L'île des trois soeurs, Nell
Chapitre 5
Tout se déroula à peu près comme prévu. Trois des étudiants capitulèrent sans résistance. Mais Hickman voulut prouver qu’il était plus malin, plus courageux, et beaucoup plus intelligent que le petit shérif d’une île paumée.
Du quai, Zack vit le bateau de location prendre la direction des casiers à homards. Déjà, le gamin se mettait en tort. Sortir de nuit sans feux de navigation allait lui coûter cher.
Mais ce n’était rien à côté de ce que coûterait à son père ce petit acte de défi.
Enfin, cela lui servirait de leçon, songea Zack qui, voyant le garçon s’apprêter à hisser un casier, lâcha ses jumelles pour saisir sa torche électrique.
Un cri d’une stridence presque féminine le fit sursauter. Un léger brouillard rampait à la surface de l’eau, si bien que le bateau paraissait danser sur un nuage. Immobile, le garçon tenait le casier à deux mains, une expression de pure horreur peinte sur les traits.
Avant que Zack ait le temps de l’appeler, le jeune homme avait rejeté son butin à l’eau où il basculait à son tour.
— Et merde ! grommela Zack, irrité à l’idée de devoir terminer sa journée trempé comme une soupe.
Il courut au bout du quai et décrocha une bouée de sauvetage. Le gamin criait avec plus d’énergie qu’il ne nageait.
— Attrape ça ! cria Zack en lui jetant la bouée. Je n’ai pas envie d’aller te repêcher.
— Au secours !
Le garçon battait des mains, avalait de l’eau, toussait. Il réussit enfin à agripper la bouée.
— Ils me dévorent la figure !
— Tu y es presque, dit Zack en s’agenouillant pour lui tendre la main. Allez, grimpe. Tu es encore en un seul morceau.
— Ma tête ! Ma tête !
Steve se hissa sur le quai et s’affala à plat ventre.
— J’ai vu ma tête dans le casier. Ils étaient en train de la dévorer.
— Elle est toujours sur tes épaules, fiston. Reprends ton souffle. Tu as eu une hallucination. Tu as bu un coup de trop, c’est tout.
— J’ai vu… J’ai vu.
Il s’assit et se palpa le visage en tremblant de tous ses membres.
— Le brouillard, la nuit, l’eau, plus deux ou trois bouteilles de bière… ce sont des choses qui arrivent, assura Zack. Tu te sentiras mieux quand tu auras donné ses quarante dollars à Cari. En fait, pourquoi n’irais-tu pas le payer ce soir même ? Tu dormiras mieux, je t’assure.
— Ouais. Sûr. Vous avez raison.
— Parfait, conclut Zack en l’aidant à se mettre debout. Je m’occuperai de ramener le bateau, ne t’inquiète pas.
Sacrée Mia ! On ne pouvait lui reprocher de manquer d’imagination.
Calmer le garçon, le ramener chez lui, régler l’affaire avec Cari, et enfin s’occuper du bateau prirent un sacré bout de temps. Résultat, Zack finit par s’endormir au poste peu avant 3 heures du matin.
Il se réveilla deux heures plus tard, le dos raide et de mauvaise humeur. Ripley assurerait la permanence du matin, décréta-t-il en se dirigeant vers sa voiture.
Il avait l’intention de rentrer droit chez lui, mais, depuis quelques jours, il avait pris l’habitude de faire un détour par le cottage jaune à la fin de son service. Juste pour vérifier que tout allait bien.
C’est donc ce qu’il fit, presque machinalement. Il nota tout de suite qu’il y avait de la lumière. Cédant autant à l’inquiétude qu’à la curiosité, il s’arrêta.
La cuisine étant éclairée, il se dirigea vers la porte de derrière. Il s’apprêtait à frapper lorsqu’il aperçut Nell de l’autre côté de la moustiquaire, brandissant des deux mains un long couteau effilé.
— Si je vous dis que je passais dans le coin, vous n’allez pas m’étriper ?
Nell lâcha le couteau qui tomba bruyamment sur la table.
— Désolé de vous avoir fait peur. J’ai vu de la lumière et… Hé, là !
Voyant qu’elle vacillait, il franchit la porte en trombe, l’empoigna par les bras et l’aida à s’asseoir.
— Respirez à fond. Baissez la tête. Seigneur, Nell, je suis désolé !
Il lui caressa les cheveux, lui tapota le dos, hésitant à courir lui remplir un verre d’eau de crainte qu’elle ne bascule en avant.
— Ça va aller, balbutia-t-elle. J’ai entendu des pas dans la nuit. C’est si calme ici… Les pas se sont rapprochés et… et voilà.
Elle avait eu envie de fuir à toutes jambes dans la direction opposée. Elle ne se souvenait pas de s’être emparée d’un couteau, s’étonnait même d’en avoir eu le courage.
— Je vais vous chercher de l’eau.
— Non, je vais bien.
À vrai dire, elle était mortifiée.
— Je ne m’attendais pas à une visite.
— Normal. Il est à peine 5 h 30.
Il s’assit sur les talons et, scrutant son visage, nota avec soulagement que ses joues avaient repris des couleurs.
— Que faites-vous debout si tôt le matin ?
— D’habitude, je me lève vers…
Le minuteur du four bourdonna et elle se leva d’un bond.
— Mon Dieu, mes muffins ! A ce rythme-là, j’aurai de la chance si je survis jusqu’à l’aube.
Elle se hâta de les sortir du four et d’y glisser la fournée suivante.
— Je ne pensais pas que vous commenciez à travailler d’aussi bonne heure.
Il regarda autour de lui et se rendit compte qu’elle devait être debout depuis déjà un certain temps. Quelque chose frémissait sur le feu. Une grosse boule de pâte attendait dans une jatte, sur le plan de travail. À côté de la cuisinière, un torchon recouvrait un plat creux. Et, visiblement, elle était en train de pétrir le contenu d’un troisième récipient quand il avait surgi sans prévenir.
— Et, moi, je ne pensais pas que vous travailliez aussi tard, dit-elle en se remettant à la tâche.
— D’habitude, non. J’avais un truc à finir hier soir et, quand tout a été bouclé, je me suis endormi dans le fauteuil de mon bureau. Nell, si vous ne me donnez pas une tasse de ce café, je vais me mettre à pleurer. Et ça va nous gêner tous les deux.
— Oh, désolée ! Euh…
— Continuez à travailler. Où sont les tasses ?
— Dans le placard à droite de l’évier.
— Vous voulez que je complète la vôtre ?
— Pourquoi pas ?
Il se versa une tasse et remplit celle de Nell.
— Vous savez, j’ai l’impression qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans ces muffins.
La jatte calée au creux du bras, elle se retourna. Son visage reflétait un mélange d’inquiétude et d’indignation.
— Que voulez-vous dire ?
— Je ne sais pas, il y a un truc. Vous devriez me laisser en goûter un, pour vérifier.
Il lui décocha un sourire gamin.
— Pourquoi est-ce que vous ne m’en demandez pas un, tout simplement ? s’écria-t-elle en riant.
— C’était plus drôle comme ça. Non, laissez. Je peux me servir.
Il en préleva un tout chaud sur la plaque, se brûlant les doigts au passage.
— C’est sûr que j’ai un faible pour vos muffins, Nell.
— M. Bigelow préfère mes feuilletés à la crème. Il prétend que si je lui en faisais tous les jours, il m’épouserait et qu’on irait s’installer à Bimini.
— La compétition va être rude.
Célibataire endurci, Lancefort Bigelow affichait quatre-vingt-dix printemps.
Tout en dégustant son muffin, Zack la regarda s’affairer. Il n’y avait pas un temps mort. Elle était parfaitement organisée, et il en fut impressionné.
— Vous êtes très au point, commenta-t-il. Où avez-vous appris à faire de la pâtisserie ?
— Ma mère…
Elle s’interrompit. Le calme de la cuisine, les bonnes odeurs, l’ambiance détendue aidant, il était facile de se laisser aller à en dire trop.
— Ma mère aimait bien ça, reprit-elle. Et j’ai ramassé des recettes et des petits trucs ici et là.
Il n’aimait pas la voir se crisper, aussi n’insista-t-il pas.
— Vous faites parfois des petits pains à la cannelle ? Vous savez, ceux avec un glaçage bien collant ?
— Mmm… fit-elle en commençant à découper la pâte.
— Moi, ça m’arrive d’en préparer.
— Vraiment ? s’étonna-t-elle en lui jetant un coup d’œil.
Il avait l’air tellement… masculin, ainsi appuyé au plan de travail, les chevilles croisées et une tasse de café à la main, qu’elle l’imaginait mal en train de cuisiner de délicates petites choses.
— Je vous donne ma recette, elle est infaillible. Vous achetez ces tubes tout prêts. Vous les tapez sur la table de travail pour en faire sortir la pâte débitée en tronçons que vous mettez au four. Une fois qu’ils sont cuits, il ne reste plus qu’à presser le tube qui contient le glaçage. C’est tout simple !
Elle s’esclaffa.
— Il faudra que j’essaye, un de ces jours.
Elle ouvrit le réfrigérateur et en sortit une jatte.
Il finit sa tasse et la déposa dans levier.
— Je ferais mieux de rentrer chez moi et de ne plus traîner dans vos jambes. Merci pour le café.
— Il n’y a pas de quoi.
— Et pour le muffin. Il était parfait.
— Je suis soulagée.
Debout devant la table, elle remplissait méthodiquement les rondelles de pâte. Lorsqu’il fit un pas vers elle, elle se raidit un peu mais continua son travail.
— Nell ?
Elle leva les yeux. La garniture tomba de sa cuillère quand il lui effleura la joue.
— J’espère vraiment que ça ne vous dégoûte pas, fit-il.
Il se pencha et posa ses lèvres sur les siennes.
Elle demeura immobile. Ses yeux grands ouverts demeurèrent soudés à ceux de Zack. Elle le fixait tel un chevreuil pris au piège.
Ses lèvres étaient chaudes, constata-t-elle. Et plus douces qu’il n’y paraissait. Il ne la toucha pas. S’il avait posé les mains sur elle à ce moment-là, elle aurait sûrement fait un bond d’un mètre.
Mais il se contenta de frôler sa bouche.
Il s’était attendu qu’elle soit contrariée, ou que cela ne l’intéresse pas. Pas qu’elle ait peur. Et ce fut ce qu’il perçut, une anxiété qui pouvait facilement se muer en peur. Aussi évita-t-il de la toucher comme il en avait envie, pas même une légère caresse le long des bras.
Si elle avait reculé, il n’aurait pas tenté de la retenir. L’immobilité absolue de Nell constituait son unique défense. Il s’écarta le premier, feignant la désinvolture alors qu’il avait les tripes nouées. En cet instant, ce n’était pas le désir qu’elle lui inspirait qui le rongeait, mais une fureur froide à l’encontre du salaud qui lui avait fait du mal.
— Il semble que j’aie aussi un faible pour autre chose que vos muffins, murmura-t-il en glissant les mains dans ses poches. À plus tard.
Il sortit en espérant que leur baiser ainsi que son départ décontracté donneraient à la jeune femme matière à réflexion.
Après cela, comment dormir ? Résigné, il fit plaisir à Lucy en l’emmenant prendre un bain matinal dans la crique. La nage et les ébats joyeux de la chienne dissipèrent une bonne partie de ses courbatures et de sa frustration.
Il regarda Ripley achever son footing sur la plage puis plonger dans les vagues. Réglée comme du papier à musique, songea-t-il. Il ne savait pas toujours ce quelle avait en tête, ni comment fonctionnait son cerveau, mais il était rare qu’il ait à se tracasser pour elle.
Lorsqu’elle fit demi-tour, Lucy se précipita à sa rencontre, et les deux femelles dégoulinantes luttèrent un instant avant de faire la course. Toutes deux le rejoignirent sur le porche. Lucy s’affala à ses pieds, épuisée, tandis que Ripley sifflait une bouteille d’eau.
— Maman a téléphoné, hier soir, fit-elle en se laissant tomber sur une chaise longue. Ils sont arrivés au Grand Canyon. Ils nous envoient six millions de photos que papa a prises avec son appareil numérique. J’ai peur de me mettre au téléchargement.
— Désolé d’avoir raté l’appel.
— Je leur ai dit que tu étais en planque… Tu as du nouveau au sujet de l’affaire des homards ?
— Oh, oui !
Il lui raconta le dénouement de l’histoire, ce qui déclencha un hurlement de rire.
— Je savais bien que j’aurais dû t’accompagner. Quel crétin ! Il devait en tenir une bonne. Je parle du type des homards, pas de toi.
— Je m’en doutais. Il n’était pas si saoul que ça, Rip.
Elle leva la main pour le faire taire.
— Ne commence pas avec ces salades ! Ne me gâche pas ma bonne humeur en me parlant de Mia et de ses fichus trucs de sorcière.
— Comme tu veux.
— Je fais toujours ce que je veux. Et je vais commencer par prendre une douche, et j’enchaînerai avec la première patrouille. Tu dois être lessivé.
— Ça va. Écoute…
Il se tut, cherchant ses mots.
— J’écoute.
— En rentrant, je suis passé près du cottage jaune. Comme il y avait de la lumière, je me suis arrêté.
— Ha, ha, taquina-t-elle.
— Idiote. J’ai pris une tasse de café et un muffin.
— Oh, Zack ! Ça me navre d’entendre ça.
En temps normal, il aurait ri. Au lieu de quoi, il se leva et s’approcha de la rambarde.
— Tu la vois presque tous les jours, reprit-il. Vous êtes amies, non ?
— Nos relations sont plutôt amicales, en effet. C’est difficile de ne pas l’aimer.
— Lorsqu’elles sont amies, les femmes se font volontiers des confidences, non ?
— Probablement. Tu veux que je lui demande si elle t’aime assez pour aller au cours de danse avec toi ?
Elle se mit à rire, mais s’interrompit dès qu’il se retourna et qu’elle vit son expression.
— Hé, je suis désolée, je ne savais pas qu’on parlait sérieusement. Qu’y a-t-il ?
— Je pense qu’on l’a maltraitée.
— Ça alors ! s’exclama Ripley. C’est horrible.
— Une espèce de salaud l’a maltraitée, j’en suis sûr. J’ignore si elle a bénéficié de l’aide d’un psy ou des conseils d’un avocat, mais il me semble que ça lui ferait du bien d’avoir… tu vois ce que je veux dire, une amie. Quelqu’un à qui parler.
— Zack, tu sais que je ne suis pas douée pour ce genre de choses. C’est toi qui l’es.
— Je ne suis pas équipé correctement pour être la confidente de Nell, Rip. Essaie de voir si tu peux passer un peu de temps avec elle. Faire un tour en bateau, ou des courses, ou…
Il fit un geste vague.
— … vous vernir ensemble les ongles de pieds.
— Pardon ?
— Arrête. Je ne sais pas ce que vous faites dans vos antres mystérieux quand il n’y a pas d’homme dans les parages.
— On fait des batailles de polochons en sous-vêtements.
Il rit, mais pour lui faire plaisir.
— C’est vrai ? J’avais peur que ce ne soit qu’un mythe. Allez, sois gentille, tu veux ?
— Est-ce que tu as un faible pour elle ?
— Ouais. Et alors ?
— Alors, je pense que je vais être gentille.
Nell pénétra dans le Rendez-vous des sorcières à 5 heures pile. La pièce n’était pas sombre et bizarre, comme elle l’avait craint, mais au contraire plutôt douillette.
La lumière était tamisée, les tables rondes ornées d’un bouquet et entourées de fauteuils profonds. Sur le bar bien astiqué, les verres étincelaient. Elle était à peine assise qu’une jeune serveuse posa devant elle un bol argenté rempli de biscuits apéritif.
— Vous voulez boire quelque chose ?
— J’attends quelqu’un. Un verre d’eau minérale pour le moment, merci.
Les seuls autres clients étaient un couple plongé dans une brochure touristique. Des haut-parleurs discrets diffusaient une musique douce qui rappelait celle de la librairie.
Dix minutes plus tard, Mia fit son apparition, vêtue d’une ample jupe longue qui ondoyait autour de ses chevilles, un livre à la main.
— Un verre de cabernet, Betsy, lança-t-elle en adressant un signe amical à la serveuse.
— Le premier verre est sur le compte de Cari Macey, annonça celle-ci avec un clin d’œil.
— Tu le remercieras de ma part, fit Mia en s’installant en face de Nell. Tu bois de l’alcool ? ajouta-t-elle à l’intention de la jeune femme.
— De temps en temps.
— Qu’est-ce qui te ferait plaisir ?
— Le cabernet ira très bien. Merci.
— Deux, Betsy. Hmm, j’adore ces trucs-là, dit Mia en picorant dans le bol. Tiens, je t’ai apporté un cadeau.
Elle poussa le volume vers Nell.
— J’ai pensé que ça te ferait plaisir de lire quelque chose sur l’endroit où tu as choisi de vivre.
— J’en avais justement l’intention. Les Trois Sœurs, Légendes et Traditions, lut-elle sur la couverture. Merci.
— Te voilà installée, tu commences à te sentir à l’aise. Je voudrais d’abord te dire que je suis on ne peut plus contente de ton travail.
— Ça me fait plaisir de l’entendre. J’adore travailler au Café-Librairie.
— Ah, c’est vous, Nell ! s’écria Betsy qui apportait les verres. Chaque fois que je passe, vous venez de partir. Super, les cookies.
— Merci.
— Je vous laisse. Faites-moi signe si vous avez besoin de quoi que ce soit.
— Bon, fit Mia en levant son verre qu’elle cogna doucement contre celui de Nell. Slainte.
— Pardon ?
— C’est du gaélique. Ça signifie : « À ta santé ».
Mia porta son verre à ses lèvres et regarda Nell par-dessus le bord.
— Que sais-tu sur les sorcières ?
— Quel genre ? Elizabeth Montgomery, dans Ma sorcière bien-aimée, ou celles qui portent des breloques en cristal, brûlent des chandelles et vendent des élixirs d’amour ?
— Je ne pensais ni à une actrice ni aux diseuses de bonne aventure, répondit Mia en riant.
— Je ne voulais pas être offensante. Je sais qu’il y a des gens qui prennent la chose très au sérieux. Ils y voient une sorte de religion. Ils méritent le respect.
— Même s’ils sont dingues.
— Tu n’as rien d’une dingue. Enfin, j’ai cru comprendre… Tu en as parlé le premier jour, et puis, hier, avec Ripley.
— Bien. Donc, nous avons établi que j’étais une sorcière.
Elle avala une gorgée de vin et reprit :
— Tu es gentille, Nell. Tu essayes de discuter calmement, intelligemment, alors que tu me trouves… disons… excentrique. Bon, laissons cela de côté pour le moment. Tu as entendu parler du procès des sorcières de Salem ?
— Bien sûr. Des jeunes filles hystériques. Des puritains fanatiques. La populace qui prend peur. Une sorcière brûlée vive.
— Pendue, corrigea Mia. Dix-neuf personnes, toutes innocentes, ont été pendues en 1692. Un homme a été torturé à mort parce qu’il refusait de se déclarer innocent ou coupable. D’autres sont morts en prison. Il y a eu des chasses aux sorcières à toutes les époques. Ici, en Europe, dans le monde entier. Même lorsque la plupart des gens ont cessé de croire, ou même d’admettre que l’on puisse croire à la sorcellerie, il y a eu des persécutions. Le nazisme, le maccarthysme, le Ku Klux Klan, et d’autres mouvements du même acabit. Ce n’étaient que des fanatiques qui possédaient le pouvoir et trouvaient suffisamment d’esprits faibles pour faire le sale boulot à leur place.
« Attention, se dit Mia en reprenant son souffle, il ne faut pas que je me lance sur ce sujet, sinon je ne pourrai plus m’arrêter. »
— Mais, aujourd’hui, nous ne nous intéresserons qu’à un seul point d’histoire.
S’adossant à son siège, elle enchaîna :
— Les puritains ont débarqué en Amérique en quête, prétendaient-ils, de liberté religieuse. En fait, beaucoup d’entre eux ne cherchaient qu’à imposer leurs croyances et leurs craintes. A Salem, ils ont persécuté et assassiné aveuglément, si aveuglément que pas une des dix-neuf âmes qu’ils ont condamnées n’était celle d’une sorcière.
— Les préjugés et la peur interdisent la clairvoyance.
— Bien dit. Il y avait cependant trois sorcières à Salem. Des femmes qui avaient choisi ce lieu pour vivre et exercer leur art. Des femmes qui avaient mis leur pouvoir au service des malades et des malheureux. Ces trois-là ont compris qu’elles ne pouvaient demeurer dans un lieu où, tôt ou tard, elles seraient accusées et condamnées. C’est ainsi qu’a été créée l’île des Trois Sœurs.
— Créée ?
— On raconte qu’elles se sont réunies en secret, qu’elles ont jeté un sort et qu’une partie de la terre fut arrachée du continent. Nous vivons actuellement sur ce morceau de terre qu’elles ont emporté. Un sanctuaire. Un havre. N’est-ce pas ce que tu es venue chercher, Nell ?
— Je suis venue chercher du travail.
— Et tu l’as trouvé. Ces trois sorcières s’appelaient Air, Terre et Feu. Pendant des années, elles ont vécu paisiblement. Et seules. C’est la solitude qui les a affaiblies. Celle qu’on appelait Air désirait aimer et être aimée.
— Tout le monde le désire, murmura Nell.
— Peut-être. Elle rêvait d’un beau prince charmant blond qui l’emmènerait dans quelque endroit magnifique où ils seraient heureux et auraient beaucoup d’enfants. Bref, le genre de rêve que nourrissent d’innombrables femmes en mal d’amour. Un homme est venu, effectivement, et elle n’a vu qu’une chose, qu’il était blond comme les blés et très beau. Elle l’a suivi, a renoncé à son havre de paix. Elle a essayé d’être une épouse dévouée, elle a porté ses enfants et les a aimés. Mais, pour lui, ce n’était pas suffisant. Sous son apparence lumineuse, son âme était noire. Peu à peu, elle s’est mise à avoir peur de lui, et lui s’est nourri de sa peur. Une nuit, cette avidité l’a rendu fou, il l’a tuée pour la punir d’être ce qu’elle était.
— Quelle triste histoire, murmura Nell.
Elle avait la gorge sèche, et cependant ne touchait pas à son verre.
— Ce n’est pas fini, mais cela suffit pour le moment. Chacune des trois sœurs a eu une histoire triste et une fin tragique. Mais toutes ont laissé un héritage. Une fille, qui porterait une fille qui porterait une fille, et ainsi de suite. Un jour viendrait, fut-il prédit, où trois de leurs descendantes seraient réunies sur l’île. Chacune devrait trouver le moyen de réparer l’erreur de son aïeule, empêchant ainsi qu’elle ne se reproduise, comme c’est le cas depuis trois cents ans. Sinon, l’île basculerait dans la mer. Elle disparaîtrait, à l’image de l’Atlantide.
— Les îles ne basculent pas dans la mer.
— Habituellement, les îles ne sont pas non plus créées par trois femmes, répliqua Mia. Si tu crois à la première partie de l’histoire, la seconde n’est pas beaucoup plus étrange.
— Et, toi, tu y crois, observa Nell. Et aussi que tu es l’une des descendantes.
— Oui. Tout comme toi.
— Je ne suis personne.
— Là, c’est lui qui parle, pas toi. Je suis désolée.
Regrettant aussitôt sa remarque, Mia tendit le bras et saisit la main de Nell avant qu’elle ait le temps de se lever.
— J’ai promis de ne pas fourrer le nez dans tes affaires, et je ne le ferai pas. Mais ça m’ennuie de t’entendre dire que tu n’es personne. De sentir que tu le penses vraiment. Oublie tout le reste pour le moment s’il le faut, mais n’oublie pas qui tu es ni ce que tu es. Tu es une femme intelligente et tu as assez de courage pour te faire une vie à toi. Tu as un don − magique – pour la cuisine. Je t’admire.
— Excuse-moi, fit Nell qui, luttant pour se ressaisir, prit son verre. Je reste sans voix.
— Tu as eu le courage de voler de tes propres ailes. De débarquer dans un drôle d’endroit et de t’y intégrer.
— Le courage n’a rien à voir là-dedans.
— Tu te trompes. Il ne t’a pas brisée.
— Si.
Malgré elle, les yeux de Nell s’emplirent de larmes.
— Je me suis contentée de ramasser les morceaux et de m’enfuir.
— Tu as ramassé les morceaux, tu t’es échappée et tu as reconstruit. Est-ce qu’il n’y a pas là de quoi être fière ?
— Je ne peux pas t’expliquer ce que c’était.
— Rien ne t’y oblige. Mais, un jour ou l’autre, tu devras reconnaître tes propres pouvoirs. Tu ne te sentiras entière que lorsque tu l’auras fait.
— Je cherche seulement à mener une vie normale.
— Tu ne peux laisser de côté les possibilités dont tu disposes.
Mia tendit la main, et attendit.
Incapable de résister, Nell l’imita et appliqua sa paume sur la sienne. Et sentit la chaleur, la brûlure indolore d’une puissance étrange qui l’envahissait.
— C’est en toi. Je t’aiderai à le découvrir. Je t’apprendrai, reprit Mia.
Nell, abasourdie, regarda fixement la lueur vacillante entre leurs deux paumes.
— Quand tu seras prête.
Ripley parcourut la plage du regard et ne vit rien qui sortît de l’ordinaire. Un mouflet piquait une colère en hurlant d’une voix stridente : « Non ! Non ! Non ! »
« En voilà un qui serait mieux dans son lit à faire la sieste », songea-t-elle.
Éparpillés sur le sable, les touristes avaient marqué leur territoire à l’aide de serviettes, couvertures, parasols, glacières… Personne ne venait plus à la plage les mains dans les poches. Pour passer une journée au bord de l’eau, ils emportaient autant de choses que s’ils partaient en Europe.
Des vacanciers nomades. Des Bédouins estivaux.
Les laissant à leurs occupations, Ripley prit la route du village. Elle-même ne trimballait rien d’autre que son uniforme, un couteau suisse et quelques dollars. La vie était plus simple ainsi.
Elle tourna dans High Street avec l’intention de dépenser ces quelques dollars dans une pizza accompagnée d’une bière bien fraîche. Elle n’était pas de service, pour autant qu’elle ou Zack pouvait être déchaîné de toute obligation.
Nell, l’air ahuri, se tenait devant l’hôtel. Ripley hésita. Pour entamer une amitié, le moment se prêtait aussi bien qu’un autre, décida-t-elle.
— Hé, Nell !
— Quoi ? Oh, salut, Ripley.
— Tu as l’air un peu perdue.
— Non.
Elle savait parfaitement où elle était. C’était d’ailleurs la seule chose dont elle fût certaine pour l’instant.
— Juste un peu distraite.
— Longue journée, hein ? Écoute, je m’apprêtais à dîner rapidement. Il est un peu tôt, mais je meurs de faim. Tu ne veux pas qu’on se partage une pizza ? Je t’invite.
— Oh, fit Nell qui n’en finissait pas de cligner des yeux, comme quelqu’un qui sort d’un rêve.
— Au Surfside, ils font les meilleures pizzas de l’île. Remarque, c’est la seule pizzeria, mais quand même… Comment ça va, au café ?
— Bien.
Incapable de se concentrer, les doigts encore parcourus de mille picotements, Nell n’eut d’autre choix que de suivre Ripley.
— Qu’est-ce que tu lis de beau, s’enquit celle-ci en penchant la tête pour lire le titre du livre de Nell. Ah, des trucs sur le vaudou de l’île !
— Le vaudou ? Oh…
Nell fourra le livre sous son bras avec un rire nerveux.
— Puisque j’habite ici, je voulais en savoir un peu plus sur ces… trucs, comme tu dis.
— Sûr, fit Ripley en poussant la porte de la pizzeria. Les touristes adorent ces conneries mystiques. Quand le solstice approchera, on sera inondé de cinglés New Age. Salut, Bart, lança-t-elle à l’adresse de l’homme derrière le comptoir.
Elle choisit un box vide et y entraîna Nell.
Il avait beau être encore tôt, la salle était bondée. Le juke-box marchait à fond, et les deux jeux vidéo installés dans une petite alcôve clignotaient à qui mieux mieux.
— Bart et sa femme, Terry, tiennent le restaurant, expliqua Ripley en s’asseyant sur la banquette. Ils ont des tas de plats italiens, mais leur spécialité, c’est la pizza. Ça te va ? demanda-t-elle en tendant la carte à Nell.
— Ça me va.
— Super. Il y a des choses que tu n’aimes pas, dans la garniture ?
Nell parcourut la carte. Pourquoi n’arrivait-elle pas à réfléchir, bon sang ?
— Non.
— C’est encore mieux. On va en prendre une grande, bien garnie. Et ce qu’on n’aura pas mangé, je l’apporterai à Zack. Il enlèvera les champignons et les oignons, et il sera content.
Elle se glissa hors du box.
— Tu veux une bière ?
— Non merci. Juste de l’eau.
— J’arrive.
Incapable d’attendre qu’on les serve, Ripley s’approcha du comptoir. Nell l’étudia tandis qu’elle plaisantait avec le grand type maigre derrière le bar. Elle admira ses bras lisses et bronzés qui se tendaient pour prendre les boissons. La façon dont ses cheveux noirs ondoyèrent lorsqu’elle pivota pour retourner à son box.
Le brouhaha diminua, tels des échos dans un rêve, jusqu’à devenir un son neutre que couvrit soudain un rugissement croissant. Telle l’explosion de vagues sur des rochers. Ripley reprit sa place en face de Nell qui vit ses lèvres remuer, mais n’entendit rien. Rien du tout.
Et, tout à coup, comme si une porte s’était ouverte brusquement, tout redevint normal.
— … jusqu’à la Fête du Travail, terminait Ripley en prenant sa bière.
— C’est toi, la troisième, lâcha Nell à brûle-pourpoint.
— Hein ?
— La troisième. Tu es la troisième sœur.
Ripley ouvrit la bouche, la referma et ses lèvres ne formèrent plus qu’un long trait mince.
— Mia ! grommela-t-elle avant de siffler la moitié de sa bière. Ne m’embête pas avec ça.
— Je ne comprends pas.
— Il n’y a rien à comprendre. Laisse tomber, c’est tout.
Elle reposa bruyamment son verre sur la table et se pencha en avant.
— Voilà le marché. Mia peut penser, croire ce qu’elle veut. Elle peut faire tout ce qui lui passe par la tête, du moment qu’elle n’enfreint pas la loi. Mais, moi, je ne suis pas obligée de marcher dans la combine. Si toi tu le veux, c’est ton affaire. Je suis ici pour manger une pizza et boire une bière, point.
— Je ne sais pas dans quoi je me lance. Mais je constate que ça te met en colère. Alors que moi, ça me trouble.
— Écoute, tu m’as l’air d’une fille sensée. Les filles sensées ne vont pas clamer sur les toits qu’elles sont les descendantes d’un trio de sorcières qui ont découpé une île en prélevant un morceau du Massachusetts.
— Oui, mais…
— Pas de mais. Il y a la réalité et il y a l’imagination. Nous, on va coller à la réalité, parce que le reste risque de me dégoûter de ma pizza. Alors, est-ce que tu comptes sortir avec mon frère ?
— Sortir…
Perplexe, Nell se passa la main dans les cheveux.
— Tu peux reformuler ta question ?
— Zack se prépare à te demander de sortir avec lui. Ça t’intéresse ? Avant de répondre, laisse-moi te dire que ses vaccins sont à jour, qu’il a une bonne hygiène personnelle et que, bien qu’il ait quelques habitudes agaçantes, on peut le considérer comme raisonnablement équilibré. Alors réfléchis. Je vais chercher la pizza.
Nell s’appuya contre son dossier en expirant lentement.
Cela faisait décidément beaucoup trop de sujets de réflexion pour une seule soirée.
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