Lieutenant Eve Dallas T53 - Les reliques du crime
Chapitre 18
18
L’amusement – au détriment de son ex-femme – ne disparut pas simplement de ses yeux. Il se mua en pure rage.
— Rien ne vous autorise à proférer une telle accusation.
— Au contraire. Tout est écrit ici – en détail, avec les dates –, dans ses carnets. Les blessures et les dates concordent avec les conclusions du médecin légiste en chef de New York, et avec celles de notre anthropologue judiciaire. J’ai également des photos ainsi que des rapports médicaux.
Elle ouvrit le dossier.
— Comme celles-ci – datées, comme vous pouvez le voir –, montrant les blessures au visage d’Alva, ses doigts cassés, ses doigts brûlés, les hématomes sur sa poitrine. Vous remarquerez qu’elles sont horodatées, deux jours après que vous avez signalé sa disparition. Le médecin – le Dr Grace Habit – a certifié que ces blessures remontaient à environ soixante-douze heures.
— Je refuse d’écouter ces âneries, décréta-t-il en se levant.
— Restez assis ou je vous menotte à la chaise.
— Avec l’aide de qui ?
— Je n’ai besoin d’aucune aide. Et je serais ravie d’ajouter « agression contre un policier » à la liste des charges.
— Quelles charges ? Les gribouillis d’une tarée dans des carnets ne constituent pas des preuves. Des photos ? Elle aurait pu se faire tabasser après s’être enfuie, et vous ne pouvez pas prouver le contraire. Je vous rappelle que vous parlez à un flic, petite conne. Il y a prescription pour les violences conjugales.
— Certes, mais pas pour les violences sexuelles. Pas pour le viol.
— Nous étions mariés. Un mari ne peut pas violer sa femme.
— Ça ne m’étonne pas que vous le pensiez, mais la loi n’est pas de votre avis. Du tout. Vous la battiez jusqu’à ce qu’elle perde connaissance, ou presque, puis vous la violiez. Vous lui cassiez les doigts, puis vous la violiez. La nuit précédant sa fugue, vous lui avez fait ça.
Elle poussa les photos dans sa direction.
— Puis vous l’avez violée. En plus des multiples viols documentés dans ces carnets, je compte bien ajouter la séquestration aux chefs d’accusation. Vous lui interdisiez de rendre visite à sa famille ou d’accueillir celle-ci – menaçant de la battre si elle désobéissait. Vous avez engagé quelqu’un pour tabasser son frère, violer sa sœur, pour prouver à Alva que vous vous en prendriez à eux si elle transgressait vos règles. Tout est écrit là-dedans.
Il repoussa les photos.
— Rien de tout ça ne sera accepté par la cour. Ça ne vaut rien. J’ai plus de vingt-cinq ans d’ancienneté dans la police. Je suis le chef de la police, bordel. Mon épouse actuelle jurera que je n’ai jamais levé la main sur elle.
— Possible. Mais votre deuxième épouse aura une tout autre histoire à raconter. Et je parie qu’elle sera acceptée par la cour. Vous allez au-devant d’un long, pénible et humiliant procès, mais si vous avez un bon avocat, vous arriverez peut-être à faire invalider certains de ces éléments. Pas tous, cela dit.
» Car nous avons envoyé des enquêteurs en Oklahoma. Un type comme vous ? Ça ne se contente pas de cogner sur une femme dont il fait deux fois la taille. Donnez-lui un insigne et une arme de fonction, et vous pouvez être sûr qu’il prendra plaisir à s’en servir. Je parie que vous avez soumis plus d’un suspect à des interrogatoires musclés, qu’ils soient coupables ou innocents, et que vous n’avez pas hésité à employer la force quand quelqu’un avait eu le tort de vous énerver.
» Tout ça combiné, je pense qu’on peut exiger vingt ans. Vingt à vingt-cinq. Si vous vous tenez à carreau – mais je doute que vous en soyez capable –, vous pourriez être libéré au bout de quinze pour bonne conduite.
Elle lui sourit, une lueur féroce dans les yeux.
— Vous tentez le coup ?
— Qu’est-ce que vous voulez ? Et ne me dites pas que vous faites ça pour Alva. Vous ne la connaissiez même pas. Vous voulez du pognon ? Un petit dessous-de-table ?
— Une tentative de corruption ? Vous proposez de me payer pour que je fasse disparaître tout ça ?
— Je vous demande ce que vous voulez.
— Je vais vous le dire. Une seconde.
Elle sortit son communicateur.
— Salut, Nadine. Parée à tirer ?
— Et comment.
— Alors, feu.
— Considérez que c’est fait.
— Merci.
Elle rangea l’appareil.
— Je vais vous dire ce que je veux. Ce que je désire plus que tout. Je veux que vous passiez le reste de votre vie en prison pour ce que vous avez fait à Alva et pour avoir souillé l’insigne que vous portez. Voilà ce que je veux. Et voici ce qui va se passer.
Elle croisa les mains sur le dossier.
— Vous assumez vos actes, et signez une déclaration en ce sens. Vous démissionnez – immédiatement – et on réduit la peine à cinq ans. Si vous arrivez à ne pas faire de vagues, vous sortirez probablement au bout de trois ans, trois ans et demi. Mais vous ne porterez plus jamais d’insigne.
— Allez vous faire foutre.
— C’est votre réponse ? Laissez-moi vous expliquer pourquoi vous allez revenir là-dessus, et par ailleurs, on vient de passer à sept ans. À l’instant où je vous parle, l’histoire d’Alva, ces photos et documents, les pages de ses carnets, font la une des médias. Pas seulement à New York, Wicker, mais dans tout le pays. Jusqu’en Oklahoma. Votre communicateur ne devrait pas tarder à être saturé d’appels, croyez-moi.
— Vous mentez.
Elle se contenta de sourire, fit un pistolet avec son index et son pouce.
— Bang. Le coup est parti. À votre avis, combien de temps mettront les policiers qui ont été vos subalternes à se retourner contre vous ? Le maire de votre petit royaume de flics, les membres du conseil qui vont se faire harceler par les médias ?
Le communicateur de Wicker commença à biper.
— Vous voulez répondre ? Je peux patienter.
Il sortit son communicateur d’un geste furieux, serra les mâchoires en lisant ce qui était affiché à l’écran. Et éteignit l’appareil.
— J’aurai le dessus. Et ensuite, je vous collerai un procès au cul et vous n’aurez que vos yeux pour pleurer.
— J’ai des documents, des photographies, des données scientifiques, et des témoins. Vous croyez que personne ne savait ce que vous lui infligiez ? Que personne n’a jamais remarqué les yeux au beurre noir, les doigts cassés ? Le shérif du comté a déployé ses équipes pour interroger vos voisins. C’est en cours.
Il devint rouge de rage.
— Je ne passerai pas sept ans derrière les barreaux.
Eve se pencha vers lui.
— On parie ?
Il lui donna un coup en pleine figure, mais elle le contra. Oh, elle voulait répliquer, plus que tout, mais elle se contenta de repousser son poing crispé.
— On passe à dix ans.
Reo ouvrit la porte.
— Cher Reo, substitut du procureur de New York, rejoint l’interrogatoire.
— Et par téléconférence, ajouta Reo tandis qu’elle s’asseyait et mettait une tablette en place, Marvin Williams, procureur général du comté de Beaver, en Oklahoma. M. Williams et moi avons assisté à cet interrogatoire et lu l’intégralité du dossier. Nous sommes disposés, monsieur Wicker, à vous proposer un arrangement. Vous avouez les faits, vous démissionnez de façon permanente de votre poste actuel en tant que chef de la police et vous jurez sous serment de ne plus jamais occuper une position de représentant de la loi. Ce qui inclut gardien de prison, gardien de sécurité, et même agent municipal chargé de la circulation, ou toute autre position d’autorité.
— Allez au diable.
— Nom d’un chien, Garrett…
À l’écran, le procureur de l’Oklahoma était à deux doigts de s’arracher les cheveux.
— Et vous aussi, espèce de faux cul ! tonna Wicker.
— Dix ans, dit Reo d’un ton péremptoire. Ou alors, on passe devant le juge, et on déballe tout ; on convoque votre deuxième épouse – dont j’ai une déclaration – ainsi que toutes les personnes sur lesquelles vous avez employé la force de manière excessive ou injustifiée. On ajoute aux charges la tentative d’agression sur un policier et toutes les choses qu’on peut déterrer sur vous, et on ne s’en privera pas. Je parie qu’il y aura de quoi faire. Je parie qu’on arrivera à cinquante ans d’ici à ce qu’on en ait fini avec vous.
— Acceptez le marché, Garrett, conseilla Williams. Acceptez les dix ans, parce que je vous le dis, moi qui vous connais – ou qui pensais vous connaître – depuis huit ans, vous purgerez une peine au moins deux fois plus longue si le procès a lieu.
— Elle est morte, bon sang ! hurla-t-il en tapant du poing sur la table. Pourquoi vous m’emmerdez avec ça maintenant ? Elle est morte.
Eve retira son insigne, le posa avec force sur la table.
— Voilà pourquoi. Ça, ça signifie « protéger et servir », pas « blesser et terroriser ». Parce qu’elle comptait. Acceptez le marché ou refusez-le. Je m’en contrefiche, parce que vous êtes fini. Et quand vous serez sous les verrous, là où est votre place, j’aurai toujours ceci. Ce n’est pas un simple symbole, ça a un sens. Tant qu’il faudra traquer des individus tels que vous. Dallas quitte l’interrogatoire.
Elle sortit, inspira profondément.
Garrett Wicker n’était pas son père, mais il avait un point commun avec lui : son penchant pour la violence et la cruauté.
Et Eve les avait vaincus tous les deux.
— Eh bien voilà, se dit-elle en essayant de reprendre son souffle. C’est fait.
Elle vit Peabody sortir de la salle d’observation et reconnut l’inquiétude mêlée de prudence sur le visage de sa coéquipière.
Pour dissiper tout malaise, elle tendit son bras pour entrechoquer leurs poings fermés.
— Bien joué, Peabody. Vous étiez parfaite dans le rôle de la subalterne geignarde et coincée.
— Je trouve aussi. Vous ne restez pas pour le grand final ?
— C’en est déjà fini de lui. Parfois, il faut savoir laisser le reste aux avocats. Il acceptera les dix ans, escomptant une remise de peine de quatre ans. Il croit qu’il tiendra six ans.
Eve secoua la tête tandis qu’elles marchaient.
— Il ne passera pas la première année sans déraper, il s’en prendra à un gardien ou se battra avec un détenu. Il purgera l’intégralité de sa peine, voire plus.
— Il l’a pas vue venir, celle-là.
— Non. Assumer les conséquences de ses actes ne fait pas partie de son logiciel. À cause d’une femme de surcroît, impensable pour lui.
— Ce n’est pas que ça, Dallas. C’était du grand art. Le timing, la tornade médiatique, l’attitude. J’ai cru que vous alliez lui en retourner une quand il a tenté de vous coller un pain. Mais au fond, vous avez fait mieux que ça. Vous l’avez écrabouillé.
— C’était un travail d’équipe.
D’un geste, elle invita Peabody à la suivre dans son bureau.
— Maintenant que c’est plié, on passe à la suite.
— La recherche de personnes disparues n’a rien donné à l’échelle de la ville, de l’État et du pays, l’informa Peabody. J’ai lancé une recherche mondiale, mais…
— C’est à New York qu’elle a disparu, donc on devrait tomber sur quelque chose. Il est possible, toutefois, que personne n’ait su qu’elle se trouvait ici, à l’exception de son tueur. Tiré par les cheveux, mais possible. À moins que les archives ne se soient perdues dans les méandres du temps. Du café, dit-elle en traversant la pièce pour regarder par la fenêtre. On peut commencer par une reconnaissance faciale pour l’identifier. Le portrait n’est pas terminé, mais si on lance la reconnaissance, elle s’affinera au fur et à mesure.
Elle prit le café que lui tendait Peabody.
— Une jeune femme originaire du Moyen-Orient, peut-être de confession musulmane – à une période où l’intolérance était de mise à New York. Une femme en âge d’aller à l’université ou d’être tout juste diplômée… D’une grande école, peut-être ? Elle en a les moyens – bijoux, chaussures de luxe, accès à de bons soins de santé – donc cela semble probable qu’elle ait fait de hautes études. A-t-elle étudié à New York ? C’est une piste. Enceinte, et les ossements indiquent un excellent suivi prénatal, par un médecin ou une sage-femme expérimentée.
— Elle portait une alliance, ajouta Peabody. Donc probablement mariée.
— Probablement, mais une jeune femme séduisante et enceinte peut décider de porter une bague pour qu’on lui fiche la paix. Si elle avait un sac à main – et vu son profil, ça devait être le cas –, il n’est pas tombé avec elle. Ou le tueur l’a récupéré quand il a construit le mur. Le mur, la brique, le timing. Voilà pourquoi on va dans la vallée de l’Hudson.
— Waouh !
— Lancez la reconnaissance faciale. On fera une mise à jour quand on aura le portrait-robot complet. Je préviens Connors pour le copter.
— Double waouh ! C’est super méga cool.
Peabody exécuta une petite danse pour exprimer son enthousiasme.
— On vient de boucler une double affaire. Ne me faites pas vous détester tout de suite.
— Quand j’ai contacté leur résidence, tout à l’heure, on m’a dit que les Singer nous recevraient. Brièvement.
— Rappelez-les. Dites-leur qu’on arrive. Expliquez bien que c’est une procédure de routine.
— Ce n’est pas le cas ?
— On ne le saura qu’une fois sur place. Quand on aura fini là-bas, on fera un saut chez Bardov.
Les yeux bruns de Peabody s’écarquillèrent.
— Vous êtes sérieuse ?
— Suivi de routine. Je veux voir si les souvenirs des uns et des autres concordent. Allez-y. Je m’occupe de la paperasse de Wicker.
— Je peux m’en charger.
— Je tiens à le faire.
Comprenant ses raisons, Peabody hocha la tête. En quittant la pièce, elle se permit de remuer l’arrière-train.
— Trajet en jet-copter !
Deux choix s’offraient à Eve chaque fois qu’elle devait voyager dans les airs. Le premier : faire mine d’être restée sur la terre ferme en se concentrant sur autre chose – n’importe quoi – pendant toute la durée du vol. Cela impliquait de ne jamais regarder par un hublot et de se convaincre que les turbulences n’étaient rien de plus que le vacarme de la circulation alors qu’ils roulaient sur un nid-de-poule.
Sur la route.
Au sol.
La quantité de surfaces vitrées à l’intérieur du jet-copter pour deux passagers éliminant cette option, Eve adopta le plan B et employa toutes les cellules de son corps à faire en sorte que l’énorme insecte volant poursuive bien sa trajectoire dans les airs.
Elle n’aimait guère le vrombissement constant qui lui rappelait qu’elle voyageait dans le ventre de l’insecte en question. Et ces derniers achevaient souvent leur courte et agaçante existence avalés par un truc volant plus gros ou écrasés au sol.
Peabody, elle, adorait chaque minute passée à bourdonner dans les airs comme un moustique, alors Eve dut fusionner les deux options.
Penchée sur son mini-ordinateur, elle passa studieusement en revue les données qu’elle connaissait déjà par cœur. Peabody colla son visage au hublot de la porte qu’Eve imaginait s’ouvrir à tout moment. Elle se voyait déjà aspirée dans les airs et tournoyer en hurlant comme une damnée au-dessus du paysage sur lequel Peabody n’en finissait plus de s’extasier.
— Oh, que c’est beau ! Les collines ! Les arbres ! Ça doit être magnifique à l’automne. Avec les vignobles et les vergers !
— Allez vous asseoir à côté du pilote.
— Je peux ? J’arrive à voir d’ici, mais…
— Allez-y.
Peabody ne se fit pas prier et rompit la courte distance qui la séparait du cockpit d’un pas guilleret pour continuer à s’extasier devant le pare-brise de l’hélicoptère jusqu’à ce qu’elles atterrissent – enfin – sur l’héliport.
Aussitôt qu’Eve fut derrière le volant de la voiture qui les attendait, elle retrouva son calme et toutes ses facultés. Elle refusa de penser au trajet retour pour le moment et programma les coordonnées de la résidence Singer.
Encore tout excitée, Peabody s’installa sur le siège passager et attacha sa ceinture.
— C’est passé vite ! McNab et moi, on parle toujours de venir passer la journée ici, mais on se ravise à chaque fois parce que l’aller-retour nous prendrait une éternité.
Eve lui laissa les quatre-vingt-dix secondes suivantes pour papoter.
— Les collines ! Oh, tout ce vert ! Le fleuve !
— On n’est pas venues ici pour se la couler douce dans un Bed and Breakfast au charme pittoresque, alors si vous voulez bien vous concentrer sur les personnes qu’on s’apprête à interroger.
— Oh, je parie qu’il y a des Bed and Breakfast à couper le souffle dans le coin ! Enfin bref, J. Bolton et Marvinia Singer se trouvent sur place, ainsi qu’Elinor Singer. « En résidence », comme ils ont dit. On pourra donc leur parler à tous les trois en même temps.
— Bardov n’habite qu’à quelques encablures de leur propriété, on verra s’il est « en résidence » lui aussi quand on aura terminé chez les Singer. Je veux comprendre leur relation. Elle remonte à plusieurs décennies.
— Je vois pourquoi ils ont tous construit ici. C’est paisible et on a tout l’espace qu’on veut. Et le panorama, c’est la cerise sur le gâteau. Mais à mon avis, ils devaient passer plus de temps à New York qu’ici, surtout quand Elinor était aux affaires.
— Ça ne doit pas être donné d’entretenir une propriété secondaire à la campagne, renchérit Eve. Les temps étaient durs pendant les années qui ont précédé les Urbaines, et ça l’était davantage encore pendant la guerre.
— La solution : s’acoquiner – en affaires – avec un parrain du milieu aux poches bien pleines.
— Une décision calculée, déclara Eve. Mais voilà que des dizaines d’années plus tard, ils sont toujours de mèche. Est-ce qu’à l’origine ce rapprochement a le moindre rapport avec le meurtre d’une femme enceinte et son emmurement ?
— Je dois vous avouer, Dallas, que Bardov me paraît trop intelligent pour faire ça. On ne cache pas un corps, on s’en débarrasse.
— Je suis d’accord. Et je ne le vois pas cautionner un acte de ce genre. Quoi qu’il en soit, il est temps pour ces braves gens de fouiller un peu dans leur mémoire.
Elle longea un mur de pierres blanches jusqu’à un portail blanc cintré. Elle baissa sa vitre pour parler dans l’interphone du dispositif de sécurité.
— Bonjour. Rosehill est une propriété privée. Si vous avez rendez-vous, veuillez décliner votre identité.
— Lieutenant Dallas et inspecteur Peabody. Nous sommes attendues.
Eve présenta son insigne au lecteur.
— Bienvenue à Rosehill. Vous pouvez franchir le portail et continuer tout droit en direction du bâtiment principal. On viendra vous accueillir. Bonne visite.
Le portail s’ouvrit sans un bruit pour les laisser passer.
L’allée menait directement à l’entrée de la villa. La façade était en pierre blanche, elle aussi ; la maison construite sur deux niveaux frappa Eve par son caractère imposant et massif plus que par son élégance.
De nombreuses fenêtres, certes, et beaucoup d’arbustes pour atténuer le côté longiligne de l’extérieur, mais ni balcon, ni terrasse, ni perron, ni marquise, ni véranda.
— C’est impressionnant, nota Peabody. Mais ce n’est pas… accueillant. C’est austère et solennel. Notre maison ne ressemblera pas à ça.
— Aucun risque.
— L’avant de la maison est joli avec la pelouse, mais ce n’est que du gazon. Il n’y a même pas un arbre. Il y en a quelques-uns par là-bas, en bordure, et ils doivent avoir un jardin derrière, mais pour le reste, c’est juste un immense espace vert stérile.
Elle jeta un coup d’œil à Eve.
— J’y prête attention parce que je réfléchis à l’aménagement paysager, mais en dehors de ça, ça en dit long sur l’occupant des lieux.
— Tout à fait d’accord. Ça ressemble à un établissement médical plutôt qu’à une maison.
— C’est ça ! Et on a le sentiment qu’à l’intérieur tout est réglé comme du papier à musique. Et gare à qui désobéit !
Eve s’arrêta tout au bout de l’allée. Comme elle ne voyait pas d’autre véhicule ni d’emplacement réservé au stationnement, elle laissa la voiture garée où elle était.
La porte, en acier gris de deux mètres de large sur quatre mètres de haut, s’ouvrit alors qu’elle descendait de voiture avec Peabody.
Un homme d’une cinquantaine d’années, tout de noir vêtu à la Summerset, se tenait derrière, droit comme un soldat au garde-à-vous.
— Lieutenant, inspecteur. Si vous voulez bien me suivre.
Lorsque Eve franchit le seuil de la maison, son impression d’entrer dans un établissement de santé ne s’estompa guère. « Un établissement doté de moyens financiers conséquents », se dit-elle en balayant du regard le vestibule monumental. De nombreux meubles sombres et lourds, dont une multitude de cadres contenant les portraits de personnes tout aussi austères.
Un épais tapis rouge et or recouvrait le sol jusqu’à un escalier on ne peut plus droit.
L’homme en noir les conduisit dans une pièce à droite, où une grande baie vitrée donnait sur les arbustes et l’interminable pelouse qui bordaient la maison.
— Je vous débarrasse ?
— Non, merci, on préfère garder nos manteaux.
« Parce qu’il fait froid, là-dedans », pensa-t-elle. Pas littéralement, mais métaphoriquement.
— Mettez-vous à votre aise. Les Singer vous rejoindront dans un instant et quelqu’un viendra vous servir du thé ou du café.
Encore du mobilier sombre et lourd, encore des œuvres d’art déprimantes – aux yeux d’Eve. Encore de la pierre blanche entourant une cheminée sertie dans un cadre de bois foncé. Les murs blancs étaient peints de façon à alterner les pans mats et brillants. Un style qu’Eve jugea perturbant.
— Des antiquités, déclara Peabody en examinant une table richement sculptée. Des antiquités de grande valeur, mais beaucoup trop imposantes pour cette pièce. Et on meurt d’envie de décaper les couches de vernis superposées au fil des décennies pour révéler le bois somptueux qui se cache en dessous.
— Pourquoi vous chuchotez ?
— Je sais pas, j’ai l’impression qu’on est censées le faire.
— Des attrape-poussière çà et là, mais aucune photo de famille. Pas une seule. Et c’est quoi ces trucs sur le canapé ?
— Des roses de mai. Très démodé et beaucoup trop voyant. Les menuiseries sont superbes, mais ça jure avec les murs blanc sur blanc. Une catastrophe, les murs. Je prends une photo mentale pour me rappeler ce qu’il ne faut surtout pas reproduire.
Eve entendit des pas qui approchaient – rapides, de femme – et se tourna vers la porte.
Le visage de Marvinia Singer lui était familier puisqu’elle avait longuement examiné sa photo d’identité, ce qui ne l’empêcha pas de penser, de prime abord, que l’épouse de J.B. Singer détonnait dans ce décor froid et rance.
Ses cheveux bruns mi-longs aux reflets étincelants encadraient un visage avenant. Elle portait une longue chemise indigo par-dessus un simple legging noir. Des torsades bleu et argent pendaient de ses oreilles avec un petit clou en diamant sur le cartilage de l’oreille gauche.
— Oh, je suis navrée de vous avoir fait attendre, lança-t-elle d’une voix chantante. Je suis Marvinia Singer.
Elle serra chaleureusement la main d’Eve avant d’en faire de même avec Peabody.
— Mon mari et sa mère ne vont pas tarder. Je vous en prie, asseyez-vous. Je suis ravie de vous rencontrer. Comment se porte Connors, lieutenant ? Je ne l’ai pas croisé depuis des mois.
— Il va bien, merci.
— Tant mieux. Je n’entends que des éloges sur An Didean. Quel travail remarquable et tellement généreux ! J’espère programmer une visite des lieux très rapidement.
Elle leur indiqua deux fauteuils de la même teinte rouille que les énormes roses du canapé, puis alla s’asseoir au bord de celui-ci.
— Mon fils m’a rapporté que vous aviez trouvé le meurtrier de cette pauvre sans-abri. C’est un grand soulagement pour Bolton, pour nous tous, de savoir que cet individu a été attrapé.
— Le neveu de Yuri Bardov.
Le sourire quitta ses yeux.
— En effet. J’en suis fort chagrinée. J’aime beaucoup Marta.
— Vous et Mme Bardova êtes amies ?
— Oui. Elle a donné beaucoup d’argent à ma fondation. Et en plus d’être voisines, nous avons des centres d’intérêt communs. Je ne lui ai pas parlé depuis que j’ai appris la nouvelle. Ça me paraît inapproprié, même si nous sommes amies, d’évoquer ce sujet avec elle maintenant. Je sais que Yuri et Marta traitaient Alexei comme leur fils.
— Vous le connaissez ?
— Pas bien, non. Son épouse, Nadia, a elle aussi consacré de son temps à ma fondation et je lui en suis reconnaissante. Je ne peux concevoir qu’elle le savait capable de commettre de tels actes. Et je ne peux croire un instant que Marta savait qu’il volait son mari, qu’il nous volait. Vous êtes ici pour nous questionner à ce sujet, n’est-ce pas ?
— En partie, oui.
— Ça peut vous paraître biaisé qu’en tant que femme et mère j’affirme qu’aucune de ces femmes, de ces mères, n’était au courant. Mais j’en ai l’intime conviction. Je connais Marta depuis – Seigneur – près de cinquante ans.
— Et Yuri ?
— Il est plus… difficile à connaître. Nous nous sommes davantage parlé ces dernières années, car il se trouve que c’est un talentueux jardinier et je lui ai demandé des conseils.
Elle jeta un regard en direction de la porte avant de poursuivre.
— Je n’ignore pas la réputation de Yuri, mais je peux vous assurer que je n’ai jamais vu cette facette de sa personnalité, si elle existe, depuis toutes ces années que je connais Marta. Alexei… « Un visage assoiffé de pouvoir », c’est l’expression que j’emploierais pour le désigner.
— Votre fils et lui ont à peu près le même âge, dit Peabody.
— Oui. Mais des intérêts et des fréquentations différentes. Et Bolt avait quelques années de plus qu’Alexei quand ce dernier est arrivé aux États-Unis ; il avait déjà son cercle d’amis et ensuite il est parti étudier à la fac. Ils n’ont jamais accroché.
Eve entendit d’autres pas et remarqua le coup d’œil d’appréhension de Marvinia en direction de la porte.
— Et nous voilà au complet.
Eve tourna la tête pour regarder les retardataires entrer.
J. Bolton, grand, mince, bronzé, portait un costume en lin gris perle, ses cheveux d’un blond doré ondoyaient sur ses épaules et il tenait la main de sa mère dans le creux de son coude.
Il avait un sourire charmeur, des yeux rieurs.
Elinor Singer portait une robe blanche à manches longues, parfaitement repassée. Ses cheveux, blonds comme ceux de son fils, étaient lissés en arrière pour dégager son visage et noués en un chignon strict en bas de sa nuque.
Elle avait opté pour une parure de rubis : des orbes rouge sang aux oreilles, un autre à son cou, un bracelet assorti au poignet ainsi qu’une bague.
Le diamant qu’elle portait à la main gauche était d’une brillance et d’une transparence aveuglantes.
Ses yeux d’un bleu glacial étincelaient. Eve se demanda combien de traitements il avait fallu pour effacer les rides de ce visage centenaire.
— Quelle chance ! s’exclama Singer en tapotant la main de sa mère. Les célèbres Dallas et Peabody dans notre salon. Je suis J.B. Singer. Lieutenant Dallas, inspecteur Peabody, permettez-moi de vous présenter ma mère, Elinor Bolton Singer.
Elinor s’assit à l’autre extrémité du canapé tandis que Singer s’installait entre sa mère et sa femme.
— N’est-ce pas charmant ? fit Singer.
— Cesse de faire l’imbécile, le tança Elinor d’une voix aussi tendue que sa peau. Elles veulent des ragots sur les Bardov. Vous faites perdre du temps à tout le monde. On ne médit pas sous ce toit.
Le côté strict et austère, songea Eve, venait d’elle.
— Ne perdons pas plus de temps, répliqua Eve. Parlons du meurtre.
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