Lieutenant Eve Dallas T53 - Les reliques du crime

Nora Roberts · Chapitre 14 sur 27

Pages du PDF

Lieutenant Eve Dallas T53 - Les reliques du crime

Chapitre 12

12

 

 

Après une courte halte, elle se dirigea jusqu’à la double porte de la salle où officiait Morris. Sous sa cape protectrice, le médecin avait opté pour un costume bleu roi, une chemise rose pâle et une cravate à petits carreaux violets qui mariait les deux couleurs.

Dans une main, il tenait un scalpel. Eve en déduisit qu’il s’apprêtait à pratiquer une incision en Y sur le torse de la jeune femme étendue sur sa table d’autopsie.

En fond sonore pour la journée : une voix mélodieuse sur de la harpe.

— Je me demandais si vous seriez déjà là, dit Eve.

— Nos journées ne s’achèvent pas avec la mort, mais commencent avec elle. En revanche, elle a fauché l’existence de cette malheureuse à l’âge précoce de vingt-trois ans.

Eve s’avança. Les cheveux de la morte étaient un enchevêtrement de mèches blondes et émeraude. Le corps maigre, voire squelettique, contrastait avec les seins en silicone aux proportions démesurées. Elle avait un tatouage : un papillon bleu, les ailes déployées de part et d’autre de son cœur.

Eve remarqua les bijoux au nombril, au nez et à l’arcade sourcilière, ainsi que les nombreux piercings aux oreilles.

Sous le bronzage or pâle – aucune démarcation –, la peau était grise.

Du vernis à ongles bleu et vert recouvrait les ongles des mains sous forme de rayures diagonales. Sur les orteils, du vert au pied gauche, du bleu au pied droit, et sur chaque deuxième orteil une fleur habilement dessinée à l’aérographe.

— Riche, en conclut Eve. De naissance ou bien elle s’est dégoté un généreux pigeon. Les piercings, les tatouages, la manucure… Ça n’a pas été fait dans un salon miteux ou à la maison. Et ces trucs-là, c’est pas donné.

Elle réfléchit.

— Où l’a-t-on trouvée ? Que portait-elle ?

— Sur le sol de son dressing dans un penthouse de Riverside Drive. C’est une riche héritière. Elle portait une robe de soirée – juste la robe. Vers 2 heures ce matin.

— Elle allait à une fête, en revenait ou s’y trouvait déjà ?

— Elle s’y trouvait déjà. C’était l’organisatrice. L’un des invités a trébuché sur elle, et d’après sa déposition, a pensé qu’elle avait perdu connaissance ou qu’elle dormait.

— Probablement parce qu’il était aussi déchiré qu’elle avant son overdose. Je parie qu’il y avait tout une variété de drogues et d’alcools hors de prix à cette fête.

— Vous remporteriez ce pari.

— Elle se droguait depuis longtemps. On dirait qu’elle souffrait également de troubles alimentaires. Ses bras sont maigres comme des cure-dents, et les traces circulaires qui ont commencé à s’estomper indiquent qu’ingérer ces substances par la bouche ou le nez ne lui faisait plus assez d’effet. Elle avait besoin de se piquer.

— Si je m’en tiens à ce que je vois et aux dépositions, je suis d’accord. Mais il me faudra le confirmer.

Eve reporta son attention sur Morris.

— Pourquoi vous êtes sur l’overdose d’une junkie friquée ? Qui c’est ?

— L’enfant unique de la juge Erin Fester et de son ex-mari le procureur général de New York. La juge Fester m’a demandé de m’en charger.

— Fester est une pointure, et les médias vont se jeter sur l’affaire. Elle sait que vous ferez preuve de respect et de discrétion.

— Le manque de discernement de la jeunesse est souvent tragique. Mais vous êtes ici pour votre dernière victime.

Il lui montra son mur de tiroirs avant de s’avancer pour en ouvrir un.

— Sa femme et ses enfants doivent venir ce matin. Il sera prêt.

— Vous avez trouvé le paralysant dans son organisme avant qu’il se soit dissipé.

— Soixante à quatre-vingt-dix minutes de plus et il n’en serait resté aucune trace. L’assassin s’est procuré une substance médicale contrôlée assez pointue. La dexachlorine. On l’utilise en chirurgie couplée avec un anesthésiant pour que le patient reste immobile une fois endormi, ce qui est tout aussi important. La dexachlorine ne nécessite pas d’agent neutralisant après l’opération pour restaurer la mobilité.

— Elle se dissipe simplement.

— En chirurgie, l’anesthésiste surveille le patient et lui en administre plus si besoin. Les effets sont instantanés, mais de courte durée. Deux heures et demie à trois heures tout au plus, en fonction du dosage.

— Ça ne doit pas se trouver au coin de la rue.

— Si la personne qui a injecté le produit ne l’a pas volé elle-même, elle aura payé une coquette somme pour l’obtenir.

— Ou elle a pu solliciter un complice travaillant dans le milieu médical, ou le menacer, lui faire du chantage. Quoi qu’il en soit, votre diligence a ruiné le dessein du tueur qui voulait maquiller la mort de Delgato en suicide.

Ils se tenaient de part et d’autre de la cellule réfrigérée ouverte, avec le cadavre allongé sur le brancard mortuaire. Eve présenta une boîte en carton glacé qui provenait d’une pâtisserie.

— Quelle est donc cette odeur alléchante ?

— Des roulés à la cannelle. J’ai mes entrées.

— Remarquez toutefois que si vous n’aviez pas trouvé Delgato entre la vie et la mort, je n’aurais probablement pas pu trouver la substance paralysante. Mais j’accepte les viennoiseries.

— Je vous conseille de les planquer. Je parle d’expérience.

Morris porta la boîte à son nez et la huma.

— Ne vous en faites pas pour cela.

— Si tout se passe bien, reprit Eve, il se pourrait que le meurtrier de Delgato – qui, ma main à couper, est aussi celui d’Alva – se retrouve sous les verrous d’ici la fin de mon service. Le frère et la sœur d’Alva devraient venir la chercher demain ou après-demain.

— J’ai lu dans votre rapport que vous aviez retrouvé sa famille. Nous prendrons soin d’elle d’ici là.

Eve savait qu’il le ferait et elle le laissa avec sa musique douce sur fond de harpe.

Ensuite, elle fit un saut au laboratoire ; elle traversa les box, contourna le comptoir et longea les parois vitrées de la brigade des geeks en blouse blanche.

Elle repéra le crâne d’œuf du geek en chef, Dick Berenski. Il était penché en avant, ses minces épaules pliées comme il glissait d’un bout à l’autre de son plan de travail sur son tabouret à roulettes.

Eve se dirigea vers l’extrémité de la paillasse et attendit qu’il ait fini de pianoter sur son clavier de ses longs doigts agiles.

— On a l’analyse toxicologique de votre pendu, dit-il sans interrompre ce qu’il faisait, d’une voix où pointait déjà l’agacement. Harvo examinera votre échantillon de tissu quand elle pourra. Mes drones fouillent le contenu de la benne de l’autre victime. Ça ne donnera rien, mais il faut bien vérifier. On a les résultats de son analyse toxico ; que dalle, comme mentionné dans le rapport. Le sang retrouvé sur le corps et sur la bâche appartient à la victime. La bâche provient du rouleau entreposé dans la remise, sur le chantier.

Lorsqu’il roula enfin vers elle, Eve remarqua qu’il essayait de se faire pousser un bouc. Il avait tenté la moustache par le passé, laquelle avait l’air d’une chenille maigrelette et galeuse.

Eve doutait qu’il ait plus de succès avec la barbe.

— C’est pas parce que vous empilez les macchabées, Dallas, qu’on n’a pas d’autres affaires en cours, d’autres dossiers sans votre nom dessus.

Eve ne dit rien. Elle se contenta de lui présenter la boîte de viennoiseries.

Les yeux perçants de Berenski brillèrent presque autant que le carton.

— Qu’est-ce que c’est ?

Comme il s’agissait d’un pot-de-vin et non d’un cadeau – ils ne l’appelaient pas Dickhead pour rien –, Eve avait doublé la mise.

— Une demi-douzaine des meilleurs roulés à la cannelle de la ville. Voire de l’État. Peut-être même de toute la côte est.

Il se lécha les lèvres.

— Vous voulez quoi ?

— J’ai eu trois scènes de crime hier. La deuxième, une femme non identifiée et un fœtus.

— Ouais, ouais, DeWinter a les os. On a la chaussure, des bijoux, des projectiles. On est dessus.

— Les techniciens vous ont apporté des échantillons. De la terre, de la brique, du béton, du parpaing, du bois.

— Ouais, ouais, ouais. Et ?

— Il me faut une analyse complète de la brique provenant du mur intérieur, des matériaux contenus dans le mur extérieur, du plafond – la portion entre ces deux murs et le reste – ainsi que du sol.

Il lui décocha un sourire plein de morgue dont l’effet était dramatiquement mis à mal par le semblant de bouc.

— Et moi, je veux deux belles blondes et un pichet de vodka martini, le tout sur une plage tropicale. Nues.

Elle refusa de laisser cette image terrible polluer son esprit.

— À moi l’analyse, à vous les roulés.

Elle entendit les boots roses de Peabody marteler le sol dans sa direction, mais ne quitta pas Dickhead des yeux.

— Je veux les voir, dit-il.

Elle dénoua la ficelle, entrouvrit la boîte et l’inclina vers lui. L’odeur sucrée qui s’en éleva avait de quoi vous mettre à genoux.

Peabody s’extasia dans son dos :

— Vous les avez pris chez Jacko’s !

Dickhead approcha ses longs doigts de la boîte, qu’Eve referma aussitôt.

— Vous avez pris du rab ? demanda Peabody en sautillant de joie. Je suis prête à faire une heure de sport pour la moitié d’un roulé à cannelle de chez Jacko’s.

— Continuez de me faire poireauter, Berenski, et je lui en donne un. Il ne vous en restera plus que cinq.

— Une minute ! Une minute, bon sang.

Il attrapa son communicateur de bureau, enfonça un bouton et s’éloigna d’Eve sur son tabouret à roulettes.

— Taver ? T’as les échantillons récoltés sur le chantier d’Hudson Yards ? Les restes de la victime non identifiée ?

Il reporta son attention sur Eve, voûtant ses maigres épaules.

— Traite-les avant le reste. C’est ce que j’ai dit. Fais une rapide analyse préliminaire sur…

— Complète et détaillée, rectifia Eve. La brique du mur intérieur en priorité.

Cela lui valut une grimace, mais Dick se détourna et marmonna dans son communicateur avant de rejoindre Eve.

— Taver et Janesy s’en occupent. Ça prendra un moment.

— Définissez « un moment ».

— Une demi-journée environ.

— La brique en premier. Combien de temps pour ça ?

— À peu près deux heures. Vous avez dit que vous vouliez la totale.

— En effet.

Elle posa la boîte sur le comptoir.

— Ne m’obligez pas à revenir.

— Si vous revenez, profitez-en pour m’apporter un latte.

«  Il mérite un point pour le sarcasme », songea Eve tandis qu’elle s’éloignait.

— Vous lui avez laissé toute la boîte, déplora Peabody avec un long soupir de regret. Ça vaut sans doute mieux. Je ne pense pas avoir une heure à perdre ce soir pour brûler les calories de ce délice enrobé de sucre et de cannelle. La décoratrice nous apporte des échantillons. Pour le carrelage, les plans de travail et les placards, et…

— Je me charge de DeWinter, coupa Eve. Retournez voir si Harvo a eu l’occasion de s’intéresser aux fibres de tissu que j’ai récupérées chez Delgato.

— D’accord. Je n’arrive pas à croire que vous soyez tombée sur un troisième meurtre en quittant le Central.

Peabody porta son regard au-dessus des marches qui menaient à l’antre de DeWinter.

— Ça m’étonnerait qu’elle ait eu le temps d’analyser les ossements.

— Dans ce cas, je la motiverai.

— Avec des brioches sucrées ?

— Elle n’est pas du genre à se laisser soudoyer. Je me contenterai de la harceler.

Eve tourna les talons et commença à monter les marches.

Elle s’attendait à trouver DeWinter dans son labo, vêtue de l’une de ses blouses de travail assorties à sa tenue, occupée à disséquer des os humains à l’aide de ses étranges outils.

Elle trouva les os, ceux de la femme disposés avec précision sur une table d’autopsie et ceux du fœtus sur une autre.

Mais le seul être vivant dans la pièce était assis de travers sur une chaise, ses jambes pendant d’un côté tandis qu’elle s’affairait sur sa tablette.

Une gamine. La fille de DeWinter. Eve savait que cette dernière en avait une.

Elle portait des baskets montantes vert foncé, un jean au bas retroussé et une ceinture brillante avec un tee-shirt vert glissé dessous.

Ses cheveux, comme ceux de DeWinter quand elle ne les lissait pas, étaient noirs et frisés avec des mèches caramel.

Des barrettes en forme de fleur les empêchaient de tomber sur son visage couleur café au lait.

Elle tourna la tête pour observer Eve de ses yeux en amande aussi verts que ses baskets.

Eve ne savait pas grand-chose sur les enfants, mais elle savait reconnaître un visage destiné à briser des cœurs. Et puis, ces yeux… Ils semblaient en savoir beaucoup trop.

Bien plus qu’un être humain ne le devrait.

— Je vous connais.

Elle ne décocha pas le moindre sourire à ces mots, mais elle balança ses jambes par-dessus la chaise pour se mettre debout.

— Vous êtes le lieutenant Dallas. Ma mère a travaillé avec vous sur les Filles Perdues – je les appelle comme ça. J’ai lu L’Affaire Icove. Des hommes malavisés qui ont utilisé la science à mauvais escient pour servir leurs propres intérêts. Je suis en train de lire L’Héritage du Cheval Roux.

Elle éteignit sa tablette et la mit de côté.

— J’ai une tonne de questions.

— Moi, je n’en ai qu’une. Où est ta mère ?

— Elle devait parler à quelqu’un, mais elle revient tout de suite. Sur l’enquête Icove, les clones qui ont fui l’école – la plupart étaient des gosses –, vous pensez qu’ils se sont dispersés ? Ou vous pensez qu’ils ont réussi à se regrouper, qu’ils ont trouvé un refuge ?

Eve repensa à la fille avec le bébé qu’elle avait libérée. Parce qu’elle n’avait pas mérité ça. Aucun d’eux ne l’avait mérité.

— Ils n’avaient aucune raison de causer du grabuge ou de représenter une menace.

— C’est pas ce que je voulais dire.

L’adolescente leva au ciel ses yeux envoûtants, débordants de perspicacité.

— Des clones d’enfants, y a pas de quoi flipper. Il y avait aussi des bébés. Quelqu’un doit prendre soin d’eux, les nourrir, les éduquer, les sociabiliser. D’après moi, les Avril – c’est mal de prendre une vie, mais d’une certaine manière, concrètement, elles défendaient les leurs et les autres… Bref, les Avril avaient une cachette, où elles se savaient en sécurité. Et un moyen d’aider les autres.

— Je ne saurais dire.

Cette fois, la jeune fille esquissa un sourire.

— Vous pensez que je suis trop jeune pour comprendre. Beaucoup de gens font la même erreur.

Eve entendit alors le bruit des talons de DeWinter qui se dirigeait vers le laboratoire.

— Ça m’a pris plus longtemps que prévu. Chérie, si tu veux… Dallas.

— Le lieutenant Dallas et moi, nous discutions des Avril et des clones.

— Vous finirez une prochaine fois, Miranda. Le lieutenant a beaucoup à faire avec son enquête en cours.

— La femme et le fœtus. C’est tragique.

Miranda examina les os avec tristesse et fascination.

— C’est bien que ma mère et vous travailliez ensemble pour découvrir qui elle était et pour élucider les circonstances de sa mort. Comme vous aviez collaboré sur les Filles Perdues. Dans cette affaire-là, l’homme qui les avait tuées et qui avait caché leurs corps souffrait de troubles mentaux et affectifs. De ce que m’a dit maman, ça ne semble pas être le cas ici.

DeWinter glissa un bras autour des épaules de l’adolescente.

— Je ne crois pas que vous ayez rencontré ma fille, Miranda. Son école organise une journée professionnelle, et sa baby-sitter…

— … dont je n’ai pas besoin…

— Sa baby-sitter a dû annuler.

— J’aime venir ici. On s’ennuie jamais.

— Et si tu allais voir où en est Elsie ? Elle s’occupe du portrait-robot et de l’hologramme de la victime adulte.

— Tu veux pas que je sois là quand tu parles au lieutenant Dallas.

— C’est vrai.

DeWinter se pencha et déposa un baiser sur la tête de sa fille.

— C’est exactement ça.

— Je peux prendre un soda ?

— Si tu veux. Utilise mon code. Et ne quitte pas l’étage.

Miranda leva de nouveau les yeux au ciel.

— J’ai été ravie de vous rencontrer, lança-t-elle à Eve. J’aimerais vous parler de l’enquête du Cheval Roux quand j’aurai terminé le livre. Beaucoup de gens pensent, et affirment, qu’il n’existe pas de mal véritable dans ce monde. Mais c’est faux. Il faut que je décide si je veux devenir scientifique ou enquêtrice pour œuvrer à enrayer le mal, pour arrêter les malavisés, et tous les autres.

Elle alla récupérer sa tablette, la coinça sous son aisselle.

— Il vous a fallu longtemps pour apprendre à utiliser votre arme de service ?

— Miranda.

— D’accord, d’accord, je me posais juste la question. J’y vais.

Eve fronça les sourcils comme la jeune fille s’éloignait.

— Quel âge a-t-elle ?

DeWinter rit.

— Elle continue de se bagarrer avec le chien et à négocier pour avoir de la glace. Mais son esprit ? Elle est super futée, et parfois mon cerveau s’épuise à essayer de la suivre.

— Vous lui parlez des affaires en cours ?

— Elle m’apporte un point de vue intéressant. Il m’est difficile de séparer mon travail de ma vie privée, alors on en parle, je lui explique. Souvent, ça m’éclaire, ça me permet de changer d’approche.

La froideur gagna les yeux de DeWinter.

— Vous désapprouvez ?

Eve leva la main en signe de paix.

— Je ne connais rien aux enfants ; elle m’a déstabilisée, c’est tout. Peut-être parce qu’elle pense la même chose que moi au sujet des clones. Au sujet des Avril et de tout le reste.

— Elle souhaite qu’elles aient une fin heureuse. Ou du moins, que justice leur soit rendue. J’imaginais que vous l’auriez espéré, vous aussi.

— L’espoir ne suffit pas.

DeWinter hocha la tête tandis qu’elles se dirigeaient vers les tables.

— Mais c’est à prendre en compte, non ? Surtout quand on est un enfant. Bon, d’après mon analyse, ces os ont trente-deux semaines. Le fœtus était à quelques semaines d’arriver à terme, de devenir un nourrisson. Il était viable, pesait un peu moins de trois kilos pour quarante-trois centimètres. Je n’ai trouvé aucune anomalie ni aucune indication d’un quelconque problème médical. Il est mort dans le ventre de sa mère, privé d’oxygène et de nutriments.

— Le terme est à quarante semaines, exact ? Il restait donc huit semaines à attendre.

Elle le savait grâce à Mavis.

— En effet. Il serait né prématuré, mais il aurait été viable. Il aurait pu vivre hors de l’utérus.

— Et pour ce qui est de la femme ?

— Je viens seulement de commencer. Elsie a pris les mesures ; elle a créé une réplique en 3D du crâne et elle travaille sur la reconstitution. Ce que je peux vous dire, c’est que la victime avait entre vingt et vingt-cinq ans au moment du décès. Un mètre soixante-dix. On a réussi à extraire son ADN, mais on vient tout juste de lancer une analyse et une recherche.

— Si elle a fini dans ce trou quand l’immeuble était en construction, la recherche risque de ne pas donner grand-chose.

— On peut analyser l’ADN, et on le fera. Ses blessures, les fractures et l’épaule disloquée, sont caractéristiques d’une chute. Les dégâts aux côtes correspondent à des plaies par balle. On a retrouvé trois cartouches de calibre 32.

— Ouais, j’ai lu ce rapport.

— Elle portait une chaussure de pointure trente-sept, étroite. Vous avez dû voir ce rapport également, et celui concernant la bague. Taille cinquante. Là encore, ça concorde avec les ossements. Une constitution délicate. Si elle avait grossi normalement, vu le stade de sa grossesse et le poids du fœtus, elle aurait dû peser entre soixante-trois et soixante-six kilos au moment du décès. Probablement entre cinquante-deux et cinquante-quatre kilos avant la grossesse.

— À peine plus grande que la taille moyenne, mince, des os fins, des pieds et des doigts filiformes.

— Le buste court ; elle avait des jambes assez longues pour sa taille. Passons à la structure osseuse du crâne. Des lignes délicates. Un nez étroit, des pommettes saillantes, mais pas proéminentes, un visage en forme de cœur, de grands yeux, bien espacés. Ses dents sont parfaitement alignées, et même si les tests sont en cours, je n’ai pas trouvé de signes visibles de caries.

« On n’a toujours pas son nom, songea Eve, mais on a une idée plus précise de la femme qu’elle était. »

— Elle allait donc chez le dentiste, faisait attention à son alimentation et à son hygiène de vie.

— On verra ce que disent les analyses, mais oui, je vois des os en bonne santé. Rien n’indique qu’elle vivait dans la rue, qu’elle consommait des substances illégales. Tout indique au contraire, jusqu’à présent, qu’elle prenait soin de sa santé et de celle de son enfant à naître.

— Ça nous aide.

— Je pense qu’elle devait être très séduisante. La vingtaine, un âge jeune pour le mariage – si la bague qu’elle porte est une alliance – et la maternité.

— Les bijoux me semblaient de bonne facture, et la chaussure était en cuir. J’attends ces rapports, mais s’ils le confirment, ça voudra dire qu’elle gagnait bien sa vie ou qu’elle avait quelqu’un pour payer ce genre de dépenses.

— Ce sera ma mission du jour. Pendant ce temps, Elsie poursuivra la reconstitution.

— OK, c’est un bon début. Envoyez-moi tout ce que vous trouverez, sans exception. Je prends tout, même si c’est par bribes.

— Vous n’avez pas encore bouclé votre affaire initiale.

— C’est en cours.

Eve quitta le laboratoire et descendit les marches. Elle repéra Peabody juste devant le domaine de Harvo, adossée à la paroi vitrée et visiblement captivée par ce qu’il se passait sur son mini-ordinateur.

— J’espère que c’est le boulot qui vous captive autant, et pas vos travaux d’aménagement.

— C’est le boulot. J’ai survolé les rapports en me levant ce matin, mais je rattrape mon retard. Harvo avait un truc à finir, mais elle est sur notre affaire maintenant. Bon sang, Dallas, on a les carnets d’Alva. On va vraiment poursuivre son connard de mari.

— Je vous le fais pas dire. Mais il peut attendre.

Elle franchit la porte.

Harvo observait un échantillon au microscope tout en pianotant de ses doigts aux ongles bleus sur une minitablette. Au-dessus d’elle, des codes et des symboles, peut-être des équations – qui sait ? – recouvraient un écran.

Elle portait un pantalon baggy blanc et un tee-shirt blanc sans manches – une tenue sage pour elle, si on faisait exception du motif au dos du tee-shirt : une silhouette de femme volant à travers ce qui ressemblait à une tempête de météorites s’abattant sur la planète.

Elle tapa du pied, le premier, puis le deuxième, faisant scintiller ses orteils bleus sous ses boots transparentes.

Le bleu, se dit Eve, était manifestement la couleur du jour, puisque Harvo avait également opté pour cette teinte sur ses cheveux courts aux pointes hérissées.

Elle pivota sur son tabouret. Eve aperçut alors l’inscription imprimée sur le devant de son tee-shirt en lettres majuscules rouges : Les geekettes sauvent le monde !

— Yo ! lança-t-elle à Eve en ajustant le réglage de son microscope avant de taper de nouveau sur sa tablette.

Les traces de fibres s’affichèrent à l’écran, agrandies. L’écran se divisa en deux, avec la partie droite remplie de symboles.

— Désolée, je n’ai rien pu tirer d’intéressant du corps remonté de la benne, mais j’ai fait mouche avec la chaussure retrouvée dans la cave à vins.

— Vous avez pris la chaussure ?

— C’est le boulot de Dezi ou de Coke normalement, mais ils ont eu la bonne idée de se marier. Ils sont en voyage de noces cette semaine. Enfin bref, mon chouchou est en train d’analyser le tissu qui vient de chez votre pendu, mais en attendant je peux vous donner les faits essentiels concernant la chaussure.

— Je vous écoute.

— Cuir italien de très haute qualité.

Elle pivota de nouveau, pianota sur un clavier pour projeter la chaussure sur l’écran.

— Pointure trente-sept, étroite, artisanat exceptionnel. Un escarpin classique à petit talon de couleur noire. Prada.

— C’est le lieu de fabrication ?

— Non, la marque. C’est une chaussure de créateur, et ils ont produit cet escarpin classique, avec cette hauteur et cette largeur de talon ainsi que ce décolleté de 2022 à 2025. Avant 2022, le talon était un chouïa plus gros, après 2025, un peu plus fin avec un décolleté plus étroit.

— Beau boulot, Harvo.

— Nous vivons pour servir. La mauvaise nouvelle maintenant : c’est un escarpin Prada noir classique. Impossible de retrouver le magasin où elle a pu l’acheter. Sans compter que ça remonte à trente-cinq, quarante ans, autant dire la Préhistoire.

— L’endroit importe moins que l’article en lui-même. Chaussure de grand couturier, bijoux de marque. Escarpin classique. En d’autres termes…

Harvo arqua les sourcils tandis qu’Eve lui montrait l’écran.

— Insipide et conventionnel au possible. Même pour l’époque. Une chaussure de dame dépourvue de fantaisie et de style pour une jeune femme qui avait les moyens de claquer mille balles pour des chaussures sans aucune originalité.

— Mille balles. OK, super, ça m’aide à me représenter la victime.

Un appareil sonna et vibra, et Harvo pivota de nouveau.

— OK. Tout d’abord, bravo pour le fragment de tissu, Dallas. Vous avez l’œil. C’était pas grand-chose, mais il ne m’en fallait guère plus. Je peux vous dire, rien qu’au jugé, que c’est de la laine – de la qualité.

— Sérieusement ?

— Absolument. Rien qu’à l’apparence et au toucher. De la bonne laine. Italienne, là encore. De la laine italienne finement peignée.

— Ça doit pas être donné.

— Tu m’étonnes. C’est le nec plus ultra. Et les probabilités pour que le vêtement dont proviennent ces fibres soit neuf sont de quatre-vingt-dix pour cent. Aucun résidu chimique d’un nettoyage à sec – obligatoire pour des vêtements de cette matière. J’ai le lot de teinture, et ça nous amène, une fois de plus, en Italie.

— Le porteur devait être un homme. L’échantillon provient forcément d’une veste ou d’un pantalon de costume. Grâce à vous, je vais pouvoir rechercher les créateurs, les couturiers ou les fournisseurs qui utilisaient ce lot de teinture.

— Ou… j’aurais déjà pu programmer cette recherche. Je sais bien que je suis une geek, pas une flic, mais…

— Les geekettes sauvent le monde.

Harvo fit tourner un index à l’ongle bleu au-dessus de sa tête.

— Dans le mille. Ce tissu, dans cette couleur – une nuance de gris moyen –, a sans doute été vendu à un paquet de créateurs et couturiers de luxe. Qui font du sur-mesure. Mon oncle est tailleur.

— Votre oncle ?

— Mon grand-oncle, précisément. Oncle Den vit à Chicago, il a sa propre boutique et tout. Il a dû travailler avec ce tissu. Mais le lot de teinture permet d’affiner notre recherche.

Elle désactiva les symboles et une liste s’afficha.

— Imprimez-moi cette liste. Si on part du principe que le vêtement est neuf, il l’a acheté à New York. Très probablement.

— Compris. Hé, chouchou, montre-nous uniquement les résultats pour la ville de New York.

Quelques secondes plus tard, la liste fut réduite à trois occurrences.

— C’est mieux.

— Vous avez vu ? Il y a la boutique de Leonardo. Faudrait que je me bouge pour aller voir les travaux en cours. Si vous voulez, je peux lancer une recherche sur…

— Je prends le relais. Vous ne me décevez jamais, Harvo.

— Les geeks n’acceptent pas l’échec. Je vous envoie toutes les données. Je mets Peabody en copie ?

— Faites ça. Je vous dois une brioche à la cannelle.

— J’adore les brioches à la cannelle.

— Vous seriez folle de ne pas les aimer. Merci.

— Attrapez cet enfoiré, Dallas, sauvez notre monde. Ciao !

Peabody était toujours occupée à scroller sur son mini-ordinateur.

— Je bosse, je vous assure. Et je vous écoutais, je suis à la page.

— On a bien avancé. Appelez Leonardo. On commencera par là, ce sera rapide et facile. Demandez-lui de vérifier pour quel type de vêtement il a utilisé ce tissu – avec ce lot de teinture.

Eve marqua une pause après avoir balayé le laboratoire du regard, car elle avait aperçu Dickhead qui lui faisait de grands gestes.

— Soudoyer les techniciens, c’est efficace. Il a du nouveau.

Elle se dirigea une nouvelle fois vers le poste de travail de Berenski.

— Vous essayiez d’attirer mon attention ou vous faisiez une crise d’épilepsie ?

— Très drôle. Vous avez de la chance.

— Ah bon ? Ce n’est pas moi qui viens de m’enfiler une demi-douzaine de brioches.

Il sourit de toutes ses dents.

— Elles étaient divines. Mais sérieusement, vous êtes en veine. L’analyse complète n’est pas terminée, mais le béton – c’est-à-dire le sol, le plafond, le mur extérieur –, c’est de la daube préfabriquée, bas de gamme. Ça n’aurait jamais été accepté avant les Urbaines, ça ne le serait pas plus aujourd’hui. C’est passé à l’époque parce qu’ils avaient assoupli les normes. Par contre…

Il marqua une pause, pour l’effet dramatique.

— La zone d’environ un mètre sur six entre le mur intérieur et le mur extérieur est en béton coulé de très haute qualité.

« Connors et Mackie ont donc vu juste », songea Eve.

— Parlez-moi de la brique, Berenski.

— J’y viens, bon Dieu ! La brique est de haute qualité. En argile naturelle. Elle contient du carbonate de baryum pour ajouter de la résistance aux éléments et des colorants mélangés au sable pour la teinte. Les échantillons qu’on a analysés sont uniformes, ce qui veut dire que les briques ont été moulées, cuites, refroidies et que sais-je. Elles n’ont pas été reconstituées. Le mortier utilisé est également de très bonne facture. Ça a dû coûter bonbon, surtout à l’époque, vous me suivez ? Une fortune pour un mur, de la camelote pour le reste du chantier.

— Je vous suis.

Elle le suivait même très bien.

— Envoyez-moi tout ce que vous avez pour l’instant. Et le reste au fur et à mesure. Dites à vos rats de laboratoire que je les remercie.

— Hé, c’est moi qui ai fait ce que vous vouliez.

— Et vous avez déjà mangé votre part de remerciements. Ça prend forme, Peabody, lança-t-elle à sa coéquipière comme elles repartaient.

— J’ai eu Leonardo, il s’en occupe. Comme c’est Leonardo, il est très embarrassé à l’idée d’avoir pu coudre un vêtement pour un tueur.

— Dans ce cas, il se sentira mieux quand on enverra le tueur en question derrière les barreaux. Contactez les autres noms de la liste de Harvo. Ce ne sera pas aussi facile, mais on tirera ça au clair.

— Pour ce qui est de Delgato, je ne pense pas qu’il ait tué Alva – ce qui ne signifie pas qu’il était blanc comme neige. Puisqu’il travaillait, et piquait, sur ce chantier, il a dû la croiser. Le patron comme l’épouse l’ont dépeint comme un homme non violent. Un loser, un tricheur, un accro aux jeux d’argent, certes, mais aussi quelqu’un de diplomate, qui aurait essayé de s’en tirer sans heurts, même pris sur le fait. En racontant une histoire qu’elle aurait même pu gober. Et il finit pendu parce qu’il a paniqué.

— Ça se tient, dit Eve, mais s’il n’avait pas été un loser, un tricheur, un accro aux jeux d’argent – ajoutez un voleur et un menteur –, il ne se serait pas trouvé là-haut avec la personne qui a tué Alva, avant de l’éliminer à son tour.

Quand elles entrèrent dans la voiture, Eve ramassa un petit sac blanc, le tendit à Peabody.

— Non ! Si ? Je le sens d’ici !

Remuant d’impatience sur son siège, Peabody ouvrit le sac en papier et huma l’odeur qui s’en dégageait.

— Un roulé à la cannelle de chez Jacko’s !

— Ne me le faites pas regretter. Et ne me faites pas regretter non plus de vous donner cinq minutes – pas une de plus – pour me raconter vos histoires de carrelage, de plans de travail et tout le tintouin. Cinq minutes.

— Vous êtes la meilleure. Prenez la moitié, soupira Peabody. Je me haïrai plus tard si je mange tout. Ils sont énormes.

Si l’effluve sucré des viennoiseries ne lui avait pas titillé les narines une bonne partie de la matinée, Eve aurait pu refuser.

— Un tiers. Je veux bien un tiers. Et vos cinq minutes commencent maintenant.

Avec une délicatesse digne d’un orfèvre, Peabody rompit le roulé, passa un morceau à Eve.

— Pour la cuisine, on veut de la douceur. Je croyais que je voulais quelque chose de puissant et d’audacieux, mais finalement, j’ai craqué pour les tons pastel. Donc, les placards du haut seront couleur sauge – c’est un vert chaud, mais doux. Je ne voulais pas de tons bois ou blancs. Il y aura un îlot central dont les rangements seront de couleur crème.

Elle mordit dans la brioche, gémit de plaisir.

— Et pour les plans de travail, on inverse les tons : ils seront blanc crème, sauf celui de l’îlot qui sera vert.

Eve roula tout en mangeant tandis que Peabody lui dressait une liste détaillée de tous les équipements de la cuisine ; crédence carrelée, boutons et poignées de meubles, évier, robinets, mitigeurs.

Eve avait toujours pensé qu’un robinet était un mitigeur.

— C’est fini ! fit Eve en plein milieu d’une ode aux dressings.

Mais elle ajouta :

— Ça a l’air chouette, Peabody. Ça vous ressemble, je trouve.

— Je trouve aussi. Et McNab est à fond sur les systèmes de sonorisation et de sécurité et l’éclairage, alors on se complète plutôt bien. Du moins, pour le moment.

Elle termina son dernier morceau de brioche tandis qu’Eve se garait dans le parking du Central.

— Vous devriez voir comment Mavis et Leonardo ont rénové la maison principale.

Eve y réfléchit.

— Je ne suis pas pressée.

— Ça vaudra le coup d’œil, croyez-moi.

— Je n’en doute pas, puisque Mavis est à l’œuvre. Commencez par les créateurs. J’ai parlé avec Reo, le mandat pour fouiller les comptes de Tovinski devrait être prêt. Ou il le sera bientôt. Et quand on l’aura entre les mains, on convoquera notre homme.

OceanofPDF.com