Lieutenant Eve Dallas T53 - Les reliques du crime

Nora Roberts · Chapitre 19 sur 27

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Lieutenant Eve Dallas T53 - Les reliques du crime

Chapitre 17

17

 

Le lendemain, elle se réveilla fraîche et comblée. Difficile de ne pas l’être après le trio bassin, pizza, pop-corn. Ajoutez à cela un film divertissant suivi d’ébats langoureux. De quoi pouvait-elle se plaindre ?

Et à son réveil, l’homme avec qui elle avait partagé tout ça était assis à l’autre bout de la pièce, le chat blotti sur ses genoux. Les indices boursiers défilaient sur l’écran mural, mais Connors semblait davantage intéressé par ce qu’il examinait sur sa tablette.

— Ils maintiennent que des orages éclateront cet après-midi et entraîneront de grosses averses, dit-il sans lever les yeux.

— Ah ?

— Ils sont catégoriques, alors n’oublie pas ton imper si tu vas sur le terrain.

— C’est noté.

Pour l’instant, tout ce qu’elle voulait, c’était du café. Mais après un coup d’œil à l’horloge, elle vit qu’elle avait le temps pour une bonne séance d’exercice physique.

— Je fais un saut à la salle de sport. J’ai trente minutes de rab.

— Prends-en vingt et profite des dix autres pour nager un peu. C’est comme ça que j’ai démarré ma journée et ça m’a donné la pêche.

— Ta journée démarre en plein milieu de la nuit.

Elle y réfléchit toutefois tandis qu’elle prenait l’ascenseur jusqu’au sous-sol et reconnut que c’était une excellente idée.

Une demi-heure plus tard, regonflée à bloc, elle remonta pour boire son café et se doucher. Connors était toujours sur sa tablette.

— Qu’est-ce qui te captive tant ?

— Le système de sécurité que McNab et moi concevons pour la nouvelle maison. En plus du reste, son, divertissement, lumières, réseaux de communications…

Elle prit sa première gorgée de café et se sentit revivre.

— J’ai autorisé Peabody à me soûler avec ses histoires de cuisine pendant cinq minutes hier. Une offre à durée limitée.

Il leva les yeux, sourit. Oh, Seigneur, ce sourire la faisait fondre à chaque fois, même avec des muscles raffermis par une bonne séance de sport.

— Elle a choisi une belle palette de couleurs, chaleureuses, de bons matériaux, un design pratique mais moderne. Enfin, ils ont choisi, car Ian est très impliqué.

Elle haussa les épaules, émit une sorte de grognement et se dirigea vers la salle de bains.

Sous les jets d’eau, elle laissa son esprit se rouvrir au travail. Garrett Wicker. Oh, il lui tardait de l’interroger. Par ailleurs, si des orages violents étaient vraiment attendus dans l’après-midi, elle voulait se rendre chez les Singer dans l’Hudson avant qu’ils éclatent.

Surtout si le trajet, aller et retour, se faisait en jet-copter. Ce qui, malheureusement, était le choix le plus sensé.

Elle devait parler à DeWinter. Avant toute chose, elle passerait au labo. Et tant pis si elle arrivait au Central un peu après 9 heures. Le salopard n’aurait qu’à patienter.

Elle devait contacter Reo au sujet de Wicker, car elle ne l’avait pas fait la veille. Et demander à Peabody d’organiser une entrevue avec les Singer.

Elle entra dans la cabine de séchage, ferma les yeux tandis que l’air chaud tourbillonnait et structura mentalement sa journée.

Elle attrapa le peignoir accroché au dos de la porte. Quand elle regagna la chambre à coucher, elle vit les assiettes couvertes et la cafetière pleine.

Le chat avait choisi de s’allonger au soleil sous la fenêtre. Elle se servit une deuxième tasse de café, puis observa les assiettes que Connors venait de découvrir.

Du yaourt agrémenté d’une sorte d’écorce et de fruits rouges. C’était sain, mais mangeable grâce aux baies juteuses. Et elle voulait bien faire cet effort, parce qu’il y avait… des gaufres.

Elle s’empressa de les tartiner de beurre et les noya sous le sirop.

— Regarde.

Elle prit une bonne cuillerée de yaourt pour en finir au plus vite et jeta un coup d’œil aux plans de cuisine qu’il lui montrait. Elle se rappelait la description enthousiaste que lui en avait faite Peabody, les tons vert tendre et crème.

— C’est celle de Peabody ?

— Ce le sera.

— Cette pièce qui a tout du laboratoire d’un savant fou va ressembler à ça ?

— Le laboratoire n’existe plus. La démolition est terminée, des deux côtés. Ça a un peu traîné, car Mavis voulait qu’on commence par Peabody, et Peabody préférait qu’on commence par Mavis. J’ai fini par intervenir pour leur rappeler que tu refuserais que Mavis et sa famille s’installent sans les policiers, et que ces derniers apprécieraient moyennement d’emménager dans une maison envahie par les ouvriers.

Eve hocha la tête tout en dévorant ses gaufres.

— Absolument pour la raison 1, probablement pour la raison 2.

— Quoi qu’il en soit, la démolition est terminée et on s’attaquera très bientôt aux systèmes internes. Et ensuite, nous avons ceci.

Dès qu’il eut balayé l’écran, Eve éclata de rire.

— Alors ça, c’est du Mavis tout craché ! Non, c’est elle et Leonardo, et la gamine. La famille entière. Je ne peux pas me prononcer pour le quatrième, qui est en cours de route, mais pour les trois autres, ça ne fait aucun doute.

De la couleur, de la couleur et encore de la couleur, mais rien de déjanté. Pas comme les cravates douteuses de Jenkinson. Gai, éclatant, joyeux, et juste assez excentrique pour que ce soit artistique.

— Ça va marcher, ajouta-t-elle. Parce qu’ils sont eux-mêmes – tous autant qu’ils sont. Et parce que tu leur donnes un coup de main. Tu les aides à construire un foyer. Peabody et McNab ont connu la chaleur d’un foyer familial dans leur enfance, et maintenant, ils fondent le leur. Mavis et Leonardo forment déjà une famille, avec la gamine, mais avec cette maison, ils auront un vrai chez-eux.

Elle avait terminé le yaourt sans s’en apercevoir et attaqua avec bonheur le reste des gaufres.

— Avoir un foyer fait toute la différence. Ça me frappe toujours. J’ai vu des policiers craquer quand ils n’avaient pas d’endroit où se réfugier à la fin de la journée. Quand on est livrés à nous-mêmes en permanence, nos talents s’amenuisent ou on finit par perdre pied. Je ne dis pas ça juste à cause des gaufres et des galipettes.

Il se pencha vers elle et l’embrassa sur la joue.

— Mais ça ne fait pas de mal.

— Aucun mal, non. Mais savoir qu’à la fin d’une longue et pénible journée, on rentrera à la maison, dans notre cocon, ça change tout. Ce n’est pas une question de couleurs ou d’aménagement, même s’ils contribuent à ce qu’on se sente chez nous. C’est avant tout un refuge, un lieu sûr, à soi. Alva en avait un, jusqu’à ce qu’elle n’en ait plus. Au bout du compte, c’est ça qui l’a brisée, ce sentiment d’insécurité permanente, alors elle a décidé de faire de la rue son chez-elle.

Eve regarda le chat allongé au soleil.

— Je pense qu’elle a fini par oublier la notion de refuge aussi bien que la prison dans laquelle Wicker l’avait enfermée. Delgato, il a perdu son foyer, parce que son addiction l’a entraîné dans un gouffre si profond qu’il n’a pas réussi à en sortir.

— Et il a oublié que fonder un foyer et le conserver demande du travail et de l’entretien.

— Ouais. En avait-elle un ? se demanda Eve. La femme emmurée ? Pensait-elle rentrer à la maison ce soir-là, ou le suivant ? Retrouver ce lieu sûr et intime, y apporter tout ce qu’elle gardait en elle ? Avait-elle quelqu’un qui l’attendait ? L’ont-ils simplement oubliée quand elle n’est pas revenue ?

— Elle t’a, toi, à présent.

— Je n’ai presque rien sur elle. À ce stade, cette femme est un fantôme. J’ai une tranche d’âge, vingt à vingt-cinq ans. Taille et poids normaux – dans la moyenne, mais avec une ossature fine. J’ai sa pointure. Je sais qu’elle avait des doigts longs et minces. Elle avait sans doute de l’argent. En témoignent ses chaussures et ses bijoux de luxe. Elle avait des goûts classiques de bourgeoise, ou c’était l’image qu’elle voulait donner. Rapport aux chaussures et aux bijoux. Et je sais qu’elle était enceinte de trente-deux semaines, environ, quand on lui a tiré dessus. Trois balles, calibre 32. J’ai récupéré le rapport du labo hier.

— Lieutenant, dit Connors d’une voix calme empreinte de patience qui lui fit aussitôt lever les yeux. Tu as découvert ces ossements il y a moins de quarante-huit heures. Et dans ce laps de temps, tu as résolu deux meurtres. C’est déjà beaucoup, selon moi.

— Ce n’est pas de l’autodénigrement. Je t’assure.

Toutefois, elle avait conscience que le travail accompli n’était pas suffisant.

— On a pu avancer sur l’affaire d’Alva parce que le nom de Tovinski est apparu dès les premiers interrogatoires, et que le meurtre de Delgato avait été bâclé. C’est ce qui nous a permis de progresser aussi vite, même si on a bien bossé. Et je sais que DeWinter fait ce qu’elle peut avec les os qui restent. Mais il m’en faut plus, c’est tout.

— Et ça te rend folle de dépendre d’autrui pour obtenir ce qui te manque.

— Peut-être.

Elle termina les gaufres.

— Si, ça me rend digue, tu as raison. Je suis incapable de me la représenter. Je ne peux pas ajouter son visage sur mon tableau de meurtre ni prendre connaissance de son histoire et deviner qui elle était. Je ne peux pas interroger ses amis, sa famille, ses collègues. Était-elle mariée ou la bague n’était-elle qu’un subterfuge pour éviter qu’on l’ennuie parce qu’elle était enceinte ? Qui était le père ? Trop de questions qui demeurent sans réponse tant que j’ignore qui elle était.

— Tu as prévu de parler aux Singer aujourd’hui, dit-il tandis qu’Eve se levait pour se diriger vers sa penderie.

— Il semblerait que la grand-mère ait été aux commandes à cette époque. Le père était censé diriger la boîte, mais d’après moi, il préférait parcourir le monde plutôt que de mettre la main à la pâte.

Elle passa la tête dans la pièce.

— Tu aurais des informations à ce sujet ?

— Je n’étais pas encore dans le coin, mais je peux me renseigner.

— Ça ne peut pas faire de mal. Il y a un truc qui cloche avec ce mur. L’usage de matos de qualité quand tout le reste est fabriqué avec de la daube ? Où se le sont-ils procuré ? Sur un autre chantier ? Ils ont agi dans l’urgence, à la va-vite, donc ils n’ont pas pu commander une tonne de briques.

— Beaucoup d’immeubles étaient en construction dans cette zone à cette période, lui fit-il remarquer de la porte de la penderie.

— Ouais, ouais, ouais, je sais tout ça. Comme je sais que Singer était un Casanova – et que Bardov était son associé ou qu’il avait investi dans des projets Singer. Ce qui m’indique que les gros bonnets ne voyaient aucun problème à frayer avec un gangster. Ouais, ouais, ouais, je sais, c’était après les Urbaines, les temps étaient durs, je connais la chanson, mais ça n’efface pas le lien qui existe entre eux.

Elle voulait choisir du noir, n’importe quel vêtement noir, mais Connors restait planté devant la satanée penderie.

— Bon, très bien. Je m’en vais démolir un autre flic – une sale ordure tyrannique et arrogante qui battait sa femme. Et je vais interroger Elinor et J. Bolton Singer – si j’arrive à me rendre chez eux aujourd’hui. Et comme je serai dans les parages, j’en profiterai peut-être pour faire un saut chez Bardov et essayer de parler avec sa femme.

Elle leva les mains dans un geste d’exaspération.

— C’est un vrai labyrinthe là-dedans ! Qu’est-ce que je mets et pourquoi ?

— Alors, le pouvoir et l’autorité sont des qualités que tu projettes. Ce que tu portes confirme ce que tu es déjà. Les Singer sont fortunés, et toi aussi.

Il l’arrêta d’un geste avant qu’elle ait pu formuler une objection.

— Par conséquent, reprit-il, tu t’adresses à eux comme à tes pairs, et tu leur montres que tu es leur égale. L’argent et le statut social importent à Elinor Singer. Ça, je le sais.

Il sélectionna un pantalon slim en cuir gris cendré, le passa à Eve. Puis un tee-shirt – en soie, beaucoup plus clair. « Comme l’imperméable », se rappela Eve.

— Enfile aussi ce gilet – trois boutons, ajouta-t-il en lui tendant le vêtement de la même couleur que le pantalon avec de fines rayures gris clair. Le tee-shirt dévoile tes bras fermes et te présente comme une femme de pouvoir qui ne s’en laisse pas conter. L’étoffe est onéreuse.

Il se tourna vers le mur de boots. Eve pensait qu’il choisirait une paire gris clair dans un style qu’elle jugeait plus féminin.

Au lieu de quoi il souleva des boots gris cendré, à semelle épaisse, qui se laçaient sur la cheville.

— Une touche d’originalité. Style militaire. Pour l’autorité.

— OK, j’aime bien.

— Alors, accroche-toi. Des clous d’oreilles en diamants – minuscules, on les remarque à peine. Mais ils seront remarqués par ces dames, crois-moi.

L’idée la fit grimacer.

— Mouais. Une salle commune remplie de flics les remarquera aussi.

— Je suis sûr que tu t’en remettras.

Il joua avec le gros diamant qu’elle portait autour du cou.

— Par-dessus ton tee-shirt, pas dessous, conseilla-t-il. Pour les Singer.

— J’y penserai.

Il prit le visage d’Eve entre ses mains.

— Ça compte pour moi que tu le portes.

— Tu as toujours ce stupide bouton dans ta poche ?

Il y plongea la main, en sortit le bouton gris qui s’était détaché du costume hideux qu’elle portait le jour de leur rencontre.

— C’est pareil, dit-elle en haussant les épaules. C’est exactement pareil, ce qui fait de nous deux andouilles amoureuses.

— Et ça ne me pose aucun problème, tant que c’est avec toi.

Il l’embrassa, puis recula.

— Je vais te chercher les boucles d’oreilles.

— Tu promets qu’elles sont minuscules ?

— Quasiment invisibles.

Elle leva les yeux au ciel, mais s’habilla. Et une fois habillée, elle estima qu’elle avait l’air d’une policière – ce qui était vital à ses yeux – et d’une femme qu’il valait mieux ne pas chercher.

Elle prit les boucles d’oreilles. Elles n’étaient pas « quasiment invisibles », mais elles restaient relativement discrètes.

Cela dit, elle se sentit bien mieux – plus elle-même – quand elle attacha son harnais réglementaire.

— Et le tour est joué, déclara Connors avec un hochement de tête approbateur. Tu me diras si tu as besoin du jet-copter et pour quelle heure. Je l’aurais bien piloté moi-même, mais ma journée s’annonce chargée.

— J’espère pour 10 heures, peut-être 11. Tout dépend de la vitesse à laquelle j’expédie Wicker.

— Bipe-moi. Et n’oublie pas ton imper quand tu partiras pour la vallée de l’Hudson. Et ceci.

Il lui tendit des lunettes de soleil à verres fumés.

— Je vais les perdre.

— Probablement, mais en attendant, elles te donneront un look encore plus stylé.

Elle jeta un coup d’œil dans le miroir pour observer le résultat.

— La vache, elles sont super. Ça va me faire mal de les perdre. Faut que je file.

Elle l’embrassa passionnément.

— J’ai la substitut du procureur et des scientifiques à harceler.

— Bonne chance pour tout ça, et prends bien soin de mon flic préféré.

— Regarde un peu sa dégaine, fit Eve en ajustant ses lunettes. Elle est capable de prendre soin d’elle toute seule. Et de régler leur compte aux autres, s’il le faut.

Il comptait là-dessus.

Eve contacta Reo et elles s’organisèrent concernant Wicker. Cela impliquait quelques manœuvres juridiques, qu’Eve confia avec joie à Reo.

Elle envoya un texto à Peabody, lui présenta les grandes lignes.

Avec toute son énergie et sa motivation, elle se fraya un chemin dans la circulation.

Heureusement qu’elle avait les lunettes noires, car le soleil tapait fort. Le voir briller dans un ciel bleu sans nuages lui fit penser qu’« ils » – les fameux – s’étaient encore une fois plantés dans leurs prévisions.

De nouveau, elle traversa le laboratoire et monta les marches qui menaient à l’espace où officiait DeWinter.

Les os, de la femme, du fœtus, étaient disposés sur les tables comme la veille.

Cette fois, il n’y avait pas d’enfant aux mille questions dans la pièce. Ni de DeWinter penchée sur les os.

Légèrement agacée, Eve alla voir dans le bureau – vide – puis passa dans la pièce voisine.

Elle y trouva Elsie Kendrick qui planchait sur le portrait-robot ; la version générée par ordinateur affichée à l’écran, elle dessinait sur un grand carnet à croquis.

Ce n’était pas fini, pas encore, mais pour la première fois, Eve avait une image.

Des traits délicats, oui, mais anguleux. Un nez fin, une bouche arrondie, des pommettes saillantes, des yeux allongés en amande, enfoncés, de petites oreilles, proches de la tête.

« Un visage éblouissant, se dit Eve, et qui le serait resté si on l’avait autorisée à vivre quelques décennies de plus. »

— Ascendance moyen-orientale, dit Eve.

Elsie sursauta.

— Vous m’avez fait peur ! Et vous avez l’œil. Oui, d’après les analyses et les recherches génétiques effectuées par le Dr DeWinter jusqu’à présent, la victime est d’origine moyen-orientale. Très probablement libanaise.

— Et le fœtus ?

— Je ne peux pas vous dire. Je me suis concentrée sur la mère. Je n’ai pas assez d’éléments pour l’holo ni pour lancer la reconnaissance faciale, mais j’y serai bientôt.

— Je la vois.

Elsie esquissa un sourire.

— Oui. Un visage vigoureux, mémorable, en dépit de sa délicatesse. Ou grâce à celle-ci. Je ne les ai pas encore ajoutés, mais si on s’en tient à la génétique, elle avait les cheveux noirs, noir de jais. Et si j’extrapole en me référant à l’époque où elle est morte, au type de personnalité que le Dr Mira et vous-même avez établi, je la vois avec de longs cheveux lisses, coiffés avec simplicité.

— Oui, ça me parle. Où est DeWinter ?

— En chemin. Elle a été retardée ce matin. Sa baby-sitter habituelle est toujours malade, alors elle a appelé sa remplaçante.

Elle sourit de nouveau.

— Miranda avait des objections. Le docteur devrait arriver d’une minute à l’autre.

— OK. Vous pourriez m’imprimer une copie de ce que vous avez déjà ?

— Je pourrais, mais si vous me laissez encore un peu de temps, j’aurai bientôt terminé le portrait. Encore quelques heures et j’aurai l’apparence corporelle – la meilleure probabilité avant la grossesse ainsi qu’à l’heure du décès.

— Envoyez-les-moi dès que c’est fait, mais je veux bien une copie tout de suite quand même. J’y ajouterai des données confirmées et pourrai lancer une recherche dans le répertoire des personnes disparues à la même période, et une reconnaissance faciale. Ça donnera peut-être quelque chose.

Elle se retourna en entendant le claquement pressé de talons.

— Elsie, je suis désolée…

DeWinter s’arrêta net en voyant Eve.

— Dallas. On n’avancera pas plus vite si vous êtes toujours fourrée ici, vous savez ?

— Il me fallait une actualisation. Et je l’ai, ajouta-t-elle en montrant le dessin.

— Vous aurez davantage si vous laissez Elsie travailler.

D’un geste autoritaire, elle l’invita à la suivre avant de sortir en claquant les talons.

Eve se tourna vers Elsie et son visage imperturbable et la salua d’un hochement de tête.

— Merci, dit-elle avant d’emboîter le pas à DeWinter.

— Je vous le répète, commença l’anthropologue judiciaire dès qu’Eve eut franchi la porte de son bureau, la victime était une femme âgée de vingt à vingt-cinq ans. La plus haute probabilité indique le début de la vingtaine. Elle était en bonne santé avant de recevoir trois balles, une dans le sternum, une sur le flanc gauche, ce qui lui a brisé une côte comme nous en avons discuté, et une à l’épaule gauche.

— L’épaule ?

— L’épaule qu’elle s’est manifestement luxée en tombant.

Tout en parlant, elle ouvrit un placard et en sortit une blouse rose – assortie à ses chaussures – suspendue entre mille autres.

— Elle a également reçu un choc à la tête – là encore en tombant, selon toute vraisemblance. L’expertise balistique, comme vous le savez, a déterminé que les douilles retrouvées étaient de calibre 32.

DeWinter enfila la blouse de laboratoire et fit le tour de la table.

— L’analyse ADN intégrale confirme que la victime était d’ascendance moyen-orientale, comme je le pensais.

— Vous n’avez rien mentionné de tel hier.

— Parce que ça restait à confirmer. Maintenant, ça l’est. Les deux parents étaient originaires du Moyen-Orient. Libanais, vraisemblablement. Elle avait une fracture capillaire, qui s’est bien refermée, à la cheville droite. Une blessure d’enfance, quand elle avait une douzaine d’années. Aucun signe de maltraitance, d’addictions, de maladies graves. Tout indique qu’elle était en parfaite santé, hygiène dentaire et générale irréprochable.

DeWinter marqua une pause et Eve en profita :

— Et le fœtus ? insista-t-elle.

— En bonne santé, environ trente-deux semaines. Le génome est moyen-oriental – côté maternel – et européen, côté paternel, c’est-à-dire principalement britannique. Allemand et nord-européen, également.

— Ne me dites pas lituanien.

DeWinter parut déroutée.

— Non, pourquoi ?

— Rien, c’est une blague idiote.

— Scandinavie, Suède probablement. Anglo-saxon, caucasien.

— Intéressant. Donc, il y a trente-sept ans…

— Entre trente-cinq et quarante, rectifia DeWinter.

— Les plans et les permis montrent que la construction de cette cave a démarré en 2024, à l’automne. C’est à cette date qu’elle a été tuée.

— C’est votre supposition.

— Bon sang, DeWinter, tout concorde ! Ce satané restaurant a ouvert ses portes au printemps de l’année suivante. Notre victime n’a pas pu passer à travers un sol en béton. Vous confirmez qu’elle est tombée, non ?

— Oui, elle a subi une chute de deux à trois mètres.

— Il y a trente-sept ans, elle a vingt-deux ans, mettons, et est enceinte de huit mois. Cette jeune femme bien née et respectueuse des traditions va avoir un bébé en dehors de sa culture…

— Vous ignorez si, culturellement…

— Pas de métissage. Aucun. Le bébé aurait été métis. L’ADN du père est varié – différents pays, tous protestants et blancs –, mais pas celui de la mère. Vous n’avez pas dit vraisemblablement libanaise, avec un peu d’iranien et de soudanais, ou je ne sais quoi. Sa famille, ses ancêtres ne se mélangeaient pas. Quant au père du fœtus, les siens sont restés entre Blancs protestants.

— C’est une remarque pertinente, en convint DeWinter, mais…

— Mais rien ! répliqua Eve vertement, car – enfin – elle arrivait à se représenter la victime. Pourquoi est-elle venue à New York ? Ou aux États-Unis ? Sa famille y a-t-elle immigré ? Est-elle venue pour y étudier ? Y travailler ? Elle rencontre cet homme, cet homme blanc, et elle couche avec lui. Peut-être qu’elle l’aimait – ou c’était juste un élan de passion. Ou peut-être qu’ils n’ont eu qu’une brève liaison. Mais la bague me fait plutôt pencher pour une histoire d’amour, même éphémère. Les gens en couple ne portent pas tous des alliances, et toutes les femmes qui tombent enceintes ne s’en inquiètent pas forcément. C’était peut-être le cas de la victime, mais si le père du bébé était un porc qui l’avait abandonnée, aurait-elle voulu s’en souvenir ? Quoi qu’il en soit…

— Vous vous perdez en conjectures.

— Non, je dresse un tableau, je construis une théorie. Un couple mixte, et alors ? Sauf que certains ne voyaient pas la chose d’un très bon œil à l’époque. Et encore aujourd’hui, d’ailleurs.

— Comme la secte de l’Ordre Naturel dont vous avez révélé les agissements récemment.

— Pour que ce soit une secte, il faut des gens qui souhaitent y entrer. Bref. Des races différentes, des religions différentes, aussi ? Elle, de confession musulmane – toujours selon les probabilités, ajouta Eve sans laisser à DeWinter l’occasion de formuler une objection. Ni marginale ni radicale, elle est trop conservatrice pour ça. Mais certains verraient ça comme une offense – par exemple, une famille traditionaliste, qui n’aime pas se mélanger.

— Ça constituerait une raison suffisante pour la tuer ?

— Suffisante pour exprimer son désaccord, lui compliquer la vie. Et les gens tuent d’autres gens, y compris des membres de leur famille, pour tout un tas de raisons inavouables. Trois coups tirés. Quelqu’un voulait vraiment les éliminer, elle et l’enfant qu’elle portait. Et faire oublier leur existence.

Professionnellement, elles pouvaient être en désaccord, mais sur ce point-là, DeWinter partageait l’observation d’Eve.

— Elle ne sera pas oubliée dorénavant.

— Non, en effet. Il faut que je file au Central. Je dois interroger l’ex d’Alva Quirk et me le payer.

— Celui qui la battait ? Comment comptez-vous… Laissez tomber. Je suis déjà à la bourre et j’aimerais vraiment sortir à l’heure ce soir. J’ai un rendez-vous.

Elle esquissa un sourire entendu.

— Avec l’adorable, le charmant, le baraqué Mackie.

Eve se retint d’écarquiller les yeux.

— L’ouvrier du bâtiment ?

— C’est ça, et vous pensez que ce n’est pas mon genre d’homme.

— Je ne sais pas quel est votre genre d’homme, mais vous portez des talons aiguilles fuchsia et une blouse de labo assortie par-dessus une robe blanche. Lui, c’est bottes de sécurité, bleu de travail et mains calleuses.

Avec un petit air satisfait, DeWinter examina la pointe de ses ongles fuchsia.

— J’ai précisé qu’il était adorable, charmant et baraqué ? On va juste boire un verre, mais son sourire me fait craquer. Et ses deltoïdes.

DeWinter se campa devant elle, une main aux ongles vernis sur sa hanche.

— Vous avez toujours été persuadée que j’avais des vues sur Morris.

— « Avoir des vues », ça fait pimbêche, et je n’ai jamais cru ça. Pas comme vous l’entendez.

— Je vous en remercie. La vérité, c’est que Morris est entré dans ma vie quand j’étais en pleine phase de transition – nouvelle ville, nouveau boulot, nouvel entourage. Que de changements pour ma fille. Et même pour mon chien ! Et je suis arrivée dans celle de Li quand il était au plus bas. Enfin, pas au plus bas, car vous l’avez soutenu quand il a perdu Amaryllis. Je suis devenue sa confidente, et lui, le mien. Nous partagions les mêmes centres d’intérêt. Et c’est toujours le cas. C’est mon plus proche ami. Mackie, en revanche…, ajouta-t-elle avec un grand sourire en posant la main sur son cœur.

— Eh bien, bonne chance.

— Bonne chance à vous avec le cogneur de femmes.

— Merci, dit Eve en sortant de la pièce. Mais je n’en aurai pas besoin. Il est foutu.

 

Elle regarda l’heure tandis qu’elle quittait le laboratoire, calcula qu’elle aurait quelques minutes de retard pour son rendez-vous de 9 heures. Ce qui ne la dérangeait guère. Elle appela Peabody.

— Je sors tout juste du labo. On a un visage, incomplet, et toujours pas de reproduction holographique, mais c’est suffisant pour lancer la reconnaissance faciale. Je veux que vous remontiez à avril 2024 et parcouriez les registres jusqu’à la fin de l’année ; ajoutez que la victime est d’origine moyen-orientale et porte une alliance. On verra si on obtient quelque chose. On fera une recherche complète quand on en aura fini avec Wicker.

— Reo vient d’arriver.

— Veillez à ce qu’elle soit en salle d’observation avant qu’il arrive. D’une minute à l’autre. Expliquez-lui pourquoi j’ai été retardée et dites-lui que je suis en route. Vous connaissez la suite.

— Entendu. J’ai hâte.

— On n’est pas censées vendre la peau du loup, mais…

— De l’ours, la corrigea Peabody. On ne vend pas la peau de l’ours avant de l’avoir tué.

— Ouais, bref. Que Reo se tienne prête.

« Un ours, un loup, c’est du pareil au même, se dit Eve en montant dans sa voiture. L’étau se resserre, et quoi qu’il arrive, j’aurai sa peau. »

Elle ne se pressa pas. Qu’il attende. En se garant au Central, elle prit son temps, supporta les interminables arrêts de l’ascenseur et ne se dépêcha pas avant d’être arrivée à l’étage juste en dessous de la Criminelle.

De là, elle monta les marches de l’escalier roulant à toute berzingue, puis entra en courant dans la salle commune.

Peabody avait installé Wicker dans un fauteuil à côté de son bureau. Eve ne fut guère surprise de voir qu’il avait revêtu son uniforme – tout propre et repassé.

Il se leva lorsqu’il l’aperçut, lui adressa un sourire poli, contenu, et s’avança vers elle, la main tendue.

— Lieutenant Dallas.

— Chef Wicker, désolée du retard. Inspecteur, vous n’avez pas proposé du café au chef Wicker ?

— Je…

— Oubliez. Je vous en servirai un dans mon bureau. Si vous voulez bien me suivre…

— Lieutenant ? fit Peabody d’une voix timide en se mordant la lèvre inférieure, toute penaude. Je suis navrée, lieutenant, mais votre bureau est toujours inaccessible.

— Quoi ? Ça devait être fini hier soir.

— En effet, lieutenant, mais ils ont rencontré un problème. Ils auront fini pour midi.

— Bon sang. D’accord. Toutes mes excuses, chef Wicker, les équipes de maintenance ne sont pas toujours fiables.

— À qui le dites-vous.

— Nous irons en salle d’interrogatoire A. Au calme, en privé. Inspecteur, j’ai besoin de la boîte contenant les pièces à conviction sur Quirk ainsi que les documents qui sont dans mon bureau. Apportez-les en A.

— Lieutenant, les Elliot ne viennent pas récupérer les affaires de la victime avant cet après-midi.

— Je suis au courant, répondit Eve d’une voix glaciale qui allait de pair avec son regard. Je parle du carton destiné au chef Wicker, comme j’ai pris la peine de le marquer dessus. Suivez-moi, je vous prie.

Le ton avait changé, sec, mais accueillant.

— Votre vol s’est bien passé ?

— Impeccable. Ça fait bien longtemps que je n’avais pas mis les pieds sur la côte est.

— Vous êtes déjà venu à New York ?

— Non, c’est la première fois. J’aurais aimé prendre quelques jours pour visiter. Je suis allé à Atlanta, il y a quelques années, et en Virginie-Occidentale… Mais ça remonte. Pour des congrès professionnels.

— J’espère que vous aurez l’occasion de revenir à New York. Surtout, prévenez-moi si c’est le cas.

Elle ouvrit la porte, l’invita à entrer. Et alluma son enregistreur de poche.

— C’est donc ici que la magie opère ?

— J’aime à le croire. Elle a bien opéré hier quand on a arraché des aveux complets à l’homme qui a tué votre ex-femme. Permettez-moi de vous présenter de nouveau mes condoléances.

— Je vous remercie infiniment. Et je vous remercie de me laisser emporter ce petit morceau d’Alva. Je la vois toujours telle qu’elle était quand je l’ai épousée. Jeune et charmante par son ingénuité, et avec un cœur d’or.

— Et elle vous a quitté comme ça, du jour au lendemain.

— Son père avait fait pareil ; c’est héréditaire, j’imagine. Je pense qu’elle ne s’en est jamais remise. Syndrome de l’abandon. Elle ne s’est jamais remise non plus de la mort de sa mère. Sa mère était policière. Elle a pris le risque de trop. Veuve, avec trois enfants, ça ne l’a pas empêchée de se mettre en danger.

« Dans son monde, conclut Eve, la place des femmes est à la maison – là où il avait enfermé Alva – et les hommes y font la loi. »

— Alva et vous n’avez pas eu d’enfants ?

— Non, nous n’avons pas eu cette chance. C’est aussi bien. Elle était étourdie, se perdait souvent dans ses rêveries.

Eve hocha la tête comme si elle comprenait, puis reporta son attention sur Peabody qui revenait avec une boîte de pièces à conviction.

— Vous pouvez disposer.

Peabody serrait la boîte, au bord des larmes.

— Je suis navrée, lieutenant, mais les nouvelles directives et les protocoles sont très clairs.

— Pour l’amour du ciel, le chef Wicker est un représentant des forces de l’ordre.

— Je sais, lieutenant, mais c’est obligatoire. Et… et… et… j’ai dû signer pour récupérer la boîte.

Eve poussa un profond soupir.

— Encore une qui fait du zèle, glissa-t-elle à Wicker sur un ton exaspéré. Tout transfert d’effets personnels d’une victime d’homicide – ça vient d’en haut – doit être enregistré. Quant au destinataire, nous devons lui réciter ses droits et lui poser une série de questions de routine.

— C’est absurde.

— À qui le dites-vous, dit-elle, faisant écho à ses propos. Et chronophage au possible. Mais ça vient d’en haut. Je suis navrée et je ferai en sorte que ça aille vite.

Elle lança un regard meurtrier à Peabody.

— Début de l’enregistrement. Dallas, lieutenant Eve, et Peabody, inspecteur Delia, appliquent le protocole concernant le transfert de certains effets personnels de Quirk, Alva – alias Wicker – à Wicker, Garrett, chef de la police de…

— Moses, Oklahoma, compléta-t-il avec un sourire suffisant.

— Merci, désolée. Moses, Oklahoma. Afin de vous rendre ces articles, chef Wicker, étant donné qu’ils ont servi de pièces à conviction dans une enquête pour homicide, à présent classée, je dois vous énoncer vos droits.

Il l’y invita d’un geste de la main et écouta patiemment Eve lui réciter le code Miranda révisé.

— Je dois vous demander si vous avez compris vos droits et vos devoirs en la matière.

— Absolument. Je les ai récités un paquet de fois moi-même.

— Je n’en doute pas. Passons vite aux questions obligatoires. Quelle était votre relation avec la défunte ?

— Nous étions mariés. J’ai demandé le divorce il y a douze ans environ pour abandon du domicile conjugal.

— Avez-vous eu le moindre contact avec la défunte depuis le divorce ?

— Aucun. D’ailleurs, j’ignorais où elle se trouvait jusqu’à ce que vous me contactiez hier.

— Connaissez-vous directement ou indirectement un certain Alexei Tovinski ?

— Ce nom ne me dit rien. C’est russe, n’est-ce pas ? C’est l’homme qui a tué Alva ?

— Il a avoué son meurtre, assis à cette même place. Satisfaite, inspecteur ?

— Oui, lieutenant. Toutes mes excuses, lieutenant, mais ce sont les directives du commandant.

— Ce sera tout. Peabody, inspecteur Delia, quitte l’interrogatoire.

Eve leva les yeux au ciel.

— Il donne des directives pareilles parce qu’il passe la journée assis à son bureau et non à interroger des suspects.

Il rit tandis qu’Eve soulevait l’épais dossier posé sur la boîte. À l’aide de son canif, elle découpa le scellé et se rassit.

Elle sourit.

— Vous avez dit qu’Alva était instable et étourdie.

— Tout à fait. C’était une gentille fille, mais perdue dans son monde la moitié du temps, voire plus. J’ignore d’où lui est venue l’idée de se faire appeler « Quirk », mais ça lui va comme un gant. Drôles de sonorités, ça fait très excentrique, ce qu’elle était assurément.

— Instable, étourdie, excentrique. Je vois. Est-ce pour cette raison que vous la tabassiez régulièrement ?

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