L'île des trois soeurs, Nell

Nora Roberts · Chapitre 10 sur 22

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L'île des trois soeurs, Nell

Chapitre 8

 

 

— Mia, je peux te parler ? demanda Nell, dix minutes avant l’ouverture.

Lulu, qui était en train d’enregistrer les commandes arrivées par courrier, lui lança son habituel regard soupçonneux tandis que Mia mettait la touche finale à un nouveau présentoir.

— Bien sûr. De quoi s’agit-il ?

— Eh bien…

Elle hésita. Lulu était à portée de voix.

— On pourrait aller deux minutes dans ton bureau ?

— Ici, ce sera très bien. Ne te laisse pas impressionner par le visage revêche de Lulu. Elle craint que tu ne viennes m’emprunter de l’argent. Vu que je suis facile à émouvoir et bête à manger du foin, elle est convaincue que je me laisserai dépouiller, et que je mourrai sans le sou et abandonnée de tous dans quelque bas-fonds. Pas vrai, Lu ?

Celle-ci se contenta de renifler sans cesser de taper sur les touches de sa caisse.

— Oh, non, il ne s’agit pas d’argent ! Je n’oserais jamais te demander… alors que tu t’es montrée si… oh, bon sang !

Nell se tourna vers Lulu.

— Je comprends que vous vouliez protéger Mia et que vous ne voyiez aucune raison de me faire confiance. Après tout, j’ai débarqué de nulle part, sans un sou. Mais je ne suis ni une voleuse ni une droguée. J’ai assumé ma part de travail et j’ai l’intention de continuer. Et si Mia me demandait d’essayer de servir les sandwiches debout sur un pied en chantant Yankee Doodle Dandy, je ferais de mon mieux. Parce qu’elle m’a donné ma chance.

Lulu renifla à nouveau.

— Je voudrais bien voir ça. Ça nous amènerait peut-être une nouvelle clientèle. Je n’ai jamais dit que vous ne faisiez pas votre part de travail, ajouta-t-elle, mais ça ne m’empêchera pas de garder un œil sur vous.

— Ça ne me dérange pas. Je comprends très bien.

— Cette débauche de sentiments nuit à mon mascara, remarqua Mia en se tamponnant les cils.

Elle s’écarta du présentoir, hocha la tête d’un air satisfait.

— Alors, que veux-tu me dire ?

— Mme Macey donne une réception d’anniversaire le mois prochain. Elle voudrait un beau buffet.

— Oui, je sais, dit Mia en redressant des livres sur une étagère. Elle va te rendre folle avec ses suggestions et ses questions. Mais tu devrais t’en sortir.

— Je n’ai pas encore accepté… Je voulais t’en parler d’abord.

— Tu n’as pas besoin de mon autorisation pour assurer un buffet à l’extérieur, Nell. Ton temps libre t’appartient.

— Je voulais juste que tu saches que si j’acceptais, ça n’interférerait pas avec mon travail ici.

— J’espère bien que non, surtout après l’augmentation que je vais t’accorder… Il est temps d’ouvrir, Lu, fit-elle en consultant sa montre.

— Tu m’augmentes ?

— Tu l’as méritée. Je t’ai engagée avec un salaire provisoire. Ta période d’essai est officiellement terminée.

Elle déverrouilla la porte, puis mit la musique en sourdine.

— Comment s’est passé ton dîner avec Zack, l’autre soir ? s’enquit-elle, amusée. L’île est petite, les nouvelles circulent vite.

— Très bien. C’était juste un petit dîner amical.

— C’est un beau garçon, remarqua Lulu. Et un type bien.

— Je n’essaye pas de l’induire en tentation.

— Alors, il y a quelque chose qui cloche chez vous.

Lulu abaissa ses lunettes et scruta Nell par-dessus la monture en métal.

— Si j’avais quelques années de moins, je lui aurais tendu quelques pièges. Il a de belles mains, et je parie qu’il sait s’en servir.

— Aucun doute, intervint Mia. Mais tu embarrasses notre Nell. Bon, où en étais-je ? L’anniversaire de Gladys, c’est fait. L’augmentation, c’est fait. Le dîner avec Zack, c’est fait.

Elle fit une pause et tapota ses lèvres de l’index.

— Ah oui ! Nell, je voulais te demander : est-ce que tes convictions religieuses ou politiques t’empêchent de porter bijoux et maquillage ?

Nell ne put que secouer la tête, abasourdie.

— Ouf ! je suis soulagée. Tiens.

Mia ôta ses boucles d’oreilles en argent et les lui tendit.

— Essaie celles-ci. Si quelqu’un te demande où tu les as achetées, elles viennent de Tout ce qui brille, à deux pas d’ici. Nous aimons bien faire la promotion des autres commerçants. Tu me les rendras à la fin de ton service. Demain, tu pourrais essayer de mettre un peu de blush, du rouge à lèvres, et même une touche de mascara.

— Je n’en ai pas.

— Pardon ?

Mia leva la main, pressa l’autre sur son cœur et tituba jusqu’au comptoir pour y prendre appui.

— Excuse-moi, je me sens un peu faible. Tu as bien dit que tu n’avais pas de rouge à lèvres ?

Les fossettes de Nell se creusèrent.

— Je crains que oui.

— Lulu, il faut qu’on aide cette malheureuse. C’est notre devoir. Les réserves d’urgence. Vite.

Un frémissement de la bouche qui ressemblait à un sourire, Lulu sortit une trousse de toilette de dessous le comptoir.

— Elle a une belle peau.

— C’est une toile vierge, Lu. Suis-moi, ordonna-t-elle à Nell.

— Et le café… ? Les habitués ne vont pas tarder…

— Je suis rapide, et expérimentée. Allons-y.

Dix minutes plus tard, Nell servait ses premiers clients en arborant les boucles d’oreilles en argent, un rouge à lèvres couleur pêche, et un mascara ardoise posé avec expertise.

Se sentir à nouveau féminine procurait un réconfort indéniable, décréta-t-elle.

 

Elle accepta de faire le buffet des Macey en croisant les doigts. Quand Zack lui proposa un tour en bateau, elle dit oui et se sentit forte.

Lorsqu’un client lui demanda si elle pouvait faire un gâteau d’anniversaire en forme de ballerine, elle ne se déroba pas. Et elle acheta une paire de boucles d’oreilles avec l’argent ainsi gagné.

La rumeur se répandit, elle se retrouva avec un pique-nique d’une vingtaine de personnes à préparer pour la fête du 4 Juillet et dix paniers-repas pour l’équipage d’un bateau loué à la journée.

Ses notes, ses classeurs et ses menus étalés sur la table de la cuisine, Nell réalisa qu’elle était en train de créer sa propre entreprise.

On frappa soudain à la porte. Levant les yeux, elle reconnut Ripley qu’elle accueillit avec joie.

— Tu as une minute ?

— Bien sûr. Assieds-toi. Tu veux boire quelque chose ?

— Ça va, merci.

Ripley prit un siège, et attrapa Diego qui s’était approché pour renifler ses chaussures.

— Tu planifies tes repas ?

— Oui. Si j’avais un ordinateur… Enfin, on verra ça plus tard. Pour l’instant, je vendrais mon âme pour un mixeur. Et mes jambes contre un robot ménager professionnel. En attendant, je fais avec ce que j’ai.

— Pourquoi tu n’utilises pas l’ordinateur de la librairie ?

— Mia en a déjà fait beaucoup pour moi.

— Bon, écoute : j’ai un rendez-vous le 4. Un rendez-vous avec du potentiel. Informel parce que Zack et moi sommes plus ou moins de service ce jour-là jusque tard dans la nuit. Les feux d’artifice et la bière rendent parfois les gens trop joyeux pour leur bien.

« Bref, ce type – il est consultant en sécurité sur le continent – s’est entiché de moi, et j’ai décidé de lui donner sa chance.

— Waouh, Ripley, c’est romantique !

— Et en plus il est bien fichu, poursuivit Ripley en caressant les oreilles de Diego. Le feu d’artifice d’après les feux d’artifice promet d’être du tonnerre, si tu vois ce que je veux dire. Je suis plutôt en manque, côté sexe. Donc, on a décidé de pique-niquer de nuit et, je ne sais pas comment, je me suis retrouvée chargée de la nourriture. Comme j’ai dans l’idée de lui sauter dessus, je préfère ne pas l’empoisonner avant.

— Un pique-nique romantique pour deux, nota Nell. Végétarien ou carnivore ?

— Carnivore. Pas trop compliqué, hein ?

Ripley piqua un grain de raisin dans la coupe sur la table et le fourra dans sa bouche.

— Je ne tiens pas à ce qu’il s’intéresse plus à la nourriture qu’à moi.

— Compris. Tu viens le chercher ou il faut le livrer ?

— C’est super ! s’exclama Ripley en prélevant un autre grain de raisin. Je viendrai le chercher. Tu peux me faire ça pour moins de cinquante dollars ?

— Entendu. Dis-lui d’apporter un petit vin blanc bien frais. Si tu avais un panier à pique-nique…

— On doit en avoir quelque part.

— Parfait. Apporte-le. Côté nourriture, je m’en occupe. Pour la partie de jambes en l’air, c’est de ton ressort.

— Je devrais me débrouiller. Tu sais, si tu veux, je peux demander autour de moi si quelqu’un n’aurait pas un ordinateur d’occasion à vendre.

— Ce serait formidable. Je suis contente que tu sois passée, déclara Nell en se levant pour sortir deux verres. J’avais peur de t’avoir agacée, l’autre jour.

— Non, ce n’est pas toi. C’est ce sujet particulier qui m’exaspère. C’est un tas de conneries…

Elle s’interrompit, fronça les sourcils.

— Quand on parle du loup…

— Moi, j’essaye de l’éviter. Pourquoi chercher les ennuis ? lança Mia en entrant d’une démarche nonchalante. Un message pour toi, Nell, ajouta-t-elle en posant un bout de papier sur le plan de travail. De Gladys Macey.

— Je suis confuse. Je vais lui demander encore une fois de ne pas appeler à la librairie, et je te promets de faire installer le téléphone.

— Ne t’en fais pas, j’avais envie de prendre l’air. Je veux bien un verre de cette sympathique citronnade.

— Elle a besoin d’un ordinateur, lâcha tranquillement Ripley. Elle ne veut pas utiliser celui de la librairie de peur de t’embêter.

— Voyons, Ripley ! s’écria Nell. Travailler ainsi me convient parfaitement.

— Elle peut tout à fait utiliser l’ordinateur du magasin quand il est disponible, répliqua Mia à l’adresse de Ripley. Et elle n’a pas besoin que tu t’immisces entre nous.

— Elle n’en aurait pas besoin si tu n’essayais pas tout le temps de lui imposer tes idioties psychotiques.

— « Idioties psychotiques », on dirait le nom d’un orchestre de rock de second ordre, et ça n’a rien à voir avec ce que je suis. Mais même cela, c’est mieux que le déni aveugle et obstiné. Le savoir est toujours préférable à l’ignorance.

— Tu en veux, de l’ignorance ? rugit Ripley en bondissant sur ses pieds.

— Arrêtez tout de suite ! cria Nell, bouleversée, en s’interposant. C’est ridicule. Est-ce que vous vous comportez toujours ainsi, toutes les deux ?

— Oui, répondit Mia en prenant délicatement son verre pour boire une gorgée. Ça nous plaît beaucoup, n’est-ce pas, shérif adjoint ?

— Ce qui me plairait, ce serait de te flanquer un bon coup de poing, mais ça m’obligerait à me mettre en état d’arrestation.

— Essaie voir, répliqua Mia en tendant le menton. Je te promets de ne pas porter plainte.

— Personne ne frappera personne. Pas dans ma maison.

Prise de remords, Mia posa son verre et caressa le bras de Nell. Il était d’une rigidité d’acier.

— Je suis désolée, petite sœur. Ripley et moi, nous nous exaspérons l’une l’autre, c’est une vieille habitude. Mais on ne devrait pas te mettre entre nous. On ne devrait pas, insista-t-elle en se tournant vers Ripley. Ce n’est pas juste.

— Voilà un point sur lequel nous sommes d’accord. Que dirais-tu de déclarer cette maison zone neutre ? Interdite de guerre.

— Je dirais que je suis d’accord, fit Mia en distribuant les verres. Tu vois, Nell, tu as déjà une bonne influence sur nous. Buvons aux influences positives.

Ripley hésita, se racla la gorge.

— Allez, tant pis ! Aux influences positives.

Les trois femmes qui formaient un vague cercle heurtèrent leurs verres. Un son clair retentit et un éclair jaillit.

Mia sourit tandis que Nell laissait échapper un gloussement.

— Merde ! marmonna Ripley en avalant sa citronnade. J’ai horreur de ça.

 

Un flot de touristes débarquait sans discontinuer pour fêter le 4 Juillet. Toutes les vitrines dans High Street arboraient des bannières et des guirlandes qui claquaient joyeusement au vent. La foule grouillait dans les rues et sur la plage.

Nell ne chômait pas, mais cela n’altérait en rien sa bonne humeur. Pour la première fois depuis neuf mois, elle s’autorisait à faire des projets d’avenir.

Elle s’arrêta un instant devant la vitrine de Côté plage. Le mannequin était vêtu d’un adorable pantalon d’été, rayé marine et blanc, et d’un petit haut blanc joliment décolleté. Ses sandales avaient l’air aussi amusantes que peu pratiques.

Nell se mordit la lèvre. Son salaire brûlait dans la poche de son vieux jean. Cela avait toujours été son problème. Dès qu’elle avait dix dollars, elle trouvait sans peine le moyen d’en dépenser neuf.

Elle avait appris à économiser, à lésiner et à résister à ses envies. À faire durer un billet de cinq dollars.

Mais cela faisait si longtemps quelle ne s’était rien offert de joli. Et Mia lui avait fait remarquer, avec une pointe d’agacement, qu’elle pourrait soigner sa tenue pour travailler.

En outre, ses nouvelles activités de traiteur exigeaient qu’elle se montre à son avantage. Et même si la décontraction était de rigueur sur l’île, cela ne signifiait pas qu’elle devait s’interdire d’être séduisante.

D’un autre côté, il aurait été plus raisonnable d’économiser cet argent pour investir dans l’équipement de sa cuisine.

— Qui vas-tu écouter ? Le bon ange ou le mauvais ?

— Mia…

Un peu gênée d’avoir été surprise en train de rêvasser devant une paire de chaussures, Nell se mit à rire.

— Superbes, ces sandales ! s’exclama Mia. Et, en solde, en plus.

— C’est vrai ?

Son amie désigna l’écriteau marqué Soldes sur la vitrine.

— C’est le mot de six lettres que je préfère. Je sens des possibilités, Nell. Entrons.

— Je ne devrais pas. Je n’ai besoin de rien.

— Tu as besoin que je te convainque.

Sur ce, elle prit Nell par le coude d’une main ferme.

— Acheter des chaussures n’a rien à voir avec le besoin, et tout avec le désir. Sais-tu combien j’en ai de paires ?

— Non.

— Moi non plus, avoua Mia en entraînant Nell dans la boutique. Regarde ce pantalon rouge cerise ! Il t’irait à merveille. Tu fais du 36 ?

— Oui, mais il faut absolument que j’économise pour acheter un robot ménager.

Malgré elle, elle tendit la main pour tâter le tissu du pantalon que Mia avait décroché du portant.

— Essaye-le avec ça, ordonna Mia en sortant un dos-nu blanc. N’oublie pas d’enlever ton soutien-gorge. Tu as des petits pieds. Du 36 aussi ?

— Oui.

Nell jeta un coup d’œil discret aux prix. Même en solde, c’était plus qu’elle n’avait dépensé pour elle-même en plusieurs mois. Elle tenta de protester, mais Mia la poussait déjà dans la cabine d’essayage.

Le rideau tiré, elle se résigna plutôt aisément. Après tout, essayer n’était pas acheter.

Mia avait raison pour le pantalon, constata-t-elle. Le rouge vous remontait le moral instantanément. Mais le haut… Porter sans soutien-gorge quelque chose d’aussi moulant lui parut indécent. Quant au dos, elle pivota pour l’examiner dans la glace. Eh bien, il n’y en avait quasiment pas.

Evan ne lui aurait jamais permis de l’acheter.

Nell se reprocha aussitôt d’avoir une telle pensée.

« Bon, on efface tout et on recommence », s’ordonna-t-elle.

— Comment ça va, là-dedans ?

— Bien. C’est une tenue adorable, mais je ne crois pas que…

Avant qu’elle ait le temps d’achever, Mia tira le rideau et, les sandales à la main, l’examina tout en se tapotant les lèvres.

— Parfait. Jeune fille rangée et cependant sexy, décontractée mais chic. Enfile ces chaussures. J’ai vu un petit sac, exactement ce qu’il te faut. Je reviens.

Nell avait l’impression d’être un vulgaire fantassin exécutant les ordres d’un général.

Vingt minutes plus tard, son vieux jean, son T-shirt et ses tennis gisaient au fond d’un sac en plastique. Le peu de liquide qu’il lui restait avait été englouti par le sac qui ballottait contre sa hanche.

— Comment te sens-tu ?

— Coupable, et enchantée, répondit Nell en frétillant des orteils dans ses sandales.

— Bien. Maintenant, allons acheter des boucles d’oreilles pour parfaire cette charmante tenue.

Nell abandonna toute idée de résistance. N’était-ce pas la fête de l’indépendance ? Elle craqua pour une paire en quartz rose absolument ravissante.

— Pourquoi de simples boucles d’oreilles procurent-elles un tel sentiment de confiance en soi ?

— Les bijoux montrent que nous sommes conscientes de notre corps et que nous attendons des autres qu’ils le soient aussi. Et, maintenant, un petit tour sur la plage, histoire de voir les réactions.

Nell effleura les pierres rose pâle à ses oreilles.

— Est-ce que je peux te poser une question ?

— Vas-y.

— Cela fait un mois que je vis ici, et je ne t’ai jamais vue avec personne. Un homme, je veux dire.

— Je ne m’intéresse à personne en ce moment, répondit Mia qui, la main en visière, examinait la plage. Il y a eu quelqu’un. Mais c’était à une autre période de ma vie.

— Tu l’aimais ?

— Oui. Beaucoup.

— Excuse-moi. Ça ne me regarde pas.

— Ce n’est pas un secret, fit Mia avec désinvolture. Et ça fait longtemps que la blessure est cicatrisée. J’aime bien être seule, maîtresse de mon destin, ainsi que de toutes les petites décisions quotidiennes. La vie à deux exige une certaine dose d’altruisme. Et je suis d’une nature égoïste.

— Ce n’est pas vrai.

— Il y a des degrés dans la générosité, répliqua Mia qui, offrant son visage à la brise, se mit à marcher. Et elle n’est pas synonyme d’altruisme. Je suis généreuse quand j’en ai envie et avec qui j’ai envie. Je ne trouve pas qu’il y ait là matière à s’excuser.

— Je sais d’expérience ce qu’est l’égoïsme. Tu agis peut-être à ta guise, Mia, mais tu ne ferais jamais de mal à qui que ce soit.

— Éviter de faire du mal est une responsabilité dont on hérite. Tu es comme moi.

— Je ne vois pas en quoi. J’ai été impuissante.

— C’est pourquoi tu ressens de la compassion pour ceux qui souffrent. Rien ne nous arrive sans raison, petite sœur. Ce que nous faisons ensuite est la clef de ce que nous sommes.

Nell laissa son regard errer au loin. Elle pouvait ignorer ce que Mia était en train de lui dire, et se contenter d’une petite vie tranquille, normale.

Ou bien obtenir plus.

— La nuit où j’ai dormi chez toi, quand je t’ai vue sur la falaise, je me suis dit que je rêvais.

— Est-ce ce que tu veux croire ? demanda Mia sans la regarder.

— Je n’en suis pas totalement sûre. Enfant déjà, j’avais rêvé de cet endroit. Pendant très longtemps, j’ai fait l’impasse sur ces rêves. Quand j’ai vu ce tableau qui représentait la falaise, le phare et ta maison, je me suis sentie irrésistiblement attirée par cet endroit. C’était un peu comme si l’on m’autorisait enfin à rentrer chez moi.

Elle fit une pause puis se tourna vers Mia.

— Autrefois, je croyais aux contes de fées. Et puis j’ai appris à ne plus y croire. À mes dépens.

Il en était de même pour Mia. Aucun homme n’avait jamais levé la main sur elle, mais il y avait d’autres façons de laisser des bleus et des cicatrices.

— La vie n’est pas un conte de fées, et le don a son prix.

Un frisson parcourut l’épine dorsale de Nell. Il était plus facile de se détourner. Plus rassurant de s’enfuir.

Au large, une fusée siffla dans les airs puis explosa en déversant une pluie d’étoiles. Une clameur joyeuse s’éleva de la plage.

— Tu m’as dit que tu m’apprendrais, murmura Nell.

Mia expira lentement. Enfin ! Tant de choses reposaient sur cet accord timide.

— Chose promise, chose due.

Elles contemplèrent en silence la fusée suivante.

— Tu comptes rester ici pour admirer le feu d’artifice ? s’enquit Nell.

— Non, j’y assisterai de ma falaise. Ce sera plus tranquille. De plus, je déteste être la cinquième roue du carrosse.

— La cinquième roue ?

— Mesdames, fit Zack qui les rejoignait.

Fait rare, il portait son insigne de shérif épinglé sur sa chemise.

— Je vais être obligé de vous demander de circuler. Deux jolies jeunes femmes sur la plage risquent de perturber l’ordre public.

— Est-ce qu’il n’est pas mignon ? s’écria Mia en prenant son visage entre ses mains pour lui donner un gros baiser bruyant. Quand j’étais en CM 2, j’envisageais de me marier avec lui et d’habiter un château de sable.

— Tu aurais pu me mettre au courant.

— Tu n’avais d’yeux que pour Hester Burmingham.

— Non. Je ne nourrissais des pensées concupiscentes qu’à propos de son vélo rouge. L’année suivante, le père Noël m’en a apporté un, et Hester a cessé d’exister pour moi.

— Les hommes sont des salauds.

— Possible, mais j’ai encore le vélo, et Hester a des jumelles et un minibus. Tout est bien qui finit bien.

— Hester continue à regarder ton arrière-train quand tu t’éloignes, déclara Mia, ravie de le voir béer d’étonnement. Sur ce, bonsoir. Profitez bien du feu d’artifice.

— Cette fille se débrouille toujours pour avoir le dernier mot, marmonna Zack. Le temps qu’il faut à un homme pour délier sa langue, hop ! elle est partie. Et, à propos de subjuguer les hommes, tu es splendide.

— Merci, dit Nell qui écarta les bras pour se faire admirer. J’ai fait des folies.

— Aux bonnes adresses. Laisse-moi porter ça, ajouta-t-il en la débarrassant du sac qui contenait ses vieux vêtements.

— Il faut que je rentre chez moi. J’ai pas mal de choses à faire.

— Je peux faire un bout de chemin avec toi. J’espérais bien te voir, aujourd’hui. J’ai entendu dire que tu avais eu beaucoup de travail, à livrer de la salade de pommes de terre dans toute l’île.

— J’ai bien dû en préparer dix kilos, et assez de poulet frit pour qu’on soit à court de volaille pendant les trois mois à venir.

— Je suppose qu’il ne t’en reste plus.

— Peut-être que si, fit-elle avec un sourire espiègle.

— Avec la surveillance de la circulation et les patrouilles sur la plage, je n’ai pas eu le temps de prendre un vrai repas. J’ai confisqué assez de pétards, de feux de Bengale et de fusées pour monter ma propre insurrection. Et tout ça avec seulement deux hot-dogs dans le ventre.

— Ce n’est vraiment pas juste.

— Non, en effet. J’ai repéré un ou deux de tes paniers-repas. Il m’a semblé voir de la tarte aux pommes.

— Tu as une bonne vue. Je pourrais sans doute dénicher quelques pilons et récupérer une livre de salade de pommes de terre au fond d’un saladier. Et j’arriverai peut-être même à reconstituer une portion de tarte aux pommes pour en faire don à un fonctionnaire méritant.

— Si ça se trouve, tu pourrais même le déduire de tes impôts. Maintenant, il faut que j’aille surveiller la préparation du feu d’artifice, dit-il en s’arrêtant au bout de la rue. En général, ça commence vers 9 heures.

Il posa le sac de Nell et lui caressa les bras.

— Les choses se tassent entre 9 h 30 et 10 heures. J’ai perdu à la courte paille contre Ripley, du coup, c’est à moi d’effectuer la dernière patrouille et de vérifier que personne n’a fichu le feu à sa maison. Ça te plairait de faire un tour en voiture ?

— Peut-être.

Les doigts de Zack se promenèrent sur le dos nu de Nell.

— Fais-moi une faveur, dit-il. Pose tes mains sur mes épaules. J’aimerais que tu te cramponnes à moi quand je t’embrasserai, cette fois-ci.

— Zack…

Elle respira à fond deux fois et reprit :

— J’aimerais que toi aussi tu te cramponnes à moi.

Il la prit dans ses bras. Elle noua les doigts sur sa nuque. Ils demeurèrent ainsi un instant, si proches que chacun sentait le souffle de l’autre. Un frisson d’anticipation parcourut le corps de Nell.

Leurs lèvres se frôlèrent, se séparèrent, se frôlèrent à nouveau. Ce fut elle qui gémit, qui écrasa sa bouche sur celle de Zack dans un accès de désir qui la prit par surprise.

Elle ne s’était pas autorisée à désirer. Même quand il avait réveillé ses sens assoupis, elle avait pris garde de rester en deçà du désir. Jusqu’à présent.

Mais, soudain, elle avait envie de se presser contre ce corps dur et viril. Elle avait besoin de sentir son odeur, sa chaleur.

Leurs langues se mêlèrent, douces et soyeuses, en un voluptueux ballet. Elle laissa échapper un petit halètement de plaisir quand il changea l’angle du baiser.

Et s’y abandonna totalement.

La reddition de Nell déclencha en lui des spasmes de désir presque douloureux. Ses gémissements étouffés lui incendièrent les veines tandis que des visions érotiques se bousculaient dans son cerveau sur fond de ciel nocturne.

Le bruit assourdi d’une fusée qui explosait lui parvint, suivi d’exclamations montant de la plage.

En deux minutes, il pouvait l’entraîner dans le cottage ; en trois, la déshabiller et la prendre.

— Nell…

Hors d’haleine, il interrompit leur baiser.

Elle lui sourit, confiante. Ses pupilles étaient dilatées de plaisir.

— Nell, répéta-t-il en appuyant le front contre celui de la jeune femme.

Il y avait un temps pour prendre, il le savait, et un temps pour attendre.

— Il faut que je fasse ma ronde.

— D’accord.

Il ramassa le sac et le lui tendit.

— Tu reviendras ?

— Oui, je reviendrai.

Lorsqu’elle se détourna et se dirigea vers sa maison, elle eut la sensation de flotter dans les airs.

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