L'île des trois soeurs, Nell
Chapitre 18
Ripley lança à Zack son regard le plus pitoyable. Et gémit. Ce quelle faisait rarement, afin d’en accroître l’impact le jour où elle s’y mettait.
— Mais je ne veux pas aller chez Mia.
Zack connaissait la tactique par cœur. Il dut cependant reconnaître que la performance était quasi parfaite.
— Quand tu étais gamine, tu habitais pratiquement chez Mia.
— C’était autrefois. Tu saisis la différence ? Pourquoi n’y vas-tu pas, toi ?
— Parce que j’ai un pénis. Je vais me maîtriser et ne pas te demander pas si tu vois la différence. Sois sympa, Rip.
Elle se mit à tourner en rond, ce qui était sa façon à elle de taper du pied.
— Si Nell est là-bas ce soir, Mia peut la surveiller. Seigneur, Zack, ne sois pas si mère poule ! Ce salaud de Los Angeles ne sait même pas qu’elle est en vie.
— Si je la protège trop, il va falloir que tu t’y fasses. Je ne veux pas qu’elle prenne la route de la falaise toute seule, en pleine nuit.
L’image de la Mercedes s’envolant de la falaise, à cinq mille kilomètres à l’ouest, le hantait.
— Jusqu’à ce que cette histoire soit réglée, je veux garder un œil sur elle.
— Alors, fais-le, toi ! C’est à vous de décider si vous voulez jouer aux amants malheureux et maudits, ou au couple épanoui.
C’était typique de Ripley : elle cherchait la bagarre afin de sortir en claquant la porte et d’éviter ainsi de faire ce qu’il lui demandait. Il ne releva donc pas.
— Je ne comprendrai jamais comment il se fait que j’en sache plus que toi sur les femmes, alors qu’en principe, tu appartiens à la même espèce.
— Attention, ça glisse.
Peut-être que, finalement, il avait relevé.
— Elle n’a pas besoin que je lui tourne autour, reprit-il. Elle n’a pas besoin qu’un homme, même un aussi beau spécimen que moi, la serre de près. Elle a des décisions difficiles à prendre. J’essaye de garder un peu de distance, sans montrer que je le fais, jusqu’à ce qu’elle les ait prises.
— Waouh, tu t’es creusé la tête !
La vérité était qu’elle se retrouvait devant un sacré dilemme. Lui voulait garder un œil sur Nell, et elle voulait garder un œil sur lui. Elle n’avait pas eu un instant de paix depuis qu’il lui avait raconté l’histoire de Nell.
Le sang sur la lune. La vision de Nell – Zack couvert de sang. Un mari sociopathe, meurtrier en puissance, et les rêves dérangeants qu’elle-même avait eus. Elle détestait l’idée qu’elle était en train de barboter dans le domaine des présages, mais… merde, tout ça n’était pas de bon augure.
— Et qu’est-ce que tu vas faire pendant que je baby-sitte l’amour de ta vie à la centrale des sorcières ?
Depuis trente ans qu’il la connaissait, Zack avait toujours su qu’il pouvait compter sur Ripley.
— Effectuer les deux patrouilles du soir, acheter de quoi dîner et rentrer à la maison pour un repas solitaire.
— Si tu crois que je vais te plaindre, tu peux courir. J’échange tout de suite ma place contre la tienne, riposta-t-elle en se dirigeant vers la porte. Je vais faire un tour du côté de chez Nell et lui proposer de passer la soirée avec elle. Garde bien tes arrières.
— Pardon ?
— Je n’ai pas envie d’en parler. Je disais ça comme ça.
— Je garderai mes arrières.
— Et achète de la bière. Tu as bu la dernière bouteille.
Elle claqua la porte parce que… eh bien, parce que !
Mia avait préparé de nouveaux charmes. Chaque jour, semblait-il, l’air s’alourdissait. Comme si quelque chose le tirait vers le bas. Elle jeta un coup d’œil dehors. Il faisait déjà sombre. Les nuits étaient interminables fin octobre.
Elle ajouta du jaspe à la chaîne qu’elle portait autour du cou, pour renforcer son énergie et atténuer son anxiété.
C’était la première fois depuis des années qu’elle se sentait aussi anxieuse.
Et il ne le fallait pas, parce que, ce soir, elle devait aider Nell à franchir une nouvelle étape, et elle voulait que cela se fasse dans la joie.
Elle détestait se sentir aussi tendue, comme si elle s’attendait à un désastre.
C’était idiot, vraiment, quand, toute sa vie, elle s’était préparée au désastre et à la façon de le détourner.
Elle entendit la voiture et vit les faisceaux jumeaux des phares balayer les fenêtres en façade. Comme elle se dirigeait vers la porte, elle visualisa son stress et le déversa mentalement dans une petite boîte qu’elle referma.
Ce qui lui permit d’ouvrir la porte en affichant son calme habituel. Jusqu’à ce qu’elle aperçoive Ripley.
— On s’encanaille, shérif adjoint ?
— Je n’avais rien de mieux à faire.
La longue robe noire de Mia la surprit. Mia portait rarement du noir. Mais Ripley devait admettre que les faits et gestes de cette femme n’étaient guère prévisibles.
— Tu t’es habillée pour une occasion particulière ?
— En effet. Si Nell désire ta présence, ça ne me dérange pas du tout. Mais ne te mêle de rien.
— Tu ne m’intéresses pas assez pour que je me mêle de quoi que ce soit.
— Cette discussion va durer longtemps ? s’enquit Nell d’une voix affable. J’espérais un verre de vin.
— Je pense qu’on a fini. Entrez, et soyez les bienvenues. Nous allons emporter le vin avec nous.
— Avec nous ? Où va-t-on ?
— Au cercle. Tu as apporté ce que je t’ai demandé ?
— Oui, répondit Nell en tapotant le grand sac qu’elle tenait à la main.
— Bien. Je vais chercher ce dont j’ai besoin, et on y va.
Ripley déambula au rez-de-chaussée pendant que Mia se préparait. Elle avait toujours aimé cette maison, avec ses grandes chambres encombrées, ses recoins bizarres, ses épaisses portes sculptées et ses parquets cirés.
Pour elle, un lit de camp dans un décor Spartiate suffisait, mais elle devait reconnaître que la maison de Mia avait du style. De la classe. Et de l’atmosphère.
Autrefois, se souvint-elle, elle courait d’une pièce à l’autre aussi librement qu’un chiot et se sentait partout chez elle. Elle se rendit compte avec un serrement de cœur inattendu combien cette maison lui avait manqué. Combien tout ici lui avait manqué.
— Tu continues à utiliser la chambre du pignon ? demanda-t-elle d’un ton détaché pendant que Mia choisissait une bouteille de vin dans le casier.
Celle-ci se retourna, et leurs yeux se croisèrent. Et partagèrent des souvenirs.
— Oui. Il y a encore des choses à toi, là-haut, répondit Mia en enveloppant trois verres dans une serviette.
— Je n’en ai pas besoin.
— Elles y sont, au cas où. Tiens, porte ce sac, je prends l’autre.
Elle ouvrit la porte de derrière et Isis se précipita dehors. Ce qui surprit Nell car, en général, elle refusait de les suivre.
— C’est une nuit spéciale, expliqua Mia. Elle le sait.
Elle releva la capuche de la cape qu’elle avait posée sur ses épaules. Noire, elle aussi, avec une doublure d’un rouge lie-de-vin lumineux.
— C’est presque la Samhain, reprit-elle. Il faut que Nell s’entraîne à allumer le feu sacré.
— Tu ne crois pas que tu vas un peu vite ? s’écria Ripley.
— Non, répondit Mia en observant la lune, qui n’était pas plus large qu’un ongle de pouce, et serait bientôt totalement noire.
Un halo opaque, plus sombre que le ciel, l’entourait.
Agacée, Ripley haussa les épaules.
— Halloween. Les morts se réveillent. Les mauvais esprits grouillent dans la nuit, et seuls les braves et les fous se risquent dehors.
— En voilà des sottises, fit Mia d’un ton léger. Ça ne sert à rien de raconter des trucs pareils pour faire peur à Nell.
— La fin de la troisième et dernière moisson de l’année, intervint Nell. L’époque pour se souvenir des morts et célébrer le cycle éternel. C’est aussi la nuit où, dit-on, le voile qui sépare la vie de la mort est le plus fin. Il n’y a là rien de négatif, c’est au contraire un moment de joie. Et, en plus, c’est l’anniversaire de Mia.
— Trente ans, cette fois-ci, dit Ripley.
— Ne fais pas la fière, riposta Mia d’une voix mordante. Tu y arriveras toi-même dans six semaines.
— Ouais, mais tu seras toujours plus vieille que moi.
Isis était déjà assise au milieu de la clairière, immobile tel un sphinx.
— Voici quelques chandelles pour nous éclairer. Plante-les sur les rochers et allume-les, Ripley.
— Non, protesta celle-ci en fourrant les mains dans les poches de son blouson. Je veux bien trimballer ton sac de trucs, mais pas participer.
— Oh, par pitié ! Ce n’est pas en allumant deux ou trois chandelles que tu vas user ta virginité en matière de magie.
— Je m’en occupe, intervint Nell. C’est inutile que vous vous fâchiez, alors que de toute façon chacune ne fait que ce qu’elle veut.
— Pourquoi es-tu en colère ? demanda Ripley à mi-voix comme Mia revenait prendre dans le sac ce dont elle avait besoin. D’habitude, il en faut beaucoup plus pour t’irriter.
— Peut-être que j’ai la peau plus sensible, ces jours-ci.
— Tu as l’air fatiguée.
— Je le suis. Quelque chose s’annonce. S’approche inexorablement. Je ne sais pas combien de temps j’arriverai à le repousser, ni même si je suis censée le faire. Il va y avoir du sang.
Elle agrippa Ripley par le poignet.
— Et de la douleur. De la terreur et du chagrin. Et je crains que, sans le cercle, il n’y ait aussi la mort.
— Si tu en es si sûre, si tu en as si peur, pourquoi n’es-tu pas allée chercher de l’aide ? Tu connais d’autres sorcières.
— Ce travail n’est pas pour elles, tu le sais bien… Peut-être quelle est assez forte, ajouta-t-elle en jetant un coup d’œil à Nell.
Elle se redressa et rejeta sa capuche en arrière.
— Viens, Nell, on va faire le cercle.
Quoi que Ripley se soit attendue à ressentir, ce n’était en tout cas pas le désir ardent qui s’empara d’elle tandis qu’elle regardait les deux femmes pratiquer le rituel de base et que les mots familiers s’élevaient.
Elle avait laissé tomber, se rappela-t-elle. Elle avait mis tout cela de côté.
La baguette et le poignard luisaient dans la nuit. Quant à elle, elle avait toujours préféré le sabre.
Lorsque Mia approcha des chandelles une allumette en bois, elle fit la moue, et elle s’apprêtait à protester lorsque celle-ci la fit taire du regard.
« Très bien, à ta manière, comme d’habitude », se dit-elle en ravalant ses commentaires.
— Terre, Vent, Feu, Eau – éléments. Écoutez l’appel de vos filles. Tandis que la lune vogue au-dessus de nos têtes, Levez-vous dans le cercle magique.
La tête rejetée en arrière et les bras brandis, Mia attendit. Et le vent se leva, et les flammes se dressèrent, droites et pointues malgré les rafales tourbillonnantes. La terre se mit à trembler légèrement.
Mia baissa les bras, et les éléments se calmèrent.
Nell eut du mal à reprendre son souffle. Ces derniers mois, elle avait vu et fait des choses fantastiques. Mais, ce soir, on lui offrait une démonstration éclatante.
— Le pouvoir attend, dit Mia en tendant la main.
Sa peau était chaude, presque brûlante.
— C’est toi qu’il attend. Ton lien, c’est l’air, et faire appel à lui, c’est ce qui t’est le plus facile. Mais il y a quatre éléments. Ce soir, tu feras le feu.
— Le feu sacré, j’ai compris. Mais nous n’avons pas apporté de bois.
Mia eut un petit rire et recula d’un pas.
— Nous n’en aurons pas besoin. Recentre-toi. Vide ton cerveau. Ce feu ne brûle pas. Ce feu ne fait pas de mal. Il éclaire la nuit et brille par le charme. Lorsque tu élèveras sa tour dorée, tu connaîtras ta force et ton pouvoir. Et, ceci, sans nuire à personne.
— C’est trop tôt, pour elle, avertit Ripley qui était restée prudemment à l’écart du cercle.
— Silence. N’interfère pas. Regarde-moi, Nell. Tu peux me faire confiance, et te fier à toi aussi. Regarde.
— Faites gaffe, murmura Ripley qui recula un peu plus, juste au cas où.
Mia ouvrit les mains en écartant les doigts. Puis elle les retourna et leva les bras comme pour atteindre quelque chose.
Une étincelle d’un bleu électrique jaillit. Suivie d’une autre, puis d’une douzaine, et, bientôt, il devint impossible de les compter. Elles grésillaient et coloraient de bleu saphir l’air à l’intérieur du cercle.
Et, là où il n’y avait eu que le sol nu, s’érigea une colonne de feu.
Les jambes de Nell se replièrent sous elle et elle se retrouva assise sur le sol. Même si elle avait été capable de rassembler en un tout cohérent les bribes de pensées qui lui traversaient l’esprit, rien n’aurait pu trouver son chemin hors de sa bouche.
— Je te l’avais dit, soupira Ripley en secouant la tête.
— Silence.
Mia s’écarta du feu en virevoltant et tendit la main à Nell pour l’aider à se relever.
— Tu m’as déjà vue faire de la magie, petite sœur. Tu l’as pratiquée toi-même.
— Pas comme ça.
— Ça ne demande qu’une compétence élémentaire.
— Élémentaire ? Voyons, Mia ! Tu as fait du feu. À partir de rien.
— Ce qu’elle veut dire, c’est que c’est un peu comme perdre sa virginité. Ça secoue un peu, expliqua Ripley obligeamment. La première fois, c’est peut-être moins agréable que prévu. Mais, au bout d’un certain temps, on apprécie.
— C’est à peu près ça, acquiesça Mia. Maintenant, concentre-toi, Nell. Tu sais comment faire. Nettoie ton cerveau. Visualise, rassemble ton pouvoir. Fais ton feu.
— Mais je ne peux matériellement pas…
Mia la fit taire d’un geste de la main.
— Comment peux-tu le savoir, si tu n’essayes pas ? Concentre-toi.
Elle se plaça derrière Nell et posa les mains sur ses épaules.
— Il y a de la lumière à l’intérieur de toi, de la chaleur et de l’énergie. Tu le sais. Rassemble-les. Ils forment un tout. Sens-le maintenant. Ça commence par un chatouillement dans le ventre, et ça monte vers le cœur. Ça s’étale, ça te remplit.
Doucement, elle souleva les bras de Nell.
— Ça coule sous ta peau, comme une rivière ; ça descend le long de tes bras jusqu’au bout de tes doigts. Laisse-le venir. Ça vient.
Ripley les observait. Bizarrement, ce spectacle avait quelque chose de charmant. Comme si Mia lâchait Nell pour la première fois sur un vélo, en l’encourageant, en courant à côté, en l’aidant à prendre de l’assurance.
La première fois, elle le savait, ce n’était facile ni pour l’élève ni pour le maître. Le visage de Nell était brillant de sueur. Ses bras tremblaient.
La clairière, qui n’était pas tout à fait silencieuse, parut vibrer. L’air, qui n’était pas parfaitement immobile, soupira.
Il y eut une petite étincelle capricieuse et, alors que Nell aurait volontiers reculé, Mia la maintint en place et lui prodigua des encouragements.
Une autre étincelle jaillit, plus forte.
Mia recula et laissa sa petite sœur osciller toute seule sur ses deux roues. Tout en méprisant sa propre faiblesse, Ripley sentit des larmes d’attendrissement lui monter aux yeux. Et aussi une bouffée de fierté lorsque le feu de Nell prit vie en chatoyant.
Nell sentit battre son cœur, tandis que le pouvoir courait dans son sang.
— C’est mieux que de perdre sa virginité. C’est beau, c’est clair, murmura-t-elle. Pour moi, rien ne sera plus jamais comme avant.
Remplie de joie, elle se retourna. Mia ne la regardait plus : elle fixait Ripley.
— Il faut que nous soyons trois.
— Pas question que tu me fasses faire la troisième, riposta Ripley, furieuse, en retenant ses larmes.
— Très bien, fit Mia qui avait remarqué ses yeux humides. Elle ne peut probablement plus le faire, ajouta-t-elle à l’adresse de Nell.
— Ce n’est pas à toi de dire ce que je peux et ne peux pas faire, protesta vivement Ripley.
— Pour elle, ce serait dramatique qu’elle n’y arrive pas, surtout après t’avoir vue le faire, au bout de si peu de temps.
— Et arrête de parler comme si je n’étais pas là. Je déteste ça.
— Pourquoi es-tu ici ? demanda Mia, agacée. Nell et moi pouvons nous passer de toi.
C’était d’ailleurs son intention avant qu’elle n’ait vu surgir Ripley.
— Nous n’avons certainement pas besoin de toi ni de tes pauvres tentatives toutes rouillées. Elle n’a jamais été aussi bonne que moi, précisa Mia à Nell. Ça l’a toujours exaspérée de me voir faire sans effort ce qui lui donnait tant de mal.
— J’étais au moins aussi bonne que toi.
— Ça m’étonnerait.
— J’étais meilleure.
Ripley n’avait jamais été capable de refuser un défi.
— Prouve-le.
Affaiblie par l’attendrissement, poussée par le désir de participer et hérissée par le défi, Ripley pénétra dans le cercle.
D’une démarche arrogante, nota Nell.
Elle ne leva pas les bras comme Mia, mais les jeta en avant et le feu fusa de ses doigts.
— Tu l’as fait exprès, lança-t-elle à Mia d’une voix sifflante.
— Peut-être, mais toi aussi. Et regarde, le ciel ne nous est pas tombé sur la tête. C’est toi qui as fait ce choix, Ripley. Je n’aurais pas pu t’y obliger si tu n’avais pas voulu.
— Ça ne change rien. Je ne recommencerai pas.
— Si tu le dis. Mais puisque tu es là, prends donc un verre de vin, proposa Mia en s’emparant de la bouteille.
Elle regarda les trois flammes : celle de Ripley était la plus haute, à cause de sa colère. Mais pas aussi élégante que la sienne.
Et tout en versant le vin, elle sentit une flamme s’élever en elle, celle de l’espoir.
Une fois rentrées chez Mia, elles burent un autre verre.
Très agitée, Ripley allait d’une fenêtre à l’autre en faisant tinter des pièces de monnaie dans sa poche. Mia feignit l’indifférence. Ripley n’avait jamais été une âme tranquille et, en ce moment précis, il était visible qu’une guerre impitoyable se livrait en elle.
— Tu as décidé comment tu allais régler la situation avec Zack ?
Assise devant le feu, Nell leva les yeux sur Ripley.
— Non. J’espère vaguement qu’Evan acceptera de divorcer mais, au fond, je sais que ce n’est pas le cœur du problème.
— Si tu ne résistes pas aux brutes, elles te piétinent.
Nell admira Ripley. Une femme forte et prête à tout.
— Une chose est de le savoir, une autre d’agir. Evan n’aurait rien pu t’arracher, à toi.
— Alors, reprends-lui ce qu’il t’a pris, fit Ripley avec un haussement d’épaules.
— Elle le fera quand elle sera prête, intervint Mia. Toi, entre toutes, tu dois savoir qu’il est impossible d’imposer ses croyances, ses idées ou ses règles à quelqu’un. Ni de supprimer sa peur.
— Elle m’en veut parce que je fais souffrir Zack. Je ne peux pas le lui reprocher, remarqua Nell.
— C’est un grand garçon, riposta Ripley en s’asseyant sur l’accoudoir du canapé. Qu’est-ce que tu comptes faire à son sujet – Zack, je veux dire – en attendant ?
— Faire ?
— Ouais, faire. Tu vas te contenter de le laisser s’enfoncer dans le cafard ? Chez lui, c’est l’étape qui suit la colère, et je te garantis qu’elle est beaucoup plus difficile à vivre que la précédente. Toi et moi, on est copines maintenant, non ? Alors, je t’en prie, fais plaisir à ta copine et sors-le de là avant que je ne sois obligée de l’étouffer dans son sommeil.
— On a parlé.
— Je ne veux pas dire « parler ». Je veux dire « faire ». Elle est vraiment angélique à ce point ? s’inquiéta Ripley en se tournant vers Mia.
— Apparemment, Ripley, avec sa délicatesse habituelle, te suggère d’attirer Zack dans ton lit et de régler vos problèmes grâce à quelques séances de sexe torride. Ce qui est sa réponse à tous les problèmes, y compris les ongles incarnés.
— Pince-moi. Mia a renoncé au sexe. C’est pour ça qu’elle est si vache.
— Je n’ai pas renoncé. Simplement, je suis plus sélective qu’une chatte en chaleur.
— Ça n’a rien à voir avec le sexe, déclara fermement Nell dans l’espoir d’étouffer la dispute dans l’œuf.
— Tiens donc, fit Ripley avec un reniflement de mépris.
Mia soupira.
— Ça ne m’enchante pas de l’avouer, mais je suis d’accord avec Ripley. En partie, du moins. Tes relations avec Zack ne se fondent pas uniquement sur la sexualité, contrairement à toutes celles de Ripley. Mais c’est néanmoins un élément essentiel qui permet l’expression de vos sentiments.
— Enrobe ça comme tu veux, ça reste du sexe, insista Ripley. Zack a beau avoir l’âme noble, ce n’est qu’un mec. Et de te tourner autour sans pouvoir baiser...
— Ripley, s’il te plaît.
— Sans avoir de relations intimes, corrigea-t-elle. Ça va lui porter sur les nerfs. Et s’il doit s’occuper de ce connard de Los Angeles, il faut qu’il soit au sommet de sa forme.
— Dans ce domaine, il veille à me garder à distance.
— Eh bien, tu n’as qu’à raccourcir la distance, précisément dans ce domaine, rétorqua Ripley. Voilà ce qu’on va faire. Tu me déposes chez toi. J’y dormirai cette nuit. Toi, tu vas chez nous, et à toi de jouer. Tu es avec lui depuis assez longtemps pour savoir sur quel bouton appuyer.
— C’est sournois, malhonnête. C’est de la manipulation.
— Et alors ?
Malgré elle, Nell éclata de rire.
— Peut-être que je vais y aller. Pour discuter.
— Oh, appelle ça comme tu voudras !
Ripley finit son vin jusqu’à la dernière goutte.
— Tiens, emporte ces verres et tout ce bazar à la cuisine, et prends tes affaires.
— D’accord, fit Nell. J’en ai pour une minute.
— Prends ton temps.
Mia attendit que Nell soit sortie pour se tourner vers Ripely.
— Que voulais-tu me dire en privé ?
— Ce que j’ai fait ce soir ne change rien.
— Tu te répètes.
— Oh, boucle-la !
Ripley se remit à arpenter la pièce. Elle s’était ouverte aux impressions peu de temps, mais cela lui avait suffi pour sentir combien l’atmosphère était lourde et tendue.
— D’accord, des ennuis s’annoncent. Je ne vais pas faire semblant de ne pas m’en être aperçu, et je ne vais pas prétendre que je n’ai pas pensé au moyen de les éviter. Je ne laisserai pas Zack en danger. Je le ferai, Mia. Mais c’est un fusil à un coup.
Mia s’abstint de prendre un air triomphant. Cela ne lui vint même pas à l’esprit.
— Nous allumerons les feux sacrés à minuit, la veille de la Samhain, dit-elle. Retrouvons-nous à 10 heures pour le sabbat. Zack porte déjà le talisman de Nell mais, à ta place, je protégerai votre maison. Tu te rappelles comment on fait ?
— Je sais ce que j’ai à faire, grommela Ripley. Et, lorsque tout sera fini, les choses redeviendront comme avant. Ça, c’est…
— Je sais, coupa Mia. Un fusil à un coup.
Zack avait lâché sa paperasse, laissé tomber son télescope, et pratiquement abandonné l’idée qu’il parviendrait à dormir par sa seule volonté. À présent, il essayait d’y arriver par l’ennui, en feuilletant l’un des magazines sur les armes de Ripley.
Vautrée au pied du lit, Lucy dormait d’un sommeil profond qu’il lui enviait. Soudain, elle redressa la tête et lâcha un « Ouaf » d’avertissement. Une seconde plus tard, Zack entendit la porte d’entrée s’ouvrir.
— Du calme, ma fille, ce n’est que Ripley.
Lucy se rua vers la porte en frétillant de l’arrière-train.
— Oublie ça. Il est trop tard pour jouer.
Des petits coups sur le battant déclenchèrent des aboiements joyeux et un juron.
— Oui ?
La porte s’ouvrit. Lucy se lança dans de grands bonds joyeux qui s’achevèrent, les deux pattes avant sur Nell.
Zack sursauta et se redressa dans son lit.
— Lucy, couchée ! Excuse-moi, je pensais que c’était Rip.
Il s’apprêtait à se lever lorsqu’il se rappela qu’il était nu.
— Quelque chose ne va pas ? s’enquit-il.
— Non, rien.
Nell se pencha pour caresser Lucy. Visiblement, ils étaient aussi embarrassés l’un que l’autre. Eh bien, ils avaient au moins une chose en commun, songea-t-elle.
— Je voulais juste te voir. Discuter avec toi.
Il jeta un coup d’œil à la pendule. Presque minuit.
— Descends au rez-de-chaussée. J’arrive.
— Non.
Il n’allait tout de même pas la traiter comme une invitée.
— On sera très bien ici.
Elle s’approcha, s’assit au bord du lit. Il portait toujours le médaillon, ce qui n’était pas dépourvu de signification.
— J’ai fait du feu, ce soir.
Surpris, il la dévisagea.
— D’accord.
— Non, tu n’as pas compris, dit-elle en riant. Je l’ai fait à partir de rien. Sans allumette et sans bois.
— Oh…
Il ressentit un chatouillement au creux de la poitrine.
— Je ne sais pas trop ce que je suis censé dire. Félicitations ? Ou bien… Ça alors ?
— Je me suis sentie forte, et pleine de vie, et… entière. Je voulais t’en parler. Je me suis sentie comme quand je suis avec toi. Quand tu me touches. Tu ne veux pas me toucher parce que je suis mariée à un autre.
— Ça n’enlève pas le désir, Nell.
Elle accueillit ces mots avec soulagement.
— Tu ne veux pas me toucher parce que j’ai un lien légal avec un autre. Mais le fait est, Zack, que le seul homme avec lequel j’ai un véritable lien, c’est toi. Lorsque je me suis enfuie, je me suis dit que je ne me lierais jamais plus avec qui que ce soit. Que je ne prendrais jamais plus ce risque. Et puis je t’ai rencontré. Tu sais que je possède un pouvoir magique. C’est étonnant, exaltant et délicieusement doux, mais ce n’est rien, rien du tout, en comparaison de ce qu’il y a là pour toi, acheva-t-elle en posant le poing sur son cœur.
Toute défense, tout argument rationnel auxquels il aurait pu songer s’évanouirent.
— Nell…
— Tu me manques. Ta présence me manque. Je ne te demande pas de me faire l’amour. C’est avec cette idée que j’étais venue. Je m’apprêtais à tenter de te séduire.
Il glissa doucement les doigts dans les cheveux de Nell.
— Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ?
— Je ne veux plus jamais te mentir, même de façon inoffensive. Et je ne veux pas utiliser une partie de tes sentiments contre l’autre. Je veux seulement être avec toi, Zack. Uniquement ça. Ne me renvoie pas.
Il l’attira à lui jusqu’à ce que sa tête se blottisse au creux de son épaule, et il sentit son long, très long soupir de béatitude faire écho au sien.
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