L'île des trois soeurs, Nell

Nora Roberts · Chapitre 18 sur 22

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L'île des trois soeurs, Nell

Chapitre 16

 

 

Nell chassa l’incident de sa tête, ou du moins s’y efforça. Le lundi matin, elle partit travailler vêtue de son splendide pull bleu.

Tout semblait normal, presque gai. Sauf qu’une douzaine de fois dans la matinée, elle porta vainement la main à son médaillon. Et, aussitôt, l’image de Zack couvert de sang lui revint en tête.

Il avait dû se rendre sur le continent ce matin-là, et l’idée qu’il ne soit pas à l’abri sur l’île lui causait une frayeur supplémentaire.

À la fin de son service, elle avait réussi à se persuader qu’elle n’avait pas fait assez pour le protéger et qu’il lui fallait de l’aide.

Elle attendit que Mia en ait terminé avec une cliente et alla la trouver.

— Je sais que tu es très occupée, mais il faut que je te parle.

— Laisse-moi le temps de prendre ma veste, on va faire un tour.

Elle fut de retour quelques minutes plus tard, une veste de daim sur sa robe courte.

— Je sors déjeuner, lança-t-elle à Lulu.

— Tu avais envie de déjeuner ? lui demanda Nell dès qu’elles furent dehors.

— Non.

Mia rejeta ses cheveux en arrière et respira profondément. Il arrivait, en de rares occasions, qu’elle souffre de claustrophobie dans la librairie. Qu’elle ait désespérément besoin d’espace.

— J’ai envie de marcher.

La brève vague de froid avait fait place à des journées douces et à des brises humides où flottait le parfum de la mer mêlé à celui de la forêt. Le ciel était nuageux, et les arbres se détachaient sur ce fond anthracite telles des balises en flammes. L’océan était du même gris, et ses vagues désordonnées annonçaient l’orage.

— Il va pleuvoir avant une heure, prédit Mia. Regarde là-bas.

Elle fit un geste en direction de la mer. Quelques secondes plus tard, comme s’il obéissait à ses ordres, le pâle zigzag d’un éclair déchira le miroir d’acier du ciel.

— J’adore un bon orage. L’air devient électrique et son énergie coule dans nos veines. D’un autre côté, ça me met les nerfs à vif. J’ai besoin de mes falaises dans ces moments-là.

Elle ôta ses chaussures et toutes deux s’avancèrent sur la plage presque déserte.

— J’ai eu une… Je ne sais pas si c’était une vision, commença Nell. En fait, je ne sais pas ce que c’était. En tout cas, ça me fait peur.

— Raconte-moi, dit Mia en glissant son bras sous celui de Nell.

Le récit achevé, Mia continua à marcher, l’air pensif.

— Pourquoi lui as-tu donné ton médaillon ?

— Une impulsion. Sans doute parce que c’est l’objet qui m’est le plus précieux.

— Tu le portais quand tu es morte. Et tu l’as emmené dans ta nouvelle vie. Il symbolise ton origine, le lien avec ta mère. C’est ton talisman. Il a un pouvoir magique puissant. Zack le portera parce que tu le lui as demandé, ce qui amplifiera son pouvoir.

— Ce n’est qu’un médaillon, Mia. Une breloque que mon père a offerte à ma mère pour Noël. Il n’a pas de valeur particulière.

— Ne raconte pas de bêtises. Ce qui fait sa valeur, c’est ce qu’il représente pour toi : l’amour que tu portais à tes parents, celui que tu as offert à Zack.

— Est-ce que ça va suffire ? Je ne vois pas comment ça pourrait le protéger. Tel que je l’ai vu, Mia, il était mort.

Elle fit une pause puis s’obligea à répéter :

— Il était mort. Il n’y a pas quelque chose que tu puisses faire ?

— Que penses-tu que je pourrais faire que tu n’aies déjà fait ?

— Je ne sais pas. Tellement plus. Est-ce que c’était une prémonition ?

— C’est ce que tu crois ?

— Oui, souffla Nell. L’image était terriblement nette. On va le tuer, et je ne sais ni qui ni comment.

— Ce que nous voyons ne sont que des éventualités, Nell. Rien de définitif. Ni le bon ni le mauvais ne sont garantis. Tu as reçu cette vision, et tu as mis en place une protection.

— Il n’y a pas un moyen d’arrêter celui qui va tenter de lui faire du mal ? Un charme ?

— Les charmes ne sont pas des remèdes à utiliser en toute circonstance. Du moins, ils ne devraient pas l’être. Rappelle-toi l’effet boomerang. Ce que tu décoches peut te revenir, à toi ou aux tiens, démultiplié. En attaquant une chose, tu risques d’en libérer une autre.

Elle se garda d’expliciter : arrête le couteau, et c’est un pistolet qui va te menacer.

— L’orage arrive, répéta-t-elle. Et il n’y aura pas que des éclairs pour déchirer le ciel cet après-midi.

— Tu sais quelque chose.

— Je sens quelque chose. Je ne peux pas le voir clairement. Peut-être que ce n’est pas à moi de le voir.

Impuissance frustrante. Mia, qui avait été si longtemps une solitaire, ne pouvait, cette fois-ci, agir seule.

— Je t’aiderai autant que je le pourrai. Je te le promets.

La silhouette de Ripley apparut sur la corniche qui dominait la plage.

— Voilà Ripley, appelle-la. Pour toi, elle viendra. Raconte-lui ce que tu viens de me dire.

Nell n’eut pas besoin de l’appeler, il lui suffit de se retourner et de la regarder.

— Vous allez vous faire mouiller si vous restez ici, lança-t-elle en s’approchant.

— Il ne pleuvra pas dans la demi-heure qui vient, observa Mia.

— Tu prédis le temps, maintenant ? demanda Ripley en gloussant. Tu devrais te trouver un job à la télé.

— Arrêtez, toutes les deux. Pas maintenant, protesta Nell qui se fichait bien de l’orage. Je m’inquiète pour Zack.

— Ah oui ? Moi aussi. C’est troublant de voir son frère porter des bijoux de fille. Mais je te remercie de m’avoir donné l’occasion de l’asticoter.

— Il t’a expliqué pourquoi il le portait ?

— Non. Et j’hésite à répéter en si élégante compagnie ce qu’il a répliqué. Mais ça nous a fait démarrer la journée sur les chapeaux de roues.

— J’ai eu une vision, commença Nell.

— Oh, parfait, grommela Ripley en faisant demi-tour.

Nell la retenant par le bras, elle consentit à s’arrêter et bougonna :

— Je t’aime bien, Nell, mais je sens que tu vas me fiche en rogne.

— Laisse-la partir, Nell, intervint Mia. Elle a peur d’entendre.

— Je n’ai peur de rien du tout !

Que Mia sache exactement sur quel bouton appuyer ajoutait à son exaspération.

— Vas-y, dis-moi ce que tu as vu dans ta boule de cristal.

— Je n’ai pas regardé de boule de cristal. C’est Zack que je regardais, riposta Nell qui décrivit sa vision.

Ripley eut beau hausser les épaules d’un air désinvolte, elle en fut bouleversée.

— Zack est assez grand pour prendre soin de lui, jeta-t-elle.

Elle s’éloigna puis revint sur ses pas.

— Écoute. Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, c’est un officier de police compétent et parfaitement entraîné. Il porte une arme et sait s’en servir. Si son boulot a l’air facile, c’est parce qu’il est compétent. Je lui confierais ma vie.

— Ce que demande Nell, c’est si elle peut te faire confiance à toi pour protéger Zack.

— J’ai un insigne, une arme et un bon crochet du droit. C’est avec ça que je règle les problèmes, répliqua Ripley, furieuse. Si quelqu’un en veut à Zack, il devra me passer dessus d’abord.

— Nous sommes trois, Ripley, dit Mia en posant la main sur son bras. C’est à nous d’assumer cette tâche. Et tu sais comment.

— Je ne le ferai pas.

Mia hocha la tête. Elles formaient déjà un cercle sous le ciel plombé.

— Tu le fais déjà.

Instinctivement, Ripley s’écarta, rompant le contact.

— Ne comptez pas sur moi. Pas de cette façon.

Elle fit volte-face et s’éloigna au pas de charge.

— Elle va ruminer tout ça et se débattre de toutes ses forces. Et comme sa tête est plus dure que le granit, ça va prendre plus de temps que je n’aimerais. Mais, pour la première fois depuis des années, elle hésite. Elle ne prendra pas le risque de laisser Zack en danger, ajouta Mia en réconfortant Nell d’une tape sur l’épaule.

Elles étaient à peine entrées dans la librairie que la pluie se mit à tomber à torrent.

 

Nell alluma les chandelles de ses trois potirons évidés, non à titre de décoration mais pour détourner le mal, et les disposa sur le porche.

Combinant les connaissances glanées dans les livres de Mia et son propre instinct, elle entreprit de faire de son cottage un havre aussi sûr que possible.

Elle balaya vers la rue l’énergie négative, posa du jaspe rouge et des petits pots de sauge sur le rebord des fenêtres, et glissa des pierres de lune et des brins de romarin sous les oreillers du lit.

Elle prépara une soupe de poulet qu’elle laissa mijoter doucement tandis que la pluie cinglait les vitres et le toit, et le petit cottage se transforma en un cocon douillet.

Après avoir arpenté la maison en tous sens, elle chercha une activité qui puisse l’absorber, et finit par s’installer dans son bureau pour mettre au point un nouveau contrat. Elle fut incapable de se concentrer plus de dix minutes.

Renonçant au stoïcisme, elle composa le numéro du poste de police. Zack devait sûrement être rentré, à présent. Il lui suffirait d’entendre sa voix pour se sentir mieux, elle le savait.

Ce fut Ripley qui décrocha et annonça d’une voix glaciale que, non, Zack n’était pas là, et qu’il rentrerait quand il rentrerait.

L’inquiétude de Nell redoubla. L’orage lui semblait avoir pris l’ampleur d’une tempête. Les hurlements du vent n’avaient plus rien de mélodieux ; ils étaient lourds de menaces.

La pluie s’était muée en un rideau asphyxiant. La nuit se pressait aux fenêtres comme si elle voulait casser les vitres et s’engouffrer dans la maison.

Mille scénarios s’échafaudaient dans sa tête, chacun pire que le précédent. Finalement, n’y tenant plus, elle décrocha sa veste. Elle allait descendre jusqu’au quai et attendre le ferry. En faisant le vœu qu’il soit à bord.

Un éclair jaillit au moment où elle ouvrait la porte. Dans le noir aveuglant qui suivit, elle distingua une ombre. Elle ouvrait la bouche pour hurler lorsque, par-dessus les odeurs de pluie et de terre mouillée, elle perçut celle de Zack.

Elle se rua sur lui avec une telle force qu’elle faillit le faire dégringoler. Il la rattrapa en même temps qu’il reprenait son équilibre.

— J’étais follement inquiète.

— Et, maintenant, tu es mouillée, remarqua-t-il en la soulevant pour la déposer à l’intérieur de la maison. J’ai choisi un drôle de jour pour quitter l’île. La traversée du retour a été épouvantable.

Il la reposa à terre et enleva sa veste trempée.

— Je t’aurais bien appelée, mais mon portable n’a rien voulu savoir. Avec ce temps, ce sera le dernier ferry de la soirée à entrer ou sortir.

Il se passa la main dans les cheveux.

— Tu es trempé jusqu’aux os. Et tu as froid, ajouta-t-elle en lui prenant la main.

— J’avoue que ça fait une bonne demi-heure que je rêve d’une douche chaude.

Et il l’aurait déjà prise si Ripley ne l’avait retardé, lui racontant au passage que Nell avait téléphoné, complètement paniquée.

— Vas-y, et ensuite, je te servirai un bol de soupe.

— C’est sûrement la proposition la plus délicieuse qu’on m’ait faite de toute la journée, déclara-t-il en prenant le visage de Nell dans ses mains. Je suis désolé que tu te sois inquiétée. Tu n’aurais pas dû.

— C’est fini maintenant. Dépêche-toi, sinon tu vas prendre froid.

— Les îliens sont plus robustes que ça.

Il l’embrassa sur le front et se dirigea vers la salle de bains.

Il abandonna ses vêtements trempés en tas sur le carrelage et se glissa sous le jet avec un soupir de satisfaction.

La petite pièce et le bac n’étaient pas prévus pour un homme d’un mètre quatre-vingt-cinq. La pomme de douche était braquée sur sa gorge et il devait faire attention de ne pas se racler les coudes contre les parois à chaque mouvement.

Mais il commençait à avoir un certain entraînement.

Plaquant les mains sur le mur, il se pencha afin que l’eau lui arrose la tête et le dos. Dédaignant les savons et les shampooings parfumés de Nell, il avait disposé les siens sur le rebord de la douche.

Ni l’un ni l’autre n’avait fait la moindre allusion à ces ajouts, ni au linge propre qu’il laissait dans l’armoire.

Ils n’évoquaient pas non plus le fait qu’ils passaient rarement une nuit l’un sans l’autre. D’autres, si, il le savait. Les clins d’œil ne lui avaient pas échappé, ni l’association de leurs deux noms comme s’ils ne formaient qu’une seule entité.

Cependant, ils n’en avaient jamais parlé. Superstition ? À moins qu’il ne s’agisse d’une forme de lâcheté.

Il n’était pas sûr que cela ait de l’importance. En revanche, il était certain que l’heure était venue de faire un nouveau pas en avant.

Lui-même en avait fait un, le plus grand de sa vie, cet après-midi même, sur le continent.

Il s’était bien senti un peu nerveux, au début, mais cela n’avait pas duré. Même l’horrible traversée du retour n’avait pas réussi à entamer sa bonne humeur.

Des bruits, de l’autre côté du rideau, le firent sursauter. Il se cogna le coude et lâcha une bordée de jurons.

— Ça va ?

Partagée entre l’amusement et la compassion, Nell pressa le ballot de vêtements humides contre sa poitrine.

Il ferma le robinet et tira le rideau de la douche.

— Cette pièce est un danger public. J’ai dans l’idée de vérifier la réglementation concernant… Qu’est-ce que tu fabriques ?

— Euh, je…

Elle s’interrompit, stupéfaite. Zack avait bondi hors de la douche et lui arrachait ses habits des mains.

— Je voulais les mettre dans le sèche-linge.

— Je m’en occuperai plus tard. J’ai de quoi me changer, ici, dit-il en jetant le paquet.

Le flop qu’il fit en heurtant le carrelage la fit sourciller.

— Au moins, suspends-les. Ils vont moisir si tu les laisses en tas comme ça.

— D’accord, d’accord.

Il attrapa une serviette et se frotta les cheveux.

— Tu es venue ici uniquement pour ramasser les choses derrière moi ?

— En fait, oui.

Le regard de Nell descendit lentement le long de son torse, vers le ventre plat et les hanches étroites qu’il était en train d’essuyer.

— Mais, juste en ce moment, je ne pense pas à ramasser quoi que ce soit.

— Ah oui ?

Un océan d’eau chaude ne lui aurait pas plus échauffé le sang que le regard de Nell.

— Et à quoi tu penses ?

— Je pense que la meilleure chose qu’on puisse faire pour un homme qui vient d’affronter une tempête, c’est de le fourrer au lit. Viens.

Il lui abandonna sa main et la suivit dans la chambre.

— On va jouer au docteur ? Parce que je pourrais vraiment tomber malade si ça en vaut le coup.

Pouffant de rire, elle replia le couvre-lit.

— Dedans.

— Oui, madame.

Avant qu’il ait le temps de retirer sa serviette, elle la lui avait arrachée. Mais quand il voulut l’embrasser, elle s’esquiva, et le poussa sur le lit.

— Peut-être le sais-tu… commença-t-elle en s’emparant d’une boîte d’allumettes.

Elle fit le tour de la pièce et alluma les chandelles une à une.

— … mais selon les traditions et les légendes, les sorcières ont souvent eu un rôle de guérisseur.

— Je commence à me sentir vraiment en forme.

— C’est moi qui serai juge.

— J’y compte bien.

Elle se tourna vers lui.

— Sais-tu ce que je n’ai jamais fait pour personne ?

— Non, mais j’ai hâte de le savoir.

Elle agrippa le bas de son pull et le souleva lentement.

— Je veux que tu me regardes.

Centimètre par centimètre, elle retroussa son chandail.

— Et que tu me désires.

Même s’il avait été frappé de cécité, il l’aurait vue, tant sa peau luisait dans la lumière douce.

Elle se glissa hors de ses chaussures avec grâce. Son soutien-gorge tout simple soulignait les courbes de ses seins. Elle leva la main vers le fermoir en regardant les yeux de Zack suivre son geste puis, se ravisant, elle fit glisser lentement ses doigts sur son ventre jusqu’à l’agrafe de son pantalon.

Le pouls de Zack se mit à battre furieusement tandis que ses hanches, puis ses jambes émergeaient peu à peu du jean.

— Laisse-moi m’occuper du reste, suggéra-t-il.

Elle sourit et s’approcha. En veillant à rester hors d’atteinte. C’était la première fois qu’elle entreprenait de séduire un homme et elle n’était pas prête à renoncer à son pouvoir.

Elle promena les mains sur son corps en imaginant que c’étaient celles de Zack dont le souffle se faisait rauque et saccadé.

Avec un petit sourire entendu, elle détacha son soutien-gorge et le laissa tomber. Ses seins étaient déjà tendus, les pointes érigées. Elle fit rouler son slip sur ses hanches et s’en débarrassa. Elle était prête.

— Je veux te prendre, murmura-t-elle. Lentement. Je veux que tu me prennes.

Elle grimpa sur le lit, se hissa sur Zack.

— Lentement, répéta-t-elle.

Ses lèvres chaudes et douces se posèrent avec avidité sur celles de Zack dont la saveur l’enivra comme un alcool fort. Lorsqu’il la fit basculer sur le côté pour approfondir leur baiser, elle le suivit. Mais sans pour autant se rendre.

Elle promena légèrement les mains sur son dos de haut en bas et de bas en haut, prenant plaisir à sentir sous ses doigts l’arrondi de ses muscles, le frisson qu’ils provoquaient.

S’abandonnant aux sensations qu’ils se procuraient mutuellement, elle se sentit emportée dans une sorte de lent tourbillon. La lumière des chandelles vacilla, puis s’éleva, haute et claire, et l’air s’emplit de leur parfum.

Ils se redressèrent et, agenouillés, torse contre torse et bouche contre bouche, se bercèrent un moment.

Qu’il s’agisse d’un sortilège ou non, il se sentait lié à elle pour l’éternité. Sorcière ou femme, mélange des deux, elle était sienne.

Il regarda sa main bronzée qui se détachait sur la peau blanche de Nell, ombre et lumière, force et fragilité. Ses seins se nichaient dans ses paumes et leurs pointes durcissaient sous la caresse de ses pouces.

Ils se caressèrent, se goûtèrent. Un frôlement, un baiser bref, une longue caresse paresseuse, un baiser profond et avide.

Il entra enfin en elle, et tous deux se laissèrent porter par le rythme doux de leur étreinte avec l’impression de flotter sur des vagues de soie. Au-delà du désir, au-delà de la passion, les yeux dans les yeux, les doigts entremêlés, ils glissèrent ensemble hors du monde.

 

Blottie contre le flanc de Zack, la main posée sur son cœur, il lui semblait que rien ne pouvait les atteindre. Son havre était sûr, ils y étaient en sécurité.

Ses inquiétudes, sa terreur rampante lui paraissaient maintenant ridicules.

Ils étaient tout simplement un homme et une femme amoureux, étendus dans leur lit douillet, et écoutant l’orage s’éloigner.

— Je me demande si j’arriverai jamais à manipuler les objets.

— Mon ange, tu manipules très bien, je t’assure, dit-il en riant.

— Arrête, fit-elle en lui décochant une petite tape. Je parlais de déplacer des objets d’un point à un autre. Si je le pouvais, je psalmodierais l’incantation appropriée et la soupe nous arriverait tout droit au lit.

— Ça n’est pas possible ?

— Je suis sûre qu’en le voulant très fort, Mia y parviendrait. Mais une modeste étudiante comme moi doit aller à la cuisine et faire tout à l’ancienne mode.

Elle déposa un baiser sur son épaule, puis se leva.

— Reste ici, j’y vais, dit-il.

— Très malin de le proposer une fois que je suis debout, riposta-t-elle en ouvrant la penderie pour y prendre son peignoir.

— C’est ce que je pensais. Et, puisque tu m’as pris sur le fait, je vais enfiler quelque chose et te donner un coup demain.

— Très bien. Profites-en pour rapporter ce tas de vêtements mouillés qui est dans la salle de bains.

Un tas de vêtements mouillés ? Il sursauta. Dès que Nell eut quitté la pièce, il bondit hors du lit et alla ramasser son pantalon. Fouillant dans l’une des poches, il poussa un soupir lorsque ses doigts se refermèrent sur la petite boîte.

Lorsqu’il la rejoignit, Nell était en train de remplir les bols de soupe. Qu’elle était charmante ainsi, dans son peignoir rose poudré, les pieds nus et les cheveux ébouriffés !

— Nell, laissons refroidir ça une minute.

— Il va bien falloir, c’est bouillant. Tu veux du vin ?

— Dans une minute.

Curieusement, il n’était pas le moins du monde nerveux, ainsi qu’il l’avait craint. Posant les mains sur les épaules de la jeune femme, il la fit pivoter.

— Je t’aime, Nell.

— Je…

Elle ne put en dire plus ; un baiser la réduisit au silence.

— J’avais imaginé différentes façons de procéder. T’emmener faire un tour en voiture ou marcher sur la plage lors de la prochaine pleine lune. Ou encore t’inviter à dîner au restaurant. Mais le mieux, c’est ici et maintenant.

Elle perçut dans son ventre un petit flottement, comme un avertissement. Mais elle ne pouvait ni reculer ni faire le moindre mouvement.

— J’ai réfléchi aussi à la meilleure façon de te poser la question, quels mots employer et comment les prononcer. Mais les seuls qui me viennent à l’esprit sont les suivants : je t’aime, Nell. Épouse-moi.

La respiration qu’elle retenait s’échappa tandis que la joie et le chagrin menaient en elle une guerre sans issue.

— Zack, cela fait si peu de temps que nous sommes ensemble.

— On peut attendre pour se marier si tu veux, bien que je n’en voie pas l’utilité.

— Pourquoi ne pas laisser les choses en l’état pour le moment ?

De toutes les réactions auxquelles il s’attendait, il n’avait pas prévu la peur. Et, pourtant, c’était ce qu’il percevait dans la voix de Nell.

— Parce qu’il nous faut un chez-nous et une vie commune, et non des bribes de la tienne et de la mienne.

— Le mariage n’est qu’une formalité juridique, rien de plus, objecta-t-elle en se détournant pour attraper à l’aveuglette des verres dans le placard.

— Pour certains, en effet, répliqua-t-il d’un ton résolument placide. Mais pas pour toi et moi. Nous sommes des gens à principes, Nell. Quand des gens à principes tombent vraiment amoureux, ils se marient et fondent une famille. Je veux partager ma vie avec toi, élever les enfants que nous aurons eus ensemble, vieillir à tes côtés.

Les larmes menaçaient. Il ne disait que ce qu’elle souhaitait ardemment entendre, de toute son âme.

— Tu vas trop vite.

— Je ne crois pas.

Il sortit la petite boîte de sa poche.

— J’ai acheté ça aujourd’hui parce que notre vie commune a déjà commencé, Nell. Il est temps de voir où elle nous mène.

Elle baissa les yeux et ses doigts se recroquevillèrent lorsqu’elle découvrit le saphir, une pierre chaude et colorée, sertie dans un anneau d’or. Il savait qu’elle avait besoin de chaleur et de simplicité.

Evan avait choisi un diamant, un cube brillant entouré de platine qui avait trôné sur son doigt tel un bloc de glace.

— Pardonne-moi, Zack. Je suis tellement désolée. Je ne peux pas t’épouser.

Il sentit son cœur se fendre et scruta le visage de Nell sans ciller.

— Est-ce que tu m’aimes, Nell ?

— Oui.

— Alors, je mérite de savoir pourquoi tu refuses de m’épouser.

— Tu as raison, répondit-elle, luttant pour ne pas flancher. Je ne peux pas t’épouser, Zack, parce que je suis déjà mariée.

Rien n’aurait pu le choquer davantage.

— Mariée ? Tu es mariée ? Mais, bon Dieu, Nell, nous sommes ensemble depuis des mois.

— Je sais.

À présent, ce n’était pas de la stupéfaction, ni même de la colère qu’elle lisait sur son visage. C’était l’expression d’un homme regardant une étrangère.

— Je l’ai quitté. Il y a plus d’un an.

Il parvint à franchir le premier obstacle, le fait qu’elle avait été mariée et ne le lui avait pas dit. Mais le second était insurmontable : elle était encore mariée !

— Tu l’as quitté, mais tu n’as pas divorcé.

— Non, je ne pouvais pas, je…

— Et tu m’as laissé te toucher, tu as couché avec moi, tu m’as laissé m’éprendre de toi, tout en sachant que tu n’étais pas libre.

— Oui.

Un froid glacial avait envahi la petite cuisine et la pénétrait jusqu’à la moelle.

— Je n’ai aucune excuse.

— Je ne te demande pas quand tu avais l’intention de me mettre au courant. Manifestement, ce n’était pas prévu.

Il referma l’écrin et le fourra dans sa poche.

— Je ne couche pas avec les femmes des autres, Nell. Un mot de toi, un seul fichu mot, et nous ne serions pas allés jusque-là.

— Je sais. C’est entièrement ma faute.

Et tandis que la colère de Zack enflait et durcissait ses traits, elle sentit ses forces la déserter en même temps que la couleur quittait son visage.

— Et tu penses que ça suffit ? s’écria-t-il, rongé par la colère et le chagrin. Tu crois qu’il te suffit de t’excuser pour effacer tout et repartir de zéro ?

— Non.

— Merde !

Il s’écarta brusquement. Le mouvement de recul de Nell ne lui échappa pas.

— Si j’ai besoin de crier, je crie. Mais ça me rend encore plus dingue de te voir réagir comme si tu t’attendais à recevoir un coup. Je ne te frapperai pas. Ni maintenant ni jamais. Que tu imagines que je puisse le faire est insultant.

— Tu ne sais pas ce que c’est.

— En effet. Mais si je ne le sais pas, c’est parce que tu ne veux pas me le dire.

Il fit son possible pour se maîtriser, bien que sa colère soit encore vive.

— Ou bien tu m’en dis juste assez pour me faire tenir tranquille jusqu’à la fois suivante.

— Peut-être. Mais je t’ai prévenu que je ne pouvais pas tout te dire. Que je ne rentrerais pas dans les détails.

— Ça, ce n’est pas un putain de détail. Tu es toujours mariée à l’homme qui t’a fait souffrir.

— Oui.

— Et tu as l’intention de mettre fin à ce mariage ?

— Non.

— Eh bien, ça me paraît clair, fit-il en attrapant ses bottes et sa veste.

— Je ne peux pas le laisser découvrir mon refuge. Il ne faut pas qu’il me retrouve.

Il ouvrit la porte en grand et s’immobilisa un instant, la main sur la poignée.

— Pas une seule fois tu n’as pensé que je ferais le nécessaire pour assurer ta sécurité ? Nell, je l’aurais fait pour une étrangère, parce que c’est mon boulot. Comment as-tu pu ignorer que je le ferais pour toi ?

Elle ne l’ignorait pas. Et cela aussi l’effrayait. Incapable de pleurer, elle le regarda sortir, puis s’assit tristement dans sa maison désormais vide.

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