Lieutenant Eve Dallas T53 - Les reliques du crime
Chapitre 20
20
Bardov examina le portrait-robot, puis fit signe à Eve de le suivre.
Il alla s’asseoir sur un banc et quand Eve l’y rejoignit, il étudia de nouveau le dessin.
— Un homme qui exerce l’activité qui fut la mienne se doit d’être physionomiste. Je n’oublie jamais un visage. Je ne connais pas le sien. Ne le connaissais pas, rectifia-t-il. Je suis désolé, je ne peux pas vous dire qui elle était. Mais son visage restera désormais gravé dans ma mémoire. La retrouverez-vous ?
— Oui. Nous la retrouverons.
— Bien.
Il posa ses mains sur ses cuisses.
— Elle avait une mère, peut-être aussi âgée que moi aujourd’hui. Sa mère doit être informée.
— Quels étaient les liens financiers de votre entreprise avec les Singer quand la femme sur ce dessin est morte ?
— Ils avaient plus de difficultés que moi. J’avais des moyens de profiter de… l’agitation. Certains l’appellent encore ainsi. Des moyens que je ne détaillerai pas à des policières en cette si belle journée. Disons que mes intérêts étaient plus diversifiés, et moins concentrés sur la construction et le développement immobilier. Donc à l’époque où cette jeune femme est morte et qu’on pressait les entreprises du bâtiment à construire, les Singer, comme d’autres, avaient besoin de soutien. Sous forme de prêts ou d’influence.
— Comme savoir quels inspecteurs soudoyer, quel fonctionnaire menacer ?
— Par exemple, répondit-il avec un sourire. S’il est vrai qu’Elinor tirait les ficelles, J.B. était le P-DG en titre et il voulait son projet phare. Question de vanité.
— La Tour Singer.
— Oui. Elle avait résisté au chaos, mais n’avait pas été achevée et, comme beaucoup d’autres immeubles, avait été endommagée – lors des émeutes, et par les squatteurs. J.B. avait une vision, et pas mauvaise pour le coup. Il voulait que la tour soit mise en valeur par les immeubles plus modestes. Il a orienté l’entreprise dans cette voie et a donné moins à… comment l’appelaient-ils, déjà ?
— South-West, ou Hudson Yards Skyline, ça dépend des archives.
— Oui, oui, je me souviens. Je préfère l’Hudson Yards Village de Connors. Quoi qu’il en soit, J.B. avait sous-estimé ses dépenses – c’était un piètre homme d’affaires – et ils avaient besoin d’argent. Je leur ai accordé un prêt, par le biais de mon entreprise, en échange d’une commission de dix pour cent. Sur les deux chantiers. Elinor n’était pas ravie.
Devant son sourire satisfait, Eve se permit de parler franchement.
— Vous ne l’aimez pas.
— Ce n’est pas une femme aimable, comme vous en conviendrez, j’en suis sûr. Mais les affaires sont les affaires, et ce n’est pas mon problème si J.B. a accepté les termes du contrat aussi vite et sans en informer entièrement sa mère. Nous sommes donc devenus partenaires et le sommes restés sur quelques projets au fil des années. Comme celui de River View – sa réhabilitation – où Alexei a tué cette femme.
Il s’installa plus confortablement.
— Vous vous demandez si les Singer avaient connaissance de mes autres… de la diversité de mes activités quand nous avons conclu ce partenariat. Naturellement, mais les affaires sont les affaires. Vous vous demandez s’ils m’ont jamais demandé une faveur. C’est possible. Il est possible que je la leur aie accordée et que j’en aie sollicité une à mon tour. Les affaires.
Il montra un oiseau vert émeraude en vol stationnaire au-dessus d’une fleur rouge. Ses ailes battaient si vite qu’on les distinguait à peine.
— Les colibris sont si habiles ! Et un ravissement pour les yeux. Ils sont très territoriaux et repousseront même leurs petits pour boire le nectar à satiété.
Il sourit encore.
— Vous vous demandez si ces faveurs se perpétuent, reprit-il. Si le petit-fils désormais à la tête de l’entreprise sollicite des faveurs ou mon influence. Et je peux affirmer qu’il ne fait rien de tel. Il n’a pas la poigne de sa grand-mère, mais c’est un bien meilleur homme d’affaires que son père. Ce qui n’est pas difficile, ajouta Bardov en riant.
Il regarda Eve sans détour.
— C’est pour ça que vous êtes ici. Pour les commérages.
— En quelque sorte.
— J’adore les commérages. Rien de tel pour pimenter une conversation.
— J.B. avait-il des liaisons ? D’autres femmes dans sa vie ?
Bardov arqua les sourcils.
— Vous n’y allez pas par quatre chemins. Certains hommes aiment avec leur cœur, mais il en faut plus pour satisfaire leur corps. Pour s’autoriser ces plaisirs, leur esprit se persuade que ça n’a pas d’importance. Que ça ne compte pas. Que ça ne fait souffrir personne. L’esprit ment. Mais en quoi la fidélité de J.B… Oh ! Oh, je vois.
Il resta silencieux pendant quelques secondes, les sourcils froncés.
— Vous vous demandez si J.B. ne se serait pas compromis avec cette jeune femme. Une femme beaucoup plus jeune que son épouse, comme le recherchent de nombreux hommes. Nous ne sommes pas amis, voyez-vous. Je ne suis pas son confident ni une personne avec laquelle il évoquerait son infidélité.
— Mais vous savez qu’il avait des liaisons.
— Ça paie toujours de connaître les faiblesses d’un partenaire. Je sais qu’à une époque son couple a battu de l’aile. Il y avait des conflits, des tensions. Comme je vous l’ai dit, Marta et Marvinia sont amies. Elles se confient l’une à l’autre.
— Des tensions parce qu’il l’avait trompée ?
— Non, pas sur ce point précis. Des tensions qui auraient pu l’amener à justifier intellectuellement le fait de violer son serment de mariage. Voyez-vous, leur fils ne voulait pas de l’entreprise. Il voulait faire de la musique, être libre. Célèbre. Il a du talent et sa mère tenait à ce qu’il poursuive ses rêves. Je sais qu’elle et Elinor se sont disputées à ce sujet, et Marvinia, qui s’est retrouvée seule, car J.B. ne s’oppose jamais à sa mère, a proposé un marché. La famille voulait éloigner le jeune de New York, pour sa sécurité, pendant ces temps troublés, alors il a eu le droit de s’inscrire dans l’école de son choix pour étudier la musique. Mais il devait également suivre des cours de commerce.
— Ça me paraît raisonnable.
— Tout à fait, mais conclure ce marché a eu des répercussions sur le couple. Et la passion de leur fils pour la musique a encore compliqué les choses. Marvinia a habité seule pendant quelque temps et il a été question – elle en a parlé à Marta – de divorce. Le fils est resté loin de New York – quelque part dans le Sud, il me semble ; Marta s’en souviendra. Et J.B. a voyagé, et a mené la vie d’un homme célibataire, pendant cette période.
— Elle n’a pas demandé le divorce ?
— Non. Le marché – qu’elle aurait pu rompre – a été respecté, car J.B. lui a refait la cour, l’a suppliée de revenir. En conclusion, le marché – à savoir qu’ils ne soutiendraient pas leur fils financièrement – a été respecté. Je sais par ailleurs que J.B. a continué de trahir ses vœux de mariage, puis le fils a fini par rentrer à la maison, la queue entre les jambes, ses rêves partis en fumée. Et aujourd’hui, il siège dans le grand bureau.
— Marvinia savait-elle que J.B. la trompait ?
— Elle savait qu’il y avait eu d’autres femmes quand ils vivaient séparés. Elle lui a pardonné. Je ne pense pas qu’elle sache qu’il a eu des maîtresses après leur réconciliation. Il a appris à être discret, et plus tard, à rester fidèle.
— La victime était-elle son type de femme ?
Bardov regarda de nouveau le dessin.
— Les jeunes femmes étaient son type. J’ignore si celle-là en particulier était dans ses goûts. Je n’ai jamais eu vent d’une liaison qui aurait débouché sur une grossesse. J’aurais noté une telle information dans un coin de mon esprit pour l’exploiter lors de futures négociations.
Il rit.
— Je ne m’attendais pas du tout à ce que nous parlions de ça aujourd’hui !
— A-t-il pu la tuer ?
Sa bonne humeur s’envola, et il la regarda droit dans les yeux.
— Vous savez, comme moi, que tout le monde peut tuer. Est-ce un homme violent ? Non. Je le saurais. Mais c’est un homme faible, à la fois dominé et dorloté par sa mère. Et peut-être aussi par une épouse qui préfère fermer les yeux sur l’homme qu’il est en réalité.
— Lui non plus, vous ne l’aimez pas.
Il fit une moue et eut l’air songeur.
— Je ne peux pas dire que J.B. est antipathique, mais sous le vernis, c’est un homme méprisable. Il a dilapidé la fortune que son père et son grand-père avaient bâtie, il a ruiné l’entreprise que sa mère avait dirigée avec brio en des temps particulièrement difficiles. Puis, au lieu de laisser son fils réaliser ses propres rêves, il l’a obligé à accepter un héritage dont il n’avait que faire.
» Je vendrai ce que j’ai bâti à votre mari, s’il le veut. Je n’exigerai jamais de mes enfants qu’ils acceptent quelque chose dont ils ne veulent pas. J.B. a-t-il pu tuer cette femme et l’enfant, qui était le sien si leur liaison est avérée ? Oui, un homme est capable de tout, même du pire, par peur, par colère, par cupidité, par envie. Est-ce le cas de J.B. ?
Bardov secoua la tête.
— C’est à vous de le découvrir. Si c’est vrai, j’en serai désolé, car cela peinera Marta et la douce Marvinia qui ne mérite pas ça. Ça les fera pleurer.
Sur quoi il frappa sur ses cuisses et se leva.
— Bien, assez discuté de ça ! Allons déguster un verre de citronnade dans la cour.
— Nous vous remercions de nous avoir accordé de votre temps. Nous allons vous laisser retrouver votre famille.
— Un verre, deux sablés, insista-t-il en brandissant son index. Vous pouvez bien me donner un peu de votre temps en échange du mien. Marta sera déçue sinon.
— Monsieur Bardov ? demanda Peabody en lui emboîtant le pas. Certains de vos enfants ont à peu près le même âge que Bolton Singer. Se fréquentaient-ils ?
— Pas vraiment, non. Comme je vous l’ai dit, ils voyageaient beaucoup, et Elinor n’aurait pas apprécié. Cela dit, Marvinia aurait passé outre aux avis de sa belle-mère – du moins, elle aurait essayé – si mes enfants et son fils s’étaient liés d’amitié. Maintenant que j’y pense, je me rappelle que ma fille cadette avait eu le béguin pour lui un été – mais il ne l’a pas remarquée. Il n’y avait que sa musique qui comptait.
— Il n’avait pas de petites amies ?
— Si, je suppose, mais rien de sérieux – sinon, je l’aurais su. Sa musique, inspecteur, était sa passion et son unique amour. Jusqu’à ce qu’il rencontre sa femme. Ils forment une belle famille. Et non, il ne commet pas l’adultère.
— Vous le sauriez ?
Il jeta un regard oblique à Eve.
— Naturellement. Toutefois, étant désormais retraité, ça ne m’est plus d’aucune utilité. Regardez.
Il montra du doigt les jumeaux qui s’amusaient sur l’aire de jeux comprenant un toboggan, des barres et une espèce de forteresse.
— Le voilà, l’avenir. Goûtons ces biscuits et parlons de choses plaisantes.
Eve se dit que manger des biscuits avec un gangster russe (à la retraite) dans la cour intérieure de son manoir pendant qu’il faisait sauter des gamins sur ses genoux constituait le plus étrange intermède de sa carrière.
Comme elles regagnaient l’héliport, Eve mit les gaz.
— Voyez si un des Singer possède un permis de collectionneur d’armes.
Peabody cala la petite boîte de sablés sous son bras pour sortir son mini-ordinateur.
— Emportez ces biscuits. J’en ai boulotté trois, ça suffit. Prenez-les. Un permis de collectionneur d’armes ?
— Si on considère qu’ils l’ont tuée, il doit y avoir une arme, un calibre 32. Ils l’ont peut-être conservée après l’interdiction des armes à feu et ont obtenu un permis de collectionneur. Alors, essayons de découvrir si un membre de la famille possédait un titre de détention pour cette arme trente-sept ans plus tôt.
— C’est un peu tiré par les cheveux, et puis un paquet d’armes à feu non immatriculées circulaient illégalement à l’époque.
— On cherche, on trouvera peut-être. C’est ce qu’on vient de faire, et maintenant, on sait – parce que la source est crédible – que J.B. Singer avait des liaisons et aimait les femmes plus jeunes.
— Les hommes aiment toujours les femmes plus jeunes, répondit Peabody d’une voix teintée d’amertume qui lui valut un regard oblique de la part d’Eve.
— McNab et vous n’avez que deux ans d’écart.
— On est jeunes tous les deux, mais quand il aura cinquante piges, il pourrait commencer à reluquer des jeunettes de vingt ans. Évidemment, s’il le fait, je lui enlève les yeux à la petite cuillère et je les conserve dans un bocal sur le manteau de la cheminée. Ça l’arrêtera net.
— Ça me plaît. Je garde l’idée en réserve.
— Toujours un plaisir de partager. Bon, aucun Singer ne possède un permis de collectionneur.
— OK, c’était trop facile de toute façon. Ils ont pu s’en débarrasser, signaler son vol, à moins que l’arme n’ait jamais été enregistrée et soit toujours cachée quelque part. Cherchez les constats d’incidents impliquant un Singer. Intrusions, vols, querelles domestiques, vandalisme, tout ce qui peut donner lieu à un rapport de police.
— Sur les trente-sept dernières années ?
— Disons quarante.
— Au-delà de vingt, vingt-cinq ans, ce sera nébuleux. Je peux demander à McNab de m’aider ?
— Faites ça. Priorisez toute mention de violence ou d’arme, mais n’omettez rien. Mondial.
— La vache, Dallas.
— Ouais, je sais, mais ils voyageaient. Ensuite, passez aux procès civils. Commençons à rassembler les pièces de leur histoire. Dans quel gouffre financier J.B. a-t-il plongé l’entreprise ? D’après notre profil de la victime, celle-ci serait originaire du Moyen-Orient et de bonne famille. Peut-être que J.B. espérait lui ponctionner un peu d’oseille. Parents riches, investisseurs potentiels, il séduit leur fille. Oups.
— Sacré oups.
— Elle ne s’est pas retrouvée dans cette cave pour une broutille. Ouais, Bardov a raison. Les gens tuent pour tout un tas de raisons, mais pas de cette façon. Il y avait trop en jeu.
En se garant sur l’héliport, elle se rassura en se disant qu’au moins elle aurait de quoi s’occuper jusqu’à New York. Elle avait beaucoup à faire pendant le trajet.
À son retour au Central, elle se replongea sans attendre dans le travail. Un café à la main, elle lut le résumé rédigé par Reo du marché passé avec Wicker.
Il avait accepté les dix ans.
Elle jeta un œil à la reconnaissance faciale de la victime et constata que le problème n’était pas l’absence de correspondances, mais l’abondance de celles-ci.
« On manque de détails », se rappela-t-elle, s’apprêtant à contacter DeWinter quand on l’informa que les Elliot étaient venus chercher les effets personnels de leur sœur.
Elle conduisit les proches d’Alva en salle de détente, leur tint compagnie pendant vingt minutes. Comme elle traversait la salle commune après les avoir quittés, Peabody lui fit signe.
— J’ai retrouvé plusieurs incidents impliquant J.B.
— Vraiment ?
— Rien de récent, pour l’instant, et rien à New York. J’ai parcouru les médias mondiaux à la recherche de… ragots – disons ce qui est – et chaque fois que je tombais sur une info, j’essayais de la recouper. Jusqu’ici, j’ai pu déterrer des faits qui se sont produits en Europe, il y a vingt ou trente ans.
— Par exemple ?
— Conduite dangereuse, trouble à l’ordre public, violation de propriété privée, tapage, voies de fait… avec un martini. Il a jeté son martini au visage d’un type, et ce dernier s’est pris la brochette d’olives dans l’œil.
— Vous inventez…
— Non, sur ma vie, jura Peabody, une main posée sur son cœur. Cela a débouché sur une plainte, mais un arrangement amiable lui a évité le procès au civil. On ignore toutefois le montant versé au plaignant. Toutes ces affaires sont liées à des soirées festives. McNab cherche les incidents en rapport avec le lieu de travail.
— Bonne idée.
— Il s’est dit que si Singer avait des antécédents d’infidélité, il a très bien pu coucher avec des subalternes, ou essayer. Une histoire de harcèlement sexuel, peut-être. On n’a encore rien trouvé sur les autres membres de la famille.
— Continuez de fouiller.
— Les Elliot ?
— Ils sont secoués et seront sous le choc pendant un moment, mais savoir que le meurtrier de leur sœur est sous les verrous et que Wicker croupira dix ans en prison les console déjà.
— Tant mieux.
— Prévenez-moi dès que vous avez un résultat sur les incidents constatés au travail. Ça peut concerner notre victime.
Elle retourna dans son bureau, s’assit pour contacter DeWinter. Son ordinateur lui signala qu’elle avait reçu un message.
Elle examina les portraits-robots complétés de la victime non identifiée.
Destinataire : Lieutenant Eve Dallas
Expéditeur : Dr Garnet DeWinter
Ci-joint les images reconstruites complètes de la victime non
identifiée basées sur notre analyse. L’holo-imagerie est à présent
disponible au laboratoire, ou peut être envoyée à un holoportail
sécurisé sur demande écrite. Également jointes à ce message, mes
conclusions sur les ossements de la victime et du bébé. Nous
conserverons les restes en lieu sûr jusqu’à ce que les victimes soient
identifiées et/ou que le transfert ou la destruction de ceux-ci soient
autorisés.
Eve mit son tableau à jour, y ajouta les portraits-robots, les rapports. Elle envisagea de commander l’hologramme, puis se dit qu’elle n’en avait pas besoin.
— Sacré bon boulot, murmura-t-elle, se demandant si Yancy, son dessinateur de référence, causait parfois boulot avec Elsie Kendrick.
Elle voyait une jeune femme, un joli – on aurait même pu dire beau – visage aux traits délicats, en forme de cœur. Un front haut, de grands yeux en amande, noirs. Des pommettes saillantes sans être proéminentes, une petite bouche en arc de cercle.
Elle n’était pas menue, mais svelte, élancée – sur la reproduction prégrossesse. Des doigts effilés, des pieds fins, allongés.
Enceinte, son ventre s’est distendu pour laisser s’y épanouir une vie qui ne verrait jamais le jour.
Eve retourna s’asseoir à son bureau, programma une recherche de reconnaissance faciale à l’échelle mondiale.
Ce serait difficile, car il fallait remonter sur quatre décennies. Mais ça valait le coup de tenter.
— On vous trouvera.
Elle tenta une approche différente. Vu son âge, la victime aurait pu venir à New York pour travailler ou étudier à l’université. Pour ça, elle aurait eu besoin d’un visa. Misant sur l’intuition de DeWinter quant au pays d’origine de la victime, Eve commença par rechercher les visas délivrés à des femmes libanaises entre 2020 et 2025.
Et en moins d’une minute, elle se heurta au mur de la bureaucratie.
Elle songea à aller voir Whitney pour lui demander un passe-droit, puis décida finalement d’utiliser ses relations.
Elle fit appel à l’agent Teasdale, une ancienne du ministère de la Sécurité intérieure, désormais au FBI – et selon Eve, en lice pour le poste le plus élevé.
Dix minutes plus tard, Teasdale acceptait de l’aider et lui assurait qu’elle aurait l’information au matin.
Il faudrait donc patienter jusque-là.
La victime était-elle de confession musulmane – suffisamment croyante pour prier à la mosquée ? Deux agents de police pourraient montrer les portraits-robots aux abords des mosquées – toutefois, rien ne garantissait que la victime avait vécu à New York.
Peu importe, c’était une piste à explorer.
Eve sortit de la salle commune.
— Peabody, je vous ai envoyé les portraits-robots finalisés. Prenez deux agents et demandez-leur de distribuer des copies autour des mosquées de la ville. Essayez de trouver des fidèles âgés, de longue date, qui auraient pu croiser la victime.
— Ça se tente, répondit Peabody. On a le droit aux heures sup ?
Fronçant les sourcils, Eve regarda l’heure, vit que leur rotation était presque terminée. Et elle pesa les avantages par rapport au budget.
— Qu’ils commencent demain matin. Vous pouvez choper McNab et…
— À la moindre occasion.
— Très drôle. Vous pouvez mettre les recherches en automatique à la maison. Prévenez-moi dès que vous avez quelque chose. Rassemblez les éléments et bennez-les-moi. J’ai lancé une reconnaissance faciale sur les portraits-robots, je vous enverrai les résultats. Teasdale doit me fournir la liste des visas de travail et d’études délivrés à l’époque et correspondants à nos paramètres.
— Encore une bonne piste. On laissera les recherches tourner sur nos mini-ordinateurs. On passe vite à la maison pour refaire un point avec nos proprios, puis on va manger un morceau. On peut zapper le dîner.
— Non, allez-y. Mais laissez les recherches tourner.
— Ça marche. Vous rentrez aussi ?
— Bientôt.
— Vous auriez une seconde, avant, cheffe ? l’interpella Baxter.
— J’en ai même plusieurs.
Il coula un regard en direction du bureau d’Eve, suivi d’un petit signe de tête.
— Allons dans mon bureau, proposa-t-elle. Je dois chercher mes affaires.
Après l’avoir suivie à l’intérieur, il jeta un œil au tableau.
— Jolie jeune femme, et un bébé.
— Ouais. Un problème, Baxter ?
— Pas vraiment. Trueheart et moi avons terminé, alors s’il vous faut des agents sur le terrain, on est disponibles.
Elle appuya la hanche sur le coin de son bureau. Il aurait pu lui dire ça dans la salle commune.
— On est bon, mais je vous préviendrai s’il y a du changement.
— Le gamin et moi, on sort boire un verre, peut-être manger un bout. Il y a une mosquée à quelques rues du pub où on va. On peut s’y arrêter en chemin.
— D’accord. Ordinateur, imprime les portraits-robots A, B et C du dossier en cours.
— Reçu. Impression en cours…
— C’est pour ça que vous teniez à venir dans mon bureau ?
— Si on sort boire un verre, peut-être manger un bout, ce n’est pas juste parce qu’on a fini notre journée. La copine de Trueheart a accepté une mutation à East Washington – avec une promotion à la clé.
Baxter glissa ses mains dans les poches de son pantalon de costume taillé sur mesure.
— Il broie du noir, le pauvre. Ils parlent de relation longue distance, mais ça ne fonctionnera pas. Ils s’étaient pas juré un amour éternel, mais il a quand même le moral dans les chaussettes. Se plonger dans le boulot l’aiderait à se vider la tête.
— Ne me dites pas qu’il songe à la suivre.
— Oh, non ! Son travail est ici, sa mère est ici, sa vie est ici. Il n’a jamais envisagé de quitter New York.
— Elle part quand ?
— Elle est partie ce matin. C’est pour ça qu’il a le moral à zéro. Le remède : le boulot.
Elle lui tendit les portraits-robots.
— Faites-vous plaisir. Vous avez été un bon mentor pour lui, et aujourd’hui vous êtes un bon coéquipier. Le faites pas trop picoler.
Baxter sourit de toutes ses dents.
— Juste ce qu’il faut. Faites-moi confiance, il ne lui en faut pas beaucoup.
Eve se dit qu’elle avait eu raison de confier l’inexpérimenté, le sérieux et l’intègre Trueheart à Baxter. Et Baxter avait l’art d’aguerrir le novice sans lui faire perdre – trop – son sérieux ni son intégrité.
Eve jeta de nouveau un coup d’œil au tableau.
— J’ai raison pour toi aussi. Il me faut juste un peu plus de temps.
Elle rassembla ce dont elle avait besoin pour poursuivre à la maison. L’éclair et le tonnerre qui retentit dans la rue lui rappelèrent d’emporter l’imperméable en quittant le bureau.
Elle croisa Mira sur l’escalier roulant.
— Vous sortez à l’heure ?
— On dirait bien. Vous aussi.
— C’était prévu de longue date. J’ai rendez-vous avec Dennis et quelques amis pour boire un verre. C’est à quelques rues d’ici, alors j’avais prévu de marcher.
Elle sourit en entendant le grondement des cieux.
— Changement de plan, dit-elle. J’appelle mon service de transport. Je ne trouverai jamais de taxi.
— Je peux vous déposer, proposa Eve.
— Vous êtes sûre ? Vous avez le temps ?
— Oui, et oui. En plus, j’aimerais avoir votre avis sur un truc.
Elles prirent l’ascenseur pour rejoindre le parking, et Eve découvrit les inconvénients de quitter le bureau à l’heure quand elles durent se serrer dans la cabine.
— Je reviens de la vallée de l’Hudson, j’avais des gens à questionner au sujet de ma victime non identifiée. Elinor Singer et J.B. Singer mentent.
— Au sujet de votre victime ?
— Ils cachent tous les deux quelque chose. Je ne sais pas s’il en va de même pour Marvinia. Elle a l’air honnête, mais certains mentent mieux que d’autres. Je pense que la mère et le fils savaient que ce corps se trouvait derrière ce mur. Reste à déterminer s’ils ont participé au meurtre.
— Le mobile ?
— J.B. a un faible pour les jolies jeunes femmes et, pendant une période au moins, il ne s’est pas privé de satisfaire son petit penchant.
— Ah.
— Son épouse et lui ont vécu séparément, sous l’impulsion de sa mère probablement – sacré personnage –, à l’époque où ma victime aurait été enceinte, puis tuée.
— Un homme infidèle n’est pas digne de confiance, déclara un agent derrière Eve. Croyez-moi.
— C’est pas faux.
Soulagée d’arriver à son étage, Eve joua des coudes pour sortir de la cabine, et patienta pendant que Mira en faisait de même, avec bien plus d’élégance.
— Il a eu quelques accrochages avec les autorités, pas grand-chose, des trucs de fêtard. Des incidents stupides causés par son imprudence. Du genre « Je suis riche alors je fais ce qui me plaît ». C’est tout à fait son style.
— Des violences ?
— Pas vraiment, à l’exception d’une brochette d’olives dans l’œil. Mais c’est un menteur, un coureur, un… irresponsable.
— Pour résumer, dit Mira en se glissant dans la voiture d’Eve, un homme d’âge mûr, nanti, avec des antécédents de rapports extraconjugaux, a une liaison, une aventure ou une relation suivie avec une femme plus jeune – assez jeune pour être sa fille – qui donne lieu à une grossesse. C’est notre théorie. D’après les profils psychologiques des deux individus, je dirais simple aventure pour lui, illusion d’une relation pour elle.
— On est d’accord. Je vous conduis où ?
— Oh, chez 1 Du Vin. Une ancienne scène de crime pour Connors – et pour vous.
— Ouais, je sais où c’est. Elle travaillait peut-être pour Singer, ou il l’a rencontrée à une soirée, dans un bar, que sais-je. Bam, elle se retrouve en cloque. Il lui fait peut-être des promesses, lui donne de l’argent, la menace… Il essaie de se couvrir d’une façon ou d’une autre. Ça a dû être sa priorité.
Elle s’inséra dans la circulation dense sous la pluie qui tombait dru.
— Elle était presque à terme, dit Mira. Pourquoi aurait-il attendu aussi longtemps ?
C’est bien la question qui obsédait Eve.
— Elle a peut-être cru à ses promesses, a accepté son argent, ou a pris ses menaces au sérieux. Mais d’un coup, la réalité la rattrape. Elle comprend que le bébé sera bientôt là alors qu’elle est elle-même une enfant. Elle veut s’assurer qu’il honore ses promesses, crache plus de thune, sinon gare. Elle a également les moyens de le menacer. Lui, pendant ce temps, essaie de se rabibocher avec madame – le calendrier concorde. Il ne peut permettre qu’une « indiscrétion » vienne tout fiche en l’air.
Elle freina au feu, regarda le flot de piétons traverser.
— Il s’est peut-être dit qu’il l’emmenait là-bas pour lui faire peur, rien de plus, mais si c’est le cas, il s’est menti à lui-même. Il avait l’arme, il avait les briques. Il les avait forcément à sa disposition.
— Il devait connaître l’état de ce bâtiment, de la cave, renchérit Mira. Il dirigeait l’entreprise – officiellement du moins – et, à ce titre, il aurait pu commander des briques.
— Alors, pour se protéger, il se débarrasse d’elle, la cache dans un mur. Mais sa mère devait être au courant.
Eve passa le feu vert, tourna au croisement où un échalas en sweat à capuche vendait des parapluies bas de gamme à des prix outranciers.
— Je ne suis pas sûre qu’il aurait été capable de le faire si elle ne l’avait pas encouragé, reprit-elle. Et elle savait forcément pour la commande de briques, pour le mur, parce que J.B. servait surtout de prête-nom.
— C’est assez prémédité, quand on y réfléchit.
Après avoir vérifié son reflet dans le miroir de courtoisie, Mira sortit un tube de rouge à lèvres liquide, qu’elle appliqua avec une précision d’experte.
— D’autant plus si elle n’avait ni famille ni amis proches, poursuivit Mira en sortant un poudrier pour étaler une couche de poudre invisible sur un visage qu’Eve trouvait déjà parfait. Ou que sa famille et ses amis ignoraient qu’elle se trouvait à New York, ou encore qu’elle n’avait pas révélé le nom du père du bébé.
— Ce ne sont que des hypothèses. Il me faut des preuves.
— Ce n’est pas un hasard si les ossements ont été retrouvés sur un terrain appartenant – ou ayant appartenu – aux Singer.
Mira fouilla de nouveau dans son sac à main qui contenait apparemment toute chose, en sortit un petit tube dont elle dévissa le bouchon. Elle déposa au creux de ses poignets une goutte de parfum dont l’effluve printanier chatouilla le nez d’Eve.
— Votre théorie tient tout à fait la route.
— Il me reste à la confirmer.
Eve s’arrêta devant Du Vin.
— J’ai son portrait-robot complet maintenant. J’ai lancé une recherche de reconnaissance faciale, j’attends les résultats. On va la trouver. Et quand on l’aura, je découvrirai ce qui la relie aux Singer.
— Envoyez-moi tout ce que vous avez. Ça m’intéresse. Je lirai ça plus tard et verrai si je peux ajouter quelque chose.
— Merci. J’apprécie.
— Échange de bons procédés. Vous m’avez bien rendu service par cette soirée d’orage. Dennis serait ravi de vous voir si vous voulez vous joindre à nous pour un verre.
— J’aimerais avancer sur l’affaire, mais saluez-le pour moi.
Mira plongea la main dans le Sac-Contenant-Toute-Chose, en sortit un parapluie de poche. Elle ouvrit la portière, déplia le parapluie aux rayures rouges et blanches et décocha un sourire à Eve.
— Mes amitiés à Connors, dit-elle comme elle filait sur ses escarpins à talons aux rayures rouges et blanches.
« Son parapluie est assorti à ses chaussures. » Eve secoua la tête. « Franchement, qui pense à de tels détails ? »
Réfléchissant à cette question, elle prit le chemin de la maison sous la pluie battante.
1. En français dans le texte. (N.d.T.)
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