L'île des trois soeurs, Nell

Nora Roberts · Chapitre 11 sur 22

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L'île des trois soeurs, Nell

Chapitre 9

 

 

— Le pouvoir, expliquait Mia à Nell, implique le sens des responsabilités et le respect de la tradition. Il doit être tempéré par la compassion et l’intelligence, ainsi que par la compréhension des faiblesses humaines. Il ne doit jamais être utilisé avec désinvolture, bien qu’il ne faille pas exclure l’humour. Et, surtout, il ne faut jamais s’en servir pour faire le mal.

— Comment as-tu découvert que tu étais… ?

— Une sorcière.

Mia s’assit sur ses talons. Elle était en train d’arracher des mauvaises herbes dans son jardin. Avec son ample robe munie de poches profondes, ses gants de jardinage et son chapeau de paille à large bord, elle n’avait vraiment rien d’une sorcière.

— Tu peux dire le mot. Ça n’a rien d’illégal. Nous ne sommes pas les harpies ricanantes chevauchant des balais que l’on décrit habituellement. Nous sommes des gens normaux… Notre façon de vivre est affaire de choix personnel.

— Et les sabbats ?

— Encore un choix personnel. En ce qui me concerne, je n’ai pas l’instinct grégaire. La plupart des gens qui se rassemblent pour étudier notre art le font à titre de passe-temps, ou pour trouver une réponse. Il n’y a pas de mal à ça. Se prétendre sorcière et accomplir des rituels est une chose, être une sorcière en est une autre.

— Comment déceler la différence ?

— Comment te répondre, Nell ?

Elle se pencha de nouveau pour supprimer des fleurs fanées.

— Il y a quelque chose en toi qui brûle. Un chant dans ta tête, un murmure à ton oreille. Tu connais ces choses aussi bien que moi. Simplement, tu ne les as pas reconnues pour ce qu’elles étaient.

Les fleurs fanées rejoignirent les mauvaises herbes dans le panier.

— Quand tu pèles une pomme, tu ne t’es jamais dit que si tu parvenais à dérouler la pelure sans la déchirer, ton vœu serait exaucé ou bien la chance te sourirait ? N’as-tu jamais cassé un bréchet ? Croisé les doigts ? Ce sont de petits charmes. De vieilles traditions.

— Ça ne peut être aussi simple que ça.

— Aussi simple qu’un vœu, aussi compliqué que l’amour. Aussi dangereux, potentiellement, que la foudre. Le pouvoir est risqué, c’est aussi une source de joie.

Elle ramassa une fleur fanée, sa main se referma dessus. Elle la rouvrit et offrit à Nell un bouton sur le point de s’épanouir.

Fascinée, celle-ci le fit tourner entre ses doigts.

— Si tu parviens à faire ceci, pourquoi laisses-tu les autres mourir ?

— Il y a un cycle, un ordre naturel. Il faut le respecter. Le renouvellement est nécessaire.

Mia se leva, prit le panier et alla vider son contenu sur un tas de compost.

— Autrement, il n’y aurait pas de progrès, pas de renaissance, pas d’espoir.

— Une fleur se fane pour faire place à une autre, observa Nell.

— Une grande partie de notre art relève de la philosophie. Ça te dirait d’essayer quelque chose de plus pratique ?

— Moi ?

— Oui. Un sort très simple. Un mouvement d’air, peut-être. La journée est chaude, une petite brise serait la bienvenue.

— Tu veux que je… que je remue l’air ? balbutia Nell.

— C’est une question de technique. Il faut que tu te concentres, que tu sentes l’air passer sur ton visage, sur ton corps. Que tu le voies dans ta tête se rider, tourbillonner. Entends-le, écoute sa musique.

— Mia…

— Non. Laisse tes doutes de côté et concentre-toi. C’est un objectif facile à atteindre. L’air t’environne. Il te suffit de le remuer. Prends-le dans tes mains, dit Mia en levant les siennes, et prononce ces mots : « L’air est respiration et la respiration est air. Qu’il tourne d’ici à là. Que la brise virevolte légèrement. » Et qu’il en soit, Nell, comme tu le veux. Répète ces phrases trois fois.

Sidérée, Nell répéta l’incantation, et sentit un souffle caresser sa joue. Elle recommença et vit les cheveux de Mia se soulever. La troisième fois, Mia joignit sa voix à la sienne.

Et le vent se mit à tourbillonner autour d’elles, frais et parfumé, accompagné d’un fredonnement allègre. Le même fredonnement résonna en elle lorsque Nell se mit à danser en rond.

— C’est merveilleux ! Tu y es arrivée !

— Je n’ai fait que donner le petit coup de pouce final, s’esclaffa Mia. Mais c’est toi qui l’as initié. Bien joué pour une première fois. Maintenant, il faut le calmer. Utilise ton cerveau. Visualise-le en train de s’apaiser. C’est ça. Bien. Tu te représentes bien les choses.

— Oh la la ! j’ai le vertige ! s’exclama Nell, hors d’haleine.

Elle se laissa tomber sur le sol.

— J’ai senti des picotements à l’intérieur de mon corps. Pas déplaisants. Presque comme quand on pense – quand on pense vraiment – à faire l’amour.

— La magie est érotique. Surtout quand on détient le pouvoir. Tu as eu beaucoup de pensées érotiques ?

— Pas une seule en huit mois, avoua Nell qui avait retrouvé son calme. Je doutais même que cela m’arrive à nouveau. Depuis la fête du 4 Juillet, ça m’est revenu. Le genre de pensées qui donnent des démangeaisons.

— Je vois, je suis passée par là. Pourquoi ne pas remédier au problème ? Gratter là où ça démange ?

— Je pensais, j’étais même sûre, qu’après les feux d’artifice de la semaine dernière, Zack et moi finirions au lit. Mais, après avoir fait le tour de l’île, sa ronde finie, il m’a ramenée à la maison. Il m’a donné un baiser d’adieu, de quoi me mettre dans tous mes états, et puis chacun est rentré chez soi.

— Je suppose qu’il ne t’est pas venu à l’esprit de l’entraîner à l’intérieur, de le jeter par terre et de lui arracher ses vêtements.

L’idée fit pouffer Nell de rire.

— Je suis incapable de faire ce genre de choses.

— Il y a une minute, tu ne pensais pas non plus être capable de faire se lever la brise. Tu as le pouvoir, petite sœur. Zachariah Todd est homme à te laisser le choix du lieu et de l’heure. Si j’étais attirée par un homme tel que lui et que ce soit réciproque, je ne me le ferais pas dire deux fois.

— Je ne saurais pas par où commencer, protesta Nell qui sentit à nouveau le picotement dans son corps.

— Visualise, petite sœur, riposta Mia malicieusement. Visualise.

Zack ne pouvait imaginer une meilleure façon de passer un dimanche matin qu’en prenant un bain à poil avec la fille qu’il aimait. L’eau était fraîche, le soleil chaud, et la crique suffisamment intime pour se permettre de telles activités.

Ils avaient émis l’idée de faire de la voile plus tard, et l’adoration qu’il lisait dans ses beaux yeux bruns l’assurait qu’elle le suivrait n’importe où. Il la caressa, et elle frétilla d’extase, puis ils nagèrent côte à côte.

Qu’est-ce qu’un homme pouvait désirer de plus, songea-t-il, lorsqu’il avait une compagne aussi fidèle et peu exigeante.

C’est alors qu’elle poussa un jappement d’excitation et fonça vers le rivage.

Sans hésiter, sa meilleure amie venait de l’abandonner pour rejoindre la femme qui se tenait sur le sable.

Lucy se rua sur Nell, la fit chanceler, puis s’ébroua, l’aspergeant d’eau de mer.

La jeune femme éclata de rire et se pencha pour frotter avec enthousiasme sa fourrure mouillée. Somme toute, le propriétaire d’un beau chien avait peut-être encore quelque chose à désirer.

— Hé ? Comment ça va ? cria-t-il.

— Bien.

Ces épaules… Ce type avait des épaules étonnantes, remarqua-t-elle.

— Comment est l’eau ?

— Presque parfaite. Viens voir par toi-même.

— Merci, mais je n’ai pas apporté de maillot de bain.

— Moi non plus, répliqua-t-il avec un grand sourire. C’est pour ça que je n’ai pas suivi l’exemple de Lucy.

— Oh…

Le regard de Nell s’abaissa, puis revint aussitôt se stabiliser vingt centimètres au-dessus de la tête de Zack.

Visualise, avait dit Mia. Mais le moment semblait mal choisi.

— Je te promets de ne pas regarder. Tu es déjà mouillée.

— Finalement, je crois que je vais rester ici.

Lucy plongea dans l’eau et en sortit une balle en caoutchouc qu’elle courut déposer aux pieds de Nell.

— Elle a envie de jouer, expliqua Zack.

Et lui aussi.

Obligeante, Nell ramassa la balle et la jeta. Avant même qu’elle n’ait heurté la surface de l’eau, Lucy se rua à sa poursuite.

— Beau lancer, commenta Zack en se laissant dériver vers le rivage. Une partie de softball est prévue dans quelques semaines, si ça t’intéresse.

Nell ramassa la balle que Lucy avait rapportée et la lança de nouveau.

— Peut-être. Je pensais essayer une nouvelle recette.

— C’est vrai ?

— Mes activités de traiteur à domicile sont en train de devenir une véritable entreprise. Si je veux la développer, il faut que je sois en mesure d’offrir un large échantillonnage de plats.

— Je suis un fervent adepte du capitalisme, alors, si je peux faire quoi que ce soit pour t’aider.

Elle posa les yeux sur lui. Elle allait se concentrer sur son visage et ne pas penser au reste de son corps. En tout cas, dans l’immédiat.

— Merci, shérif, j’apprécie. Jusqu’à présent, j’ai improvisé, mais il est temps que je mette les choses noir sur blanc, avec les prix et les services. Du coup, il faudra que je demande une licence d’exploitation.

Ce qui ne devrait pas poser de problème. Ses papiers étaient en règle.

— Tu vas être très occupée.

— J’aime ça. Il n’y a rien de pire que d’être incapable de faire quelque chose de son temps ou de ses talents… Je ne t’ennuie pas ? s’inquiéta-t-elle soudain.

Non, mais la gravité de son ton l’avait surpris.

— Et que penses-tu des loisirs ?

— Je n’ai rien contre… Qu’est-ce que c’est que ça ?

La main de Zack avait agrippé sa cheville.

— C’est le bras de la justice.

— Tu es trop gentil pour me flanquer à l’eau alors que je suis venue t’inviter à déjeuner.

— Je ne suis pas si gentil que ça, répliqua-t-il en tirant légèrement sur sa cheville. Mais je veux bien te laisser une chance de te déshabiller d’abord.

— Comme c’est aimable à toi.

— Ma mère m’a bien élevé. Allez, viens jouer, Nell.

Il jeta un coup d’œil à Lucy qui pataugeait, la balle dans la gueule.

— Nous avons un chaperon.

Après tout, pourquoi pas ? Elle voulait être avec lui. Plus encore, elle voulait être le genre de femme qui pouvait être avec lui. Une femme sûre d’elle et suffisamment large d’esprit pour faire quelque chose d’amusant et d’idiot comme de se débarrasser de ses vêtements et de plonger.

Elle lui décocha un petit sourire insouciant.

— J’ai changé d’avis. Je vais regarder, la prévint-il. Je t’ai dit que je ne regarderais pas, mais je mentais.

— Ça t’arrive de mentir ?

— Pas si je peux l’éviter. Aussi, je ne vais pas te promettre de ne pas te toucher quand tu seras dans l’eau. Je te veux nue et mouillée, Nell. En fait, je te veux, tout simplement.

— Si je ne souhaitais pas que tu me touches, je ne serais pas là.

Elle prit une profonde inspiration et commença à ôter son T-shirt.

— Shérif Todd ! Shérif Todd !

— Il n’y a pas de Bon Dieu, grommela Zack tandis que la bande de chair crémeuse qu’il avait entraperçue disparaissait sous le T-shirt que Nell avait promptement rabattu.

— Par ici ! cria-t-il. C’est toi, Ricky ? Ça ne me prendra que deux ou trois minutes de le noyer, dit-il à Nell. Attends.

— Shérif ?

La figure rouge d’excitation, un blondinet d’environ dix ans dévalait la pente rocheuse.

— B’jour, m’dame, fit-il en saluant Nell d’un hochement de tête. Shérif, ma mère m’a dit de vous prévenir : les locataires de la maison Abbot sont en train de se bagarrer. On entend des hurlements, et des coups, et tout ça.

— C’est la maison de Dale Abbott ou celle de Buster ?

— Celle de Buster, shérif. Celle qui est juste en face de chez nous. Ma mère dit que le type doit battre sa femme quelque chose de bien.

— J’y vais. Retourne là-bas. Et rentre directement chez toi.

— Oui, m’sieur.

Pétrifiée, Nell vit dans une sorte de brouillard le corps bronzé et musclé de Zack émerger de l’eau.

— Désolé, Nell.

— Il faut y aller. Il faut que tu ailles au secours de cette femme.

Elle avait l’impression de le regarder enfiler son jean à travers une paroi de verre dépoli.

— Dépêche-toi, le supplia-t-elle en se tordant les mains.

— Je reviens dès possible, promit-il.

Il détestait l’idée de l’abandonner ainsi, mais il n’avait pas le choix. Il monta quatre à quatre les marches menant chez lui pour aller chercher une chemise.

Quatre minutes plus tard, il arrivait sur place. Une poignée de gens s’étaient rassemblés dans la rue. Des cris et des bruits de verre brisé sortaient de la maison. Comme il prenait l’escalier de la terrasse, un homme que Zack ne reconnut pas le rejoignit en courant.

— C’est vous, le shérif ? Je m’appelle Bob Delano, je loue la maison d’à côté. J’ai essayé de voir ce que je pouvais faire, mais la porte est fermée à clef. J’ai pensé la défoncer, mais on m’a dit que vous arriviez.

— Je m’en occupe, monsieur Delano. Peut-être pourriez-vous maintenir ces gens à l’écart ?

— Sûr. J’ai vu ce type, shérif. Une grande brute. Faites attention à vous.

— Merci. Reculez, maintenant.

Zack tapa du poing sur la porte. Il aurait préféré avoir Ripley à ses côtés, mais il ignorait où elle était et ne pouvait prendre le risque d’attendre qu’elle réponde à l’appel de son bip.

— Ici, le shérif Todd, cria-t-il. Ouvrez immédiatement.

Quelque chose se fracassa à l’intérieur, et une femme se mit à gémir.

— Si vous n’ouvrez pas cette porte dans les cinq secondes, je la défonce.

La porte s’ouvrit. Delano avait raison. L’homme était une véritable brute. Un mètre quatre-vingt-dix au bas mot, et un bon cent vingt kilos. Visiblement, il avait bu et semblait fou de rage.

— Qu’est-ce que vous voulez, nom de Dieu ?

— Je veux d’abord que vous reculiez, monsieur, et que vous leviez les mains de façon que je puisse les voir.

— Vous n’avez pas le droit d’entrer. Je loue cette baraque et j’ai payé tout ce que je devais.

— Votre contrat de location ne vous donne pas le droit de détruire ce qui s’y trouve. Maintenant, reculez.

— Vous n’entrerez pas ici sans mandat.

— On parie ?

Rapide comme l’éclair, la main de Zack attrapa le poignet du type et le tordit.

— Maintenant, si vous voulez me frapper, reprit-il d’un ton calme, on ajoutera entrave à la force publique et voies de fait contre un représentant de l’ordre. Un peu plus de paperasserie, mais je suis payé pour ça.

— Quand mon avocat aura fini son boulot, j’aurai de quoi acheter la totalité de cette putain d’île.

— Vous pourrez l’appeler, mais du poste de police.

Zack lui passait les menottes lorsque Ripley le rejoignit, grimpant bruyamment les marches.

— Désolée. J’étais à l’autre bout de l’île, à Broken Shell. Qu’est-ce qui se passe ? Une dispute conjugale ?

— Entre autres. Voici mon adjoint, dit Zack à son prisonnier. Croyez-moi, elle est tout à fait capable de vous faire obéir. Emmène-le dans la voiture, Ripley. Note son identité. Lis-lui ses droits.

— Votre nom ?

— J’t’emmerde.

— Très bien, monsieur J’t’emmerde. Vous êtes en état d’arrestation pour…

Elle jeta un coup d’œil à Zack qui pénétrait déjà dans la maison. Enjambant les débris de verre et d’assiettes, il s’approcha de la femme qui sanglotait, assise sur le sol, le visage entre les mains.

— Destruction de biens privés, atteinte à l’ordre public et agression, annonça-t-il.

— Vous avez entendu ? Alors, à moins que vous ne souhaitiez que je ne vous botte les fesses devant tous ces braves gens, on va aller s’asseoir tranquillement dans la voiture de patrouille et faire une petite balade. Vous avez le droit de vous taire, poursuivit-elle en lui donnant une petite poussée pour l’aider à se mettre en route.

— Madame ? fit Zack.

Elle avait la quarantaine. Et aurait été sans doute jolie, sans sa lèvre fendue et les coquards autour de ses yeux bruns.

— Venez. Je vous emmène chez le médecin.

— Je n’ai pas besoin de médecin, répondit-elle d’une voix étouffée en se recroquevillant.

Zack nota qu’elle avait des coupures superficielles sur les bras.

— Qu’est-ce qui va arriver à Joe ?

— Nous en parlerons tout à l’heure. Pouvez-vous me dire votre nom ?

— Diane. Diane McCoy.

— Laissez-moi vous aider, madame McCoy.

Les épaules voûtées, Diane McCoy était assise sur une chaise et maintenait une poche de glace sur son œil gauche. Elle s’obstinait à refuser toute assistance médicale. Zack lui offrit une tasse de café puis, espérant la mettre à l’aise, écarta sa propre chaise du bureau.

— Madame McCoy, j’essaye de vous aider.

— Je vais bien. Nous payerons les dégâts. Vous n’avez qu’à demander à l’agence de location de faire l’inventaire.

— Nous verrons cela plus tard. Pour le moment, j’aimerais que vous m’expliquiez ce qui s’est passé.

— On s’est bagarrés, c’est tout. Ça arrive à tout le monde. Vous n’aviez pas besoin d’enfermer Joe pour ça. S’il y a une amende, nous la payerons.

— Madame McCoy, vous êtes assise, là, devant moi, avec la lèvre fendue, un œil au beurre noir et des écorchures et des bleus plein les bras. Votre mari vous a agressée.

— Ça ne s’est pas passé comme ça.

— Alors, comment ça s’est passé ?

— C’est moi qui l’ai cherché.

Zack entendit Ripley émettre un soupir hargneux de l’autre côté de la pièce ; il lui lança un regard d’avertissement.

— Vous lui avez demandé de vous frapper, madame McCoy ? De vous jeter à terre, de vous fendre la lèvre ?

— Je l’ai provoqué. Il est très stressé en ce moment.

Les mots se bousculaient dans sa bouche.

— Il est censé être en vacances, je n’aurais pas dû le provoquer ainsi.

Elle dut sentir la désapprobation de Ripley, car elle tourna la tête et la défia du regard.

— Joe travaille dur, cinquante semaines par an. Le moins que je puisse faire, c’est de lui ficher la paix pendant ses vacances.

— Il me semble, intervint Ripley, que le moins qu’il puisse faire, c’est de s’abstenir de vous tabasser pendant vos vacances.

— Ripley, va chercher un verre d’eau pour Mme McCoy.

Et tais-toi ! Il n’eut pas besoin de l’ajouter à voix haute tant l’expression de son visage l’exprimait clairement.

— Comment cela a-t-il commencé, madame McCoy ?

— Je pense que je me suis levée du pied gauche. Joe s’était couché tard, il avait bu. Pendant ses vacances, un homme a le droit de regarder la télé en avalant quelques bières. Il avait laissé un vrai bazar… Des canettes, des chips écrasées sur le tapis, des mégots et de la cendre un peu partout. Ça m’a agacée, et je lui ai sauté sur le poil dès son réveil. Si je l’avais bouclée quand il me l’a demandé, rien de tout ça ne serait arrivé.

— Et ne pas vous taire quand il vous l’a demandé lui donne le droit de vous frapper, madame McCoy ?

— Ce qui se passe entre un mari et sa femme ne regarde qu’eux, protesta-t-elle, irritée. Nous n’aurions pas dû casser la vaisselle, d’accord, mais nous payerons pour la remplacer. Et le nettoyage, c’est moi qui m’en chargerai.

— Madame McCoy, il existe un service d’aide psychosociale à Newark, commença Zack. Et des refuges pour les femmes qui ont besoin de se mettre à l’abri. Je peux passer quelques coups de fil et vous obtenir des informations.

Elle lui décocha un regard furieux entre ses paupières gonflées.

— Je n’ai pas besoin d’informations. Vous n’avez pas le droit de garder Joe en prison si je ne porte pas plainte, et je ne le ferai pas.

— Là, vous vous trompez. Je peux le garder pour atteinte à l’ordre public. Et les propriétaires sont en droit de porter plainte.

— Ça ne fera qu’empirer les choses, gémit-elle en se mettant à pleurer.

Ripley lui apporta un verre d’eau et elle en but une longue rasade.

— Vous ne comprenez pas ? reprit-elle. Ça ne fera qu’empirer les choses. Joe est un brave homme. Il est juste un peu soupe au lait. J’ai dit que nous payerions. Je vais vous faire un chèque. Nous ne voulons pas d’ennuis. C’est moi qui l’ai rendu dingue. Je lui ai aussi jeté des choses à la figure. Vous allez devoir m’enfermer avec lui. À quoi ça va servir ?

À quoi ça va servir ? se répétait Zack un peu plus tard. Il n’était parvenu à rien avec elle, et il imaginait seins peine qu’il n’était pas le premier à avoir essayé. On ne pouvait aider les gens contre leur volonté. Les McCoy étaient pris dans une spirale infernale qui, fatalement, se terminerait mal.

Tout ce qu’il pouvait faire, c’était les éloigner de l’île.

Il lui fallut une demi-journée pour régler le problème et s’assurer que l’agence de location acceptait les deux mille dollars de dédommagement. Les McCoy finissaient de boucler leurs valises lorsque arriva l’équipe de nettoyage. Sans un mot, Zack attendit que Joe McCoy ait chargé ses bagages à l’arrière d’une Cherokee dernier modèle.

Le couple monta dans la voiture. Diane portait des lunettes noires pour masquer les dégâts. Tous deux ignorèrent Zack qui prit sa voiture de patrouille et les suivit jusqu’au ferry.

Il resta sur le quai, jusqu’à ce que la Jeep et ses occupants ne soient plus qu’un point en route vers le continent.

 

Nell ne l’avait pas attendu. Il n’en fut pas surpris et se dit que c’était aussi bien. Il était trop déprimé et beaucoup trop irrité pour offrir une compagnie agréable. Au lieu de quoi, il s’installa à la cuisine avec Lucy et prit une bière. Il songeait à s’en offrir une deuxième quand Ripley entra.

— Je ne comprends pas, fulmina-t-elle. Je ne comprendrai jamais ce genre de femmes. Le mec pèse soixante-quinze kilos de plus qu’elle, mais c’est sa faute à elle s’il lui flanque une beigne. Et elle le croit.

Elle sortit une canette de bière du réfrigérateur et en détacha la languette.

— Peut-être qu’elle a besoin de ça.

— Des clous, Zack ! Des clous.

Encore toute vibrante de colère, elle se laissa tomber sur une chaise.

— Elle n’est pas impotente et elle a un cerveau apparemment en état de marche. Qu’est-ce qu’elle gagne à rester accrochée à un type qui se sert d’elle comme d’un punching-ball chaque fois que l’envie lui en prend ? Si elle avait porté plainte, nous aurions pu le retenir ; au moins le temps qu’elle fasse ses valises et se tire. On aurait mieux fait de le mettre au trou, de toute façon.

— Elle ne serait pas partie. Ça n’aurait rien changé.

— D’accord, tu as raison, je le sais. C’est juste que ça m’énerve.

Elle prit une gorgée de bière en regardant son frère.

— Tu penses à Nell, enchaîna-t-elle. Tu te dis que ça devait être comme ça pour elle.

— Je ne sais pas comment c’était pour Nell. Elle n’en parle jamais.

— Tu lui as demandé ?

— Si elle voulait me le dire, elle l’aurait fait !

— Hé, ne te fâche pas !

Ripley posa les pieds sur la chaise voisine.

— Je te pose cette question parce que je te connais, grand frère. Si tu as un faible pour elle, et que ça tourne au Grand Sentiment, tu te sentiras mal tant que tu ne connaîtras pas le fin mot de l’histoire. Sans l’histoire, tu ne peux rien faire pour elle, et l’impuissance, ça te rend dingue. Tu broies du noir en ce moment parce que tu n’as pas pu aider cette femme, alors que tu ne la connaissais pas et que tu ne la reverras sans doute jamais. C’est ton côté bon Samaritain.

— Il n’y a personne d’autre sur cette île que tu puisses aller embêter ?

— Non, parce que c’est toi que je préfère. Maintenant, au lieu de prendre une autre bière, pourquoi n’emmènerais-tu pas Lucy faire un tour en mer ? Il fait encore jour, ça te changera les idées et ton humeur s’en trouvera améliorée. Tu n’es pas drôle, quand tu déprimes.

— Peut-être.

— Vas-y. Les risques d’une deuxième crise aujourd’hui sont pratiquement nulles, mais je vais quand même faire une patrouille, juste au cas où.

— D’accord.

Il se leva, hésita une fraction de seconde, puis se pencha pour embrasser sa sœur sur le sommet du crâne.

— Moi aussi, c’est toi que je préfère.

— Tu parles.

Elle attendit qu’il soit arrivé à la porte.

— Tu sais, Zack, quelle que soit l’histoire de Nell, il y a une différence majeure entre Diane McCoy et elle : Nell est partie.

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