Lieutenant Eve Dallas T53 - Les reliques du crime

Chapitre 6

6

 

 

Eve lança une recherche sur J. Bolton Singer, et confirma au moins quelques-uns des éléments que lui avait rapportés Connors. Il était diplômé de la Wharton School, prestigieuse école de commerce au sein de l’université de Pennsylvanie, mais les registres officiels n’indiquaient rien d’exceptionnel.

Les pages mondaines des journaux qu’elle avait passés au peigne fin brossaient le portrait d’un noceur, rejeton d’un homme riche, qui aimait voyager, faire du bateau et du golf.

Des jolies filles pendues à son bras, nombreuses et jamais les mêmes, du temps où il était jeune. Puis un mariage en grande pompe à Marvinia Kincade, l’une des trois filles et héritières de la fortune Kincade. Des confiseurs, fondateurs de Sweet Treats.

« D’excellentes confiseries, par ailleurs », se dit Eve, se rappelant de jeter un coup d’œil à sa réserve personnelle pour s’assurer que celle-ci restait bien cachée de l’infâme voleur de bonbons.

Un unique mariage, dont naquit un seul enfant, Bolton Kincade Singer.

Elle passa brièvement à l’épouse. Diplômée du Collège de William et Mary avec les félicitations du jury, Marvinia Kincade avait travaillé quelque temps dans les relations publiques pour l’entreprise parentale. Puis elle avait démissionné à la naissance de son fils. Fondatrice d’À Cœurs Ouverts, une association à but non lucratif destinée aux enfants et aux familles dans le besoin.

Et apparemment, elle y investissait de son argent, de son temps et de son énergie.

Eve nota que son fils siégeait au conseil consultatif.

Aucun casier concernant J. Bolton Singer. Eve trouva en revanche des articles dans des journaux économiques mentionnant des initiatives ratées ainsi que des interviews dans lesquelles Singer évoquait des opérations de premier plan, lesquelles ne virent jamais le jour ou firent un four.

Le projet d’Hudson Yards – qui comprenait à l’époque les biens qui appartenaient désormais à Connors – était de ceux-là.

Elle creusa, filtrant le jargon des affaires pour trouver les pépites. Gros emprunts, gros projets, gros enjeux. La tour était son projet phare.

Puis, les Urbaines avaient transformé la ville en zone de guerre. Le secteur du bâtiment en avait pâti. Les travaux avaient ralenti, quand ils ne s’étaient pas tout simplement arrêtés. Eve était prête à parier toutefois que les intérêts des emprunts, eux, avaient continué de s’accumuler.

Ce qui n’avait pas empêché J.B., nota Eve comme elle parcourait les interviews, de tenir de beaux discours. Les solides fondations de Singer, sa vision pour l’avenir, bla-bla-bla.

Elle trouva un extrait d’article rapportant la vente de treize hectares dans la vallée de l’Hudson par Elinor B. Singer pendant les Urbaines. L’acquéreur ? Eve se rassit et regarda son tableau d’un air satisfait.

— Bardov. Le lien entre vous remonte au moins à ces années-là.

Ce qui avait dû donner lieu à une importante injection de liquidités. Suivie d’une autre quand elle avait vendu le manoir de Park Avenue à Yuri Bardov.

Puisque Eve ne croyait pas aux coïncidences, elle n’en vit aucune en constatant que Singer avait repris les travaux dans Hudson Yards.

Un programme neuf et audacieux. Des logements vite construits et abordables, des restaurants, des commerces. Une renaissance urbaine.

Au détriment des normes, en avaient convenu le chef de chantier et Connors. Construire en peu de temps pour pas cher et jamais pour durer.

Même pas dix ans plus tard, Elinor avait revendu la parcelle du projet South-West – toujours inachevé.

« En résumé, c’est prends l’oseille et tire-toi », songea Eve.

En conservant toutefois la section de la propriété où un corps avait été emmuré dans une cave.

Elle se remit debout et commença à marcher de long en large.

Mieux valait éviter de vendre un bien quand on savait qu’un meurtre s’y était déroulé et qu’un cadavre se décomposait derrière un mur en brique. Pourquoi prendre un tel risque ?

Pourtant, ils avaient franchi le pas, plus récemment. Si les Singer étaient impliqués dans ce meurtre, pourquoi se mettaient-ils en danger maintenant ?

Voilà une question à creuser en attendant les conclusions de DeWinter.

Singer avait conservé l’autre propriété, édifié la grande tour, qu’il avait entourée d’immeubles moins prestigieux, quelques appartements, quelques bureaux, quelques commerces. Pour autant, une grande partie du terrain était restée inexploitée.

Étaient-ils de nouveau à court d’argent ? Ça ne les intéressait plus ? D’autres projets étaient-ils devenus prioritaires ?

Eve faisait l’aller-retour entre son bureau et la fenêtre tandis qu’elle réfléchissait, extrapolait. Elle s’arrêta lorsqu’elle entendit le bruit des bottes de Peabody.

— Vous êtes J. Bolton Singer, lança Eve quand son équipière s’encadra dans la porte. Gamin friqué. Gosse de riche pourri gâté avec des parents blindés des deux côtés.

— J’écoute.

— On vous destine à reprendre l’entreprise familiale, l’entreprise Singer, et on vous forme pour ça. Vous aimez vous amuser, faire la fête et côtoyer des jolies filles.

— Normal.

— Vous étudiez dans une université prestigieuse, élitiste. Avec un petit coup de pouce familial, probablement, pour qu’on vous y accepte. Ça sert à ça, les dons, non ? Les dessous-de-table. Vous faites la bringue aux quatre coins du monde pendant vos vacances, mais vous décrochez quand même votre diplôme.

» Rien n’indique qu’il a appris le métier en commençant en bas de l’échelle comme son père. Et la plupart des documents que j’ai trouvés le dépeignent comme un incapable. Un nul qui perd de l’argent dans de mauvais investissements, qui fait construire des immeubles qui ne sont jamais terminés ou qui coûtent plus que ce qu’ils valent. Mais les parents accourent toujours à la rescousse. Ensuite, vous épousez une riche héritière, intelligente, et qui, du moins en apparence, possède une conscience sociale. Et elle vous donne un fils. Youpi, un autre Singer, la relève est assurée.

— C’est l’actuel.

— Exact, mais quand l’actuel était gamin, les Urbaines ont éclaté. C’est arrivé après que vous avez emprunté de grosses sommes pour votre projet pharaonique dans Hudson Yards. Et votre tour emblématique que vous voulez voir dominer la ville.

Peabody chercha à l’amadouer par un sourire éclatant.

— Quelqu’un d’aussi riche et important que moi pourrait-il avoir un café ?

Eve lui montra son autochef.

— Vous voilà avec une épouse, un enfant, une entreprise à gérer, alors que les gens font exploser des immeubles, les occupent, campent dans les rues et que votre boîte ne peut plus fonctionner à plein régime – ou s’en rapprocher – mais vous avez d’énormes prêts à rembourser.

Connaissant sa coéquipière, Peabody tendit une tasse de café noir à Eve avant de prendre la sienne.

— Les intérêts s’accumulent. Difficile de récupérer les loyers d’appartements délabrés, ou d’un locataire armé, ou de squatteurs munis de battes ou de barres de fer, dit Peabody.

— La réserve de liquidités se tarit, en convint Eve. Ils possédaient une demeure cossue sur Park Avenue, un manoir de trente-six pièces dans la vallée de l’Hudson ainsi que des terres. La mère de J. Bolton Singer, Elinor – celle qui tirait vraiment les ficelles – a vendu plus de la moitié de ces terrains. À Yuri Bardov.

Peabody étudia le tableau par-dessus sa tasse de café.

— Eh ben… Voilà qui mérite un « Tiens donc » !

— Il a construit quelques résidences d’été, et une autre spacieuse villa pour lui-même. Il les possède toujours. L’entreprise Singer comporte un service entièrement dédié à la gestion de propriétés. Il s’occupe des cottages en location. Elinor a également vendu Park Avenue. À Yuri Bardov.

— Tiens donc ! Et un lien de longue date, un !

— En effet. Des liens avec une société dont la proximité avec la mafia russe est bien connue, sans compter Tovinski dont on dit qu’il est un nervi.

— De mauvaises fréquentations.

— Pendant ce temps, la nouvelle génération – comme le prétend Bolton – n’a aucune envie de diriger l’entreprise. Il veut faire du rock. Il étudie la musique à l’université ; il garde ses distances avec New York et les affaires familiales pour tenter de réaliser son rêve. Contrairement à son père, il n’apparaît pas – d’après mes recherches – comme un bambochard.

— Il était doué, en plus. J’étais curieuse, ajouta Peabody. J’ai déterré quelques courtes vidéos de ses performances. Belle voix, puissante, faite pour les ballades. Guitariste et pianiste talentueux.

Peabody haussa les épaules et appuya sa hanche contre le bureau d’Eve.

— C’est un chemin difficile, cela dit, surtout si on essaie de vivre avec ce qu’on gagne au début, et qu’on n’a ni agent ni soutien financier.

— Il en a eu assez de vivre au jour le jour, résuma Eve, il est rentré au bercail, s’est investi à fond dans l’entreprise. Et, à en croire au moins un de ses prestataires, il ne fait pas n’importe quoi. Question : que sait-il d’individus comme Tovinski ?

— Il semblerait qu’on doive lui parler de nouveau.

— Il est forcément au courant. Appelez Singer et voyez s’il est toujours à son bureau.

Peabody sortit son communicateur comme Eve étudiait son tableau.

— La première génération monte la boîte, murmura Eve. La deuxième met le paquet et l’agrandit. La troisième fout tout en l’air. Que fait la quatrième ?

— En réunion ? À quelle heure pensez-vous qu’il aura terminé ?

Aux mots de Peabody, Eve se tourna vers sa coéquipière.

— C’est Diller ?

Comme Peabody hochait la tête, Eve lui prit le communicateur des mains.

— Lieutenant Dallas. Vous devriez être en mesure de répondre à quelques questions supplémentaires.

Les yeux de l’assistante n’étaient pas moins reptiliens sur un écran de communicateur.

— Bien entendu, si je peux vous aider.

— Les employés de chez Bardov ont-ils accès au chantier d’Hudson Yards ?

— Bardov Construction est un partenaire financier et, en tant que tel, il a son mot à dire sur la conception et les objectifs, mais pas sur la construction à proprement parler. En dehors des horaires, les employés ne sont pas autorisés à pénétrer sur les chantiers.

— Très bien. Qui l’a fait partenaire ?

— Je… je ne saurais vous dire. Je n’étais pas présente lors des négociations.

— Connaissez-vous un certain Alexei Tovinski ?

— Je ne crois pas.

— Vous gérez l’agenda de M. Singer, n’est-ce pas ? Vous fixez ses rendez-vous, vous prenez ses appels ?

— C’est exact.

— Et ce nom ne vous dit rien ? Il n’est pourtant pas commun.

— Je ne reconnais pas ce nom.

— OK. Vous avez dit que M. Singer était en réunion ?

— En effet. Je ne vais pas l’interrompre, à moins que ce ne soit d’une importance vitale.

— Pas encore. Merci pour les infos.

« Il finira bien par rentrer chez lui, songea Eve, et ce serait peut-être un meilleur endroit pour le cuisiner. »

— Les ordres de M. Singer sont de coopérer au maximum, reprit Diller. Il espère que vous trouverez la famille de cette pauvre femme afin qu’il puisse lui présenter ses condoléances en personne. Il se sent responsable.

— Moi aussi. Nous vous recontacterons bientôt.

Eve raccrocha et rendit le communicateur à Peabody.

— Je pense faire un saut chez lui plus tard. Hors du centre de pouvoir. Nous organiserons également des entretiens avec son père et sa grand-mère. Tâchons de découvrir qui a eu l’idée de ce partenariat et à quel point les autres sont impliqués.

— Ils pourront éventuellement nous en dire plus sur le deuxième chantier, ajouta Peabody. Ces deux-là étaient vraisemblablement aux commandes, à l’époque.

— Vraisemblablement, mais pas obligatoirement. Il faut que DeWinter détermine le moment du décès, le plus précisément possible. En premier lieu, elle doit analyser le corps d’Alva Quirk pour définir en quelle année elle a été tabassée comme ça.

» De son côté, Connors va chercher à quelle date elle a effacé les données relatives à son identité. D’après lui, c’est ce qu’elle a fait. Il a juste besoin d’un peu de temps.

— J’ai parlé dix secondes à McNab il y a environ une heure. Il a dit que Connors leur donnait un coup de main là-haut.

— Oui, il bossera sur Alva ce soir. Et ce ne sera pas plus mal de l’avoir à mes côtés quand je sonnerai chez Singer. Ils ne sont pas amis, mais ces meurtres sur leurs chantiers respectifs, même commis à trente ans d’écart, ça leur fait un point commun.

— Et s’il vous accompagnait pour mettre la main sur le plombier ? J’attends toujours qu’il me rappelle, celui-là, pour que je puisse caler les interrogatoires. Il y a aussi le deuxième technicien informatique, ou plutôt la technicienne, chargée d’installer les systèmes de sécurité. Elle habite à quelques encablures de chez moi, alors je comptais faire un saut chez elle à la fin de mon service.

— Occupez-vous d’elle, je m’occupe du plombier, et on boucle cette partie de l’affaire. Il me faut le nom et l’adresse.

— Je vous les envoie.

— Il me reste deux ou trois choses à terminer, et ensuite, je monte voir si Connors en a encore pour longtemps. Si c’est le cas, j’irai questionner le plombier et reviendrai chercher Connors. Je dirai à McNab que vous êtes sur le terrain, s’ils sont encore en plein travail.

Peabody vida sa tasse et la reposa.

— Ça marche. Je vais les rappeler tous les deux. Ils sont injoignables depuis ce matin, mais ils devraient avoir terminé leur journée à l’heure qu’il est.

— Tenez-moi au jus. Je peux toujours faire un saut chez eux avant de passer chez Singer.

Eve se rassit et décida de commencer par la plus vieille génération encore en vie. Elle composa le numéro de communicateur qu’on lui avait fourni pour Elinor Bolton Singer.

Une femme d’une quarantaine d’années à la peau lisse d’une couleur chocolat et aux yeux céruléens apparut à l’écran.

— Résidence de Mme Bolton Singer.

— Lieutenant Dallas à l’appareil, NYPSD. Je souhaite parler à Mme Singer au sujet d’une enquête en cours.

— Bonsoir, lieutenant. Mme Bolton Singer a parlé avec son fils et son petit-fils, qui l’ont informée de la situation. Malheureusement, elle se repose et ne peut être dérangée pour le moment.

À cent cinq ans, Eve estima que la vieille dame avait le droit à une sieste.

— J’aimerais prendre rendez-vous pour discuter avec Mme Singer, à sa convenance. Mon équipière et moi pouvons venir jusqu’à elle.

— Bien entendu. Je demanderai à l’assistante de Mme Bolton Singer quelles sont ses disponibilités. Si vous voulez bien me laisser un moyen de vous contacter, je vous rappellerai dès que possible.

Eve lui transmit son numéro.

— Et vous êtes ?

— Sheridon Fitzwalter, l’intendante de Mme Bolton Singer.

— Vu son âge, y a-t-il quoi que ce soit que je doive savoir concernant la santé de votre employeuse avant l’entretien ?

— Mme Bolton Singer se porte comme un charme, je vous remercie. Elle est très soucieuse de rester en parfaite santé physique, mentale et spirituelle. Si elle fatigue, je suis sûre qu’elle n’hésitera pas à vous le signaler.

— Très bien. Dans ce cas, j’attends de vos nouvelles.

« Nom de jeune fille et nom marital, chaque fois, songea Eve. Très formel, tout ça, très pointilleux. » Intriguée, elle lança une rapide recherche sur l’intendante.

Métisse, célibataire, quarante-trois ans. Adresse officielle : le manoir de la vallée de l’Hudson. Elle possède également une certification d’infirmière en pratique avancée. Occupe son emploi actuel depuis cinq ans.

Les gens de maison savent des choses, entendent des choses et devinent des choses.

Ce serait sans doute une bonne idée d’interroger séparément Sheridon Fitzwalter.

Ensuite, elle essaya de contacter J. Bolton Singer – même adresse, numéro différent – et tomba sur un message enregistré l’informant que l’intéressé était actuellement indisponible. Elle donna son nom et ses coordonnées et demanda à ce qu’il la rappelle au plus vite.

Elle se rassit et réfléchit.

Les trois générations avaient parlé. Normal, pour une famille, surtout quand l’entreprise était en jeu. Cela leur donnait également l’occasion de coordonner leurs versions, les détails.

Elle en jugerait quand elle s’entretiendrait avec chacun d’eux.

Elle se leva, rassembla les affaires dont elle avait besoin. Elle sortit de son bureau au moment où McNab entrait dans la salle commune d’un pas sautillant.

Tel Monsieur Loyal, il emmenait le cirque qu’était la DDE partout où il allait. Son pantalon baggy, de la même couleur que des citrons infusés au plutonium, brillait à en faire mal aux yeux. De même que la chemise à pois qui moulait son torse maigrelet.

Il donna un coup de poing en l’air.

— Gagné !

Jenkinson pointa un doigt sur lui.

— Et vous vous moquez de mes cravates, chef.

Eve secoua simplement la tête.

— Où est Connors ?

— Il apporte la touche finale à l’affaire de Feeney. La mienne est pliée !

Il écarta les doigts, pouces levés, et se mit à exécuter une étrange chorégraphie dans ses aéroboots arc-en-ciel.

Eve sentit ses yeux trembler dans leurs orbites.

— Arrêtez. Par pitié.

— Le capitaine a dit que vous pouviez m’utiliser selon vos besoins puisque mon équipe et moi avons terminé.

— Je vous appellerai. Faites-le sortir d’ici, glissa-t-elle à Peabody. Interrogez l’informaticienne, rédigez le compte rendu chez vous. On parlera à Elinor Bolton Singer demain, et à J.B. Singer si j’arrive à l’avoir. Lisez mes notes à leur sujet. Ensuite, on retrouve Tovinski, on l’amène ici – à domicile – pour le questionner. Avec ses antécédents, il doit avoir l’habitude d’être cuisiné. Yuri Bardov figure aussi au programme de demain, ainsi qu’un saut au labo pour mettre un petit coup de pression à DeWinter. Je vous enverrai le planning quand j’aurai calé tout ça.

— Super. McNab pourra causer de trucs de geeks avec la technicienne, dit Peabody en regardant son compagnon avec un sourire enjôleur. Après, on pourra se choper quelques bières, les emporter à la maison et observer l’avancée des travaux. Il faut encore qu’on se mette d’accord sur le choix du carrelage et les portes de placard, et…

— Fichez-moi le camp avec vos projets de maison délirants, leur ordonna Eve. Oust.

— On y va.

Au moins, constata Eve, ils attendirent d’être sortis pour se prendre la main et s’enlacer.

— C’est une maison de dingues, lança Baxter de son bureau. Trueheart et moi y sommes passés l’autre jour. Une baraque immense. J’ai bien aimé.

— C’est chouette qu’ils s’installent dans la dépendance de Mavis et Leonardo, dit le jeune Trueheart tout en continuant d’écrire son rapport. Avec le petit et un deuxième en chemin, c’est bien de vivre juste à côté d’un couple de policiers. Et d’amis.

— Oui, c’est tout bénef pour tout le monde. Où vous en êtes, sur votre affaire ? demanda-t-elle à Baxter.

— C’est drôle que vous posiez la question. J’allais justement venir vous voir pour vous demander l’autorisation de faire des heures supplémentaires. Trueheart et moi tenons une piste solide, et on voudrait faire une planque cette nuit.

— Concernant le noyé ? Qui ? Quoi ? Pourquoi ?

Après qu’il lui eut fait le topo, elle approuva sa requête et se mit en route à son tour.

Elle s’apprêtait à appeler Connors sur son communicateur lorsqu’elle le vit sortir de l’ascenseur.

— Alors ?

— J’ai passé deux heures fort divertissantes.

Il lui prit la main avant qu’elle puisse s’échapper et l’attira dans l’ascenseur rempli de policiers qui commençaient leur service ou le terminaient.

— Et toi, t’en es où ?

— J’ai deux arrêts à faire, alors si tu veux rentrer en voiture avec moi, tu les feras aussi.

— Je suppose que l’un de ces arrêts n’est pas un restaurant gastronomique où nous attend une exquise bouteille de rouge.

— Non. Le premier est un plombier insaisissable, plombier en chef sur le chantier Singer. Et le second est Bolton Singer, pour des questions complémentaires. Je veux passer chez lui à l’improviste, voir si ça le rend nerveux.

Trop peu de flics descendirent au niveau suivant ; beaucoup trop montèrent. Eve avait l’impression d’être entassée dans une boîte de conserve avec des sardines portant armes et insignes.

— Très bien, je vous accompagne, lieutenant. Et si on faisait trois arrêts et qu’on allait voir comment ça avance chez Mavis ?

Eve s’étonna de constater qu’une part d’elle en avait également envie.

— Trop de boulot, et pas assez de neurones pour d’autres histoires de travaux.

Elle sonda sa conscience pour déterminer si cela éveillait en elle quelque sentiment de culpabilité, en éprouva un soupçon.

— Comment ça avance ? demanda-t-elle. Tu dois le savoir.

— Les deux cuisines et tous les sanitaires ont été vidés, plusieurs cloisons ont été abattues et une équipe de paysagistes a commencé à nettoyer la végétation qui avait tout recouvert. Ils n’arrivent pas à se mettre d’accord sur les finitions, l’électroménager, les couleurs, l’aménagement, mais ils ont encore le temps pour se décider. McNab et moi – et Feeney est aussi sur le coup maintenant – concevons les systèmes de sécurité et de communication, et tout ce qui touche à l’informatique. J’ai de quoi m’amuser.

— Tu m’étonnes.

— Je dirais que Mavis et Leonardo savent parfaitement ce qu’ils veulent et ce dont ils ont besoin dans leur zone de travail respective. McNab et Peabody commencent également à y voir plus clair. Ce qui semble les tracasser, c’est le reste de l’espace.

— T’as appelé la rouquine à forte poitrine pour les aider ?

Connors lui jeta un regard oblique.

— Tu fais référence, je présume, à notre architecte d’intérieur hautement qualifiée et pleine d’imagination ? Et pour te répondre, oui, elle les conseille.

— Elle fait du bon boulot, concéda Eve, qui se jeta hors de la cabine lorsqu’ils arrivèrent à l’étage du parking où elle s’était garée.

Elle attendit d’être derrière le volant.

— Tu as identifié le voleur du tableau ?

— Je crois que Feeney, à la seconde où je te parle, fournit aux enquêteurs tout ce dont ils ont besoin.

— Comment il est entré ?

— Elle était déjà sur place. En fait, elles étaient deux, chacune à des heures différentes. Deux femmes. Des jumelles monozygotes. Et très, très intelligentes.

— Vraiment ? Dis-moi tout. Ce que je peux comprendre, pas besoin de tout le bla-bla jargonnant.

— C’est vraiment dommage, parce que ça frisait le génie.

Il s’installa tandis qu’Eve démarrait.

— Deux sœurs, utilisant une seule et même identité. Elles avaient effacé toute trace de la seconde – avec brio – alors, quand Irina Hobbs a été embauchée par le musée comme conservatrice il y a quelques mois de ça, sa jumelle – Iona – n’existait pas officiellement. Irina possédait toutes les qualifications, elle avait le CV adéquat et d’excellentes recommandations. Par ailleurs, c’est une jeune femme très séduisante, dotée de connaissances encyclopédiques en art. Tout comme sa sœur, semble-t-il.

— Tu les connais ? Avais-tu entendu parler d’elles dans ton… milieu ?

— Absolument pas, ce qui m’amène à penser qu’il s’agit de leur premier gros coup. Il y a dû y en avoir d’autres, plus petits, moins impressionnants, pour se faire la main. Quoi qu’il en soit, il est évident qu’elles savaient contourner les systèmes de sécurité, ce qui ne figure pas dans leurs qualifications connues. Mais même si leurs compétences en la matière avaient été rudimentaires, elles auraient pu réussir.

— Pourquoi ?

— Irina Hobbs a quitté le musée – ça apparaît sur les relevés d’activité et de sécurité – à 18 h 05 la nuit où le Monet a disparu. Elle a retrouvé ses amis dans un bar, puis ils sont allés dîner. Les caméras de surveillance de son immeuble montrent qu’elle y entre juste avant minuit et qu’elle n’en ressort pas avant 8 h 16 le lendemain matin. Dans une grande précipitation, visiblement bouleversée, comme si elle venait d’être avertie du vol du Monet. Elle a foncé jusqu’au musée et depuis, elle a pleinement coopéré à l’enquête.

— Facile d’être à deux endroits en même temps quand on est deux.

— Exactement. L’autre jumelle est entrée dans le musée une heure avant la fermeture. Déguisée – perruque, maquillage, prothèses rembourrées. Bien joué, là encore. Très bien joué. Elle ne quitte pas les lieux. Les enquêteurs ne l’ont pas remarqué de prime abord, car il y a eu un léger bug à l’heure de la fermeture.

— Un bug qu’elles ont généré ?

— Tout à fait. Quelques microcoupures alors que les clients partaient ou se faisaient escorter jusqu’à la sortie. Après quoi elle aura enlevé son déguisement et se sera cachée. Elles connaissaient toutes les deux la maison, ses moindres recoins, ses secrets.

— Elles ont eu le temps d’examiner les lieux de l’intérieur. À tour de rôle.

— Absolument. Et de repérer les emplacements stratégiques avant de passer à l’acte. De l’excellent travail, vraiment, ajouta-t-il sur un ton qui amena Eve à lever les yeux au ciel. Donc, poursuivit-il, l’une s’en va comme d’habitude, avec ses collègues. La sécurité est activée pour la nuit, les verrous fermés. Mais l’autre sœur est dans le musée et, de son emplacement, elle désactive le système. En intégralité. Ça a dû leur prendre un temps considérable de fabriquer l’appareil ou les appareils pour le faire aussi proprement.

— Tu les admires, marmonna-t-elle.

— Je reconnais le talent quand je le vois, lieutenant. Et en quatre minutes, trente-trois secondes, le système a redémarré. Il ne lui en fallait pas plus pour décrocher le tableau, glisser la toile enroulée dans son sac et mettre les voiles. Elle a réactivé le système à distance, d’un lieu sûr, et s’est probablement rendue tout de suite chez le client.

— Le « client »…, répéta Eve avec un soupir d’agacement. C’est une façon de le désigner.

— Je doute fort qu’elles aient pris le Monet pour l’accrocher dans leur salon. Donc « client », oui. Je ne vois pas comment l’appeler autrement.

— Est-ce qu’ils ont arrêté les jumelles ?

— C’est là que ça devient génial. Irina Hobbs a demandé à prendre ses quinze jours de congé il y a plusieurs mois. Ceux-ci débutaient deux jours après le vol. Pas assez de temps pour que les forces de l’ordre démêlent l’affaire, et juste assez pour qu’elle puisse être écartée de la liste des suspects et qu’elle s’échappe.

— Elles se sont fait la malle, dit-elle en lui jetant un regard dur. Tu es content qu’elles s’en soient tirées.

— C’est difficile pour quelqu’un comme moi de ne pas admirer leur ingéniosité, leur bon goût et leur travail d’équipe. Et elles n’ont que vingt-quatre ans. Très jeunes pour accomplir un tel exploit et s’évaporer dans la nature.

— Comme cette peinture qui vaut des millions de dollars.

— Je ne pense pas, car le client était beaucoup moins futé. Il a filmé une vidéo du tableau accroché au mur de son bureau dans sa maison de campagne au nord de l’État. On a lancé une recherche, car parfois, les gens pèchent simplement par stupidité et vanité. Je suppose que les enquêteurs sont justement en train de frapper à sa porte. Ou plutôt de la défoncer.

— Bien, et peut-être qu’il les conduira aux jumelles.

Connors lui tapota la main.

— Ne rêve pas, trésor.

Elle passa en mode vertical, vira à cent quatre-vingts degrés dans les airs et s’inséra de justesse dans une place de parking en hauteur.

Connors ne cilla même pas.

— Elles vont recommencer, affirma Eve.

— C’est possible. C’est probable, en convint-il. Cela dit, elles ont gagné assez pour vivre confortablement pendant de longues années. Mais avec un tel talent… l’excitation qui va de pair avec ces activités leur manquera.

— Comme elle te manque, à toi.

— J’ai trouvé un bon substitut.

Il se pencha vers Eve et l’embrassa.

Ne trouvant rien à y redire, Eve descendit de la voiture.

— Le plombier habite à deux rues d’ici. Carmine Delgato, poursuivit-elle comme Connors la rejoignait sur le trottoir. Cinquante-huit ans, employé par Singer pendant vingt-deux ans, passé contremaître il y a huit ans. Marié depuis vingt-six à Angelina Delgato. Trois enfants, vingt-cinq, vingt-trois et vingt ans.

Elle s’arrêta devant une maison de ville en brique blanche avec un perron de trois marches, des fleurs en pots, un système de sécurité solide.

— C’est lucratif, de déboucher des lavabos, remarqua Eve.

— La plomberie ne se résume pas à ça, mais oui, ça paie.

— Comme il est resté injoignable toute la journée, j’ai creusé un peu. Il aime les jeux d’argent, et il ne gagne pas souvent. Il aime les chevaux, surtout, mais apparemment ces derniers ne le lui rendent pas. Son aîné fait une école de droit, c’est pas donné. Le cadet termine sa licence et cherche un MBA, c’est pas donné non plus. Le plus jeune étudie à l’université.

— Ça fait beaucoup de frais. Et l’épouse ?

— Gérante d’un magasin de mobilier et décoration haut de gamme. Vingt ans d’ancienneté. J’ai cru comprendre qu’elle s’était ouvert un compte personnel il y a environ cinq ans. Elle s’est constitué un joli pécule.

— J’imagine que tu vas bien examiner tout ça.

— Plutôt, oui. Il a accès au chantier, c’est un parieur, il a un paquet de factures à payer. Alors il commande plus que nécessaire, ou il émet de fausses factures, se fait livrer du matériel bon marché et empoche la différence. Ou il embarque du matos ou des équipements quand personne n’est là, ni vu ni connu.

Elle haussa les épaules.

— Ou c’est juste un bosseur qui aime parier sur les chevaux.

Elle se dirigea vers la porte, appuya sur la sonnette. Jeta un coup d’œil à Connors.

— On pourra savourer un dîner plus ou moins gastronomique et une bonne bouteille de rouge quand on sera de retour à la maison.

— Avec plaisir.

— Et ensuite, tu pourras essayer de retrouver Alva Quirk.

— Je peux, et j’ai même pris de l’avance après le déjeuner. Je n’ai pas encore…

Il s’interrompit lorsque la porte s’ouvrit.

La femme qui répondit portait un tailleur noir impeccable. Ses cheveux, couleur canneberge, étaient lissés vers l’arrière, dégageant son visage dominé par des lèvres d’un rose-rouge identique.

Elle était pieds nus, et Eve en conclut qu’Angelina Delgato venait de rentrer du travail – le costume, le maquillage – et de retirer les chaussures qu’elle avait gardées toute la journée.

Eve présenta son insigne.

— Madame Delgato. Lieutenant Dallas, NYPSD, et voici mon consultant. Votre mari est là ?

Angelina Delgato posa le poing sur sa hanche.

— Il a fait quoi, encore, cet enfoiré ?

— Euh…

— Les flics débarquent chez moi, maintenant ! Après que j’ai passé huit heures debout. Ça m’étonne même pas.

— J’aimerais simplement lui parler, madame.

— C’est ça, oui ! Des flics devant ma porte ! Eh ben, il est pas là. Ni aujourd’hui ni demain parce que je l’ai foutu dehors, ce sale menteur. Il y a huit mois. Neuf. Ça fait presque neuf mois.

— Vous êtes séparés ?

— Un peu qu’on l’est ! Parce que j’en ai eu ma claque. Vingt-six ans qu’il promet d’arrêter de parier. Est-ce qu’il tient parole ? Non. Jamais !

La voyant monter dans les tours, Eve comprit qu’elle ne se calmerait pas.

— On aurait pu perdre la maison ! tonna Angelina en donnant un coup de poing sur le montant de la porte. Ça l’a pas empêché de continuer. Il a perdu presque tout l’argent qu’on avait mis de côté pour les études du cadet, alors on a dû faire un prêt, mais il n’arrête pas pour autant.

— Je suis navrée de vous importuner, madame Delgato, votre séparation ne figurait pas dans son dossier, mais cette adresse, oui.

— Il l’a pas changée, évidemment. Faut payer pour effectuer la modification. Pourquoi je devrais le faire à sa place ? Il a un bon boulot, un savoir-faire, mais il est incapable de rester loin des chevaux. J’en ai assez.

— Pouvez-vous nous dire où le trouver ?

— Il s’est pris une piaule.

Elle récita une adresse, numéro de chambre inclus, ce qui indiqua à Eve qu’elle les connaissait par cœur.

— Et si vous le trouvez pas là-bas, essayez l’hippodrome ou le Delancy. C’est un resto-bar. Ils organisent des paris hors piste et il résiste jamais à la tentation. Et dites-lui d’arrêter de m’appeler pour me faire ses promesses minables et m’implorer de le laisser revenir. C’est fini.

— Puis-je vous demander s’il a déjà emprunté à un usurier ?

Elle émit un son de mépris, mais ce n’était pas la rage qui brillait dans ses yeux. C’était du chagrin.

— Il affirmera le contraire, mais je sais qu’il l’a fait. Plus d’une fois, il est rentré avec un œil au beurre noir, ou pire, et a juré s’être blessé au boulot. Plus d’une fois, je l’ai entendu chuchoter et supplier sur son communicateur quand il pensait que j’entendais rien. Je lui disais : « T’as besoin d’aide, Carmine », et il répondait qu’il allait à des réunions. Que des foutaises !

Eve sortit son mini-ordinateur et afficha la photo de Tovinski.

— Vous reconnaissez cet homme ?

Angelina fronça les sourcils.

— Peut-être. Je suis pas sûre. Mais je reconnais ce genre de tronches. C’est des mecs comme lui qui ont battu Carmine et lui ont brisé les côtes. Une fois, ils lui ont même cassé les doigts et il a pas pu bosser pendant une semaine. De la racaille. Je reconnais la racaille et je n’en veux plus jamais chez moi. Terminé.

— C’est compris, madame. Merci de nous avoir accordé de votre temps.

— Dites-lui bien que c’est terminé ! cria-t-elle alors qu’Eve et Connors s’éloignaient.

Puis elle claqua la porte.

— J’ai comme le pressentiment que Carmine Delgato vient de grimper plusieurs échelons d’un coup sur ta liste.

— Bien vu.

Connors enlaça la taille d’Eve tandis qu’ils regagnaient la voiture.

— Elle l’aime toujours.

— Arrête.

— Elle est trop en colère pour ne plus l’aimer. J’ai vu un cœur brisé dans ses yeux.

Eve soupira.

— Ouais. Moi aussi.

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