L'île des trois soeurs, Nell
Chapitre 19
S’absenter quelques jours n’était pas chose facile pour un homme tel que lui. Modifier les programmes de réunions, reporter les rendez-vous, informer les clients, prévenir le personnel, que de tâches compliquées et fastidieuses !
C’était fou le nombre de gens qui dépendaient de lui.
Plus ennuyeux encore, il dut se passer des services de son assistante et se charger personnellement des diverses réservations que nécessitait son voyage.
Mais, après mûre réflexion, Evan avait décidé qu’il n’y avait pas d’autre solution. Personne ne devait savoir où il était ni ce qu’il faisait. Ni son personnel, ni ses clients, ni la presse. Naturellement, en cas de crise, on pourrait toujours le joindre sur son portable. Sinon, jusqu’à ce qu’il ait fini ce qu’il avait à faire, il resterait inaccessible.
Il lui fallait impérativement savoir.
Il n’était pas parvenu à chasser de sa tête l’information que sa sœur lui avait communiquée de manière si désinvolte.
Le sosie d’Helen. Le fantôme d’Helen.
Il se réveillait la nuit, en nage, après avoir vu Helen en rêve, son Helen, marchant sur une plage. Vivante. Le narguant. Se donnant au premier mâle venu.
C’était insupportable.
Le chagrin que sa mort lui avait causé se muait lentement, inexorablement, en une rage froide et meurtrière.
L’aurait-elle leurré ? Aurait-elle, Dieu seul savait comment, organisé et exécuté le simulacre de sa propre mort ?
Il ne l’aurait pas crue assez intelligente, et sûrement pas assez courageuse, pour tenter de le quitter, encore moins pour y parvenir. Elle savait quelles en seraient les conséquences. Il le lui avait dit on ne pouvait plus clairement.
Jusqu’à ce que la mort nous sépare.
Elle n’avait pu le faire seule. On l’avait aidée. Un homme, un amant. Aucune femme, Helen moins qu’une autre, n’était capable d’imaginer un tel scénario. Combien de fois s’était-elle éclipsée pour se vautrer avec quelque ignoble voleur de femme et mettre au point les détails de sa trahison ?
Rire et forniquer, comploter et organiser.
Oh, elle allait le payer !
Il finit cependant par se ressaisir et mener ses affaires et sa vie sans qu’une seule ride n’en trouble la surface lisse. Par moments, il réussissait presque à se convaincre que l’affirmation de Pamela était absurde. Après tout, c’était une femme. Et les femmes étaient, par nature, sujettes à des accès d’imagination et de folie.
Mais, à d’autres moments, il avait l’impression d’entendre des fantômes murmurer dans sa grande maison de Beverly Hills ou, pire encore, sa défunte femme éclater d’un rire railleur. Et si elle n’était pas morte ?
Il fallait qu’il sache. Et, pour cela, il devait se montrer prudent, et extrêmement malin.
— Il est temps d’embarquer.
Ses yeux pâles comme de l’eau clignèrent.
— Pardon ?
L’employé du ferry arrêta de souffler sur son gobelet de café et s’écarta instinctivement, saisi par ce regard fixe et vide.
— On embarque, répéta-t-il. Vous allez sur l’île des Trois Sœurs, non ?
Le sourire qui éclaira le beau visage était encore pire que le regard.
— Oui, en effet.
Selon la légende, Air avait quitté l’île avec un homme qui avait promis de l’aimer et de prendre soin d’elle. Finalement, il lui avait fait mener une existence misérable et elle ne s’était pas rebellée. Elle avait mis au monde ses enfants dans la tristesse et les avait élevés dans la peur. Et elle était morte.
Mais avant, elle avait renvoyé ses enfants sur l’île des Trois Sœurs afin qu’ils y trouvent refuge et protection. Quant à elle, elle n’avait rien fait pour se défendre, en dépit de ses pouvoirs.
Ainsi s’était forgé le premier chaînon de la malédiction.
Tandis qu’elle descendait la rue, Nell réfléchissait une fois de plus à cette histoire. Au poids des choix faits et à faire, à celui des erreurs commises et au destin.
Lorsqu’elle entra au poste, Zack était en train de sermonner un jeune garçon qu’elle ne reconnut pas. Elle s’apprêtait à ressortir mais, sans s’interrompre, il lui fit signe d’attendre.
— Non seulement tu vas aller chez Mme Demeara, t’excuser et nettoyer les dégâts, mais je te colle en plus une amende pour détention d’explosifs interdits et destruction volontaire de biens d’autrui. Cinq cents dollars.
— Cinq cents dollars ! Mais j’ai pas cinq cents dollars. Ma mère va me tuer, c’est sûr.
Zack afficha un air impitoyable.
— Est-ce que j’ai dit que j’avais terminé ?
— Non, m’sieur, marmonna le gamin avec une expression de chien battu.
— Je te propose de payer ton amende en nettoyant le poste de police. Deux fois par semaine. Trois dollars de l’heure.
— Trois ? Mais ça va me prendre… pardon, m’sieur, vous n’aviez pas fini.
Les lèvres frémissantes, Zack parvint à retenir un fou rire.
— J’ai aussi d’autres corvées à te faire faire chez moi. Le samedi.
Qu’y avait-il de plus cruel que de bosser le samedi au lieu d’aller s’amuser avec les copains ?
— Même tarif. Tu commences là-bas samedi prochain. Des questions ?
— Non, m’sieur… Euh, je veux dire, shérif.
— Allez, file.
Le gamin obéit sans demander son reste.
— Qu’a-t-il fait pour mériter les travaux forcés ?
— Il a collé une saloperie de pétard dans une citrouille. Ça l’a fait péter jusqu’au ciel. Et, naturellement, tout est retombé.
— Aurais-tu un peu de temps à me consacrer, shérif ? demanda-t-elle en s’asseyant.
— Je pense pouvoir le prendre.
Il était surpris qu’elle ne l’ait pas embrassé et qu’elle se tienne ainsi, droite et solennelle.
— Que se passe-t-il ?
— Je vais avoir besoin d’aide, et de quelques conseils. D’ordre juridique. Je me suis fabriqué une fausse identité, j’ai inscrit de fausses informations sur des papiers officiels, et je les ai signées d’un nom qui n’est pas légalement le mien. J’imagine que simu-1er ma mort est aussi illégal. Au moins en ce qui concerne l’assurance-vie. Il y avait sûrement des polices.
Il ne la quittait pas des yeux.
— Je pense qu’un avocat pourrait s’occuper de ça et que, lorsque tous les faits seront connus, personne ne portera plainte. Qu’es-tu en train d’essayer de me dire, Nell ?
— Je veux t’épouser. Vivre avec toi, avoir des enfants avec toi. Mais, comme tu me l’as dit, il faut que je mette fin à l’histoire précédente. J’ai besoin de savoir comment procéder, et si je risque d’aller en prison.
— Tu n’iras pas en prison. Tu crois que je laisserais faire ça ?
— Ça ne dépend pas de toi.
— Les faux papiers et le reste, ça ne hérissera le sens de la justice de personne, répliqua Zack qui avait beaucoup réfléchi à la situation. Au contraire, quand ton histoire sera connue, tu apparaîtras comme une héroïne.
— Une héroïne, sûrement pas.
— Tu connais les statistiques concernant les violences conjugales ?
Il ouvrit un tiroir et en sortit un dossier.
— J’ai rassemblé quelques éléments sur le sujet. Jettes-y un coup d’œil quand tu auras le temps.
— C’était différent pour moi.
— C’est différent pour chacun, chaque fois. Le fait que tu as été élevée dans un foyer uni et que tu habitais dans une belle maison n’entre pas en ligne de compte. De nombreuses personnes sont dans ton cas. Quand elles apprendront ton histoire, certaines d’entre elles oseront enfin sauter le pas. C’est en cela que tu deviendras une héroïne.
— Mais, même si j’ai l’opinion publique pour moi, il reste toutes les irrégularités que j’ai commises.
— On s’en occupera, une à la fois. En ce qui concerne l’assurance, s’il le faut, nous la rembourserons. Tout ce qu’il y aura à faire, nous le ferons ensemble.
En entendant cela, Nell se sentit soulagée d’un énorme poids.
— Je ne sais pas par où commencer.
Il se leva et vint s’accroupir à ses pieds.
— Ces démarches, je désire que tu les fasses pour moi. C’est égoïste, mais je ne peux pas m’en empêcher. Mais je les désire pour toi aussi, sois-en sûre.
— Je deviendrai Nell Todd. J’aurai le nom que je désire porter.
L’émotion qui assombrit le regard de Zack ne fit que la conforter dans sa décision.
— J’ai peur de lui, c’est plus fort que moi. Mais, à présent, je me rends compte que je continuerai à avoir peur tant que cet épisode de ma vie ne sera pas définitivement clos.
— Je connais un avocat à Boston. On va l’appeler, et se mettre au boulot sans tarder.
— D’accord.
— Il y a une chose qu’on peut faire dès maintenant.
Il se releva et ouvrit un tiroir du bureau. Le cœur de Nell eut un délicieux sursaut lorsqu’elle reconnut l’écrin qu’il en sortait.
— Je n’arrête pas de trimballer ce truc partout. Mettons-le là où il doit être.
Son estomac dansait la samba lorsqu’elle reprit le chemin de la librairie. Un mélange d’excitation et d’énervement.
Elle entra, salua Lulu de la main et grimpa l’escalier quatre à quatre.
— Il faut que je te raconte, s’écria-t-elle en ouvrant la porte du bureau.
Mia leva les yeux de son clavier.
— Tu as vu ma bague !
— Petite sœur, j’ai vu ta figure.
Mia avait beau s’estimer blasée en ce qui concernait l’amour, la vue du visage de Nell lui réchauffait le cœur.
— Mais je veux voir aussi la bague, ajouta-t-elle en lui prenant la main. Un saphir ! soupira-t-elle. Cette pierre aide à guérir. Elle peut aussi protéger du mal. En plus, il est magnifique.
Elle embrassa Nell.
— Je suis très heureuse pour toi.
— Nous avons appelé un avocat que Zack connaît. Il va m’aider à régulariser ma situation et à divorcer. Pour commencer, il va déposer une demande d’injonction contre Evan. Je sais bien que ce n’est qu’un bout de papier mais…
— C’est un symbole très significatif.
— Oui. Dans un jour ou deux, une fois qu’il aura tout préparé, il contactera Evan. Avec ou sans injonction, il viendra, Mia. Je sais qu’il viendra.
— Tu as peut-être raison.
Était-ce cela qu’elle avait pressenti, l’atmosphère lourde et tendue, l’approche d’un cataclysme inconnu ?
— Mais tu es prête, et tu n’es pas seule. Dès qu’il aura été contacté par ton avocat, Zack et Ripley guetteront chaque ferry. Si tu n’as pas prévu de t’installer avec Zack tout de suite, viens chez moi. Demain, c’est le sabbat. Ripley a accepté de participer. Lorsque le cercle sera formé, il ne pourra pas le rompre. Ça, je peux te le promettre.
Nell sortit de la librairie avec l’intention d’annoncer la nouvelle à Ripley. Mais à peine dehors, une violente nausée lui souleva l’estomac. Chancelante, elle s’appuya contre le mur et attendit la fin du malaise.
Lorsque le pire fut passé, elle s’efforça de respirer calmement. C’était le trac avant le déclenchement des opérations. Tout cillait se dérouler très vite, à présent. Sans possibilité de retour en arrière. Il y aurait des questions, des coups de téléphone de journalistes, des regards en coin, des murmures sur son passage.
Elle contempla de nouveau sa bague, et les derniers vestiges de son malaise s’effacèrent.
Elle chercherait Ripley plus tard. Dans l’immédiat, elle allait acheter une bouteille de champagne.
Evan débarqua sur l’île au moment où, prise de nausées, Nell s’adossait au mur de la librairie. Il jeta un bref coup d’œil au port et à la plage et les trouva sans intérêt. Il remonta High Street et s’arrêta devant L’Auberge magique, le seul hôtel correct de ce bled tout juste bon à satisfaire les petits-bourgeois. Il sortit de sa voiture, à l’instant où Nell entrait dans le marché couvert.
Il avait réservé une suite, mais ne trouva aucun charme aux plafonds à caissons ni aux meubles anciens. Il détestait ce genre de chambres tarabiscotées, et préférait celles aux lignes nettes. Les tableaux se limitaient à des aquarelles brumeuses et à des marines, et le mini-bar ne contenait même pas son eau minérale préférée.
Mécontent, il passa dans le salon. De là, on apercevait l’une des extrémités de l’île et la falaise où se dressait le phare. Son regard accrocha la maison, et il se demanda quel imbécile avait choisi de s’installer dans un endroit aussi isolé.
Il cligna des yeux. Une lumière étrange miroitait à travers les arbres. « Effet d’optique », décida-t-il en se détournant.
Il défit ses valises et suspendit méticuleusement ses vêtements. Puis il sortit ses affaires de toilette, dont son savon extra-doux. Rien que l’idée d’utiliser les produits proposés dans les hôtels le révoltait.
Enfin, il posa sur le bureau la photographie de sa femme dans un petit cadre.
— Si tu es ici, Helen chérie, je te trouverai.
À la réception, il réserva une table dans un restaurant pour le dîner – le seul repas qu’il acceptait de prendre dans un hôtel était le petit-déjeuner.
Une fois dehors, il tourna à gauche au moment où Nell sortait du marché et obliquait à droite pour regagner sa maison.
Nell en était sûre, ce matin était le plus heureux de sa vie. Le ciel était argenté, avec des traînées roses, rouges et or, et elle avait dans son lit un homme assoupi qui lui avait montré d’une manière fort satisfaisante combien il avait apprécié son rôti en cocotte.
Des muffins cuisaient dans le four, le vent frémissait, et elle était prête à affronter ses démons.
Bientôt, elle quitterait son cottage. Cette petite maison douillette lui manquerait, mais la perspective de vivre avec Zack la consolait largement.
Ils passeraient Noël ensemble. Peut-être même seraient-ils déjà mariés, si l’on avait pu entre-temps dénouer les imbroglios juridiques.
Un miaulement piteux la tira de ses rêveries.
— Oh, Diego, excuse-moi, j’ai oublié de te nourrir ! J’ai la cervelle à l’envers, aujourd’hui. Je suis amoureuse et je vais me marier. Tu habiteras avec nous, dans notre maison au bord de la mer, et Lucy et toi serez amis.
Elle sortit la pâtée et remplit le bol.
— Une femme qui parle avec son chat, qu’est-ce que c’est que ça ?
Nell ne sursauta pas, ce qui leur fit plaisir à tous deux. Au lieu de cela, elle se redressa et s’approcha de Zack.
— Bonjour, Sheriff Todd.
— Bonjour, mademoiselle Channing. Est-ce que j’ai droit à une tasse de café avec un muffin ?
— On paye d’abord.
Il l’enlaça et l’embrassa longuement.
— Ça ira comme ça ?
— Parfait. Attends, je te rends la monnaie.
Nouant les mains sur sa nuque, elle lui rendit son baiser.
À 8 h 30 précises, Evan s’installa devant son petit-déjeuner.
Il avait auparavant tenté de profiter des piètres installations sportives de l’hôtel. Les piscines publiques le dégoûtaient, aussi avait-il renoncé à son bain lorsqu’il avait vu que quelqu’un nageait déjà dans celle de l’hôtel. Une femme brune et mince qui effectuait des longueurs à toute allure, comme si elle faisait la course.
Il n’avait fait qu’apercevoir le visage qui sortait régulièrement de l’eau.
Et quand il s’était éloigné, il ne l’avait pas vue s’interrompre et se redresser dans une attitude belliqueuse. Il ne l’avait pas vue non plus ôter ses lunettes de plongée et regarder autour d’elle à la recherche de la présence ennemie qu’elle avait ressentie.
Il était remonté dans sa chambre, avait pris sa douche et enfilé un pull gris et un pantalon noir. Ensuite, prêt à s’irriter du moindre retard, il avait attendu son petit-déjeuner en gardant un œil sur sa montre.
Mais le repas arriva à la minute dite. Le serveur n’eut pas droit à un mot de bienvenue ni de remerciement, niaiseries auxquelles jamais Evan Remington ne s’abaissait. L’homme était payé pour servir, pas pour fraterniser avec les clients.
Il apprécia le petit-déjeuner, surpris de n’y trouver aucun défaut, et réfléchit à la meilleure façon de procéder. Arpenter le village, comme la veille, puis parcourir l’île en voiture, comme il avait projeté de faire aujourd’hui, pouvaient se révéler insuffisants. Mais il ne pouvait tout de même pas aborder les passants en leur montrant un portrait d’Helen. Les gens poseraient des questions, échafauderaient des hypothèses et, bientôt, il ne jouirait plus de l’incognito.
Si, Helen vivait ici, moins on ferait attention à lui, mieux cela vaudrait.
Et si elle était là, comment subvenait-elle à ses besoins sans lui ? Elle ne savait rien faire. À moins, bien sûr, qu’elle ne se soit servie de son corps pour appâter un autre homme…
Il serra les poings et attendit que sa fureur soit passée. Il était difficile de réfléchir logiquement quand on était en colère. Même si cette colère était justifiée.
Il la trouverait, se rassura-t-il. Si elle était vivante, il la trouverait. C’était évident. Ce qui l’amena à se demander ce qu’il ferait ensuite.
Naturellement, il lui faudrait la punir. Pour l’avoir trompé, pour avoir essayé de se libérer des liens sacrés du mariage. Les soucis, la gêne, les mille souffrances qu’elle lui avait fait endurer… le prix en était incalculable.
Il la ramènerait en Californie, bien sûr, mais pas tout de suite. Ils iraient d’abord se terrer dans un endroit tranquille où il lui rappellerait ses serments. Et qui était le chef.
Ils raconteraient qu’elle avait été projetée hors de la voiture. Qu’un choc à la tête l’avait rendue momentanément amnésique.
La presse adorerait, décida-t-il. Elle goberait tout.
Si rien de tout cela n’était possible, si elle le repoussait, si elle essayait à nouveau de s’enfuir ou d’aller pleurer auprès des flics, il ne lui resterait plus qu’à la tuer.
Il prit cette décision aussi calmement qu’il avait choisi le menu de son petit-déjeuner.
On frappa à sa porte. Evan alla ouvrir.
— Bonjour, monsieur, dit aimablement la femme de chambre. Vous avez demandé qu’on fasse la chambre entre 9 et 10 heures.
Il consulta sa montre. 9 h 30. Il avait laissé ses pensées vagabonder plus longtemps que prévu.
— Voulez-vous que je commence par la chambre ?
— Oui.
Il reprit une tasse de café. Il était trop tôt pour appeler la côte Ouest. En revanche, il pouvait appeler New York. Il avait une affaire sur le feu, là-bas, et ça ne ferait pas de mal de remuer la sauce.
Il entra dans la chambre pour chercher son agenda et découvrit la domestique, les bras chargés de linge propre, devant la photo d’Helen.
— Il y a un problème ?
— Pardon ? fit-elle en rougissant. Non, monsieur, excusez-moi.
Elle se hâta de poser son fardeau et entreprit de faire le lit.
— Vous regardiez cette photo avec beaucoup d’attention. Pourquoi cela ?
— C’est une très belle femme.
La voix d’Evan lui flanquait la trouille sans qu’elle sache pourquoi. Elle n’avait soudain qu’une envie : bâcler sa tâche et déguerpir.
— Elle est belle, c’est vrai. C’est ma femme, Helen. Vu la façon dont vous regardiez sa photo, j’ai pensé que, peut-être, vous la connaissiez.
— Oh, non, monsieur, ça m’étonnerait ! C’est juste qu’elle me rappelle quelqu’un.
Il se raidit.
— Ah bon ?
— Elle ressemble beaucoup à Nell, sauf que Nell n’a pas ces cheveux magnifiques et cet air… je ne sais pas… sophistiqué, on pourrait dire.
— Vraiment ?
Son sang commençait à s’échauffer, mais il réussit à garder une voix douce, presque amicale.
— C’est intéressant. Ma femme serait fascinée de savoir qu’il existe une femme qui lui ressemble à ce point.
Nell. La mère d’Helen l’appelait Nell. Un nom simple et peu élégant qu’il avait toujours détesté.
— Et elle habite l’île, cette Nell ?
— Bien sûr. Elle vit ici depuis le début de l’été, dans le cottage jaune. Elle tient le café, à la librairie. Elle a aussi monté une entreprise de traiteur. C’est une excellente cuisinière. Vous devriez aller déjeuner là-bas. Il y a tous les jours une soupe, un plat et un sandwich différent, et c’est délicieux.
— Pourquoi pas ? dit-il à mi-voix.
Nell pénétra dans la librairie par la porte de derrière, lança à Lulu un salut désinvolte et prit l’escalier.
Une fois là-haut, elle se hâta.
Deux minutes plus tard, elle appela d’un ton implorant :
— Mia, est-ce que tu pourrais monter une seconde ?
— Elle devrait être capable de se débrouiller seule, après tout ce temps, marmonna Lulu, ce qui lui valut un regard oblique de la patronne.
— Et, toi, tu devrais lui fiche un peu la paix, après tout ce temps, riposta Mia en montant.
Nell se tenait debout auprès d’une table sur laquelle elle avait disposé un superbe gâteau orné de bougies, un petit paquet et trois flûtes où pétillait du champagne.
— Joyeux anniversaire.
La gentillesse du geste fit oublier à Mia qu’elle s’était laissé prendre au dépourvu, ce qui lui arrivait rarement. Elle eut un sourire ravi.
— Merci. Un gâteau, du champagne et un cadeau ? s’écria-t-elle. Ça vaut presque le coup de passer le cap de la trentaine.
— Tu es encore un bébé, fit Lulu qui les rejoignait. Quand tu arriveras à cinquante, on en reparlera.
Elle lui tendit un autre paquet, plus volumineux.
— Joyeux anniversaire !
— Merci. Alors, je commence par quoi ?
— Le vœu d’abord, dit Nell. Et souffle les bougies. Mia s’exécuta. Cela fait, Nell lui tendit la pelle à tarte.
— À toi de couper le premier morceau.
— Très bien. Et, après, je veux mes cadeaux.
Mia coupa une part, puis prit le plus gros paquet et déchira l’emballage.
Le jeté-de-lit bleu nuit, orné de signes du zodiaque, était doux et léger.
— Oh, Lu, il est merveilleux !
— Il est splendide, renchérit Nell en le caressant.
— Merci, fit Mia en frottant sa joue contre celle de Lulu avant de l’embrasser.
Bien que très émue, celle-ci la repoussa.
— Vas-y, ouvre le cadeau de Nell avant qu’elle n’explose.
Mia ouvrit le paquet, et en sortit des boucles d’oreilles. Des petites étoiles en argent qui tintaient contre de minuscules globes en pierre de lune.
— Magnifiques, s’écria-t-elle.
Elle les brandit sous la lumière et embrassa Nell.
— Et parfaites, surtout pour aujourd’hui.
Elle était de nouveau vêtue de noir, mais l’élégant drapé de la robe était mis en valeur par un semis d’étoiles et de lunes argentées.
Elle enleva prestement les boucles d’oreilles qu’elle portait pour les remplacer par celles de Nell.
— Très bien, fit Lulu en levant son verre. À tes trente ans !
— Oh, Lulu, ne gâche pas tout, protesta Mia en riant.
Elle consulta sa montre en argent.
On ouvrira avec quelques minutes de retard, aujourd’hui. Tant pis !
Dénicher le cottage jaune ne fut pas difficile. Evan ralentit pour étudier la petite maison blottie à la lisière d’un bois. A peine mieux qu’une cabane. Il se sentit insulté.
Elle préférait ce taudis aux belles demeures qu’il lui avait offertes.
Il eut du mal à ne pas se ruer sur-le-champ au Café-Librairie pour l’en arracher. Ce n’était pas en public qu’on mettait au pas les épouses traîtresses.
Cette tâche requérait un peu d’intimité.
Il retourna au village, gara sa voiture et revint à pied. Son sang bouillonnait dans ses veines. Un examen attentif lui montra qu’aucune des maisons voisines n’était assez près pour le gêner. Il s’enfonça cependant dans le bois et observa la bicoque de loin.
Comme rien ne bougeait, qu’aucun son ne lui parvenait, il se dirigea vers la porte de derrière.
Il sentit une vague étrange l’assaillir, comme si un être invisible tentait de le repousser. Et, un bref instant, cette force inconnue éveilla en lui quelque chose qui ressemblait à de la peur. Le pire fut qu’il recula malgré lui.
Sa fureur redoubla et eut raison de ses craintes. Une soudaine rafale de vent fit tinter le stupide carillon qui pendillait de l’avant-toit. Il se fraya un passage à travers ce qui lui sembla être un mur d’air compact et agrippa la poignée de la porte.
Elle ne fermait même pas sa maison à clef ! Décidément, quelle idiote !
Il vit le chat et faillit crier. Il haïssait les animaux, ces créatures répugnantes. Ils se dévisagèrent un long moment, puis Diego fila.
Evan examina la cuisine puis, curieux de savoir comment sa défunte femme vivait depuis un an, il entreprit de visiter le cottage.
Il avait hâte de la revoir.
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