L'île des trois soeurs, Nell

Nora Roberts · Chapitre 9 sur 22

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L'île des trois soeurs, Nell

Chapitre 7

 

 

Il faisait encore nuit lorsque Nell descendit à la cuisine sur la pointe des pieds. La maison était grande, et elle dut chercher son chemin. Elle prépara un pot de café, écrivit un petit mot de remerciement à l’intention de Mia, puis s’éclipsa.

Il faudrait qu’elles discutent, songea-t-elle en roulant dans la lumière naissante de l’aube. Dès qu’elle saurait par quel bout commencer.

Elle arrivait presque à se persuader que ce qu’elle avait vu sous la lune n’était qu’un rêve dû à l’excès de champagne. Presque. Seulement, voilà, la vision qu’elle en conservait était trop nette pour n’être que cela.

Et si cette scène avait réellement eu lieu, et qu’elle-même avait un rôle à jouer dans le scénario, elle avait besoin d’en savoir plus.

Pour la première fois depuis près de quatre ans, elle se sentait d’un calme et d’une absolue sérénité. Et pour l’heure, cela lui suffisait.

 

Il était presque midi, Nell avait en poche son chèque de salaire, et un jour de congé devant elle.

— Un cappuccino glacé aux noisettes, s’il vous plaît. Le client s’accouda au comptoir pendant qu’elle préparait sa commande. Il devait avoir la trentaine, entretenait sa forme dans un gymnase et ne vivait pas sur l’île, estima-t-elle, ravie d’être maintenant capable d’identifier quelqu’un du continent au premier coup d’œil. Elle était tout aussi douée lorsqu’il s’agissait d’un insulaire, d’ailleurs.

— Dites-moi, vous mettez de l’aphrodisiaque dans vos cookies, ou quoi ? lança-t-il.

— Pardon ? fit-elle en levant les yeux.

— Depuis que j’ai goûté ceux aux raisins, je n’arrive plus à vous sortir de ma tête.

— Vraiment ? J’aurais pourtant juré avoir mis tout l’aphrodisiaque dont je disposais dans les cookies aux noix.

— Alors, donnez-m’en trois. Je m’appelle Jim, et vous m’avez complètement séduit avec vos gâteaux.

— Dans ce cas, je vous conseille d’éviter ma salade aux trois haricots. Vous seriez perdu pour la totalité de la gente féminine.

— Si j’achète le saladier entier, est-ce que vous m’épouserez et porterez mes enfants ?

— Ç’aurait été avec plaisir, Jim, mais j’ai fait le vœu de rester libre afin de cuisiner pour le monde entier.

Elle versa de la crème sur le café et referma le gobelet.

— Vous voulez vraiment ces cookies ?

— Et comment ! Que diriez-vous d’un pique-nique ? J’ai loué une maison avec des amis. On se fait un barbecue, ce soir.

— Aujourd’hui, un barbecue, et demain une maison en banlieue et un cocker, répliqua-t-elle en prenant son billet avec un sourire. Mieux vaut prévenir que guérir, mais merci quand même.

— Vous me fendez le cœur, soupira-t-il en s’éloignant.

— Dis donc, il est craquant, ce type, murmura Pegg qui se tordait le cou pour le suivre des yeux. Tu n’es vraiment pas intéressée ?

— Non, répondit Nell en dénouant son tablier.

— Alors, tu ne vois pas d’inconvénient à ce que je tente ma chance ?

— Je t’en prie. Il y a plein de salade de haricots dans le frigo. Oh, Peg, merci pour hier.

— Hé, ça arrive à tout le monde de disjoncter de temps à autre. Salut, à lundi.

« A lundi », se répéta Nell. C’était aussi simple que cela. Elle faisait partie d’une équipe, elle avait des amis, et elle avait repoussé les avances d’un beau garçon sans paniquer.

À vrai dire, elle avait même apprécié ce petit flirt, exactement comme autrefois. Et un jour viendrait où elle ne se sentirait plus obligée de refuser les invitations.

Un jour, elle serait capable d’aller à un pique-nique avec un homme et ses amis. De parler, de rire, de jouir de leur compagnie. De nouer des amitiés légères et détendues. Mais il ne pourrait jamais être question de relation sérieuse, même si elle apprenait à maîtriser ses émotions.

Car d’un point de vue légal, elle était toujours mariée.

Pour l’heure, ce mariage était plus un filet de sécurité que le cauchemar qu’il avait été. Elle était libre d’être qui elle voulait, pas assez libre cependant pour s’engager à nouveau.

Elle décida de s’offrir une glace et un petit tour à la plage.

Elle marchait sur le sable, lorsqu’elle repéra Peter Stahr et son affreux chien. L’air penaud, tous deux regardaient Zack qui leur faisait face, les poings sur les hanches.

Celui-ci ne portait jamais de chapeau comme il le lui avait pourtant conseillé. Résultat, ses cheveux étaient plus clairs aux pointes, et presque toujours emmêlés. Elle avait aussi remarqué qu’il portait rarement son insigne ; uniquement son pistolet dans l’étui accroché à sa ceinture.

Le chien tendit la patte, plein d’espoir, mais Zack secoua la tête et désigna la laisse que son maître avait à la main. Ce dernier obtempéra, puis l’homme et le chien s’éloignèrent, tête basse.

Zack se tourna, et le soleil se refléta sur ses lunettes noires. Nell sut instinctivement qu’il la regardait. S’armant de courage, elle le rejoignit.

— Bonjour, shérif.

— Bonjour, Nell. Pete a encore laissé son chien en liberté, et ce pauvre clébard pue comme une soute à poissons. Votre glace coule.

— C’est qu’il fait chaud.

Elle lécha le cornet et décida de prendre le taureau par les cornes.

— À propos d’hier…

— Vous vous sentez mieux ?

— Oui.

— Bon. Vous voulez partager ?

— Quoi ? Oh, bien sûr !

Elle tendit son cornet, et sentit son pouls s’accélérer lorsqu’il entreprit de le lécher juste au-dessus de ses doigts. Curieux, avec le type du barbecue elle n’avait rien ressenti.

— Vous ne me posez pas de questions ?

— Non, dans la mesure où vous préférez que je m’en abstienne.

Oui, il l’avait bien regardée, et il avait remarqué comme elle avait redressé les épaules avant de se diriger vers lui.

— Pourquoi ne pas marcher un peu ? proposa-t-il. Il y a une brise marine pas désagréable.

— Je me demandais… que fait Lucy toute la journée pendant que vous êtes occupé à maintenir l’ordre ?

— Des trucs de chien.

— Des trucs de chien ? répéta-t-elle avec un petit rire.

— Mais oui. Il y a des jours où un chien doit traîner autour de la maison, se rouler dans l’herbe, et réfléchir longuement. D’autres fois, quand elle est d’humeur, elle m’accompagne au bureau. Sur le trajet, elle nage un peu et, une fois arrivée au poste, elle s’installe confortablement pour mâchonner mes chaussures. Je songe à lui acheter un frère ou une sœur.

— Moi, je pensais prendre un chat. Je ne suis pas certaine d’être capable d’éduquer un chiot. Un chat me paraît plus facile. J’ai vu une annonce, au marché. Des chatons gratuits.

— Ce sont ceux de la fille Stubens. Il lui en restait deux ou trois, la dernière fois que j’en ai entendu parler. Ils habitent près de la baie. Une petite maison blanche, un peu de guingois, avec des volets bleus.

Elle hocha la tête puis s’immobilisa. Jusqu’à présent, ses impulsions avaient été plutôt heureuses. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ?

— Zack, je m’apprête à essayer une nouvelle recette ce soir. Des courgettes au thon avec des tomates séchées et de la feta. J’aurais bien besoin d’un cobaye.

Il lui prit la main pour lever le cornet et goûta encore un peu de sa glace.

— Eh bien, il se trouve que je n’avais pas de projet urgent pour ce soir et, en tant que shérif, je dois faire tout mon possible pour répondre aux besoins de la communauté. À quelle heure ?

— 7 heures, ça vous va ?

— Impeccable.

— Très bien. À tout à l’heure. Apportez votre appétit, lança-t-elle avant de s’éloigner rapidement.

— Vous pouvez compter dessus, dit-il en abaissant ses lunettes de soleil pour la suivre du regard.

À 7 heures, les amuse-gueule étaient prêts et le vin au frais. Nell avait acheté une table d’occasion, et comptait passer une partie de sa journée de congé à la poncer puis à la peindre. En attendant, elle cacha sous un drap la peinture écaillée.

Elle l’avait installée sur la pelouse derrière la maison, avec deux vieilles chaises achetées pour une bouchée de pain. Telles quelles, elles n’étaient pas particulièrement jolies, mais il y avait de quoi en tirer quelque chose. Et elles avaient le mérite d’être là.

Elle avait dressé le couvert pour deux. Les assiettes, les bols et les verres à vin étaient dépareillés, mais le résultat était gai et charmant.

Et aussi éloigné que possible de la porcelaine guindée et de la lourde argenterie de son passé.

Son jardin commençait à avoir belle allure, et elle prévoyait de planter tomates, poivrons, potirons et courgettes dès le lendemain.

Elle était de nouveau pratiquement fauchée, et absolument ravie.

— Dites donc, c’est vraiment très sympathique ici.

Nell pivota sur ses talons. Gladys Macey se tenait au bord de la pelouse, serrant contre elle un énorme sac à main blanc.

— On dirait un tableau.

— Bonsoir, madame Macey.

— J’espère que ça ne vous ennuie pas que je déboule sans crier gare. Je vous aurais bien passé un coup de fil, mais vous n’avez pas le téléphone.

— Ça ne m’ennuie pas du tout ! Euh… est-ce que je peux vous offrir quelque chose à boire ?

— Non, non, ne vous dérangez pas. Je viens pour affaires.

— Affaires ?

— Absolument.

Le casque de cheveux noirs de Gladys Macey frémit à peine lorsqu’elle hocha la tête.

— Cari et moi allons fêter notre trentième anniversaire de mariage fin juillet.

— Félicitations.

— Vous pouvez le dire. Enfin, bref, je veux faire une fête, et j’étais justement en train d’expliquer à Cari qu’il ne s’en tirerait pas sans mettre un costume. Je me demandais si vous pourriez vous occuper du buffet ?

— Euh… eh bien…

— Je veux un buffet complet, enchaîna Gladys. Et consistant. Quand j’ai marié ma fille, il y a eu deux ans, nous avons pris un traiteur du continent. Chichiteux, pas grand-chose à manger à mon goût, et trop cher au goût de Cari. Mais on n’avait pas vraiment le choix. Je ne vous imagine pas me laissant sur ma faim ni demandant une rançon royale à Cari pour un bol de crevettes froides.

— Madame Macey, je vous remercie d’avoir pensé à moi, mais je ne suis pas vraiment équipée pour faire de la restauration.

— Écoutez, vous avez tout le temps d’y réfléchir. J’ai ici une liste avec le nombre approximatif d’invités et le genre de menu que j’envisage.

Elle sortit une chemise en carton de son sac et la tendit à Nell.

— Je désire que ça se passe chez nous. J’ai un magnifique service en porcelaine qui me vient de ma mère et tout ce qu’il faut. Jetez donc un coup d’œil sur mes notes et on en discutera demain. Passez me voir dans l’après-midi.

— J’aimerais vraiment vous aider. Peut-être que je pourrais…

Elle baissa les yeux sur la chemise. Les mots Trentième Anniversaire et le dessin d’un cœur entourant les initiales des époux Macey s’étalaient en plein milieu.

Touchée, elle glissa le dossier sous son bras.

— Je vais voir ce que je peux faire.

— Vous êtes gentille, Nell.

Un bruit de moteur fit se retourner Gladys. Reconnaissant la voiture de patrouille de Zack, elle haussa les sourcils.

— Et, en plus, vous avez bon goût. À demain. Et bon dîner.

Elle regagna sa voiture, s’arrêta pour échanger quelques mots avec Zack, remarquer les fleurs qu’il avait à la main et lui tapoter la joue. Lorsqu’elle s’installa au volant, elle avait déjà décidé qui appeler en premier afin de répandre la nouvelle : Zachariah Todd courtisait la petite Channing.

— Je suis un peu en retard, je suis désolé. J’ai été retenu par un accrochage.

— Pas de problème.

— J’ai pensé que ça vous ferait plaisir, pour votre jardin, dit-il en lui tendant un pot de reines-marguerites.

— Elles sont ravissantes. Merci.

Elle sourit, prit les fleurs qu’elle déposa près des marches de la cuisine.

— Je vais chercher le vin et les biscuits apéritif.

Il la suivit à l’intérieur.

— Il y a quelque chose qui sent drôlement bon.

— Sur ma lancée, j’ai essayé deux recettes différentes. Vous allez avoir du boulot.

— Je suis prêt. Tiens, qu’est-ce que c’est que ça ?

Il s’accroupit et caressa du doigt le petit chaton gris roulé en boule sur un coussin.

— Il s’appelle Diego. Nous vivons ensemble.

Le chaton miaula, s’étira et se mit aussitôt à mordiller les lacets de Zack.

— Vous avez été drôlement active. Cuisiner, acheter des meubles, trouver un colocataire. Bravo, dit-il en se redressant, le chaton dans les bras. On ne risque pas de trouver de la mousse sur vous, Nell.

Il se tenait là, grand et séduisant, un chaton blotti au creux de l’épaule.

Et il lui avait apporté un pot de marguerites blanches.

— Oh, mince, fit-elle en reposant son plateau. Autant mettre les choses au clair dès maintenant. Je ne veux pas que vous vous fassiez des idées au sujet de ce dîner et… de tout le reste. Vous me plaisez beaucoup, mais je ne suis pas en position d’agir selon mes sentiments. Ça me paraît plus loyal de vous prévenir. J’ai de bonnes raisons, mais je n’ai pas envie de me lancer dans des explications. Alors, si vous préférez partir, je ne vous en voudrai pas.

Il l’écouta gravement, tout en caressant le chaton entre les oreilles.

— Je vous remercie d’avoir mis les points sur les i. Mais ce serait dommage de gaspiller toute cette nourriture.

Il piqua une olive et la fourra dans sa bouche.

— Je crois que je vais rester, si ça ne vous gêne pas. On emporte le vin dehors ?

Il prit la bouteille, et, maintenant Diego sur son épaule, poussa la porte d’un coup de hanche.

— Oh, histoire d’être fair-play, je tiens à vous prévenir que j’ai l’intention de vous déloger de cette fichue position où vous dites vous trouver.

Ces paroles prononcées d’un ton désinvolte, il lui tint la porte ouverte.

— Après vous.

— Ce ne sera pas aussi facile que vous pourriez le croire, riposta-t-elle.

— Mon ange, rien n’est facile avec vous.

Elle ramassa son plateau et passa devant lui.

— Je le prends comme un compliment.

— C’en était un. Et, maintenant, pourquoi ne pas boire un peu de vin, se détendre, et me raconter ce que voulait Gladys Macey ?

Ils s’assirent. Nell versa le vin et Zack posa le chaton sur les genoux.

— Je pensais qu’en tant shérif vous étiez au courant de tout ce qui se passait sur cette île.

— Eh bien, fit-il en prenant un gnocchi, en bon observateur que je suis, je peux essayer de déduire ce que j’ignore de ce que je vois. Primo, il y a, dans la cuisine, une chemise portant l’écriture de Gladys et dont le titre laisse à penser qu’elle prévoit une réception d’anniversaire. Secundo, étant en route pour le paradis grâce au truc que je viens de mettre dans ma bouche – et sachant que Gladys est une femme maligne −, je supposerais qu’elle est venue vous demander de vous occuper de son buffet. Alors ?

— En plein dans le mille.

— Vous allez accepter ?

— Je vais y réfléchir.

— Vous feriez un travail formidable.

Il choisit un autre amuse-gueule et l’examina d’un air soupçonneux.

— Est-ce qu’il y a des champignons là-dedans ? Je déteste les champignons.

— Non. C’est un jour sans. Pourquoi pensez-vous que je ferais du bon travail ?

— J’ai dit un travail formidable.

Il enfourna le petit chausson de pâte feuilletée.

— Parce que vous cuisinez comme une magicienne, que vous ressemblez à un ange et que vous êtes plus organisée qu’un ordinateur. Vous faites les choses à fond, et avec style. Vous ne mangez rien ?

— J’attends de voir si vous survivez.

Il sourit et se resservit. Elle s’appuya au dossier de sa chaise et but une gorgée de vin.

— Je suis bonne cuisinière. Mettez-moi dans une cuisine, et je prends les commandes, c’est vrai. Je suis présentable, mais je ne ressemble pas à un ange.

— C’est moi qui vous regarde.

— Je suis organisée, enchaîna-t-elle, parce que je fais en sorte de mener une vie simple.

— Ce qui est une autre façon de dire que vous n’avez pas l’intention de vous la compliquer avec moi.

— En plein dans le mille, une fois de plus. Je vais chercher la salade.

Zack attendit qu’elle ait le dos tourné pour laisser paraître son amusement.

— C’est assez facile de lui ébouriffer les plumes, confia-t-il à Diego, quand on sait où gratter. Je vais te dire une chose que l’expérience m’a apprise sur les femmes : change sans cesse de rythme, elles ne sauront pas où t’attendre la fois suivante.

Lorsque Nell revint, Zack se lança dans l’histoire de l’accrochage qui l’avait retardé : un pédiatre de Washington et un agent de change new-yorkais s’étaient rentrés dedans et avaient échangé quelques mots vifs.

Il la fit rire et la mit de nouveau à l’aise. Avant qu’elle ait le temps de s’en apercevoir, elle était en train de lui raconter des querelles de cuisine auxquelles elle avait assisté dans les restaurants où elle avait travaillé.

— Des tempéraments coléreux et des instruments dangereux, la combinaison peut s’avérer désastreuse, dit-elle. Une fois, un chef m’a menacée avec un batteur électrique.

La nuit commençait à tomber et il alluma la grosse bougie rouge qu’elle avait placée sur la table.

— Je ne savais pas qu’il y avait tant de dangers et d’intrigues derrière ces portes battantes.

— Et de tension sexuelle, ajouta-t-elle tout en enroulant des linguini autour de sa fourchette. Des coups d’œil ardents qui s’échangent au-dessus de casseroles fumantes, des cœurs brisés qui se fracassent dans la crème fouettée. Ça bouillonne.

— C’est la nourriture qui éveille toute cette sensualité. Le goût, la texture, le parfum. Ce thon m’excite vraiment.

— Alors, ce plat est reçu à l’examen ?

— Largement.

La lumière de la bougie lui allait bien, constata Zack. Elle allumait des petites lumières dorées dans les grands lacs bleus de ses yeux.

— C’est vous qui inventez tout ça ou vous collectez des recettes ?

— Les deux. J’aime bien faire des expériences. Quand ma mère…

Elle s’interrompit. Zack prit la bouteille de vin et compléta leurs verres.

— Elle aimait cuisiner, résuma Nell. Et recevoir.

— Ma mère à moi… je dirais simplement que la cuisine n’était pas sa pièce préférée. Il a fallu que j’attende d’avoir vingt ans pour découvrir qu’une côte de porc n’est pas censée rebondir quand on la laisse tomber. Elle a vécu sur une île la plus grande partie de sa vie mais, pour elle, le thon ne se trouvait que dans des boîtes. En revanche, elle était très bonne pour les chiffres.

— Les chiffres ?

— Elle était expert-comptable. À la retraite, maintenant. Mon père et elle se sont acheté une de ces grandes boîtes de conserve à roulettes qu’on appelle caravanes et ils se sont lancés sur les autoroutes américaines. Ils s’amusent comme des fous.

— C’est sympathique.

Tout comme l’affection très nette qu’on percevait dans la voix de leur fils.

— Ils vous manquent ?

— Oui. Je ne dirais pas que je regrette la cuisine de ma mère, mais leur présence me manque. Mon père avait l’habitude de s’asseoir sur le porche, derrière la maison, et de jouer du banjo. Ça, ça me manque.

— Du banjo ? répéta-t-elle, séduite. Vous en jouez ?

— Non, mes doigts ont toujours refusé de coopérer.

— Mon père jouait du piano. Lui avait l’habitude de…

Elle s’arrêta une fois de plus et se leva.

— Moi non plus, je n’ai jamais réussi à jouer d’un instrument, reprit-elle. Pour le dessert, il y a une tarte sablée aux fraises. Vous y arriverez ?

— Je pense pouvoir m’étouffer encore un peu, histoire d’être poli. Laissez-moi vous aider.

— Non, protesta-t-elle en lui faisant signe de rester assis. J’en ai pour une…

Baissant les yeux pour le débarrasser de son assiette, elle vit Diego, le ventre en l’air, sur les genoux de Zack, visiblement en pleine extase.

— Vous n’auriez pas piqué de la nourriture pour en donner au chat ?

— Moi ?

Zack affichait une expression outragée.

— Je ne sais pas ce qui vous fait croire ça.

— Vous allez le rendre malade.

Elle tendit la main pour récupérer le chaton, puis se ravisa ; compte tenu de l’endroit où il se prélassait, le geste eût été embarrassant.

— Posez-le par terre, qu’il coure un peu et digère ce thon avant que je ne le rentre. Sinon, il sera malade dans la maison.

— Bien, m’dame.

Elle avait mis le café en route et s’apprêtait à couper la tarte quand Zack la rejoignit avec le plat sale.

— Merci, mais les invités ne sont pas censés débarrasser.

— Chez moi, si.

Il regarda la tarte, tout de blanc moelleux et de rouge succulent. Et son regard revint se poser sur Nell.

— Mon ange, il faut que je vous le dise : c’est une œuvre d’art.

— La présentation, c’est la moitié de la bataille, dit-elle, enchantée.

Elle se figea quand il posa la main sur la sienne, et se détendit lorsqu’elle comprit qu’il voulait seulement déplacer le couteau pour augmenter la taille de sa part.

— Je suis un grand client en ce qui concerne les œuvres d’art.

— A ce rythme, Diego ne va pas être le seul à être malade.

Elle lui coupa cependant une part deux fois plus grande que la sienne.

— J’apporte le café.

Il prit les assiettes servies et maintint la porte ouverte.

— Il faut que je vous dise autre chose, commença-t-il comme elle passait devant lui. J’envisage de vous toucher. Beaucoup. Peut-être que vous pourriez essayer de vous y habituer, peu à peu.

— Je n’aime pas qu’on me manipule.

— Je n’en avais pas l’intention, protesta-t-il en posant les assiettes sur la table. Quoique les manipulations, des deux côtés, donnent parfois des résultats satisfaisants. Je ne marque pas les femmes, Nell. Je n’emploie pas mes mains ainsi.

— Je n’ai pas envie de parler de ça, jeta-t-elle sèchement.

— Je ne vous le demande pas. Je parle de moi, et de vous, et de là où en sont les choses en ce moment.

— Les choses n’en sont nulle part… dans ce domaine.

— Mais elles vont l’être.

Il prit une cuillerée de tarte et la goûta.

— Seigneur, si vous vendez ça au marché, vous serez millionnaire en six mois !

— Je ne tiens pas à être riche.

— Vous voilà de nouveau dressée sur vos ergots, observa-t-il. Ça ne me dérange pas. Il y a des hommes qui recherchent des femmes qui plient, qui suivent le mouvement, des dociles, quoi.

Haussant les épaules, il planta sa fourchette dans une grosse fraise.

— Je me demande bien pourquoi. De mon point de vue, j’ai l’impression que ça doit vite devenir lassant pour les deux. Pas d’étincelles, si vous voyez ce que je veux dire.

— Je n’ai pas non plus besoin d’étincelles.

— Tout le monde en a besoin. Cela dit, quand ça crépite en permanence dans un couple, ça doit quand même finir par être usant.

Quelque chose soufflait à Nell qu’il en faudrait beaucoup pour user un homme tel que Zack.

— Mais si on ne provoque pas une étincelle de temps à autre, continua-t-il, ça manque de piquant. De même que si l’on cuisine sans épices ni assaisonnement, il en sort quelque chose de comestible, mais qui ne procure aucune satisfaction.

— Très malin. Mais il y a des gens qui se portent mieux en se contentant d’une alimentation insipide.

— Mon grand-oncle Franck, par exemple, dit Zack avec un grand geste de sa fourchette. Il avait des ulcères. Selon certains, ils étaient dus à son sale caractère, ce qui est difficilement contestable. Quoi qu’il en soit, c’était un Yankee réaliste et avare. Il ne s’est jamais marié. Il préférait coucher avec ses livres de comptes plutôt qu’avec une femme. Il a vécu jusqu’à quatre-vingt-dix-huit ans.

— Et la morale de l’histoire ?

— Oh, je ne pensais pas à une morale. Juste au grand-oncle Franck. Quand j’étais petit, nous allions déjeuner chez ma grand-mère le troisième dimanche de chaque mois. Elle faisait le meilleur rôti en cocotte… vous savez, entouré de carottes et de pommes de terre ? Bref, grand-oncle Franck venait aussi et mangeait du riz au lait pendant que tous les autres se régalaient. Ce type me fichait une de ces trouilles. Je ne peux toujours pas voir un plat de riz au lait sans trembler.

Était-ce de la magie ? En tout cas, il était impossible de ne pas se détendre en compagnie de Zachariah Todd, songea Nell.

— Je parie que la moitié est inventée.

— Certainement pas. Vous trouverez son nom dans le registre de l’église méthodiste de l’île. Francis Morris Bigelow. Ma grand-mère avait épousé un Ripley, mais elle était née Bigelow. C’était la sœur aînée de Franck. Elle-même a dépassé les cent ans. On vit plutôt vieux dans la famille. Ce qui explique que la plupart d’entre nous ne se marient pas et ne procréent pas avant trente ans bien sonnés.

— Je vois.

Constatant qu’il avait fini sa tarte, Nell poussa son assiette devant lui et ne s’étonna pas de le voir piquer sa fourchette dans ce qui y restait.

— Je croyais que les Yankees de Nouvelle-Angleterre étaient plutôt taciturnes. Genre : ouais, non, peut-être.

— Dans ma famille, on aime bien parler. Excepté Ripley, mais il faut dire quelle n’est pas folle de l’espèce humaine. C’est le meilleur repas que j’ai mangé depuis les déjeuners du dimanche chez ma grand-mère.

— C’est le compliment suprême.

— Une promenade sur la plage serait une façon parfaite de le terminer.

Elle ne trouva aucune raison de refuser. Peut-être, n’en avait-elle pas envie, tout simplement.

La nuit était presque tombée. Un trait fin comme une aiguille brillait à l’horizon tandis qu’à l’ouest, une traînée rose teintait le ciel. En se retirant, la mer avait laissé une large avenue de sable sombre. Les vagues venaient y déposer des rubans d’écume, et des oiseaux perchés sur leurs hautes pattes picoraient leur dîner.

D’autres promeneurs arpentaient la plage. Presque uniquement des couples, nota Nell. Main dans la main ou bras dessus bras dessous. Par précaution, après avoir enlevé ses chaussures et roulé le bas de son jean, elle fourra les mains dans ses poches.

Ici et là se découpait la silhouette de gros tas de bois flotté prêts à flamber dès que l’obscurité serait complète.

— Je ne vous ai toujours pas vu y aller.

— Y aller ?

— Dans l’eau, précisa Zack.

Elle ne possédait pas de maillot de bain, mais n’avait aucune raison de le lui avouer.

— Je me suis trempée une fois ou deux.

— Vous ne savez pas nager ?

— Bien sûr que si !

— Allons-y.

Il la souleva si vite que son cœur se coinça entre sa poitrine et sa gorge. Elle arrivait à peine à respirer. Encore moins à crier. Et elle se retrouva dans l’eau avant même que la panique ait eu le temps de l’envahir.

Zack riait. Il pivota pour la protéger d’une vague qu’il prit dans le dos. Elle glissait, roulait, luttait pour se retrouver sur ses pieds quand il l’attrapa par la taille et la remit debout.

— On ne peut habiter aux Trois Sœurs sans être baptisé.

Rejetant ses cheveux mouillés en arrière, il l’entraîna plus loin.

— Elle est glacée.

— Elle est délicieuse, corrigea-t-il. Votre sang est encore trop fluide. Ah, en voilà une belle ! Cramponnez-vous à moi.

— Je ne veux pas…

La mer se moquait bien de ce que voulait ou pas Nell. La vague frappa, lui fit perdre l’équilibre et emmêla ses jambes à celles de Zack.

— Espèce d’idiot ! s’écria-t-elle tandis qu’elle refaisait surface en riant.

Sentant l’air frais, elle se hâta de se replonger jusqu’au cou.

— Un shérif a sûrement mieux à faire que de se jeter tout habillé dans la mer.

— Je me serais volontiers déshabillé, mais on ne se connaît pas depuis assez longtemps.

Il bascula sur le dos et se laissa flotter paresseusement.

— Les premières étoiles apparaissent. Il n’y a rien de plus beau au monde. Allez, faites comme moi.

Elle obéit et se laissa bercer par la mer. Avec l’impression de flotter en apesanteur, elle regarda la couleur du ciel se modifier. Et, tandis qu’il s’assombrissait, les étoiles prenaient vie les unes après les autres.

— Vous avez raison, il n’y a rien de plus beau. N’empêche qu’il gèle.

— Il suffira d’un hiver sur l’île pour vous épaissir un peu le sang.

Il la prit par la main et ils se laissèrent dériver à une longueur de bras l’un de l’autre.

— Je n’ai jamais passé plus de trois mois d’affilée hors de l’île, et c’était quand j’étais à l’université. Ça a duré trois ans, et je n’aurais pas supporté une année de plus. De toute façon, je savais ce que je voulais. Et c’est ce que j’ai obtenu.

Le mouvement régulier des vagues, le ciel immense, le débit paisible de la voix de Zack dans la nuit, le vent humide et frais qui lui caressait le visage… Nell soupira.

— C’est un peu magique, non, de savoir à l’avance ce qu’on veut ? Simplement savoir. Et ensuite l’obtenir.

— La magie ne fait pas de mal, mais le travail aide bien. Ainsi que la patience.

— Je sais ce que je veux à présent, et je suis en train de l’obtenir. Pour moi, c’est magique.

— L’île n’a jamais manqué de ce type de denrées. Ça vient de ce qu’elle a été fondée par des sorcières, je suppose.

— Vous croyez à ce genre de choses ? s’écria Nell, surprise.

— Pourquoi pas ? Les choses existent, que les gens y croient ou pas. La nuit dernière, il y avait un scintillement dans le ciel qui ne provenait pas des étoiles. On pouvait choisir de regarder ailleurs, il aurait été tout de même là.

Il posa les pieds sur le fond et souleva Nell jusqu’à ce qu’elle soit debout face à lui, l’eau à la hauteur de la poitrine. La nuit était complètement tombée, et les étoiles se reflétaient à la surface de l’eau.

— On peut se détourner de ce genre de choses, reprit-il.

Il écarta les cheveux qui collaient au visage de Nell. Et y laissa les mains.

— Mais elles seront là quand même, acheva-t-il.

Lorsqu’il s’inclina vers elle, Nell posa la main sur son torse. Pour le repousser. Pour revenir à une situation simple, ordonnée, sans surprise.

Mais l’étincelle qu’il avait mentionnée un peu plus tôt crépita en elle, chaude et claire. Elle agrippa sa chemise mouillée et s’abandonna à ses sensations.

Elle était vivante. Fraîche là où le vent caressait sa peau. Chaude au creux de son ventre, là où le désir commençait à monter. Prudemment, avec l’idée de se mettre à l’épreuve et d’observer ses propres réactions, elle s’appuya contre lui et entrouvrit les lèvres.

Il prit son temps, autant pour lui-même que pour la ménager. Goûtant, savourant. Elle sentait l’iode et les embruns. Durant un instant, bercé par la houle étoilée, il eut l’impression de perdre pied.

Il s’écarta doucement, laissa ses mains glisser sur les épaules de Nell puis le long de ses bras avant de nouer ses doigts aux siens.

— Tu vois, ce n’est pas si compliqué.

Il l’embrassa encore, légèrement, bien que cette légèreté lui coûtât.

— Je te ramène chez toi.

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