L'île des trois soeurs, Nell

Nora Roberts · Chapitre 15 sur 22

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L'île des trois soeurs, Nell

Chapitre 13

 

 

Les dernières semaines de l’été passèrent à toute allure. Les journées de Nell étaient bien remplies ; en plus de son travail au café, il lui fallait mettre au point les projets des contrats déjà signés et faire des propositions pour en gagner d’autres.

Elle passait presque toutes ses nuits avec Zack − profitant des dernières soirées chaudes pour dîner aux chandelles dans le jardin ou naviguer une heure ou deux, avant de faire voluptueusement l’amour.

Au moins deux jours par semaine, elle suivait avec Mia ce qu’elle appelait des leçons de rites.

Et, à l’aube, elle préparait ses gâteaux dans sa cuisine.

Sa vie ressemblait désormais à ce dont elle avait toujours rêvé.

De temps en temps, elle surprenait le regard de Zack fixé sur elle. Calme. Patient. L’air d’attendre quelque chose. Comme elle affectait lâchement de ne pas comprendre, les remords et un malaise diffus l’envahissaient. Et tous deux étaient déçus.

Elle parvenait à justifier ses dérobades à ses propres yeux. N’était-elle pas heureuse ? Ne méritait-elle pas un peu de paix et de plaisir ? Un an plus tôt, elle avait risqué sa vie. Durant les mois qui avaient suivi, elle n’avait cessé de fuir, sursautant au moindre bruit, s’endormant nuit après nuit en sachant que d’atroces cauchemars la réveilleraient immanquablement.

Qui pourrait lui reprocher d’avoir enfermé cette période dans un coffre et d’en avoir enterré la clef ?

C’était le présent qui importait, et elle en donnait l’essentiel à Zack.

Un catalogue d’instruments culinaires sous le bras, Nell sortit de la poste et descendit High Street. Frissonnant dans le vent vif qui s’engouffrait sous son grand pull, elle salua quelques visages familiers, s’assura que la voie était libre avant de traverser la rue, puis pénétra dans le marché couvert.

Pamela Stevens poussa un cri étouffé et baissa la vitre de leur BMW.

— Tant que je n’aurai pas trouvé un endroit où me garer, je ne m’arrêterai devant aucun de ces magasins, l’avertit son mari.

— Je viens de voir un fantôme, balbutia-t-elle.

— Ici, ma chérie, c’est plutôt le pays des sorcières.

— Non, non, Donald. Helen Remington. La femme d’Evan. Je jurerais avoir vu son fantôme.

— Qu’est-ce qu’elle ficherait à hanter les péquenauds d’un bled où on ne peut même pas trouver une satanée place de parking ?

— Je ne plaisante pas. Cette femme était son sosie, à part les cheveux et les vêtements. Ce pull ! Pour rien au monde, Helen ne se serait affublée d’un pull aussi ordinaire !

Elle tendit le cou pour scruter l’entrée du marché.

— Arrête-toi, Donald. Je voudrais aller y voir de plus près.

— Dès que j’aurai trouvé une place.

— Elle lui ressemblait tellement, répéta Pamela. Ça m’a fait un coup au cœur. Pauvre Helen. J’ai été l’une des dernières personnes à lui parler avant ce terrible accident. Je l’aimais beaucoup. Elle était jeune, belle, Evan et elle formaient un couple magnifïque, elle avait tout ce qu’on peut désirer dans la vie. Quelle tragédie tout de même !

 

Le temps que Pamela réussisse à traîner son mari jusqu’au marché, Nell était rentrée chez elle et déballait ses provisions.

Quand elle eut terminé, elle alluma la radio et s’installa avec une revue en attendant Zack.

Dès qu’elle entendit le bruit de ses pas, elle se retourna et l’accueillit avec un sourire radieux.

— Il n’est pas un peu tôt pour que le gardien de la loi et de l’ordre annonce qu’il a fini sa journée ?

— Ripley me devait quelques heures.

— Qu’y a-t-il dans cette grosse boîte ?

— Un cadeau.

— Pour moi ?

Lâchant son magazine, elle bondit de sa chaise et se rua vers le carton que Zack avait déposé sur le plan de travail. Un mélange d’amour et de désir lui incendiait la poitrine.

— Un robot ménager professionnel ! Le top du top ! s’exclama-t-elle en caressant la boîte en carton avec autant de respect que s’il s’agissait d’un vison. Ô mon Dieu… C’est le meilleur robot qu’on puisse trouver sur le marché. J’en mourais d’envie.

— Je t’ai vue le reluquer dans un catalogue.

Elle se jeta dans ses bras et couvrit sa figure de baisers.

— Je l’adore, je l’adore. Je l’adore.

Elle ponctua cette déclaration d’un gros baiser bruyant, puis partit à l’assaut du carton.

— Mais c’est affreusement cher. Je ne devrais pas te permettre de m’offrir des cadeaux d’un pareil prix sans raison. Mais, tant pis, je ne vais pas te l’interdire parce que l’idée de m’en priver est au-dessus de mes forces.

— C’est grossier de refuser un cadeau, et, en plus, ce n’est pas sans raison. Un jour d’avance, ça n’a pas d’importance. Joyeux anniversaire !

— Mon anniversaire est en avril, mais je ne vais pas me battre à cause…

Elle s’interrompit net, et son cœur se mit à battre sourdement. Si l’anniversaire d’Helen Remington était en avril, celui qu’indiquait la carte d’identité de Nell Channing tombait le 19 septembre.

— Je ne sais pas à quoi je pensais, reprit-elle en essuyant ses paumes moites sur son jean. J’ai tellement travaillé, ces derniers temps, que mon anniversaire m’est complètement sorti de la tête.

Tout le plaisir qu’avait pris Zack à lui offrir le cadeau dont elle rêvait s’envola, ne laissant qu’une boule d’amertume dans sa gorge.

— Ne fais pas ça. Garder des choses pour toi est une chose. Me mentir effrontément en est une autre.

— Je suis désolée.

Nell se mordit très fort la lèvre et sentit le goût de la honte emplir sa bouche.

— Moi aussi, je suis désolé, fit-il en lui prenant le menton pour l’obliger à le regarder dans les yeux. J’attends jour après jour que tu fasses le premier pas, Nell, mais rien ne vient. Tu fais l’amour avec moi, et là, tu te donnes sans retenue. Tu me parles de tes projets et tu écoutes les miens. Mais le passé, il n’en est jamais question.

Il avait tenté de ne pas s’appesantir sur le sujet, de se persuader que ce n’était pas important. Mais il venait de se le prendre en pleine figure, et affecter l’indifférence n’était désormais plus possible.

— Tu m’as laissé entrer dans ta vie le jour même où tu as posé le pied sur l’île.

C’était vrai, absolument vrai. À quoi bon le nier ?

— Ma vie a commencé ce jour-là, affirma-t-elle. Rien de ce qui s’est passé avant ne compte.

— Si c’était le cas tu ne serais pas obligée de me mentir.

Nell sentit la panique lui obstruer la gorge. Elle la contra par un accès de colère.

— Qu’est-ce que ça change que mon anniversaire soit demain, dans un mois ou date de six mois ? Pourquoi y accordes-tu de l’importance ?

— Ce qui m’importe, c’est que tu n’as pas confiance en moi. J’en souffre parce que je t’aime.

— Oh, Zack, tu ne peux pas…

— Je t’aime, répéta-t-il en lui agrippant les bras pour l’empêcher de se détourner. Tu le sais bien.

Cela aussi, c’était vrai, bien sûr.

— Mais je ne sais pas quoi faire de ça ! s’écria-t-elle. Je ne sais pas non plus quoi faire de mes propres sentiments à ton égard. M’y fier, me fier à toi, ce n’est pas aussi simple que tu le penses. Pas pour moi.

— Tu veux que j’accepte ça, mais tu ne veux pas me dire pourquoi ce n’est pas simple. Joue franc jeu, Nell.

— Je ne peux pas, souffla-t-elle tandis qu’une larme roulait le long de sa joue. Je suis désolée.

Il la lâcha et sortit.

 

Frapper à la porte de Zack fut l’une des choses les plus difficiles que Nell ait jamais accomplies. Elle avait si souvent reculé devant la colère, et voilà qu’il lui fallait l’affronter, avec pas grand-chose pour se défendre !

Cherchant à donner un peu de solennité à sa démarche, elle dédaigna l’escalier de la plage et aborda la maison par la façade. Avant de frapper, elle fourra la main dans sa poche et caressa la turquoise censée faciliter la communication verbale.

Cela ne pouvait pas faire de mal, même si elle n’était pas convaincue que le procédé soit efficace.

Elle prit une profonde inspiration, redressa les épaules et frappa.

Personne n’accourant, elle oscilla entre le soulagement et le désespoir. Elle s’apprêtait à faire demi-tour lorsque la porte s’ouvrit sur Ripley, en collant coupé aux genoux et T-shirt taché de sueur. Elle gratifia Nell d’un long regard froid et s’appuya au chambranle.

— Je n’étais pas sûre d’avoir entendu frapper. Je faisais des haltères, et j’avais mis la musique.

— J’espérais parler à Zack.

— Je m’en doute. Tu l’as sacrément fichu en colère. Bravo. Il faut se donner du mal pour y arriver. Il m’a fallu des années, mais tu as sûrement un talent inné.

Nell glissa la main dans sa poche et tripota sa pierre en quête d’arguments pour écarter le bouclier qui se dressait entre sa cible et elle.

— Je sais qu’il est furieux contre moi, et il en a le droit. Mais n’ai-je pas, moi, le droit lui demander pardon ?

— Bien sûr que si, mais, si tu comptes te répandre en sanglots étouffés et battements de cils, c’est moi qui vais me mettre en rogne. Et je suis beaucoup plus vache que Zack.

— Je n’ai pas l’intention de pleurer ni de battre des cils, rétorqua Nell que la colère gagnait. Et je ne pense pas que Zack apprécierait que tu t’interposes entre nous. En tout cas, moi, ça ne me plaît pas.

— Tant mieux, fit Ripley en s’effaçant pour la laisser entrer. Il est sur la terrasse, derrière la maison, en train de broyer du noir devant son télescope. Avant que tu ailles lui parler, je voudrais te dire une chose : il aurait pu faire une enquête sur tes antécédents et éplucher ton passé. Il en a les moyens, et, à sa place, je l’aurais fait. Mais lui a des exigences morales très personnelles et il s’en est abstenu.

Le poids des remords qui accablaient Nell depuis le départ de Zack devint insupportable.

— Il aurait trouvé cela grossier, dit-elle.

— Exact. Personnellement, ça ne me dérange pas d’être grossière. Alors, soit tu mets les choses au clair avec lui, soit tu auras affaire à moi.

— Compris.

— Je t’aime bien. Mais lorsqu’on touche à un Todd, on ne s’en tire pas impunément. Avertissement sans frais. Prends une bière dans la cuisine, au passage, ajouta Ripley en se dirigeant vers l’escalier. Je vais finir mes exercices.

Nell ne prit pas de bière ; un grand verre d’eau eût été plus approprié pour apaiser sa gorge en feu. Après avoir traversé le salon au désordre chaleureux, puis la cuisine qui n’était pas plus rangée, elle gravit l’escalier qui menait à la terrasse.

Assis dans un grand fauteuil en bois décoloré par les intempéries, une bouteille de bière coincée entre les cuisses, Zack braquait son télescope vers le ciel.

Il l’entendit approcher, sentit son parfum, un mélange de pêche et d’anxiété, mais ne se retourna pas.

— Tu m’en veux, et je le mérite, attaqua-t-elle. Mais tu es trop juste pour refuser de m’écouter.

— J’arriverai peut-être à être juste demain, ou après-demain. Tu ferais mieux d’attendre.

— Je prends le risque.

Savait-il combien cette démarche lui coûtait ? Combien il fallait qu’elle tienne à lui pour se mettre ainsi en danger ?

— J’ai menti. J’ai menti souvent, et efficacement. Je recommencerai s’il le faut. J’avais le choix entre l’honnêteté et la survie. Il en est toujours ainsi, aussi je ne te raconterai pas tout ce que tu veux savoir, tout ce que tu mérites de savoir. Je suis désolée.

— Si deux personnes ne se font pas confiance, elles n’ont rien à faire ensemble.

— Ça t’est facile de dire ça, Zack.

Lorsqu’il se détourna du ciel et consentit enfin à la regarder, elle se rapprocha. Son cœur battait follement. Elle ne craignait pas qu’il la frappe, non. Elle redoutait qu’il n’ait plus jamais envie de la toucher.

— Oui, c’est facile pour toi, insista-t-elle. Tu as ta place ici. Tu l’as toujours eue. Tu n’as pas eu à te battre pour l’obtenir.

— Si j’ai une place, dit-il d’un ton mesuré, j’ai dû la gagner. Comme tout le monde.

— Tu disposais de fondations solides sur lesquelles tu as pu bâtir. Ces derniers mois, j’ai dû travailler pour gagner une place ici. Je l’ai méritée. Ce n’est pas pareil.

— D’accord, peut-être. Mais en ce qui concerne ce que nous faisions ensemble, toi et moi, le point de départ a été le même, Nell.

Ce que nous faisions, nota Nell. À l’imparfait. S’il le prenait ainsi, elle avait le choix entre rester de ce côté-ci de la barrière, ou faire le premier pas et la franchir.

Après tout, ce ne devait pas être plus difficile que de se jeter d’une falaise en voiture.

— J’ai vécu avec un homme pendant trois ans. Un homme qui me brutalisait. Pas uniquement des gifles, des coups de pied. Ces blessures-là cicatrisent. Mais il y en a d’autres qui laissent des traces durables.

Elle expira lentement, afin de libérer sa poitrine du poids qui l’oppressait.

— Il minait progressivement et systématiquement ma confiance en moi, mon courage, s’attaquait à tous mes choix. Et ceci avec tant d’habileté que lorsque je m’en suis aperçue, je n’étais plus qu’une coquille vide. Ce n’est pas facile de se reconstruire après cela. J’y travaille encore. Rien que pour trouver le courage de venir ici, ce soir, j’ai dû creuser profondément en moi. Je n’aurais jamais dû me lier à toi, et je n’en avais pas l’intention. Mais grâce à cette île et grâce à toi, je me suis sentie normale de nouveau.

— C’est le début d’un beau discours. Tu devrais t’asseoir, qu’on en parle.

— J’ai fait ce qu’il fallait pour lui échapper. Et il n’est pas question que je m’en excuse.

— Je ne te le demande pas.

— Je ne vais pas entrer dans les détails.

Elle se détourna, s’accouda à la balustrade et fixa l’immensité noire qui s’étendait à ses pieds.

— J’avais l’impression de vivre dans une fosse qui devenait de plus en plus profonde, de plus en plus froide. Chaque fois que j’essayais d’en sortir, il était là et m’en empêchait.

— Mais tu as trouvé une issue.

— Je n’y retournerai pas. Jamais. À aucun prix ! Voilà pourquoi j’ai menti, trompé, enfreint la loi. Et je t’ai fait souffrir. C’est la seule chose que je regrette, ajouta-t-elle en se tournant vers lui. De t’avoir fait souffrir.

Cramponnée à la balustrade, elle le défiait du regard.

La terreur et le courage se bousculaient en elle, la déchiraient intimement.

— Tu me croyais incapable de comprendre ?

— Zack, fit-elle en levant les mains, avant de les laisser retomber dans un geste d’impuissance. Moi-même, je ne comprends toujours pas. Je n’étais pas une carpette quand je l’ai rencontré. Je n’étais pas une victime habituée à se faire exploiter. Je venais d’une famille solide, tranquille. J’avais fait des études, j’étais indépendante. Il y avait eu des hommes dans ma vie auparavant, rien de vraiment sérieux, mais des relations normales, saines. Et puis, un beau jour, je suis tombée dans ce piège, et je me suis retrouvée manipulée et maltraitée.

— Pourquoi continues-tu à te le reprocher ? demanda-t-il doucement.

Sa question la prit par surprise. Elle le regarda, perplexe.

— Je ne sais pas, avoua-t-elle en allant s’asseoir à côté de lui.

— Cesser de t’en vouloir pourrait être l’étape suivante, fit-il d’un ton neutre avant d’avaler une gorgée de bière.

La colère ne l’avait pas quitté. S’il n’en voulait quasiment plus à Nell, il sentait bouillonner en lui une véritable fureur à l’égard de ce type, l’individu sans visage et sans nom, qui l’avait terrorisée.

Il se promit de passer sa rage sur le punching-ball de Ripley.

— Parle-moi de ta famille, reprit-il en lui tendant sa bière. Tu connais déjà un peu la mienne.

Elle refusa la bouteille d’un signe de tête.

— Mon père était dans l’armée. Il était lieutenant-colonel.

— Tu as dû voir du pays, non ?

— En effet. On a beaucoup bougé. C’était un homme bon, calme, chaleureux. Il adorait les films des Marx Brothers et le beurre de cacahuète de la marque Reeze. Seigneur…

Le chagrin lui nouait la gorge, rouvrait une plaie au centre de son être.

— Ça fait longtemps qu’il est parti. Je ne comprends pas pourquoi j’ai l’impression que c’était hier.

— Quand la mort frappe ceux qu’on aime, elle demeure inadmissible. Je continue à penser à ma grand-mère de temps en temps.

Il prit la main de Nell et la garda dans la sienne sans la serrer.

— Et, quand ça m’arrive, je sens son odeur. Eau de lavande et menthe poivrée. J’avais quatorze ans quand elle est morte.

Comment se faisait-il qu’il la comprenne aussi bien ? Lui aussi avait des talents de magicien.

— Mon père a été tué pendant la guerre du Golfe. Je le croyais invincible. Tout le monde disait que c’était un bon soldat, et je me souviens que c’était un bon père. Il était toujours prêt à écouter ce que j’avais à lui dire. Il était honnête et juste, et il avait un code d’honneur personnel qui comptait plus à ses yeux que toutes les lois et les règlements. Il…

Elle s’interrompit et scruta le visage de Zack.

— Ça me frappe tout à coup. C’est fou ce que tu lui ressembles ! Il t’aurait apprécié, shérif Todd.

— Je regrette de n’avoir pas eu la chance de le connaître.

Il tourna le télescope dans sa direction.

— Vois comme c’est beau, là-haut.

Elle se pencha vers l’oculaire et contempla les étoiles.

— Tu m’as pardonné ?

— Disons que nous avons fait quelques progrès.

— Tant mieux, parce que Ripley était bien décidée à me botter les fesses.

— Et elle est douée pour ça, je te le garantis.

— Elle t’adore. J’ai toujours voulu avoir un frère ou une sœur. Ma mère et moi étions très proches et, après la mort de mon père, nos liens se sont renforcés. Mais j’ai regretté d’être fille unique. Ma mère t’aurait plu. Elle était solide, élégante et très gaie. Lorsqu’elle est devenue veuve, elle a créé sa propre entreprise à partir de rien. Et elle l’a fait prospérer.

— Ça me rappelle quelqu’un.

Elle sourit.

— Mon père affirmait que je tenais d’elle. Zack, la femme que je suis maintenant, c’est celle que j’étais autrefois. Les trois ans du milieu sont une aberration. Tu ne reconnaîtrais pas la pauvre fille que j’étais devenue. Moi-même, j’ai du mal.

— Peut-être devais-tu en passer par là pour arriver là où tu es maintenant.

— Peut-être.

Les yeux de Nell s’emplirent de larmes et elle ne vit plus rien dans le télescope.

— J’ai l’impression que le destin n’a cessé de me pousser vers cette île. Lors de chacun de nos déménagements, quand j’étais enfant, je regardais autour de moi et je me disais : « Non, ce n’est pas ici, je ne suis pas encore arrivée chez moi. » Le jour où j’ai traversé la baie sur le ferry, et que j’ai vu ce morceau de terre apparaître, j’ai su que là était ma place.

Il leva leurs mains jointes, et embrassa celle de Nell.

— Le jour où je t’ai vue, debout derrière le comptoir du café, j’ai su que c’était toi que j’attendais.

Cette déclaration la frappa en plein cœur.

— Je transporte des bagages encombrants, Zack. Plus que tu ne l’imagines. Jamais quelqu’un n’a autant compté à mes yeux que toi. Je ne veux pas gâcher ta vie avec mes problèmes.

— Il est trop tard pour s’en inquiéter, Nell. Je suis amoureux de toi.

Un frisson d’émotion courut dans le corps de Nell.

— Il y a tellement de choses que tu ignores, et une seule d’entre elles pourrait te faire changer d’avis.

— Tu doutes de mes capacités.

— Oh, que non !

Elle dégagea sa main et se leva. La station debout la rendait plus apte à affronter les crises.

— Il y a autre chose que je peux te dire, et je ne m’attends pas que tu le comprennes ni que tu l’acceptes.

— Tu es une kleptomane.

— Non.

— Une terroriste.

— Non, Zack, dit-elle en riant malgré elle.

— Attends ! Tu es une fan de Star Treck et tu connais tous les épisodes par cœur.

— Non, je n’ai regardé que les premiers.

— Bon, ça va. Je donne ma langue au chat.

— Je suis une sorcière.

— Oh, ça, je le savais déjà.

— Je ne plaisante pas, Zack ! J’en suis une au sens propre du terme. Avec des sorts et des charmes, et tout le reste. Une véritable sorcière.

— Ouais. Je l’ai compris la nuit où je t’ai vue danser nue sur la pelouse, devant chez toi, et que ton corps s’est mis à étinceler. Nell, j’ai toujours vécu sur l’île des Trois Sœurs. Tu t’attendais que je reste cloué sur place, ou que je croise les doigts pour éloigner le mal ?

Hésitant entre la déception et le soulagement, Nell fronça les sourcils.

— Oui, je m’attendais à une réaction particulière, admit-elle.

— Sur le moment, j’ai été un peu surpris. Mais le fait de vivre avec Ripley a amorti le choc. Bien qu’il y ait des années qu’elle ne s’occupe plus de ce genre de choses. Cela dit, si tu m’apprenais que tu as utilisé un charme pour me séduire, ça m’agacerait un peu, quand même.

— Ah non, je ne l’ai rien fait ! J’en serais incapable, d’ailleurs. Je commence tout juste à… apprendre.

— Une apprentie sorcière, alors, remarqua-t-il avec un sourire amusé. J’imagine que Mia va te dresser à la baguette en deux temps trois mouvements.

Il n’y avait donc rien qui puisse surprendre cet homme ?

— Il y a deux nuits, j’ai fait descendre la lune.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? s’écria-t-il en se levant à son tour. Non, laisse tomber. Je n’ai pas vraiment une tête à faire de la métaphysique. Je suis un homme simple, Nell.

Il fit glisser ses mains plusieurs fois le long des bras de Nell, caresse qui avait le don de l’exciter tout en l’apaisant.

— Non, tu n’es pas un homme simple.

— Assez simple pour savoir que je suis là, avec une jolie fille, et que je gaspille ce clair de lune.

Il l’attira à lui et l’embrassa avec passion.

Elle ploya la tête en arrière, noua les mains sur sa nuque, et s’abandonna à son baiser.

— Viens, souffla-t-il en l’entraînant vers la porte vitrée. Allons au lit. Dans mon lit. Je veux t’aimer. Je veux aimer la fille du lieutenant-colonel qui tient de sa mère.

Il ouvrit la porte et tira Nell à l’intérieur.

— Je t’aime, ajouta-t-il dans un murmure.

C’est là qu’est la vérité, songea-t-elle tandis qu’ils se laissaient tomber sur le lit.

Elle était chez elle. Enfin.

Sa peau parut chanter sous ses doigts. L’élan de désir fluide qui parcourut son corps lui arracha un doux soupir, et lorsque leurs bouches s’unirent à nouveau, elle se livra corps et âme.

Il promena les lèvres sur son épaule, s’émerveilla de la fermeté de ses muscles, de la délicatesse de son ossature. Sa saveur l’enivrait, lui était aussi indispensable que l’air qu’il respirait.

Il trouva son sein, et le titilla des lèvres, des dents, de la langue, jusqu’à ce que le cœur de Nell se mette à battre à grands coups sourds. Jusqu’à ce qu’elle se cambre à sa rencontre en haletant.

Sans hâte, il descendit le long de son corps. La frôlant des doigts, la caressant des lèvres. Il la sentit trembler et le désir se mit à palpiter sauvagement dans ses veines.

Les mains de Nell se crispèrent sur le drap lorsqu’il souleva ses hanches et la caressa avec sa bouche. Impitoyable, il l’amena au paroxysme du plaisir.

Le souffle court, la peau humide, elle l’étreignit éperdument. Son corps semblait n’être plus qu’un brasier incontrôlable.

— Zack…

— Pas encore, pas encore.

Il avait faim d’elle, il désirait la goûter encore et encore, la caresser sans fin. Son corps paraissait irréel, tel celui d’une statue de marbre blanc scintillant sous la lune.

Nell avait atteint la limite de ce qu’elle pouvait supporter. Le cerveau vide de toute pensée, elle fit soudain basculer Zack sur le dos, l’enfourcha et, haletante, l’entraîna dans une folle chevauchée. Elle se pencha, couvrit sa bouche de la sienne, puis se redressa, leva les bras au-dessus de sa tête, tandis qu’une force étrange s’emparait d’elle.

Il agrippa les hanches de Nell. Son sang charriait de la lave, son esprit bouillonnait tel un fleuve en furie. L’espace d’un instant, il ne vit plus que les yeux de Nell, d’un bleu de flamme, et brillants comme des joyaux.

Il s’enfonça plus profond en elle, et l’univers explosa.

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