’architecture rappelle le vieux New York. C’est majestueux. Cela dit, ça ne fait pas le poids face au QG de Connors.

— Rien ne fait le poids.

Eve entra, traversa le hall carrelé de marbre dont l’élégance et le charme suranné rappelaient, en effet, le vieux New York et s’arrêta devant le poste de sécurité.

Elle montra son insigne.

— Nous venons voir Paulie Geraldi et Bolton Singer.

— Vous attendent-ils, lieutenant ?

— Je ne pense pas qu’ils seront surpris.

— Un instant.

L’agent de sécurité leur tourna le dos pour parler à quelqu’un dans son oreillette.

Pendant ce temps, Eve balaya le hall du regard. Des gens entraient et sortaient des ascenseurs. Il n’y avait pas de boutiques ni de café, mais un écran géant qui présentait les divers programmes immobiliers estampillés Singer, qu’ils soient achevés, prévus ou en cours de construction.

— M. Geraldi est dans le bureau de M. Singer. Vous pouvez y aller. Ascenseur A, cinquantième étage. Quelqu’un viendra vous accueillir. Veuillez signer ici, je vous prie.

Avec son index, Eve gribouilla sa signature sur la tablette, puis se dirigea vers l’ascenseur A.

— C’était facile, murmura Peabody.

— Voyons si le reste le sera aussi.

Eve attendit que trois personnes en costume-cravate descendent de la cabine avant d’y entrer.

— Bolton Singer, au cinquantième.

— Bonne visite de la Tour Singer, lui répondit l’ordinateur. Singer Promotion Immobilière se consacre à construire un New York vivant et vibrant.

— J’en connais deux qui ne seraient pas du même avis.

Eve glissa les mains dans ses poches tandis que l’ascenseur montait.

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