L'île des trois soeurs, Nell

Nora Roberts · Chapitre 6 sur 22

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L'île des trois soeurs, Nell

Chapitre 4

 

 

Nell profita de son premier jour de congé pour modifier la disposition des quelques meubles que contenait la maison. Elle arrosa ses plantes, fit sa lessive et mit au four une miche de pain.

Il était à peine 9 heures lorsque, un morceau de pain dans la poche de son short, elle partit faire une longue promenade sur la plage.

De nombreux bateaux voguaient déjà sur la mer calme, d’un bleu brumeux. Les vagues venaient mourir doucement sur le sable, abandonnant derrière elles des dentelles d’écume. Des goélands pirouettaient gracieusement dans le ciel et leurs longs cris stridents couvraient le roulement sourd et continu du ressac.

Nell lança des morceaux de pain en l’air, ravie de voir les grands oiseaux au ventre blanc piquer sur l’aubaine.

Les cloches de l’église se mirent à carillonner, et tandis que l’écho renvoyait le son joyeux, elle se laissa tomber sur le sable. Ici, elle avait trouvé la paix et la joie. Plus jamais elle ne prendrait l’une ou l’autre pour acquise. Et, chaque jour, elle donnerait quelque chose en retour, tendrait une main secourable à qui en aurait besoin.

Elle mériterait ce qui lui était offert et le chérirait.

Elle prendrait plaisir aux choses simples de la vie.

Forte de ces résolutions, elle se leva et entreprit de ramasser des coquillages. Quand ses poches furent pleines, elle ôta ses tennis et les remplit à leur tour. Elle parvint à l’extrémité de la plage, là où les rochers tombaient à pic dans la mer. Des galets gros comme la paume de la main couvraient le sable à cet endroit. Elle commençait à en ramasser, projetant d’en border sa plate-bande d’herbes aromatiques lorsqu’un mouvement sur sa gauche la fit se redresser brusquement. Son cœur se mit à battre à grands coups quand elle reconnut Zack qui descendait les marches en bois d’un escalier en zigzag.

— Bonjour, lança-t-il.

— Bonjour.

Automatiquement, elle jeta un regard par-dessus son épaule. Elle se sentit mal à l’aise. Le village était loin, et si la plage n’était plus déserte, les quelques promeneurs se trouvaient à une certaine distance.

— Belle journée pour se promener sur la plage, commenta-t-il en s’appuyant sur la balustrade. Vous avez fait une sacrée balade.

Il l’observait depuis qu’elle avait sorti du pain de sa poche pour nourrir les goélands. La rapidité avec laquelle son expression était passée de l’allégresse à la réserve craintive le bouleversa.

— Je ne m’étais pas rendu compte que je m’étais autant éloignée.

— Vous n’êtes jamais très loin de quoi que ce soit sur une île de cette dimension. La journée va être chaude, ajouta-t-il tranquillement. D’ici midi, la plage sera bondée. Autant en profiter avant qu’elle ne soit recouverte de serviettes et de corps.

— Oui. Eh bien…

— Montez.

— Pardon ?

— Venez à la maison. Je vais vous donner un sac pour les coquillages et les galets.

— Oh, ça ira ! Je n’ai pas vraiment besoin…

— Nell, ce sont les flics en général, les hommes en général, ou moi en particulier qui vous inquiètent ?

— Je ne suis pas inquiète.

— Prouvez-le.

Sans bouger, il lui tendit la main..

Elle le regarda dans les yeux. Il avait un regard intelligent, gentil. Et patient. Elle s’approcha lentement et prit sa main.

— Qu’est-ce que vous avez l’intention de faire avec ces coquillages ?

— Rien.

Son pouls battait la chamade, mais elle s’obligea à grimper avec lui les marches couvertes de sable.

— Enfin, rien d’extraordinaire. Juste les éparpiller sur le sol, je pense.

Il tenait sa main sans la serrer, mais elle sentait combien sa paume était dure et rugueuse. Il ne portait ni bague ni montre.

Pas de coquetterie, pas de chichi.

Comme elle, il était pieds nus. Son jean était usé aux genoux et l’ourlet était effiloché. Avec ses cheveux en bataille et sa peau bronzée, il ressemblait plus à un vagabond vivant sur la plage qu’à un flic. L’anxiété de Nell s’atténua.

Arrivés en haut des marches, ils suivirent un sentier qui montait légèrement. Baissant les yeux, elle aperçut au bas des rochers un petit bateau à la coque rouge qui dansait paresseusement contre une jetée branlante.

— On dirait un tableau, murmura-t-elle.

— Vous avez déjà fait de la voile ?

— Oui, un peu, dit-elle rapidement. Ce bateau est à vous ?

— Oui.

Il y eut soudain un grand plouf, et une tête noire apparut entre les rochers. La seconde d’après, un énorme chien sortait de l’eau et se secouait frénétiquement.

— Elle aussi, ajouta Zack. Vous n’avez pas peur des chiens ? Dites-le-moi tout de suite. Je peux la retenir et vous laisser une avance raisonnable.

— Non, j’aime bien les chiens.

Puis, clignant des yeux, elle lui glissa un regard oblique.

— Qu’entendez-vous par « une avance raisonnable » ?

Il ne prit pas la peine de répondre, se contentant de sourire tandis que l’animal les rejoignait en quelques bonds puissants. Sa queue dégoulinante fouettant joyeusement l’air, la chienne sauta sur Zack et lui lécha la figure. Après deux brefs aboiements sonores, elle banda ses muscles et aurait fait subir le même sort à Nell si son maître ne l’en avait empêchée.

— Elle s’appelle Lucy. Elle est gentille, mais très mal élevée. Couché, Lucy.

Lucy obéit, le corps vibrant d’énergie. Puis, manifestement incapable de se contrôler, elle sauta de nouveau sur Zack.

— Elle a deux ans, expliqua-t-il en la repoussant fermement. C’est un labrador. Il paraît qu’ils se calment avec l’âge.

— Elle est magnifique.

Nell caressa la douce tête noire. Ravie, la chienne roula sur le dos et offrit son ventre.

— Aucune pudeur, commenta Zack.

À sa grande surprise, Nell s’accroupit et frotta le ventre de Lucy, qui ferma les yeux d’extase.

— Pas besoin d’être pudique quand on est une belle fille, hein, Lucy ? Rien de tel qu’un beau grand chien, non ? J’ai toujours… Oh !

Dans sa joie, Lucy avait bondi sur ses pattes et renversé Nell sur le sol. Zack eut beau réagir prestement, il ne put empêcher la jeune femme de se faire piétiner et lécher.

— Bon sang, Lucy, non ! Je suis désolé. Vraiment.

Il écarta le chien d’une main et, de l’autre, aida Nell à se relever.

— Ça va ? Elle vous a fait mal ?

— Non, tout va bien.

L’incident lui avait certes coupé le souffle, mais si elle haletait légèrement, c’était pour une tout autre raison : Zack avait entrepris de brosser ses vêtements tandis que son chien, tête baissée, restait assis à l’écart, balayant consciencieusement le sol de sa queue. Son maître avait l’air mi-soucieux, mi-contrarié, mais pas le moins du monde irrité.

— Vous ne vous êtes pas cogné la tête, j’espère ? Cet animal pèse presque votre poids. Vous vous êtes fait mal au coude, non ?… Qu’y a-t-il de si drôle ? ajouta-t-il en la voyant pouffer de rire.

— Rien. C’est juste que c’est tellement adorable de la voir simuler la honte. Manifestement, elle a très peur de vous.

— Ouais, je la bats deux fois par semaine, qu’elle le mérite ou non.

Sa main parcourut le bras de Nell de haut en bas.

— Vous êtes sûre que ça va ?

— Certaine.

Elle se rendit compte qu’ils étaient dangereusement près l’un de l’autre, presque enlacés. Et que sa peau s’enflammait au contact de ses mains.

— Certaine, répéta-t-elle en reculant d’un pas. Il n’y a pas de mal.

— Vous êtes plus solide que vous n’en avez l’air.

Les bras de Nell étaient fins et cependant musclés, avait-il noté. Quant à ses jambes, il les avait déjà admirées.

— Venez à l’intérieur. Pas toi, ajouta-t-il en pointant un doigt accusateur sur la chienne. Tu es bannie.

Il ramassa les chaussures de Nell et se dirigea vers un large porche. Curieuse, et incapable de trouver une excuse pour refuser de le suivre, elle franchit la porte-moustiquaire qui ouvrait sur une grande cuisine en désordre.

— C’est la décennie de congé de l’employée de maison.

Visiblement à l’aise dans son propre fouillis, il posa les chaussures sur le sol et alla droit au réfrigérateur.

— Je n’ai pas de citronnade maison à vous offrir, en revanche, nous avons du thé glacé.

— C’est parfait, merci. Quelle merveilleuse cuisine !

— On s’en sert surtout pour réchauffer des plats préparés.

— C’est dommage.

Il y avait des mètres carrés de plans de travail et une multitude de placards munis de portes à petits carreaux. Au-dessus d’un double évier de belle taille, une fenêtre donnait sur la crique.

Avec un peu d’organisation et un brin d’imagination, songea-t-elle, il serait merveilleux de…

Nous?Il avait dit « nous ». Il était marié ? Cette éventualité ne l’avait même pas effleurée. Non que cela ait une quelconque importance, bien sûr, mais…

Il avait flirté avec elle. Elle avait beau manquer de pratique et d’expérience en ce domaine, elle savait reconnaître quand un homme flirtait.

— Des tas de pensées se bousculent dans votre tête, remarqua Zack en lui tendant un verre. Il n’y en aurait pas une ou deux qu’on pourrait partager ?

— Non. J’étais seulement en train d’admirer cette pièce.

— Elle était beaucoup plus présentable quand ma mère tenait la maison. Maintenant qu’il n’y a plus que Ripley et moi, la cuisine est un peu délaissée.

— Ripley. Oh, je vois.

— Vous vous demandiez si j’étais marié, ou si je vivais avec quelqu’un qui n’était pas ma sœur. C’est gentil.

— Ça ne me regarde pas.

— Je n’ai pas dit que cela, j’ai juste dit que c’était gentil. Je vous ferais bien faire le tour de la maison, mais elle est probablement dans un état pire que la cuisine. Et vous me semblez aimer l’ordre. Venez plutôt par ici.

Il la prit de nouveau par la main et l’entraîna vers la porte.

— Où allons-nous ? Il faut vraiment que je songe à rentrer.

— C’est dimanche, et nous sommes tous deux en congé. J’ai quelque chose à vous montrer qui va vous plaire, poursuivit-il sans la lâcher.

Sur l’un des côtés de la maison se trouvait un jardin broussailleux, semé de quelques arbres noueux. Des marches usées par les intempéries menaient à une terrasse en surplomb qui faisait face à l’Océan.

L’air y était plus vif, et la lumière paraissait plus lumineuse encore. Un télescope se dressait près de la balustrade, à côté d’un pot de géraniums.

— Vous aviez raison, avoua Nell qui s’appuya sur la balustrade et inspira à fond. J’aime beaucoup cet endroit.

— Quand le ciel est bien dégagé, on aperçoit le continent, là-bas.

— Mais ce n’est pas dans cette direction qu’est orienté votre télescope.

— C’est vrai, admit Zack qui s’intéressait pour l’instant aux jambes de Nell.

— Et qu’est-ce que vous regardez ?

— Ce que je trouve joli.

Consciente de son regard insistant, elle s’éloigna, découvrit le village, au loin.

— Ce doit être tentant de rester ici toute la journée, fit-elle. D’observer les gens aller et venir.

— Je vous ai regardée ce matin, lorsque vous nourrissiez les goélands.

Il s’adossa à la balustrade, but une gorgée de thé.

— Ce matin, je me suis réveillé en me disant : aujourd’hui, tu vas te trouver une bonne raison de passer à côté du cottage jaune, histoire de jeter un coup d’œil sur Nell Channing. Puis je suis monté ici avec mon café, et vous étiez là. Du coup, je n’ai même pas eu besoin d’inventer un prétexte pour vous revoir.

— Shérif…

— C’est mon jour de congé, lui rappela-t-il.

Il leva la main pour toucher ses cheveux, mais son mouvement de recul le fit s’arrêter net.

— Et puisque c’est mon jour de congé et le vôtre, pourquoi ne pas en profiter pour passer une heure ou deux sur l’eau ? Ça vous dirait de faire de la voile ?

— Je ne peux pas. Il faut que…

— Vous n’avez pas besoin de vous inventer des excuses. Une autre fois, d’accord ?

— D’accord, répondit-elle, soulagée qu’il n’insiste pas. Il faut vraiment que j’y aille. Merci pour le verre, et pour la vue.

— Nell…

Il lui prit de nouveau la main, mais, sentant ses doigts frémir, il s’abstint de les serrer.

— Il y a une limite entre rendre une femme un peu nerveuse et lui faire peur. C’est une limite que je ne voudrais pas franchir. Quand vous me connaîtrez un peu mieux, vous me croirez, ajouta-t-il.

— En ce moment, je travaille à me connaître un peu mieux moi-même.

— Très bien. Je vais chercher un sac pour vos coquillages et vos galets.

Il mit un point d’honneur à s’arrêter au café tous les matins. Une tasse de café, un muffin, quelques mots. Afin qu’elle s’habitue à lui. Ainsi, pensait-il, lorsque l’occasion de passer un moment avec elle se représenterait, elle n’éprouverait plus l’irrésistible besoin de repérer l’issue de secours.

Il se rendait parfaitement compte que Nell n’était pas la seule à avoir remarqué son manège, mais il se souciait comme d’une guigne des commentaires taquins, des clins d’yeux entendus et des gloussements.

Debout sur le quai, il sirotait son café tout en écoutant Cari Macey pester.

— Trois fois cette semaine que je retrouve mes casiers vides. Et, en plus, ils ne prennent même pas la peine de les refermer. J’ai dans l’idée que ce sont les étudiants qui louent la baraque Bœing. Ouais !

Il s’interrompit, le temps de cracher, puis reprit :

— Je vais donner une leçon à ces gosses de riches ! Et je te prie de croire qu’ils s’en souviendront.

— Écoute, Cari, je crois en effet qu’il s’agit d’un truc de gamins. Le mieux est que j’aille leur dire un mot.

— Je suis allé voir Mia Devlin, et je lui ai demandé de jeter un sort à mes casiers, prévint le pêcheur, l’air sombre.

— Voyons, Cari…

— C’est mieux que de leur botter le cul, non ? Je te jure que c’est ce que je ferai la prochaine fois.

— Laisse-moi m’en occuper.

— Ça ne peut pas faire de mal de couvrir ses arrières, grommela Cari. En plus, pendant que j’y étais, j’ai jeté un coup d’œil à la nouvelle petite du continent.

Le visage ridé de Cari se plissa et il lâcha un hennissement.

— Je comprends pourquoi tu es devenu un habitué. Ah ouais… Des yeux pareils, c’est sûr que ça aide un homme à commencer la journée du bon pied.

— Cari, tu gardes ton revolver dans ton placard, je m’occupe de tout. Compris ?

Il passa au poste pour consulter la liste des locataires de l’été, puis se rendit à la villa Bœing avec la voiture de patrouille afin de donner à sa visite un caractère plus officiel.

La maison se trouvait un peu en retrait de la plage. Serviettes et maillots de bain séchaient sur une corde à linge, sous le porche. La table de pique-nique disparaissait sous les canettes de bière et les restes du dîner de la veille.

Il ne leur était même pas venu à l’idée de camoufler les preuves du délit, constata Zack en jetant un coup d’œil aux carapaces de homard vides. Il sortit son insigne de sa poche et l’épingla sur sa poitrine.

Il frappa à plusieurs reprises. La porte finit par s’ouvrir sur un garçon en caleçon rayé. Une vingtaine d’années, le cheveu ébouriffé, la paupière qui clignait.

— Ouais, coassa-t-il.

— Shérif Todd, de la police de l’île. Je peux entrer ?

— Porkafai ? Kerkilé ?

« Gueule de bois, dure soirée », estima Zack qui traduisit sans peine et répondit aux deux questions :

— Pour vous parler. Dans les 10h30. Tes copains sont là ?

— Quequ’part ? Problème ? Bon Dieu…

Le garçon fit la grimace, puis traversa le living-room en trébuchant, contourna le comptoir, ouvrit le robinet à fond et plongea la tête sous le jet.

— Vous avez fait la fête, hein ? lança Zack lorsque le jeune homme refit surface, ruisselant.

— Devinez.

Il attrapa un paquet de serviettes en papier et s’essuya le visage.

— On a fait trop de bruit ?

— Je n’ai pas eu de plainte à ce sujet. Comment t’appelles-tu ?

— Josh. Josh Tanner.

— Eh bien, Josh, tu devrais réveiller tes copains. Je ne voudrais pas te faire perdre ton temps.

— Ouais, bon, d’accord.

Zack attendit en tendant l’oreille. Il y eut des jurons, des chocs sourds, un bruit de robinet, celui d’une chasse d’eau.

Les trois jeunes gens qui rappliquèrent avec Josh n’étaient pas au meilleur de leur forme. Ils avaient du mal à tenir debout, et l’un d’eux finit par s’écrouler sur une chaise en ricanant.

— C’est quoi, l’affaire ?

Un frimeur, jugea Zack.

— Tu t’appelles comment ?

— Steve Hickman.

L’accent de Boston. Le dessus du panier.

— Bien, Steve. Voilà l’affaire : braconner des homards, ça va chercher dans les mille dollars d’amende. Si ça vous amuse de vider en cachette des casiers et de faire bouillir quelques bestiaux, il y a des gens qui en vivent. La rigolade d’un soir pour vous, c’est de l’argent qui ne rentre pas dans leurs poches.

Les garçons se tortillaient d’un air gêné. Celui qui avait ouvert la porte avait rougi et évitait son regard.

— Ce que vous avez mangé hier soir vous aurait coûté dans les quarante dollars au marché. Alors, vous allez chercher un homme du nom de Cari Macey sur les quais. Vous lui donnez quarante dollars, et on oublie tout.

— Je ne sais pas de quoi vous parlez. Est-ce que ce Macey met une étiquette sur ses homards ? répliqua Steve avec un petit sourire arrogant tout en se grattant le ventre. Vous ne pouvez pas prouver qu’on a braconné quoi que ce soit.

— C’est vrai.

Zack examina la pièce, puis revint aux quatre garçons. Lesquels semblaient un peu nerveux, un peu honteux.

— Combien vous louez cette maison ? Dans les douze cent par semaine en pleine saison. Avec le bateau, ajoutez deux cent cinquante. Plus les distractions, la nourriture, les bières. Vous claquez pas loin de mille dollars par tête et par semaine.

— Qui assurent la survie économique de l’île, fit remarquer Steve sans cesser de sourire. C’est plutôt stupide de nous embêter pour deux malheureux homards prétendument braconnés.

— Peut-être. Mais c’est encore plus stupide de ne pas vous fendre de dix dollars chacun pour arranger les choses. Pensez-y. L’île est petite, conclut Zack en se dirigeant vers la porte. Et les gens parlent.

— C’est une menace ? Menacer de simples citoyens, ça pourrait se terminer par une plainte.

Zack secoua la tête.

— Je parie que tu es en première année de droit, lâcha-t-il avant de sortir.

Il traversa la cour et grimpa dans sa voiture. Appuyer sur deux ou trois boutons pour parvenir à ses fins ne lui prendrait guère de temps.

 

Ripley, qui descendait High Street, rencontra Zack devant L’Auberge magique.

— La carte de crédit du garçon aux homards est restée coincée dans la machine de la pizzeria, lui annonça-t-elle. Il a dû aller chercher du liquide pour payer son déjeuner.

— Sans blague ?

— Ouais. Et tu sais quoi ? Toutes les vidéos qu’ils voulaient louer étaient déjà prises.

— Pas de chance.

— Et j’ai entendu dire qu’aujourd’hui, tous les jet-skis étaient déjà réservés ou en panne.

— Une honte.

— Et pour couronner le tout, l’air conditionné de leur villa est tombé en panne.

— Mince. Ils vont avoir du mal à dormir ; il fait une chaleur à crever.

— Tu es un vrai salaud, Zachariah, déclara Ripley. C’est pour ça que je t’aime.

— Il va falloir que je devienne plus méchant. Ce petit Hickman est un dur. Les trois autres devraient rentrer dans le rang assez vite, mais avec celui-là, il faudrait se montrer un peu plus persuasif… Tu vas déjeuner au café ? demanda-t-il en passant le bras autour des épaules de sa sœur.

— Peut-être. Pourquoi ?

— Je pensais que tu pourrais me rendre un petit service, puisque tu m’aimes tant que ça.

Ripley tressaillit et le regarda d’un air suspicieux.

— Si tu comptes sur moi pour convaincre Nell d’accepter un rencard avec toi, laisse tomber.

— Je n’ai pas besoin de toi pour ça, merci.

— Pour l’instant, le score est à zéro.

— Mais je suis toujours en course, répliqua-t-il. En fait, j’aurais aimé que tu dises à Mia qu’on avait l’affaire des homards bien en main et… qu’elle ne fasse rien.

— Comment ça qu’elle ne fasse rien ? Qu’a-t-elle avoir là-dedans ?

Elle s’interrompit et ses yeux lancèrent des éclairs.

— Merde !

— Ne t’énerve pas. C’est juste que Cari a dû lui parler. Je préférerais que notre sorcière locale s’abstienne de concocter un sort, ou je ne sais quoi.

Zack resserra son étreinte sur les épaules de Ripley qui bouillait littéralement de colère.

— J’irais bien moi-même, mais les garçons aux homards devraient passer au poste dans quelques minutes. Je veux qu’ils m’y trouvent, l’air suffisant et autoritaire.

— D’accord, je vais lui parler.

— Vas-y mollo, Rip. Et rappelle-toi que c’est Cari qui est allé la voir.

— Ouais, je sais.

Elle se dégagea de son étreinte et traversa la rue au pas de charge.

Des sorcières et des sortilèges. Tout ça n’était qu’un tissu d’âneries ! se dit-elle. Un type comme Cari Macey devrait quand même le savoir. Que les touristes gobent les légendes des Trois Sœurs, très bien ! Ça faisait partie du folklore de l’île. Mais qu’un autochtone s’y mette, ça la fichait en rogne.

Ripley entra en coup de vent dans le Café-Librairie et lança un regard peu amène à Lulu qui était en train de faire l’addition d’un client.

— Où est-ce qu’elle est ?

— Là-haut. Plutôt occupée, aujourd’hui.

— Ouais, c’est une vraie petite abeille, grommela Ripley en se ruant dans l’escalier.

Mia parlait avec un client devant le rayon des livres de cuisine. Ripley montra les dents. Mia battit des cils. Frémissant d’impatience, Ripley se planta devant le comptoir, attendit son tour, puis commanda un café d’une voix sèche.

— Pas de déjeuner, aujourd’hui ? demanda Nell en déposant sa tasse devant elle.

— J’ai perdu l’appétit.

— Dommage, roucoula Mia dans son dos. La salade de homard est particulièrement bonne, aujourd’hui.

Ripley se contenta de lui faire signe de la suivre avant de se glisser derrière le comptoir pour entrer dans la cuisine. Les poings sur les hanches, elle fit face à Mia.

— Zack et moi, nous nous occupons du problème. Je veux que tu restes en dehors de ça.

— Pour rien au monde je n’interférerais avec la loi de mon pays, protesta Mia d’une voix onctueuse.

— Excusez-moi, fit Nell, du seuil, en se raclant la gorge. Il faut que je prépare des sandwiches.

— Vas-y, dit Mia. Je pense que l’adjoint Fife et moi avons presque terminé.

— On n’est pas dans Macbeth. Economise tes commentaires idiots.

— C’est ce que je fais. Je les garde en réserve pour toi.

— Je ne veux pas que tu interviennes de quelque manière que ce soit. Et je veux que tu appelles Cari pour lui dire que tu n’as rien fait.

— Trop tard, répliqua Mia avec un grand sourire. C’est déjà fait. Un sort très simple. Même quelqu’un d’aussi peu doué que toi aurait pu y arriver.

— Annule-le.

— Non. En quoi cela t’ennuie-t-il, d’ailleurs ? Puisque tu affirmes ne pas croire en notre art.

— Je n’y crois pas. Mais je sais comment les rumeurs se propagent dans le coin. Si quoi que ce soit arrive à l’un de ces garçons…

— Ne m’insulte pas ! rétorqua Mia, soudain sérieuse. Tu sais très bien que je ne ferai rien qui puisse les mettre en danger, ni eux ni qui que ce soit. C’est l’essence même de notre art. Et c’est ce qui te fait peur. Tu crains de ne pouvoir contrôler tes pouvoirs.

— Je ne crains rien du tout. N’essaye pas de m’entraîner sur cette voie-là.

Elle désigna Nell qui s’affairait un peu plus loin.

— Et tu n’as pas le droit de l’entraîner, elle non plus.

— Je ne décide pas du scénario, Ripley. Je me contente de le lire. Tout comme toi.

— Parler avec toi est une perte de temps, rugit Ripley en quittant la cuisine à grandes enjambées.

Mia laissa échapper un léger soupir, seul signe de désarroi.

— Les discussions avec Ripley ne mènent jamais à grand-chose. Il ne faut pas que cela t’inquiète, Nell.

— Cela ne me concerne pas.

— Je sens ton anxiété. Les gens se disputent, parfois très fort. Ils n’utilisent pas forcément leurs poings pour résoudre leurs conflits.

Elle se plaça derrière Nell et commença à lui masser les épaules.

— Détends-toi. La tension, c’est mauvais pour la digestion.

A son contact, Nell sentit une douce chaleur l’envahir.

— Je vous aime toutes les deux, c’est pourquoi ça me fait de la peine que vous vous détestiez.

— Je ne déteste pas Ripley. Elle m’agace, elle m’exaspère, mais je ne la déteste pas. Tu te demandes de quoi nous parlions, mais tu ne poseras pas la question, n’est-ce pas, petite sœur ?

— Non, je n’aime pas les questions.

— Moi, au contraire, elles me fascinent. Il faut qu’on parle sérieusement, toi et moi.

Mia s’écarta, attendit que Nell prenne le plateau qu’elle venait de préparer et pivote vers elle.

— Ce soir, j’ai des choses à faire. Alors, disons demain. Je t’invite à prendre un verre. À 5 heures à L’Auberge magique. Dans le salon qui porte le nom de « Rendez-vous des sorcières ». Tu peux laisser tes questions chez toi, si tu préfères. De toute façon, j’apporterai les réponses.

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