Lieutenant Eve Dallas T53 - Les reliques du crime

Chapitre 4

4

 

Lorsqu’elle eut terminé de questionner les employés disponibles, Eve passa en revue le reste de la liste.

— Voyez qui d’autre vous arrivez à faire venir au Central et planifiez les interrogatoires.

Elle monta dans sa voiture pour se rendre à la morgue.

— Pour le reste, on peut essayer de les choper chez eux ou sur le chantier où ils travaillent.

Elle tapota son volant tout en freinant à un feu. Un flot de piétons traversa l’intersection – New-Yorkais zigzaguant d’un point à l’autre pour éviter la foule, touristes se dévissant le cou pour admirer les gratte-ciel.

« Tout le monde a un endroit où aller », songea-t-elle. Et Alva, où allait-elle ? Dans un foyer pour sans-abri, ou sur son petit bout de trottoir, son refuge dans Hudson Yards ?

Tout le monde avait un endroit où aller, et de la même manière, tout le monde venait d’ailleurs.

D’où venait Alva ?

Tandis que Peabody était rivée à son communicateur pour organiser les interrogatoires, Eve utilisa celui de son tableau de bord.

— Cherche dans les bases de données locales toute information sur Alva Quirk, individu caucasien de sexe féminin, quarante-six ans, numéro d’identification new-yorkais enregistré de 2048 à 2052, pas d’adresse fixe, pas d’emploi précisé.

— Bien reçu. Recherche en cours.

L’ordinateur cherchait encore lorsque Eve, se frayant un chemin dans la circulation, se gara à nouveau. Elle transféra la recherche sur son mini-ordinateur.

— L’électricien et trois informaticiens avaient accès au bâtiment, dit Peabody. Je n’ai pas pu joindre le plombier en chef, mais j’ai eu la contremaître du chantier sur lequel il travaille actuellement ; elle lui dira de me contacter dès qu’il sera disponible. C’est tout ce que j’ai pour le moment.

Eve réfléchit tandis qu’elles remontaient le tunnel blanc.

— Trouvez un coin où vous installer et occupez-vous de ça. Je vais voir Morris et la victime.

— Ça me va.

Eve poursuivit son chemin d’un pas résolu, le bruit de ses boots résonnant sur le carrelage. Le parfum citronné du désinfectant et les filtres à air ne masquaient pas complètement l’odeur de la mort. Elle se demanda pourquoi elle trouvait les visites à la morgue moins angoissantes que les arrêts à l’hôpital ou dans les centres de soins.

Elle poussa les portes de la salle où officiait le médecin légiste en chef et le trouva en pleine autopsie, les mains plongées dans la cage thoracique d’Alva Quirk. Des haut-parleurs s’élevait une voix rauque et féminine qui chantait de longs et doux adieux.

— J’ai pris un peu de retard, la prévint-il.

— Aucun problème, répondit Eve. Je vous remercie de l’avoir autopsiée aussi vite. Vous voulez que je sorte ? Ou que je revienne plus tard ?

— C’est inutile. Allez donc vous chercher une boisson fraîche.

Ce qui lui rappela qu’elle n’avait pas touché à son tube de Pepsi dans la voiture. Elle alla prendre un soda frais dans le réfrigérateur de Morris et l’ouvrit tandis qu’il continuait son examen.

Il portait un costume sous sa cape de protection. D’une couleur mauve clair que les modeux devaient appeler « lavande » ou « orchidée », ou quelque chose dans ce goût-là. Sa chemise était d’une teinte lilas un peu plus foncée et sa cravate nouée avec soin d’un parme discret.

Ses cheveux noirs tressés formaient trois nattes nouées en une seule à l’aide de rubans dans des tons identiques à ceux de ses vêtements. De même que sa musique, il devait considérer sa coiffure comme un moyen d’exprimer sa créativité.

— Savez-vous depuis quand elle vivait dans la rue ? lui demanda Morris.

— Pas encore. On y travaille, mais si je devais deviner, je dirais depuis au moins dix ou douze ans.

Il leva les yeux, et elle croisa son regard ténébreux et exotique derrière ses lunettes de protection.

— Elle était en excellente santé pour quelqu’un dans sa situation. Je n’ai trouvé aucune trace d’usage de stupéfiants ou d’abus d’alcool. Ceci explique sans doute cela. Elle est un peu en sous-poids, légère malnutrition, mais elle fréquentait les cliniques dentaires gratuites ainsi que les centres de dépistage. Elle n’a jamais accouché.

Il reporta son attention sur Alva.

— Elle faisait de son mieux pour prendre soin d’elle. Elle a un visage bienveillant.

— Elle offrait aux passants des fleurs et des animaux en papier qu’elle confectionnait à partir de prospectus et autres détritus récupérés dans les poubelles.

— Des origamis ?

— Je suppose. Et elle notait dans son carnet toutes les incivilités dont elle était témoin. Dès qu’elle voyait quelqu’un enfreindre la loi, ou les règles de savoir-vivre, elle l’écrivait dans son petit journal. Ceux qui traversent hors des clous, ceux qui jettent leurs ordures par terre, les voleurs à la tire, et j’en passe.

— Une citoyenne concernée.

— C’est comme ça que l’appelaient les flics du quartier. J’imagine que c’est pour cette raison qu’on lui a défoncé le crâne.

— Deux coups. Avec un pied-de-biche, comme vous le pensiez.

Il enfila des microlunettes et fit signe à Eve d’en prendre une paire sur le comptoir.

— On voit à la trace des dents que le tueur lui a assené un coup vertical. Elle n’aura pas senti le second coup. Elle est tombée à plat ventre, ce qui explique les égratignures sur ses genoux, puis son corps a roulé légèrement avant qu’elle reçoive le second coup, sur la tempe. Pas de lésions défensives, pas de traces d’agression sexuelle. Mais.

Eve fronça les sourcils.

— « Mais » ?

— Vous dites qu’elle a passé une douzaine d’années dans la rue.

— Quelques données officielles – le strict minimum – figurent dans les registres des années 2048 à 2052. Beaucoup de sans-abri ne mettent pas leur carte d’identité à jour. C’est fait automatiquement s’ils se font arrêter, ou si le foyer d’hébergement s’en charge pour eux.

— Oui, on voit ça souvent par ici. Jetez un coup d’œil à l’écran, dit-il à Eve avant d’aller au lavabo pour laver ses mains vaporisées de Seal-It. Je lui ai fait une radiographie intégrale. On y voit les dégâts au crâne, bien sûr.

— Difficile de les rater.

Eve but une gorgée de Pepsi tandis qu’elle étudiait la scanographie.

— On dirait qu’elle a subi une rhinoplastie. Ou qu’elle a eu le nez cassé.

— En effet.

Morris alla se chercher un soda au gingembre dans le réfrigérateur.

— Les pommettes aussi. Sur celle de droite, une fracture, ancienne.

Eve comprenait le sens du « mais » à présent et se rapprocha.

— Mâchoire inférieure gauche, deux fausses dents.

Les yeux plissés, Eve exécuta un direct du poing droit suivi d’un crochet du gauche.

— Elle s’est cassé l’épaule ainsi que l’avant-bras droit, les deux poignets, deux doigts de la main droite, trois de la gauche. On dirait que ces doigts ont subi plusieurs fractures au fil des ans, observa-t-elle. Elle a eu des côtes fêlées. Rien de tout ça n’est récent. Aucune de ces blessures ne date des dernières semaines ou des derniers mois. C’est plus ancien.

Elle reporta son attention sur Morris.

— Elle a peut-être eu un grave accident. Un carambolage, une mauvaise chute. Étaient-elles concomitantes ? Avez-vous pu les dater ?

— D’après moi, les fractures costales sont antérieures à celles du bras et de l’épaule. L’index droit et l’annulaire gauche ont été cassés à deux reprises au moins, avant et après le bras et l’épaule. Même avec votre œil de lynx, le léger déplacement de la cavité oculaire droite a pu vous échapper étant donné que vous n’êtes pas médecin.

— Vous voulez bien agrandir l’image ?

Après qu’il l’eut fait, elle acquiesça.

— Ah oui, je le vois.

— Je pense que la fracture orbitaire et celle du zygomatique, ainsi que la deuxième fracture de l’index droit, sont postérieures aux autres.

— Quelqu’un la tabassait régulièrement, murmura Eve.

— C’est ma conclusion initiale.

— À quand remontent-elles ?

— D’après mon analyse, et les calculs générés par ordinateur, elles dateraient de quinze à vingt ans. Mais j’aimerais envoyer les scans – et si nécessaire, la victime – à Garnet pour expertise et confirmation.

— Oui, faisons ça. Elle travaille déjà sur une autre de mes affaires.

— Une autre ?

— J’y viens dans une minute. J’ai besoin de…

Elle fit le tour du cadavre, l’observa, regarda l’écran.

— Votre estimation est juste, ou du moins, elle ne sera pas très éloignée de la réalité. Vous êtes trop doué pour vous tromper. Elle devait donc avoir entre vingt-cinq et trente ans au moment des faits. Ce n’était plus une enfant, donc on écarte les violences parentales. Les violences conjugales, par contre, sont probables. Causées par un mari ou un amant.

Elle leva l’index quand son mini-ordinateur bipa.

— Aucun résultat, aucune donnée enregistrée par l’État de New York avant 2048 et après 2052, dit-elle à Morris. Ordinateur, recalibre la recherche et parcours les archives fédérales.

Elle rangea l’appareil dans sa poche avant de poursuivre.

— Elle a peut-être décidé de disparaître. Un passage à tabac de trop, et elle se volatilise. Elle efface toutes ses données, ou demande à quelqu’un de le faire pour elle, pour que celui qui la prend pour son défouloir personnel ne la retrouve pas. Mais entre 48 et 52, elle les réactive, ou se crée une nouvelle identité. Par ailleurs, ce n’est pas donné à tout le monde de supprimer des traces administratives officielles, ça demande un certain talent. Ou de l’argent pour engager un spécialiste. C’est ce qu’il faut pour repartir de zéro. Il me faut un hacker qui possède ces talents.

— J’ai comme l’intuition que vous saurez où en dégoter un.

— Ouais, parcourir les archives nationales prendra du temps. Si ça ne donne rien, on passera aux mondiales. Je mettrai Feeney et son équipe sur le coup. Je demanderai à Connors aussi.

Elle baissa les yeux sur Alva.

— Cela dit, je ne pense pas que l’individu qui l’a tuée et qui l’a balancée aux ordures est celui qui la tabassait il y a vingt ans.

— Mais vous voulez savoir. Elle mérite que le monde sache.

— Absolument. Dites à DeWinter que cette affaire est prioritaire. Pour l’instant. Le meurtrier d’Alva court toujours. Pour autant que je sache, les assassins de mes autres victimes sont morts depuis belle lurette.

— Il y a plusieurs victimes ?

— Une femme et un fœtus, ou un nouveau-né. D’après leurs ossements, morts il y a une quarantaine d’années.

Après qu’Eve eut fini de lui relater les faits, Morris but une longue gorgée de soda au gingembre.

— Sacrée journée, dites-moi.

— Et elle est loin d’être terminée. Merci encore d’avoir fait aussi vite. Je retrouverai les coupables, celui qui l’a tuée et, en bonus, celui qui la tabassait il y a vingt ans.

— Je n’en doute pas un seul instant.

Après le départ d’Eve, Morris regagna la table d’examen où gisait le corps d’Alva.

— Nous veillons tous sur vous, à présent.

Eve bipa Peabody pour qu’elle la rejoigne à la voiture et considéra les options qui s’offraient à elle. Au lieu de contacter par communicateur son ancien mentor, l’actuel capitaine de la DDE, elle préférait lui exposer les faits en personne.

Elle voulait mettre en place le tableau du meurtre – des meurtres, rectifia-t-elle, étant donné qu’elle était sur deux affaires et qu’il y avait trois victimes.

Les ossements, toutefois, étaient entre les mains de DeWinter. Tant qu’elle n’avait pas de nouvelles de l’anthropologue judiciaire, Eve n’avait pas grand-chose à faire ou à explorer de ce côté-là.

Lorsqu’elle aperçut Peabody, Eve s’installa au volant. Peabody accéléra l’allure, puis monta dans la voiture.

— J’ai interrogé tout le monde à l’exception du plombier en chef, d’un ingénieur électricien, de deux architectes paysagistes et du chef de la sécurité. L’un des architectes paysagistes est en lune de miel au Bélize, depuis quatre jours. J’ai laissé un message au second, qui s’avère être la sœur du marié. Les autres sont occupés sur d’autres chantiers.

— Bon début. Il faut que je parle à Feeney, alors si quelqu’un arrive avant que j’aie fini, interrogez-le. Restez sur les questions habituelles, mais prêtez attention aux détails. On doit évaluer toutes les personnes ayant eu accès aux bâtiments.

— Vous voulez demander à Feeney s’il n’y aurait pas eu une faille de sécurité sur le lieu du crime ?

— Exactement. Et si oui, dans quel but ? Vol, sabotage ? On n’exclut pas l’intrusion illégale, mais c’est vraisemblablement quelqu’un qui connaissait les lieux, qui travaillait sur le chantier et qui savait où se procurer le pied-de-biche, la bâche. Je dois lui parler de la victime. Les recherches dans les bases de données régionales n’ont rien donné. J’ai lancé une recherche nationale, elle est toujours en cours. Les découvertes de Morris me font penser qu’un geek de la DDE nous serait bien utile sur ce coup.

Elle mit Peabody au parfum et termina au moment où elle se garait dans le parking du Central.

— On dirait qu’elle a eu une vie difficile, répondit Peabody tandis qu’elles se dirigeaient vers les ascenseurs. Ce qui ne l’empêchait pas d’offrir des fleurs et des animaux en papier aux passants.

— Elle s’efforçait de faire régner la loi et l’ordre avec son petit carnet. Je me demande ce que Mira aura à dire sur ces habitudes. En attendant, DeWinter s’occupera d’Alva en priorité.

Quand les portes de la cabine s’ouvrirent, l’odeur nauséabonde qui émanait de son occupant les prit à la gorge. Eve reconnut l’inspecteur infiltré de la brigade des Produits illicites malgré ses cheveux gras, sa barbe broussailleuse et l’imperméable souillé qu’il portait par-dessus un pantalon baggy tout aussi répugnant.

— Bon sang, Fruicki ! Vous vous êtes aspergé d’urine ?

— Plus ou moins, dit-il avec un grand sourire qui découvrit ses dents noircies. J’ai rencard avec un dealer de Zeus. Les ventes de rue explosent. C’est ma porte d’entrée dans le milieu. J’ai l’air d’un camé ?

— Vous en avez l’odeur, en tout cas.

— Au moins, ça me permet d’avoir l’ascenseur pour moi tout seul.

Sur quoi il s’éloigna en traînant des pieds, laissant une odeur fétide dans son sillage. Eve jeta un coup d’œil méfiant dans la cabine.

— Pas moyen, dit-elle en tournant les talons pour se diriger vers l’escalier.

— Il a la dégaine d’un toxico en manque, commenta Peabody tandis qu’elles montaient les marches.

— Il pue le cadavre couvert de pisse de chat.

Elle monta deux étages, tourna à gauche vers une autre rangée d’ascenseurs.

Celui-ci était rempli de flics, mais il n’empestait pas.

— Je vais à la DDE. Avancez comme vous pouvez, je viendrai faire un point. Si vous n’avez pas besoin de moi pour les interrogatoires, je mettrai en place le tableau de meurtre. Tenez-moi au jus, c’est tout.

— Entendu.

À la première occasion, Eve se glissa hors de la cabine pour prendre l’escalier roulant qui menait à la DDE. L’escalier était plus bruyant, car les voix résonnaient, mais on y respirait mieux et on s’y pressait moins comme des sardines.

Puis elle poussa les portes de la DDE, qui n’avait rien à envier à un carnaval.

Une explosion chromatique. Des motifs à gogo. Audacieux, éclatants, déroutants. Des baggys fluo, des leggings ultramoulants, des salopettes aux couleurs issues d’une autre galaxie. Des zigzags, des spirales, des éclairs et des étoiles.

Les geeks étaient assis dans des box – gesticulant comme s’ils étaient montés sur ressorts – ou se mouvaient d’un point à l’autre dans l’immense open space au rythme de la musique étrange qui ne jouait que dans leurs têtes.

Eve repéra Ian McNab, le chéri de Peabody. Debout à son poste, il se dandinait tout en pianotant sur un écran, sautillant d’un pied sur l’autre dans ses aéroboots arc-en-ciel tout en bougeant la tête, entraînant dans ce mouvement ses longs cheveux blonds attachés en queue-de-cheval.

Le cirque ambiant n’avait rien d’inhabituel, mais tout le monde semblait plus pressé et concentré que d’ordinaire. Par conséquent, il se tramait quelque chose.

Elle se dirigea vers le bureau de Feeney où l’atmosphère était un peu moins déjantée.

Il était debout, lui aussi, et martelait le sol de sa vieille chaussure brune en même temps qu’il tapotait sur un clavier. Sa tignasse rousse mêlée de fils d’argent encadrait son visage de basset aux yeux tristes. Son regard, celui d’un flic pur et dur, était rivé sur l’écran.

Contrairement aux geeks qui travaillaient dans l’open space, il portait un costume couleur « bouse qui a séché trois heures sous un soleil de plomb ». Le nœud de sa cravate marron était de travers autour du col de sa chemise beige.

Eve sentit aussitôt l’odeur de mauvais café et de sucre.

Il poussa un grognement, recula d’un pas. C’est là qu’il l’aperçut.

— J’ai rien pour le moment. J’ai mis deux de mes gars sur le coup dès que j’ai pu les libérer.

— Entendu. T’as l’air de plancher sur une grosse affaire.

Il leva trois doigts.

— On arrive au bout de la première. Après une trentaine d’heures de boulot. La deuxième nous est tombée dessus la nuit dernière. Et la troisième, la plus grosse, ce matin.

Il leva l’index, cette fois pour demander à Eve d’attendre une seconde, puis se dirigea vers son autochef.

— Tu veux un café ?

Elle avait désormais des goûts de luxe en la matière, elle l’admettait volontiers, et du bon café, l’assemblage de Connors, l’attendait dans son bureau. Aussi pouvait-elle attendre, elle aussi.

— Non, merci.

— Le musée Spitzer a été cambriolé. C’est une petite salle qui n’est pas ouverte au public, dans l’Upper East Side. Financée par des fonds privés, hautement sécurisée, avec toutes les mesures de protection imaginables. Un individu a réussi à s’y introduire, aux alentours de minuit a priori. Il n’a emporté qu’un tableau. Une peinture d’un Français. Monet. Les Nymphéas. Le conservateur du musée a affirmé que l’œuvre était assurée pour cent vingt millions. Tu te rends compte ? Pour des nénuphars sur l’eau ?

Feeney secoua la tête et but une gorgée de café.

— Enfin bref, je ne pouvais pas mettre mes meilleurs éléments sur ton affaire. On s’escrime à comprendre comment ils ont réussi à contourner des équipements de surveillance tellement sophistiqués qu’ils auraient dû s’actionner au moindre vol de mouche.

Il prit une autre gorgée de café, fixa longuement Eve du regard.

— Nom d’un chien, Feeney ! Tu sais qu’il ne ferait jamais…

— Merde, Dallas, c’est pas ce que j’ai dit. Mais on pourrait lui demander s’il n’aurait pas le temps et l’envie de nous apporter son expertise.

— Vois ça directement avec Connors.

— J’y songe. C’est un vrai défi, cette affaire. Du travail de pro, foutrement malin. Je ne peux pas dire que ça me déplaît, mais la contribution de Connors nous serait utile.

— C’était l’un de ses systèmes de sécurité ?

— Non, et c’est sans doute là leur erreur. Qui sait ? Ils l’ont fait concevoir sur mesure. C’est du matos de qualité, rien à dire là-dessus. Pour franchir un truc pareil, les voleurs savaient ce qu’ils faisaient.

— Et si c’était l’un des concepteurs ?

Feeney sourit de toutes ses dents.

— C’est une piste, mais nous, on est sur la tech. Quand on sera venus à bout du premier cas et qu’on aura avancé sur le deuxième, je pourrai te prêter McNab ou Callendar, brièvement. Tu sais que le gamin passe tout son temps libre à plancher avec Connors sur un système de sécurité personnalisé pour la maison que Mavis et Leonardo ont achetée.

— Je sais, oui. Et dès que je baisse la garde, Peabody me saute dessus pour me montrer des échantillons de carrelage et de peinture et Dieu sait quoi encore pour l’appartement qu’ils vont occuper. Mais bon, ça va leur faire du bien ce déménagement. Enfin bref, il n’y a pas urgence de mon côté, pour le moment. J’ai d’autres chats à fouetter.

— Parle-moi de ton affaire. J’ai besoin de m’aérer les neurones.

Il souleva un saladier biscornu – une création de sa femme – et proposa à Eve les amandes dragéifiées qui se trouvaient dedans.

Contrairement au café, les confiseries étaient délicieuses. Eve en croqua une tout en résumant la situation à Feeney.

— Dans ton cas comme dans le mien, c’est quelqu’un de la boîte qui a dû faire le coup. Deux affaires similaires à vingt ans d’écart.

— Oui, et la maison Singer est impliquée dans les deux.

Cette coïncidence la chiffonnait. Et pas qu’un peu.

— Le grand patron actuel n’a pas éveillé mes soupçons, mais certains sont très doués pour cacher leur vrai visage. Pour l’ancien meurtre, il a un alibi en béton – il allait à la fac dans un autre État – et comme il possède les lieux, il n’a pas vraiment de raison de zigouiller quelqu’un qui l’aurait vu sur place. Mais on doit quand même vérifier.

— T’as déjà le consultant civil pour t’éclairer sur l’aspect BTP de l’affaire. Il n’empêche…

Feeney jeta un coup d’œil à son écran.

— Je vais peut-être lui téléphoner.

Elle regarda l’écran et ne put comprendre les chiffres et les symboles obscurs. En revanche, c’était dans les cordes de Connors.

— Il s’amusera bien plus avec toi. Il faut que je file.

Elle jeta une dernière dragée dans sa bouche avant de sortir.

— Bonne chasse !

— À toi aussi, répondit-il avant de reporter son attention sur l’écran.

Tandis qu’Eve se dirigeait vers la Criminelle, son mini-ordinateur commença à sonner.

« Aucun résultat », lut-elle sur sa recherche nationale. Elle appela Connors. Feeney pouvait en faire de même, et Connors serait certainement ravi de relever le défi, mais elle avait besoin d’un crack de l’informatique tout de suite.

— Lieutenant.

— Ouais, c’est moi. Écoute, je sais que mon enquête a mis un coup d’arrêt à ton chantier d’Hudson Yards, mais je ne peux pas avancer sur l’affaire tant que DeWinter n’a pas analysé les os. Et j’ai dû faire passer ma première victime avant celle-là. Morris a trouvé de vieilles blessures – qui évoquent des violences physiques régulières – mais il faut que DeWinter confirme la date des faits.

— D’accord.

— En attendant, j’ai besoin des services de la DDE et Feeney est débordé. Il bosse sur trois affaires en même temps. Il va sûrement te contacter au sujet de la plus délicate d’ailleurs.

— Le Monet.

— Tu es au courant ?

Il lui sourit.

— Indirectement. Les Nymphéas, 1916. Un chef-d’œuvre, qui vaut bien plus de cent millions. Le double, si c’est un collectionneur privé. Ce serait marrant, non, d’imaginer comment les voleurs ont procédé et qui pouvait bien vouloir ce tableau en particulier ?

Il fut un temps où ça aurait pu être lui, songea Eve.

Et personne ne l’aurait attrapé.

— C’est bien ce que je pensais, et ce dont j’ai besoin est beaucoup moins marrant. Ma victime ne figure pas dans les archives nationales. Elle apparaît sous le nom d’Alva Quirk sur une courte période, mais rien avant ça. Pas de casier, aucune donnée. Elle a dû les effacer. J’imagine qu’elle en a eu assez de se faire tabasser, a mis les voiles et a fait son possible pour disparaître. Je dois la trouver.

— Supprimer toutes ses données personnelles des registres officiels demande un talent considérable ou une grosse somme d’argent. Voire les deux.

— Tu pourrais déterminer si c’est le cas.

— Je pourrais, oui. Je dois encore régler quelques soucis de planning, et si j’ai bien compris, on est à l’arrêt pour quelques jours ou plus, à l’exception de l’immeuble 1.

— Je dois prioriser.

— Entendu. Envoie-moi ce que tu as sur ta victime. Je verrai ce que je peux faire. Ah, voilà Feeney qui m’appelle.

— Moi d’abord.

Il sourit encore.

— Eve chérie, tu passeras toujours avant les autres. Que ferait le NYPSD sans moi ?

— Je vois ça comme ça : on protège le monde d’un individu capable de dérober la peinture de fleurs d’un Français mort depuis un bail. À plus.

Elle raccrocha et tourna l’angle en direction de la Criminelle.

Quand elle entra dans la salle commune, elle découvrit un autre genre de carnaval sur la cravate de Jenkinson. On aurait dit un coucher de soleil sur Pluton après que l’astre du jour eut implosé.

Eve s’étonna, d’ailleurs, que la chemise de son collègue n’ait pas pris feu.

D’un pas déterminé, elle marcha jusqu’à son bureau et récupéra ses lunettes de soleil rangées dans un tiroir. Elle les enfila et regagna la salle commune.

Lorsqu’il la vit, Jenkinson esquissa un sourire narquois.

— Où vous en êtes ? demanda-t-elle à son inspecteur.

— En ce qui me concerne : en bonne santé, loin d’être riche, mais malin comme pas deux. Baxter et Trueheart ont repêché un corps dans l’East River. Carmichael et Santiago interrogent un suspect. Une agression au couteau sur l’Avenue B survenue la nuit dernière.

Du pouce, il montra son équipier, derrière lui, qui aboyait dans son communicateur.

— Reineke poursuit une piste dans l’affaire dont on a hérité avant-hier. On avance. Peabody est en salle d’interrogatoire avec l’un de vos suspects.

Eve balaya du regard le tableau des affaires en cours tandis qu’il parlait, puis elle hocha la tête.

— Je serai dans mon bureau.

— Vous en avez eu deux pour le prix d’un, ce matin. Si on finit à temps, on pourra vous donner un coup de main, si vous voulez.

— Je vous dirai ça.

Une fois dans son bureau, elle remit les lunettes de soleil dans le tiroir et se servit un café. Elle s’accorda un moment de répit, debout devant son étroite fenêtre, pour reprendre des forces tout en admirant la ville qu’elle avait juré de protéger et de servir.

Les rues étaient pleines d’Alva. Eve aurait pu être l’une d’elles. Les coups, elle connaissait bien. Elle avait commencé à en recevoir quand elle n’était qu’une gamine. Ça s’était terminé à l’âge de huit ans, quand elle avait tué l’homme qui l’avait battue, violée, terrifiée.

Peut-être Alva avait-elle tué son agresseur. Peut-être l’avait-elle tué avant de prendre la fuite et d’essayer de disparaître.

Une vie difficile, avait dit Peabody. Et une mort qui ne l’était pas moins.

Eve s’écarta de la fenêtre. Elle organisa son tableau sur les deux faces. Au recto : Alva Quirk. Au verso : les deux victimes non identifiées.

Elle s’assit, entama un carnet pour Alva et un autre pour X.

Elle continua de prendre des notes lorsqu’elle entendit le pas lourd de Peabody.

— Du nouveau ?

— J’ai interrogé le chef de la sécurité. RAS, Dallas. J’espérais, je l’avoue, qu’il serait la pièce manquante, mais il se trouvait dans le Connecticut – j’ai vérifié – pour les soixante-quinze ans de mariage de ses parents. Il y a même une vidéo. Son mari et lui ont pris une limousine, aller et retour, car ils voulaient boire et rester tard. J’ai contacté l’agence de location, parlé au chauffeur de la limousine. Il les a déposés chez eux sur la Troisième Avenue à 2 h 22. Leur immeuble est équipé de caméras de surveillance et ils ne sont plus ressortis. Ils ont quitté l’appartement ensemble à 8 h 16 le lendemain matin.

— OK.

— Je tiens à ajouter qu’il est contrarié. Il aimerait avoir l’autorisation de vérifier le système de sécurité, trouver la faille. Je lui ai dit qu’on s’en chargeait. Il a vu Alva dans les parages. Pas sur le chantier, mais dans la rue.

— On lui donnera l’autorisation une fois qu’on aura fini sur la scène de crime. Il pourrait repérer quelque chose qui nous aurait échappé. Feeney a mis son équipe sur le coup. Vous avez besoin de moi pour l’entretien suivant ?

— Non, c’est bon. C’est le technicien informatique, et il vient d’arriver.

— S’il éveille vos soupçons, appelez-moi.

— Sans faute. Ça me fait plaisir que vous me laissiez gérer ça seule.

Eve leva les yeux.

— Vous connaissez votre boulot.

— Et ça me fait plaisir de gérer. Je vais consigner ça dans le dossier et je passe à la suite.

Eve hocha la tête. Une fois seule, elle se resservit un café. Elle posa les pieds sur son bureau et étudia son tableau.

De vieilles blessures, une vie difficile. Le respect des règles.

« Quelle règle a été enfreinte, Alva ? Par qui ? Où est ton carnet ? Où vivais-tu ? Où sont tes carnets précédents ? Qui d’autre a violé la loi ? Le crime a été commis avec des complicités internes, se répéta-t-elle. Travail bâclé. Qui n’avait rien de nécessaire. Panique ou cruauté ? Ou les deux ? »

Il y avait plus d’un tueur, c’était presque certain. La victime n’avait pas été traînée au sol. Elle avait été frappée, roulée dans la bâche, portée jusqu’à la benne et jetée dedans.

— Je les trouverai, Alva, murmura Eve. Et ensuite, je retrouverai le salaud qui t’a brisée.

Comme Peabody était occupée avec ses interrogatoires, Eve en profita pour se plonger dans l’histoire de la famille Singer. C’était ce qui faisait le lien entre les deux meurtres.

L’entreprise avait été fondée au milieu du e XX siècle par l’arrière-grand-père du P-DG actuel, James Singer, qui avait emprunté une grosse somme – à son beau-père – pour acquérir son premier bien locatif : un immeuble de trois étages, seize lots, dans le Lower West Side.

James Singer et son fils, Robert James Singer, avaient agrandi l’entreprise, l’avaient développée et avaient construit. À la mort de son père – crise cardiaque –, R.J. Singer et son épouse, Elinor Bolton Singer, avaient pris le relais.

Et après le décès de R.J. – cancer du poumon –, Elinor avait dirigé l’entreprise jusqu’à ce qu’elle prenne sa retraite et confie les rênes à son fils, James Bolton Singer.

Eve survola l’histoire de la famille, les fondateurs étant morts et enterrés bien avant que les immeubles d’Hudson Yards voient le jour. Mais cela lui donna matière à réfléchir. Quand J.B. Singer succéda à sa mère, sa famille possédait une entreprise solide et prospère.

Sous la férule d’Elinor Singer, et de son fils au poste de P-DG, Singer avait acheté les propriétés d’Hudson Yards – sa plus importante acquisition, et son plus grand projet à l’époque, mais aussi sa plus grosse opération de promotion immobilière à ce jour.

Les premiers chantiers avaient été initiés sous leur direction – et avaient été interrompus pendant les Guerres Urbaines – aussi Eve décida-t-elle de s’y intéresser de plus près, en commençant par Elinor Bolton Singer.

La fille de Henry Bolton et Gladys McCain Bolton venait d’un milieu aisé – manoir sur Park Avenue, maison de campagne dans la vallée de l’Hudson. Un frère – d’après les recherches d’Eve, ce dernier se destinait à entrer en politique avant qu’un crash aérien lui coûte la vie. Une sœur, qui avait développé une addiction à la drogue et à l’alcool et était morte d’une overdose à vingt ans.

Elinor avait étudié à Radcliffe la gestion d’entreprise et la finance. Ce qui ne l’avait pas aidée à sauver l’établissement financier familial, qui avait périclité après le suicide de sa mère.

Eve nota de creuser la question lorsqu’elle pourrait se consacrer au meurtre de la victime non identifiée.

Moins d’un an après la mort de sa mère, Elinor avait épousé R.J. Singer et donné naissance à J. Bolton Singer l’année suivante. Ils n’avaient pas eu d’autre enfant.

Les Bolton avaient mis la clé sous la porte dans les années 1980, et Eve se nota là encore d’examiner les nombreux contentieux judiciaires qui en avaient découlé. Ou au moins, que Connors les lui explique.

À la mort de son père après une série d’AVC, Elinor avait tout vendu à l’exception de la maison dans la vallée de l’Hudson. Toutefois, il semblait à Eve que certains de ces terrains avaient été cédés à l’entreprise Singer.

Eve passa en revue les activités mondaines d’Elinor – les galas de bienfaisance, la politique, les défilés de haute couture – et se figura l’image d’une femme qui avait toujours joui de sa position, de son mode de vie, et qui savait comment en tirer profit.

Devenue veuve à soixante ans, elle s’était installée dans le fauteuil du patriarche et avait augmenté les investissements ainsi que les profits. Une simple femme de paille jusqu’à sa retraite ? Cela restait à déterminer.

Intéressant.

Elle vivait dans sa propriété familiale de longue date, avait conservé un appartement à New York et un pied-à-terre à Paris.

Bien qu’Elinor se soit retirée des affaires depuis près de vingt ans, Eve releva qu’elle figurait toujours sur le papier à en-tête de l’entreprise en tant que consultante.

Contrairement à J.B. Singer.

« Tu as cédé ta place volontairement, J.B., ou tu t’es fait évincer ? »

Elle allait se pencher sur les antécédents de ce dernier lorsqu’elle entendit Peabody dans le couloir.

— Vous feriez mieux de prendre part à cet entretien. Chloe Enster, paysagiste. Ses propos m’ont mis la puce à l’oreille.

Eve programma sa recherche, puis se leva.

— Je vous écoute, dit Eve tandis qu’elles se dirigeaient vers la salle d’interrogatoire.

— Ça pourrait concerner les partenaires de Singer. Enster affirme qu’elle et son frère ont vu quelques individus louches sur le chantier.

— Je suis toujours intéressée par les individus louches.

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