L'île des trois soeurs, Nell

Nora Roberts · Chapitre 14 sur 22

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L'île des trois soeurs, Nell

Chapitre 12

 

Il avait les oreilles qui tintaient, à moins que ce ne soit le bruit de son cœur qui lui martelait les côtes. En tout cas, il ne parvenait ni à penser clairement ni à bouger. Cette paralysie temporaire l’aurait inquiété s’il en avait eu la force.

— D’accord, souffla-t-il.

Il respira à fond.

— Bon, reprit-il. Je crois que j’ai trébuché.

— Moi aussi.

Elle était allongée sous lui, dans la position idéale pour caler son visage au creux de son cou.

— Tu t’es cognée ?

— Non, tu as amorti la chute, répondit-elle en lui mordillant le cou. Tu es un véritable héros.

— Ouais, tu parles.

— Je t’ai un peu bousculé. J’espère que tu ne m’en veux pas.

— J’aurais mauvaise grâce à me plaindre.

Il rassembla assez d’énergie pour basculer sur le côté, l’entraînant avec lui afin qu’elle se blottisse contre lui.

— Mais j’espère que tu m’offriras une chance de faire étalage de mon style et de ma finesse.

Elle leva la tête, repoussa ses cheveux en arrière et rit.

— Quoi ?

— Je me disais seulement combien j’aimais ton style. Chaque fois que je t’apercevais pendant la réception, j’avais envie de me lécher les babines. Le grand et beau shérif Todd vêtu d’un costume dont il se serait bien passé, tenant à la main la même et unique bière durant toute la soirée afin de pouvoir ramener les gens chez eux en toute sécurité, et qui me regardait patiemment avec de tels yeux que j’étais obligée de retourner à la cuisine pour retrouver mon calme.

— C’est vrai ?

Il fit courir ses mains le long des bras de Nell et sourit lorsqu’il buta sur les manchettes.

— Sais-tu ce que moi, je me disais pendant que je te regardais ? chuc²hota-t-il en les lui ôtant.

— Pas précisément.

— Je trouvais que tu avais l’air d’une danseuse, gracieuse et compétente. Et j’essayais de ne pas penser à ce que tu portais sous ce chemisier amidonné et cette petite veste sexy.

Les poignets de Nell libérés, il lui caressa à nouveau les bras.

— Tu es si jolie, si fine, mon cœur. Ça me rend positivement fou depuis des semaines.

— Je ne peux pas expliquer quel effet ça me fait de d’entendre dire ça. De me sentir assez solide pour y prendre plaisir.

Elle leva brusquement les bras.

— Ô Seigneur ! Je me sens si vivante… Je voudrais que ça dure toujours.

Elle s’inclina sur lui, lui donna un baiser brûlant, puis se releva.

— Je veux boire ce champagne. Je veux être ivre et faire l’amour avec toi toute la nuit.

— Je vote pour… Mais qu’est-ce que tu fais ? s’écria-t-il, les yeux écarquillés, en la voyant ouvrir la porte.

— Je vais chercher le champagne que Cari nous a donné.

— Laisse-moi enfiler mon pantalon, j’y vais. Nell !

Stupéfait, il la vit sortir, nue comme un ver, et bondit sur ses pieds.

— Pour l’amour de Dieu !

Son pantalon à la main, il se rua sur le seuil.

— Reviens ici avant que je ne sois obligé de te coller en tôle pour exhibitionnisme.

— Il n’y a personne.

Quel délice de sentir la caresse fraîche de l’air nocturne sur sa peau encore frémissante de passion ! Elle écarta les bras et se mit à tournoyer.

— Viens, l’appela-t-elle. La nuit est magnifique.

Le visage levé vers le ciel, ses cheveux et sa peau d’albâtre scintillant sous la lune, elle était incroyablement séduisante.

Puis soudain, par-dessus le petit carré de gazon, son regard croisa celui de Zack, si intense qu’il en eut le souffle coupé. Un bref instant, il aurait juré qu’elle jetait des étincelles.

— Ici, il y a quelque chose de particulier dans l’atmosphère, reprit-elle, les mains en coupe comme pour recueillir le souffle de la nuit. Je le sens à l’intérieur de moi, qui palpite et, dans ces moments-là, il me semble que rien ne m’est impossible.

Elle lui tendit la main.

— Tu ne veux pas venir m’embrasser au clair de lune ?

Il ne put résister, et, d’ailleurs, il n’essaya même pas. Il s’approcha d’elle, prit sa main tendue. Dans la clarté qui descendait du firmament, il captura ses lèvres en un baiser d’une chaude tendresse qui atteignit Nell en plein cœur.

Lorsqu’il la souleva dans ses bras, elle blottit la tête au creux de son épaule et se sentit en sécurité.

Il l’emporta dans la maison, la déposa sur le vieux lit qui s’affaissa doucement sous leur poids.

Plus tard, se dit-il alors qu’il se perdait en elle, il lui faudrait réfléchir à l’effet que cela faisait de tomber amoureux d’une sorcière.

 

Elle émergea avant l’aube de l’un de ces sommes qu’ils s’étaient accordés durant la nuit. Le poids et la tiédeur du corps de Zack, la sensation qu’il n’y avait rien de plus normal que cette intimité étaient à la fois réconfortants et excitants.

Elle se pencha sur lui, étudia ses traits, les grava dans sa mémoire, puis se glissa hors du lit.

Elle prit une douche, revêtit un short et une chemise sans manches. Sans bruit, elle ramassa les vêtements dispersés dans le salon et pénétra dans la cuisine d’un pas dansant.

Jamais elle n’avait ressenti un tel désir. Un désir féroce, bondissant, qui l’aspirait tout entière.

Elle ne rêvait que de revivre cette expérience.

Et aussi la tendresse qui avait suivi, et la soif insatiable, et les tâtonnements éperdus dans le noir. Tout.

Nell Channing avait un amant. Et il dormait dans son lit.

Il la désirait, et c’était extraordinaire. Il la désirait elle, telle qu’elle était, et non telle qu’il voulait la modeler. Et cela lui mettait du baume au cœur.

L’âme en fête, elle prépara du café et, tandis que son parfum emplissait la pièce, elle s’activa, pétrit à tour de bras tout en chantonnant.

Le jardin arrosé, elle glissa une première fournée de brioches dans le four, puis, sa tasse dans une main, un crayon dans l’autre, elle réfléchit aux menus de la semaine à venir.

— Qu’est-ce que tu fais ?

Le son de sa voix rauque et ensommeillée la fit sursauter, et le café gicla sur le papier.

— Je t’ai réveillé ? Excuse-moi. J’ai essayé de ne pas faire de bruit.

— Nell, protesta-t-il en levant la main. Ne fais pas ça, ça me fiche en rogne.

Elle eut beau se raisonner, son ventre se noua de peur lorsqu’il s’approcha.

— Il y a une chose que je vais te demander.

Il lui prit sa tasse des mains et la but entièrement pour s’éclaircir les idées et la voix.

— Ne me confonds jamais avec lui. Si tu m’avais réveillé et que cela m’avait agacé, je te l’aurais dit, sans en faire un drame. En fait, je me suis réveillé parce que tu n’étais pas là et que tu me manquais.

— Il y a des habitudes dont il est difficile de se débarrasser, quand bien même on essaye.

— Bon, eh bien, continue à essayer, fit-il d’un ton léger en se versant une autre tasse de café. Ma parole, il y a déjà quelque chose dans le four ? Ça embaume ! Des brioches à la cannelle ? hasarda-t-il, les narines frémissantes.

Les fossettes de Nell se creusèrent.

— Et si c’était ça ?

— Je serai ton esclave.

— Tu es facile à satisfaire, shérif.

Elle décrocha un gant isolant.

— Assieds-toi. Je vais te servir ton petit-déjeuner et, ensuite, je te dirai ce que j’attends de mon esclave.

 

Le lundi matin, Nell fit irruption au Café-Librairie, lança un joyeux « salut » à la cantonade, et fonça dans l’escalier, les bras chargés de cartons de pâtisseries.

Lulu leva un instant les yeux de ses bons de commande et esquissa un sourire.

— Il y en a une qui a eu de la chance ce week-end, lança Mia du haut de son escabeau.

— Tu vas monter lui extorquer les détails ?

Mia glissa un livre dans le rayon et épousseta sa jupe.

— Voyons ! M’as-tu déjà vue louper une pareille occasion ?

Lulu émit un ricanement amusé.

— Alors, n’oublie pas de me mettre au courant.

Mia monta au café où l’accueillit le parfum irrésistible de la cannelle.

— Tu as eu un week-end chargé, commenta-t-elle en balayant du regard les pâtisseries.

— Et comment !

— La soirée de samedi soir était formidable. Bravo, petite sœur.

— Merci.

Nell finit de remplir la vitrine et versa à Mia son café matinal.

— Grâce à cette réception, j’ai plusieurs rendez-vous, cette semaine avec des clients potentiels.

— Félicitations. Mais… je ne pense pas que ce soit tes futurs buffets qui te rendent aussi radieuse. Fais-moi goûter l’un de ces chefs-d’œuvre.

Elle contourna le comptoir et s’y accouda nonchalamment.

— Si je puis me permettre, tu as la tête d’une femme qui a consacré son week-end à autre chose qu’à la cuisine.

— J’ai aussi fait un peu de jardinage. Mes tomates sortent bien.

— Hum, hum, fit Mia après avoir mordu dans son muffin encore tiède. J’imagine que le shérif Todd est au moins aussi délectable que ça. Allez, raconte ! On ouvre à 10 heures.

— Je ne devrais pas en parler. C’est vulgaire, non ?

— Pas du tout. C’est nécessaire. Un peu de compassion, s’il te plaît. Ça fait une éternité que je vis dans la chasteté, j’ai bien droit à quelques plaisirs par procuration. Tu as l’air tellement heureuse…

— Je le suis. C’était merveilleux.

Nell esquissa un pas de danse, puis attrapa un muffin qu’elle se mit à grignoter.

— Insensé. Il a une telle… vigueur !

— Oh, oh ! Ne t’arrête pas en si bon chemin.

— Je crois qu’on a battu plusieurs records.

— Là, tu te vantes, mais ce n’est pas grave. Nous sommes entre amies.

— Tu sais la meilleure ?

— J’espère bien que tu vas me le dire, et tout le reste aussi.

— Il ne m’a pas traitée comme un être fragile ou malheureux, ou même… blessé. Du coup, quand je suis avec lui, je ne me sens ni fragile, ni malheureuse, ni blessée. La première fois, on a failli ne pas arriver jusqu’à la maison. On a atterri sur le sol tout en s’arrachant nos vêtements. Ça paraissait si… normal.

— On devrait tous s’octroyer de temps en temps ce genre de normalité. Il embrasse bien, hein ?

— Ah ça ! Et quand il…

Nell s’interrompit et pâlit.

— J’avais quinze ans, expliqua Mia tranquillement. Il m’a ramenée à la maison après une soirée, et nous avons satisfait notre curiosité mutuelle avec un ou deux baisers, très longs et très intenses. Je ne ferai pas affront à ton intelligence en prétendant qu’il s’agissait de baisers fraternels ; la vérité, c’est que nous ne nous sommes pas convenus et que nous avons décidé d’être amis. Mais les baisers étaient vraiment bien.

Elle avala le reste de son muffin, se lécha les doigts.

— Ce qui me donne une petite idée du week-end que tu as dû passer…

— Heureusement que je n’étais pas au courant. J’aurais sûrement été paralysée de timidité.

— Tu es mignonne. Alors, que comptes-tu faire au sujet de Zachariah Todd ?

— En profiter.

— Excellente réponse.

Pour le moment, songea Mia.

— Il sait se servir de ses mains, pas vrai ? lança-t-elle en se dirigeant vers l’escalier.

— Oh, tais-toi, maintenant !

— J’ouvre les portes, riposta Mia en riant.

Et toi aussi, petite sœur, ajouta-t-elle silencieusement.

 

Mia n’aurait pas été surprise d’apprendre que Zack était lui aussi en train de subir un interrogatoire devant une tasse de café et des muffins.

— Je ne t’ai pas beaucoup vu, ce week-end.

— J’avais des trucs à faire. Et est-ce que je ne t’ai pas apporté un cadeau ?

Ripley dévorait son muffin à belles dents.

— Hum. Bon, marmonna-t-elle, la bouche pleine. Seule la meilleure cuisinière de l’île a pu fabriquer un machin aussi bon. J’en déduis que tu as dû passer un certain temps chez elle pour en rapporter une demi-douzaine.

— Dont il ne reste plus que quatre.

Il en savourait un tout en épluchant la paperasserie entassée sur son bureau.

— John Macey n’a toujours pas payé ses contraventions. Il faut que je lui botte les fesses.

— Je vais le faire. Alors, vous avez dansé la rumba du matelas, Nell et toi ?

Zack lui décocha un regard cinglant.

— Quelle âme sentimentale et romantique tu te coltines, Ripley ! Je me demande comment tu arrives à vivre avec un tel poids.

— Éviter la question, c’est en général y répondre par l’affirmative. Manuel du parfait flic. Alors, comment ça a marché ?

— Est-ce que je te pose des questions sur ta vie amoureuse ?

Elle leva le doigt pour le prier de patienter tandis qu’elle avalait une bouchée.

— Oui, dit-elle enfin.

— C’est parce que je suis plus vieux et plus sage.

— Ah bon ?

Elle faucha un deuxième muffin, autant pour agacer son frère que pour satisfaire sa gourmandise.

— Si tu me balances l’argument du plus vieux et du plus sage, tu dois admettre que je suis plus jeune et plus cynique. Est-ce que tu comptes procéder à une enquête approfondie sur ses antécédents ?

— Non.

Posément, il ouvrit un tiroir et y glissa le sac de muffins.

— Si tu t’intéresses sérieusement à elle – et tel que je te connais, ça doit être le cas −, il faut que tu en saches un peu plus, Zack. Elle n’est pas tombée du ciel.

— Elle a pris le ferry, rétorqua-t-il froidement. C’est quoi, ton problème ? Je croyais que tu l’aimais bien ?

— C’est vrai. Je l’aime beaucoup, même. Mais, pour des raisons qui m’échappent, il se trouve que toi aussi je t’aime beaucoup. Tu as un faible pour les blessés de la vie, Zack, et parfois, sans le vouloir, ils mordent et font souffrir.

— Depuis quand est-ce que je ne suis pas capable de me défendre ?

— Tu es amoureux d’elle.

Il cligna des yeux et la regarda fixement. S’écartant du bureau, elle commença à arpenter la pièce.

— Tu crois que je suis aveugle et stupide ? Je te connais depuis toujours, je connais le moindre frémissement, la moindre expression de ta face d’abruti. Tu es amoureux d’elle, et tu ne sais même pas qui elle est.

— Elle est exactement celle que j’ai cherchée toute ma vie.

Ripley réprima l’envie de flanquer un coup de pied dans le bureau. Elle s’immobilisa et son regard s’adoucit.

— Merde, Zack ! Pourquoi faut-il que tu dises ce genre de choses ?

— Parce que c’est vrai. C’est comme ça que ça se passe chez les Todd, tu le sais bien. On chemine paisiblement, tout seul, et paf !ça nous tombe dessus et le tour est joué. Ça m’est tombé dessus et ça me plaît.

— Bon, d’accord. Mais revenons un peu en arrière.

Résolue à le défendre, que cela lui plaise ou non, elle posa les mains à plat sur le bureau et se pencha vers lui.

— Elle a eu des ennuis. Elle a réussi à s’échapper, du moins momentanément, mais les ennuis n’ont pas disparu pour autant. Il y a un sale type qui n’a pas dit son dernier mot. Il se peut qu’il la cherche, Zack. Si je ne m’inquiétais pas pour toi, je n’aurais jamais interrogé Mia. Plutôt me couper la langue avec un couteau rouillé. Bref, Mia m’a répondu que Nell n’est pas définitivement sortie d’affaire.

— Tu as raison d’affirmer que tu me connais comme ta poche. Comment crois-tu que je vais réagir à ce que tu viens de raconter ?

Elle poussa un soupir accablé.

— S’il vient l’embêter, il lui faudra te passer sur le corps.

— C’est à peu près ça. Bon, tu la fais, la patrouille ? Ou bien je te laisse la paperasserie ?

— Plutôt bouffer des souris, répliqua-t-elle en glissant sa queue-de-cheval dans le trou de sa casquette. Écoute, je suis ravie que tu aies trouvé quelqu’un qui te convienne. Et je suis encore plus ravie qu’elle me plaise. Mais Nell Channing n’est pas seulement une fille adorable, douée pour la cuisine, et lestée d’un passé trouble.

— Tu veux dire que c’est une sorcière ? demanda-t-il sans se troubler. Oui, je l’ai découvert. Ça ne me pose pas de problème particulier.

Sur ces mots, il se remit au travail, et retint un rire quand la porte claqua derrière Ripley.

 

— La déesse ne réclame pas de sacrifice, expliqua Mia. C’est une mère. Et, en tant que telle, elle a droit au respect, à l’amour, à l’obéissance, et elle désire le bonheur de ses enfants.

La soirée était fraîche. L’on sentait déjà la fin de l’été. Bientôt, les bois passeraient du vert au fauve. Les chenilles laineuses et les écureuils affairés que Mia avait aperçus annonçaient un hiver long et froid.

— La magie jaillit des éléments, et du cœur. Mais on la sert mieux avec des outils, et même avec des aides visuelles. Chaque art repose sur l’usage d’un certain nombre de rites et d’instruments.

Traversant le jardin, elle alla ouvrir la porte de la cuisine.

— J’ai ce qu’il te faut, du moins pour commencer.

La pièce était aussi odorante que le jardin. Des bouquets d’herbes séchaient, suspendus à des crochets. Une sorte de chaudron mijotait sur la cuisinière en répandant l’odeur forte et sucrée de l’héliotrope.

— Qu’est-ce qui cuit ?

— Oh, juste un petit charme pour une jeune femme qui a un entretien d’embauche dans la semaine et se sent un peu nerveuse. Je vais y tremper des cristaux qui s’imprégneront de leurs pouvoirs et elle les emportera dans son sac.

— Elle décrochera ce boulot ?

— Ça dépend d’elle. Bon, voici tes outils, poursuivit-elle en désignant la table.

Elle les avait choisis avec soin, en visualisant Nell mentalement.

— Nettoie-les quand tu seras rentrée chez toi. Personne ne doit les toucher sans ta permission. Ils ont besoin de ton énergie. Cette baguette est faite d’une branche de bouleau coupée au moment du solstice d’hiver. Le cristal qui est fixé à son extrémité est un morceau de quartz. L’ensemble m’a été donné par celle qui m’a formée.

— Tu ne peux pas m’offrir quelque chose qu’on t’a donné.

— Il a toujours été prévu que je la transmette, mais il t’en faudra d’autres. Je te recommande le cuivre ; il est efficace. Voici ton balai.

Voyant Nell retenir un éclat de rire, elle haussa les sourcils.

— Désolée. Je n’aurais jamais pensé… Un balai ?

— Ce n’est pas pour le chevaucher. Pends-le à la porte de ta maison pour te protéger et sers-t’en pour balayer l’énergie négative. Je te prête cette coupe. Tu choisiras la tienne plus tard, en attendant, celle-ci fera l’affaire. Le pentacle est en loupe d’érable. Il faut le maintenir toujours vertical. Le poignard ne sert pas à couper, mais à diriger l’énergie.

Elle ne le toucha pas, mais pria Nell de le faire.

— Il y en a qui préfèrent les sabres, mais je ne crois pas que ce soit ton cas, reprit-elle tandis que la jeune femme caressait le manche ciselé. La lame n’est pas affûtée et c’est normal. En revanche, la serpe est destinée à couper. La poignée incurvée offre une bonne prise pour moissonner les herbes et les plantes, sculpter des baguettes, écrire sur des chandelles, etc. Les sorcières de cuisine s’en servent pour trancher la nourriture. À toi de voir, bien sûr.

— Bien sûr, fit Nell.

— Tu te chargeras d’acheter ton propre chaudron. Ceux en fonte sont les meilleurs. Tu trouveras un encensoir à ton goût dans l’une des boutiques de cadeaux, ainsi que des cônes ou des bâtonnets d’encens. Quand tu auras le temps, tu fabriqueras ta propre poudre d’encens. Il te faudra des paniers en paille, quelques échantillons de soie. Tu veux prendre des notes ?

Nell inspira profondément.

— Ce serait peut-être préférable.

Mia lui donna un bloc et un crayon, et reprit :

— N’oublie pas les chandelles. Je t’expliquerai la signification des couleurs et des symboles. Voici quelques cristaux mais il t’en faudra d’autres, que tu sélectionneras toi-même. Deux douzaines de bocaux avec couvercles, un mortier et un pilon, du sel de mer. Je peux te prêter un jeu de tarots et des boîtes en bois, mais il faudra me les rendre. Avec ça, tu as de quoi commencer.

— C’est plus compliqué que je ne pensais. L’autre jour dans le jardin… je n’ai fait que me tenir debout et penser très fort.

— Il y a des choses qu’on peut réaliser avec l’esprit et le cœur, et d’autres qui requièrent des objets − autant pour respecter la tradition que pour amplifier le pouvoir. Maintenant que tu disposes d’un ordinateur, établis un registre de charmes.

— Un registre de charmes sur ordinateur ?

— Pourquoi ne pas être pratique et efficace ? Nell, as-tu parlé de sorcellerie avec Zack ?

— Non.

— Tu as peur de sa réaction ?

Nell réfléchit une seconde avant de répondre :

— Il y a de ça. Mais, avant d’en arriver là, il faudrait que je sache comment m’y prendre pour en parler. Tout n’est pas encore clair dans ma tête.

— Tu as raison. En dernier ressort, partager ou pas, donner ou prendre, c’est à toi de décider.

— Vu ce qu’en pense Ripley, je me suis dit qu’il pouvait éprouver les mêmes réticences. Et je n’ai pas envie de le heurter dès le début.

— On peut difficilement te le reprocher. Allons faire un tour.

— Il faudrait vraiment que je rentre. Il fait presque nuit.

— Il attendra.

Mia ouvrit une boîte sculptée et en sortit sa baguette. L’extrémité était ornée d’un morceau de quartz gris.

— Prends la tienne. Il est temps que tu apprennes à tracer un cercle. On va faire quelque chose de simple, promit-elle en entraînant Nell dehors. Après ça, je te garantis des nuits fabuleuses.

— Il n’y a pas que les nuits qui m’intéressent, remarqua Nell. Mais je reconnais qu’elles comptent beaucoup.

Tandis qu’elles se dirigeaient vers le bois, un léger brouillard se mit à tourbillonner au-dessus du sol.

— Le temps est en train de changer, observa Mia. Les dernières semaines de l’été me rendent toujours mélancolique. C’est curieux, parce que j’adore l’automne, ses parfums, ses couleurs, et l’air vif du matin lorsqu’on met le nez dehors.

Tu es seule. Nell retint de justesse ce commentaire qui n’aurait pu apparaître que stupide et suffisant de la part d’une femme qui venait de prendre un amant.

— Ça doit te rappeler la rentrée scolaire, suggéra-t-elle à la place. Moi, je détestais ça. D’autant que j’étais souvent la petite nouvelle qui débarque sans connaître personne.

— Comment te débrouillais-tu ?

— J’ai appris à me faire des amis en sachant que c’était provisoire. J’imagine que ce sentiment de précarité me désignait comme une cible parfaite pour Evan. Il m’a promis de m’aimer, de me respecter, de me chérir pour toujours. Ce toujours, j’en avais vraiment envie.

— Et maintenant ?

— Maintenant, j’ai juste envie de me creuser une niche, et d’y rester.

— Encore une chose que nous avons en commun. Voici l’une de mes niches.

Elles venaient de pénétrer dans une clairière qu’éclairait la pleine lune. Ses rayons caressaient un groupe de trois pierres. Des lianes s’accrochaient aux branches des arbres, ainsi que des guirlandes de cristaux qui tintaient doucement dans le vent léger.

Il émanait de ce lieu quelque chose de primitif, d’essentiel.

— C’est beau, ici, souffla Nell. Et… étrange, sans toutefois être effrayant.

Portés par la brise, des parfums de verveine, de romarin et de sauge l’assaillirent, en même temps qu’elle percevait un murmure paisible, presque musical.

— Cet endroit est un lieu sacré, expliqua Mia. On raconte que c’est ici que les sœurs se tenaient, il y a trois cents ans, pour exercer leur art. Que ce soit vrai ou non, j’ai toujours été attirée par cette clairière. Nous allons former le cercle toutes les deux. C’est le rituel de base.

Mia sortit son poignard de sa poche et se mit à l’œuvre. Fascinée, Nell l’imita – mots, intonation, gestes −, et ne s’étonna pas lorsqu’un mince cercle lumineux apparut dans le brouillard.

— Air, Terre, Eau et Feu, venez monter la garde auprès de notre cercle et combler nos désirs. Ouvrez nos esprits à la magie de la nuit.

Mia posa son poignard et sa baguette.

— Tu pourras créer ton cercle à ta manière, avec tes propres mots, lorsque tu t’en sentiras capable. J’espère que ça ne te gêne pas mais, quand le temps le permet, je préfère travailler nue.

Sur ce, elle fit glisser sa robe et la plia soigneusement.

— Oh, eh bien, je ne suis pas vraiment… fit Nell.

— Ce n’est pas obligatoire, précisa Mia qui reprit sa baguette sans paraître gênée par sa nudité. Moi, je préfère. Surtout pour ce rituel.

Elle avait un tatouage, un petit pentagramme, sur la cuisse, nota Nell. À moins que ce ne soit une tache de naissance.

— Quel rituel ?

— Nous allons faire descendre la lune. La plupart des sorcières ne le font que lorsque l’objectif à atteindre est difficile, mais j’ai parfois besoin – ou envie – d’un afflux d’énergie supplémentaire. Pour commencer, ouvre-toi. Tête, souffle, cœur. Fais-toi confiance. Toutes les femmes obéissent aux cycles lunaires, comme la mer. Tiens ta baguette dans la main droite.

Nell s’exécuta.

— Cette nuit, à cette heure, nous faisons appel à ta puissance, Luna. Que ta lumière nous pénètre.

Lentement, elles firent pivoter leur baguette et la pointèrent sur leur cœur.

— Que la femme et la déesse s’illuminent. Que la puissance et la joie coulent de toi. Qu’il soit fait selon notre volonté.

Tandis que le disque blanc de la lune s’élevait gracieusement au-dessus des arbres, Nell vit un jet de lumière argentée descendre jusqu’à elle et sentit le flot d’énergie qui la pénétrait.

L’euphorie l’envahit et elle éclata de rire. Mia abaissa sa baguette.

— Il y a des jours où c’est formidable d’être une fille, tu ne trouves pas ? On va fermer le cercle, maintenant. Je suis convaincue, petite sœur, que tu sauras utiliser de manière appropriée cette nouvelle énergie.

 

Une fois seule, Mia utilisa sa propre énergie pour fabriquer un charme protecteur. Nell disposait d’une réelle puissance naturelle. Elle l’aiderait à l’exploiter, à la maîtriser. Mais, pour l’instant, il y avait plus urgent.

Elle avait vu quelque chose que Nell n’avait pas remarqué. Un nuage sombre qui glissait sur le cœur de la lune.

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