L'île des trois soeurs, Nell
Chapitre 6
Ripley avait raison à propos du solstice. La boutique ne désemplit pas, si bien que Mia dut embaucher deux employées à mi-temps pour la librairie et une troisième pour le café.
Pendant deux jours de suite, la ruée sur les plats végétariens maintint Nell dans un climat constant de panique.
— On va manquer d’aubergines et de salade, lança-t-elle à Peg qui arrivait pour prendre son service. Je pensais avoir calculé large… Mince !
Elle arracha son tablier.
— Je cours au marché. Je prendrai ce que je trouverai. Je serai peut-être obligée de changer la carte pour l’après-midi.
— Hé, quoi que tu fasses, ne te mets pas dans cet état !
Facile à dire, pensa Nell en dévalant l’escalier. Il n’y avait déjà plus de muffins et, au rythme où partaient les cookies, ils en manqueraient avant la fin de la journée. Sa mission était de s’assurer que tout marchait exactement comme Mia le souhaitait. Si elle commettait une erreur…
Dans sa course, elle faillit renverser Lulu.
— Excuse-moi. Je suis désolée. Je ne t’ai pas fait mal ?
— Je survivrai.
Lulu brossa sa jupe avec un soin maniaque. Nell avait beau travailler d’arrache-pied depuis trois bonnes semaines, elle n’était toujours pas prête à lui accorder sa confiance.
— Pas si vite. Ce n’est pas parce que tu as terminé ton service qu’il faut partir en courant comme s’il y avait le feu.
— Je suis désolée. Est-ce que Mia… est-ce que tu pourrais lui dire que je suis désolée, et que je reviens tout de suite ?
Elle se rua dehors, et ne s’arrêta de courir qu’en arrivant à la section fruits et légumes du marché. La panique et la peur lui soulevaient l’estomac. Comment avait-elle pu se montrer aussi stupide ? L’achat des provisions constituait une partie essentielle de son travail. Ne l’avait-on pas prévenue de s’attendre à plus de monde durant le week-end du solstice ? Une demeurée se serait mieux débrouillée qu’elle.
L’étau qui lui comprimait la poitrine se resserra insensiblement tandis qu’elle choisissait à toute allure les produits qui lui manquaient. À la caisse, elle faillit trépigner sur place, agacée par la nonchalance de Dorcas, parvint à marmonner quelques réponses approximatives à ses questions tout en essayant de faire taire la voix dans sa tête qui lui hurlait de se grouiller.
Elle s’empara des trois gros sacs en se maudissant de n’avoir pas pris sa voiture, et se hâta vers la boutique.
— Nell ! Nell, attendez !
Comme elle ne répondait pas, Zack traversa la rue au pas de course.
— Laissez-moi vous aider.
Nell s’étonna de ne pas avoir bondi hors de ses chaussures lorsque deux sacs lui furent ôtés des mains.
— Je peux les porter, je peux y arriver. Je suis très pressée.
— Vous irez plus vite si vous êtes moins chargée. Ce sont des provisions pour le café ?
— Oui, oui.
Elle courait presque, à présent. Elle aurait le temps de faire une autre salade. En dix minutes, quinze maximum. Il lui fallait aussi préparer des garnitures les sandwiches. Ensuite, elle s’occuperait des desserts. En s’y mettant tout de suite, ça devrait aller.
— Je vois que vous êtes très occupée.
Il n’aimait pas son expression. À la fois tendue et sinistre. Comme celle d’un soldat s’apprêtant à partir à la guerre.
— J’aurais dû prévoir. Je n’ai aucune excuse.
Elle poussa la porte de service et fonça dans l’escalier. Le temps qu’il la rejoigne à la cuisine, elle déballait déjà ses achats.
— Merci. Je peux me débrouiller maintenant. Je sais quoi faire.
Elle tournait comme un derviche. Zack nota son teint livide et ses yeux vitreux.
— Je croyais que vous finissiez votre service à 2 heures ?
— 2 heures ? répéta-t-elle sans le regarder.
Ses mains s’affolaient, empoignaient un couteau, se mettaient à gratter, à couper, à émincer.
— Non, j’ai commis une erreur, je dois la réparer. Tout va rentrer dans l’ordre. Ça va aller. Personne n’en souffrira, personne ne va se fâcher. C’est ma faute, j’aurais dû prévoir. La prochaine fois, c’est ce que je ferai, je le promets.
— Deux sandwiches du jour et une pita aux légumes… Seigneur, Nell ! murmura Peg comme elle franchissait le seuil.
Zack posa la main sur son bras.
— Va chercher Mia.
— Deux sandwiches du jour et une pita aux légumes. D’accord, d’accord.
Nell repoussa la salade quelle était en train de préparer et s’attaqua aux sandwiches.
— J’ai rapporté des aubergines, ça va aller. Juste comme il faut.
— Personne ne se plaint, Nell. Inutile de vous inquiéter. Asseyez-vous donc une minute.
— J’en ai seulement pour une demi-heure. Vingt minutes. Pas un client ne s’en apercevra.
Elle s’empara du plateau, pivota et se figea en voyant entrer Mia.
— Ça va. Vraiment, ça va. Nous aurons assez de tout.
— Je m’en occupe, dit Peg en la débarrassant du plateau de sandwiches. Ils ont l’air super.
— Je suis en train de préparer une autre salade.
L’étau qui lui étreignait la poitrine avait gagné son crâne. Il se resserrait, se resserrait.
— Ça ne prendra qu’une minute. Ensuite, je m’occuperai du reste. Je m’occupe de tout. Ne te fâche pas.
— Personne n’est fâché, Nell. Tu devrais faire une pause maintenant.
— Je n’en ai pas besoin. Je vais finir, d’abord, affirma-t-elle d’une voix désespérée en attrapant un sac de noix. Je sais que j’aurais dû mieux prévoir, je suis terriblement désolée, mais je veillerai à ce que tout soit parfait.
Zack n’en pouvait plus. La voir ainsi, tremblante et livide, était insoutenable.
— Ça suffit ! intervint-il en faisant un pas en avant.
— Non !
Elle recula en trébuchant, lâcha le sac et leva les bras comme pour parer un coup. Aussitôt, la honte remplaça la panique.
— Oh, Nell, souffla Zack d’une voix emplie de compassion qui la fit se détourner.
— Viens avec moi maintenant, proposa Mia en prenant la main de la jeune femme. D’accord ? Viens.
Honteuse et bouleversée, Nell se laissa emmener. Se sentant odieusement inutile, Zack fourra les mains dans ses poches.
— Je ne comprends pas ce qui m’a pris.
En fait, la dernière heure était complètement floue dans sa tête.
— Je dirais que tu as eu une attaque de panique monstre. Assieds-toi.
Mia ouvrit ce que Nell avait pris pour un petit meuble de rangement et qui se révéla être un mini frigo.
— Tu n’es pas obligée de me prendre pour confidente, reprit-elle en lui tendant une bouteille d’eau, mais tu devrais songer à parler à quelqu’un.
— Je sais.
Nell frotta la bouteille glacée sur son visage. Piquer une crise pour une histoire d’aubergines était d’un ridicule achevé.
— Je pensais en être sortie. Ça ne m’était pas arrivé depuis très longtemps. Des mois. On avait tellement à faire, et les provisions commençaient à manquer. Ça a grossi, grossi dans ma tête, et soudain, j’ai eu la certitude que si je n’allais pas acheter sur-le-champ des aubergines, le monde allait s’écrouler.
Elle but longuement.
— C’est idiot.
— Ça ne l’est pas si tu as eu l’habitude par le passé d’être punie pour quelque chose d’aussi insignifiant.
— Il n’est pas ici. Il ne peut pas me faire de mal.
— Tu crois ça ? Petite sœur, il n’a jamais cessé de te faire du mal.
— Si c’est le cas, c’est mon problème. Je ne suis plus une lavette. Je ne suis pas un punching-ball ou une carpette.
— Ça fait plaisir à entendre.
Nell pressa les doigts sur ses tempes. Elle avait besoin de se libérer, elle s’en rendait compte. De se soulager du fardeau qui l’accablait, sinon elle risquait de rechuter.
— Un jour, nous avons donné un cocktail, et on a manqué d’olives pour les Martini. C’est ce soir-là qu’il m’a frappée pour la première fois.
Le visage de Mia ne trahit ni surprise ni jugement.
— Combien de temps es-tu restée avec lui ?
La question avait été posée simplement, comme allant de soi. Pas trace de critique, de pitié ou de suffisance dans la voix. Nell répondit sur le même ton :
— Trois ans. S’il me trouve, il me tuera. Je le savais quand je l’ai quitté. C’est un homme important. Riche, avec des relations.
— Il te cherche ?
— Non. Il me croit morte. Depuis près de neuf mois maintenant. À vrai dire, je préférerais être morte plutôt que de revivre ce que j’ai vécu. Ça a l’air mélodramatique, mais…
— Non, pas du tout. Les formulaires que je t’ai fait remplir ne risquent pas de le mettre sur ta piste ?
— Non. Channing, c’est le nom de jeune fille de ma grand-mère. J’ai contrevenu à quelques lois. J’ai fait du piratage informatique, des déclarations mensongères, j’ai falsifié des documents pour obtenir ma nouvelle identité, un permis de conduire et un numéro de sécurité sociale.
— Du piratage ? répéta Mia en haussant les sourcils. Nell, tu me surprends.
— Je ne suis pas mauvaise en informatique. Autrefois…
— Tu n’es pas obligée de me raconter.
— Ça n’a pas d’importance. J’aidais ma mère à gérer son entreprise de restauration, autrefois. Les archives, les comptes, tout était sur informatique. Lorsque j’ai envisagé de m’enfuir, j’ai fait un tas de recherches. Je savais que je n’aurais qu’une seule chance… Mon Dieu, c’est la première fois que j’arrive à en parler ! Je ne pensais pas y parvenir un jour.
— Tu veux me raconter le reste ?
— Je ne suis pas sûre. Ça reste bloqué là, dit Nell en se frappant la poitrine.
— Si tu changes d’avis, monte chez moi ce soir. Je te montrerai mes jardins. Ma falaise. En attendant, va te promener un peu ou faire une sieste.
— Mia, je voudrais finir ce que j’ai commencé au café. Non pas parce que je suis bouleversée ou inquiète. J’aimerais juste achever ce que j’ai commencé.
— D’accord.
La route qui longeait la côte était sinueuse et belle à couper le souffle, avec des virages aigus et inattendus. Les souvenirs que cette balade réveillait auraient dû l’accabler. Au lieu de quoi, poussant sa vieille guimbarde essoufflée, Nell se sentait grisée. Comme si elle abandonnait des kilos superflus à mesure qu’elle grimpait.
Droit devant le phare se détachait sur le ciel d’été, à côté de la mélancolique maison en pierre. Vieux, solides, mystérieux, les deux édifices semblaient tout droit sortis d’un livre de contes.
Négociant le dernier virage, elle aperçut Mia, debout entre deux parterres de fleurs, vêtue d’une robe bleue, sa longue chevelure rousse flottant dans le vent.
Nell se gara derrière le cabriolet rutilant de Mia.
— J’espère que tu ne vas pas le prendre mal, commença Nell.
— Je prends toujours tout bien.
— Mais j’étais en train de me dire que si j’étais un homme, je te promettrais tout et n’importe quoi.
Mia se contenta de rire. Nell leva la tête pour admirer la pierre austère, les pignons fantasques et le belvédère romantique.
— C’est superbe. Ça te convient tout à fait.
— Ça, c’est sûr.
— Mais c’est très loin de tout. Tu ne te sens pas trop seule, ici ?
— J’apprécie ma propre compagnie. Tu as le vertige ?
— Non, pas du tout.
— Viens sur le promontoire. La vue est spectaculaire.
Nell lui emboîta le pas. Elles passèrent entre le phare et la maison, et gagnèrent un amoncellement chaotique de rochers qui surplombaient l’Océan.
En bas, les vagues se ruaient à l’assaut de la falaise en rugissant, se brisaient contre la roche en une gerbe irisée. Au-delà, la mer d’un bleu profond s’étendait à l’infini.
— Quand j’étais petite, j’adorais venir ici – je ne me lassais pas de ce spectacle. Ça m’arrive encore de temps en temps.
— Tu as passé ton enfance ici ? s’étonna Nell.
— Oui, dans cette maison. Mes parents aimaient la mer. En ce moment, ils sont quelque part dans le Pacifique Sud, je crois. Nous ne formions pas une vraie famille ; plutôt un couple plus un enfant. Cela dit, on s’entendait quand même assez bien.
Elle eut un petit haussement d’épaules, et se détourna.
— Le phare est là depuis presque trois cents ans, mais il y a quand même eu des naufrages. On raconte que, certaines nuits, quand le vent s’y prête, on peut entendre les appels désespérés des noyés.
— Ce n’est pas le genre d’histoire à raconter le soir aux enfants.
— Non. La mer n’est pas toujours gentille.
Et, cependant, elle l’attirait. Ses caprices, son charme et ses accès de violence la fascinaient. Feu attirée par Eau.
— La maison existait avant le phare. C’est la première construite sur l’île.
— Apparue par magie au clair de lune, dit Nell. J’ai lu le livre.
— Quoi qu’il en soit, elle est toujours là. Le jardin fait ma joie ; c’est l’endroit où je suis le plus heureuse.
Nell suivit le regard de Mia et, clignant des yeux, découvrit, à l’arrière de la maison, une féerie de fleurs, de charmilles, de sentiers. La juxtaposition des falaises dénudées et de ce paradis luxuriant donnait le vertige.
— Mon Dieu, Mia, c’est fabuleux ! C’est toi qui as fait tout cela ?
— Hum. De temps en temps, j’attrape un tour de reins, mais, en général, je me débrouille.
Le jardin recelait quantité de recoins secrets. Ici, un croisillon en fer enfoui sous la glycine. Là, une statue de déesse au milieu d’un petit bassin où flottaient des nénuphars. Et encore des statuettes de fées, des taches de lavande odorante, des dragons en marbre et des flaques de capucines.
— Pas étonnant que tu ne te sentes pas seule ici.
Mia suivit un sentier tortueux et s’arrêta sur une petite île rocheuse au milieu de laquelle se dressait une gargouille ailée et riante.
— Nous allons boire du champagne pour célébrer le solstice, annonça-t-elle.
— Je n’ai jamais rencontré personne qui te ressemble.
Mia tira la bouteille d’un seau à glace en cuivre.
— J’espère bien. Je tiens à être unique.
Elle remplit deux coupes, s’assit et, étendant ses jambes nues, demanda :
— Raconte-moi comment tu es morte, Nell.
— Je suis tombée en voiture d’une falaise. Nous habitions la Californie. Beverly Hills et Monterey. Au début, j’avais l’impression d’être une princesse en son château. Il m’a fait perdre pied.
Incapable de rester assise, elle se mit à arpenter la petite île. Un carillon tinta, tout près – le même que celui qu’elle s’était offert le jour de son arrivée, constata-t-elle.
— Mon père était dans l’armée. Nous avons beaucoup déménagé, ce qui était assez pénible. Mais je le trouvais formidable. Si beau, et brave, et fort. Exigeant aussi, mais jamais dur. Je l’adorais. Évidemment, il était souvent absent, et il nous manquait beaucoup. Il a été tué pendant la guerre du Golfe. Il me manque toujours.
Elle poussa un profond soupir.
— Se retrouver veuve n’a pas été facile, pour ma mère, mais elle a fait face. Elle a monté cette entreprise de restauration dont je t’ai parlé. Elle a toujours été une excellente cuisinière et elle adorait recevoir. C’est elle qui m’a tout appris.
« Nous sommes allées vivre à Chicago, et elle s’est bâti une solide réputation. J’étudiais à l’université, mais en dehors des cours, je tenais sa comptabilité et je mettais la main à la pâte. Quand j’ai eu vingt et un ans, j’ai travaillé avec elle à plein temps. L’entreprise s’est développée et nous nous sommes constitué une clientèle haut de gamme. C’est comme ça que j’ai rencontré Evan, à une soirée dont nous assurions le buffet. J’avais vingt-quatre ans. Il en avait dix de plus, et était tout ce que je n’étais pas : raffiné, brillant, cultivé.
Mia l’interrompit :
— Pourquoi dis-tu cela ? Tu es cultivée, tu as voyagé, étudié, et tu possèdes un talent enviable.
— Je n’avais absolument pas cette impression quand j’étais avec lui, soupira Nell. En tout cas, je n’appartenais pas au même milieu. Je faisais la cuisine pour les riches et les puissants, mais je ne partageais pas leur table. Je lui étais… reconnaissante qu’il me prête attention. Comme s’il me faisait un extraordinaire compliment, je m’en rends compte à l’instant.
Elle secoua la tête d’un air écœuré.
— Il a flirté avec moi, et c’était très excitant. Le lendemain, il m’a envoyé deux douzaines de roses rouges. Puis il a commencé à m’emmener au théâtre, dans des réceptions, dans de somptueux restaurants. Il est resté à Chicago deux semaines en me faisant clairement comprendre que s’il réorganisait son emploi du temps, s’il annulait des rendez-vous avec des clients, s’il négligeait son travail et sa vie privée, c’était pour moi.
Nell se tut un instant, et frotta ses bras, soudain glacés.
— Il ne cessait de répéter que nous étions destinés l’un à l’autre. Sur le moment, je trouvais cela merveilleux. Plus tard, mais pas tellement plus tard, ça m’a paru terrifiant. Il disait des choses qui me paraissaient romantiques. Que nous ne nous quitterions jamais. Qu’il ne me laisserait jamais partir. Il me fascinait, et quand il m’a demandée en mariage, je n’y ai pas réfléchi à deux fois. Ma mère a émis des réserves et m’a conseillé d’attendre un peu. Mais je n’en ai fait qu’à ma tête et je l’ai suivi en Californie. Selon la presse, c’était le roman d’amour de la décennie.
— Ah, oui, fit Mia. Ça colle. Tu avais une autre allure, à l’époque. Plutôt genre chaton bichonné.
— J’avais l’allure qu’il voulait que j’aie, et je me comportais comme il voulait que je me comporte. Au début, je n’ai rien trouvé à redire. Il était plus âgé, plus sage, je débarquais dans son univers. S’il me faisait des reproches, c’était pour mon bien. Il savait tout mieux que moi. Ainsi, s’il m’ordonnait de changer de robe avant de m’autoriser à sortir, c’était pour parfaire mon image. Au début, ces piques, ces exigences se manifestaient très subtilement. Et quand il était content de moi, il me faisait un cadeau. Comme lorsqu’on dresse un chiot. Tiens, tu t’es bien comportée hier soir, voici un bracelet de diamants. Seigneur, ça me dégoûte de m’être laissé manipuler aussi facilement !
— Tu étais amoureuse.
— Oui, je l’aimais. Enfin, j’aimais l’homme que je croyais qu’il était. Et il était si intelligent, si énergique. La première fois qu’il m’a frappée, ça a été un choc terrible, mais il ne m’est pas venu à l’esprit que je ne l’avais pas mérité. Le dressage avait été parfait. Ensuite, les choses ont empiré, lentement, progressivement. Ma mère est morte dans un accident à peine un an après mon départ. Un conducteur ivre, précisa Nell d’une voix enrouée.
— Et tu t’es retrouvée seule. Je suis navrée.
— Il a été parfait. Il s’est occupé de tout, a annulé ses rendez-vous pour m’emmener à Chicago. Il a fait tout ce qu’on peut attendre d’un mari aimant. Mais, le jour de notre retour, il s’est déchaîné. Il a renvoyé les domestiques, puis il a commencé à me frapper. Il délirait et il cognait. Pas avec les poings, toujours la main ouverte. D’une certaine manière, c’était plus dégradant. Il m’a accusée d’avoir une liaison avec un vieil ami de mes parents qui assistait aux obsèques.
Elle fit une pause, remplit sa coupe vide.
— Inutile d’entrer dans les détails. Il m’a maltraitée, je l’ai supporté.
Elle leva sa coupe, but une gorgée et poursuivit :
— Une fois, je suis allée au commissariat. Il avait beaucoup d’amis dans la police, c’était un homme influent. Les flics ne m’ont pas prise au sérieux. Bien sûr, j’avais quelques bleus, mais ma vie ne semblait pas en danger. Quand il l’a appris, il m’a annoncé sans détour que si jamais je recommençais, il me tuerait. Une autre fois, je me suis enfuie, mais il m’a retrouvée. Il m’a déclaré que je lui appartenais, qu’il ne me laisserait jamais partir. Que si j’essayais de le quitter, il se débrouillerait pour me tuer, et que personne ne le saurait jamais. Et je l’ai cru.
— Mais tu l’as quitté quand même.
— J’ai préparé ma fuite pendant six mois, en veillant à ne pas le contrarier, à ne pas éveiller ses soupçons. Nous offrions l’image du couple parfait, mais les coups continuaient à pleuvoir. Il me reprochait tout et n’importe quoi et, chaque fois, je m’excusais, j’acceptais la sanction. Dès que l’occasion se présentait, je fauchais de l’argent et je le cachais. Je me suis procuré un faux permis de conduire et l’ai dissimulé au même endroit. Et, un jour, j’ai enfin été prête.
« Il avait une sœur qui habitait Big Sur. Elle m’avait invitée à un thé très chic. Le matin, je me suis plainte de maux de tête, ce qui, bien sûr, l’a contrarié. Certaines de ses clientes devaient y assister, et il m’a accusée de chercher à le mettre dans l’embarras. Alors, j’ai dit que j’irais. Je savais que mes réticentes endormiraient ses éventuels soupçons et qu’il me laisserait partir.
Elle avait fini par apprendre à tromper et à feindre. Elle était même devenue très forte à ce jeu-là.
— A ce moment-là, je n’avais même pas peur. Il est allé jouer au golf, et j’ai mis ce dont j’avais besoin dans le coffre de ma voiture. J’ai emporté aussi un vélo que j’avais acheté d’occasion la semaine précédente. Je me suis arrêtée en route pour cacher tout cela dans un endroit que j’avais repéré, puis j’ai filé à la réception.
Nell s’assit enfin et reprit son récit :
— J’ai veillé à ce qu’un certain nombre de personnes remarquent que je ne me sentais pas bien. Lorsque je suis partie, dans les dernières, Barbara, la sœur d’Evan, avait l’air inquiète. Elle m’a avoué qu’elle me trouvait mauvaise mine. J’ai pris congé et je suis montée dans ma voiture.
Elle parlait d’une voix posée, presque monocorde, comme la mésaventure qu’elle racontait était arrivée à quelqu’un d’autre.
Et, au fond, n’était-ce pas le cas ?
— La nuit était tombée. J’ai appelé Evan de mon portable pour lui dire que j’étais sur la route. Il tenait à savoir où je me trouvais à tout moment. J’ai roulé jusqu’à l’endroit où j’avais caché mes affaires. Il n’y avait pas de voiture en vue. J’ai détaché ma ceinture. Et j’ai cessé de penser. J’avais répété l’opération mille fois dans ma tête. J’ai ouvert la portière tout en faisant des embardées et en accélérant. Si j’échouais, la mort ne pouvait être pire que l’existence que je menais. J’ai sauté. La voiture a bondi par-dessus le bord du précipice, mais, au lieu de planer, elle a heurté les rochers avec un bruit épouvantable, encore et encore, jusqu’à ce que la mer l’engloutisse. Alors, j’ai couru jusqu’à ma cachette. J’ai enfilé un vieux jean, un pull et une perruque brune. Je n’avais toujours pas peur.
Non, à aucun moment, elle n’avait eu peur. Mais, à présent, en le revivant, elle ne put empêcher sa voix de trembler. Finalement, ce n’était pas à quelqu’un d’autre que c’était arrivé.
— J’ai pédalé comme une folle jusqu’à Carmel, je suis allée droit à la gare routière et j’ai acheté un billet pour Las Vegas. Ce n’est qu’une fois dans le car que j’ai commencé à avoir peur. Peur qu’il n’arrive et n’interdise au chauffeur de démarrer. Et que j’aie perdu. Mais ça ne s’est pas produit. À Las Vegas, j’ai pris un autre car pour Albuquerque où j’ai acheté un journal et appris la mort tragique d’Helen Remington.
— Nell…
Mia tendit la main et serra celle de Nell qui ne s’était probablement pas rendu compte qu’elle pleurait depuis dix bonnes minutes.
— Moi non plus, je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui te ressemble.
Les joues ruisselantes de larmes, Nell leva sa coupe.
— Merci.
Sur l’insistance de Mia, elle resta dormir. Sans protester, elle enfila une chemise de nuit appartenant à son amie, se glissa entre les draps et s’endormit instantanément dans le grand lit à baldaquin.
Elle ouvrit soudain les yeux dans la lumière blanche du clair de lune.
Il lui fallut un moment pour se rappeler où elle était et comprendre ce qui l’avait réveillée.
Quelque part, des gens chantaient.
Non, ils psalmodiaient. Attirée par le son mélodieux, à la limite de l’audible, elle se leva et se dirigea vers la porte donnant sur la terrasse.
Elle l’ouvrit. Un vent tiède lui fouetta le visage tandis qu’elle sortait dans la lumière perlée d’une lune aux trois quarts pleine. Le parfum des fleurs monta jusqu’à elle, puissant, enivrant.
La pulsation de la mer était rapide, presque rageuse, et le cœur de Nell se mit à battre à l’unisson.
C’est alors qu’elle vit Mia émerger d’entre les arbres qui oscillaient, tels des danseurs.
Elle alla jusqu’au bord de la falaise. Sa robe aux reflets d’argent et sa chevelure flamboyante tourbillonnaient autour d’elle. Dressée face à la mer, elle leva les bras vers la voûte céleste.
Une clameur joyeuse lui répondit. Émerveillée, les yeux écarquillés et brûlants de larmes, Nell vit des rayons étincelants descendre du firmament, toucher les doigts de Mia et ses cheveux que le vent soulevait.
Mince, droite, incandescente, elle ressembla, l’espace d’un instant, à une flamme éclairant le monde.
Puis il n’y eut plus que le bruit du ressac, la clarté lunaire, et une femme debout au bord d’une falaise.
Mia pivota lentement. Elle leva la tête et ses yeux croisèrent ceux de Nell. Longuement.
Elle eut un doux sourire avant de disparaître dans l’ombre de la maison.
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