L'île des trois soeurs, Nell

Nora Roberts · Chapitre 16 sur 22

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L'île des trois soeurs, Nell

Chapitre 14

 

 

Ripley arrêta sa voiture de patrouille et regarda Nell qui déchargeait sa voiture devant la librairie. Le soleil s’était déjà couché, et avec la vague de froid qui s’était abattue sur l’île, les derniers touristes se calfeutraient dans leur hôtel en sirotant des boissons chaudes.

La plupart des autochtones avaient eu le bon sens de s’installer devant la télévision ou finissaient de dîner. Elle-même avait hâte de se lancer dans ces deux activités.

Mais, depuis le soir où Nell était venue frapper à sa porte, Ripley n’avait pas encore eu l’occasion de la voir en tête à tête.

— Ou tu commences très tard, ou vraiment très tôt, lança-t-elle.

Nell souleva un carton et rentra frileusement les épaules dans sa veste fourrée.

— C’est un deuxième départ. Le club du livre qu’organise Mia fait sa rentrée. La première réunion a lieu ce soir.

— Ah ouais, fit Ripley en sortant de sa voiture.

Elle portait un vieux blouson d’aviateur et des chaussures de randonnée. Une casquette en laine noire remplaçait celle en toile.

— Tu veux un coup de main ? demanda-t-elle.

— Je ne dis pas non.

Heureuse de ne pas sentir la moindre animosité, Nell désigna du coude un deuxième carton.

— Des boissons pour la réunion. Tu y vas ?

— Sûrement pas.

— Tu n’aimes pas lire ?

— J’aime bien lire, mais j’ai horreur des groupes. Les groupes sont constitués de membres, expliqua Ripley. Et les membres sont presque toujours des gens. Donc, voilà.

— Ce sont des gens que tu connais, remarqua Nell.

— Ce qui ne fait que me conforter dans mon opinion. Ce groupe, c’est un tas de poules qui passent autant de temps à caqueter du dernier potin qu’à discuter d’un livre qui ne leur sert que de prétexte pour sortir de chez elles le soir.

— Comment peux-tu le savoir puisque tu n’appartiens pas au club ?

— Disons que j’ai une sorte de sixième sens pour ce genre de choses.

— Très bien.

Nell rééquilibra son carton tout en se dirigeant vers la porte de derrière.

— Est-ce pour cette raison que tu n’acceptes pas l’art ? Parce que ce serait se joindre à un groupe ?

— Ce serait une raison suffisante. En plus, ça ne me plaît pas de me plier à des usages édictés trois cents ans avant ma naissance.

Une rafale transforma sa queue-de-cheval en un fouet sombre et épais.

— Je pense qu’on peut régler les problèmes sans être obligé de miauler devant un chaudron, et je n’aime pas que les gens puissent m’imaginer assise à califourchon sur un balai et affublée d’un chapeau pointu.

— Je n’ai rien à objecter à tes deux premiers arguments, dit Nell comme elle entrait dans la boutique. Mais les deux derniers ne tiennent pas debout. Jamais je n’ai entendu Mia miauler, ni devant un chaudron ni ailleurs, et je ne crois pas que qui que ce soit s’attende à la voir enfourcher un balai.

— Ça ne me surprendrait pas qu’elle le fasse, répliqua Ripley en entrant à sa suite. Salut, Lu, fit-elle avec un hochement de tête.

— Rip, tu es des nôtres, ce soir ? s’enquit Lulu qui installait les chaises pliantes.

— Est-ce que l’enfer s’est mis à geler ?

— Pas que je sache, répondit la libraire en humant l’air. Ça sent le pain d’épice, non ?

— Bingo, fit Nell. Tu as une idée sur la façon dont je dois disposer les boissons ?

— C’est toi l’expert. Mia est encore en haut. Si elle n’aime pas, elle te le dira.

Nell déposa le carton sur une table dressée près du mur. Elle était parvenue à percer la carapace de Lulu de quelques trous d’épingle, mais il lui restait à la faire craquer entièrement. Tâche qui avait pris à ses yeux l’allure d’un défi personnel.

— Tu crois que je peux rester pour une partie des discussions ?

Lulu lui jeta un regard inquisiteur par-dessus ses lunettes.

— Tu as lu le livre ?

Zut. Dans l’espoir que l’odeur appétissante plaiderait en sa faveur, Nell sortit le pain d’épice du carton.

— Euh… non. Je n’ai entendu parler du club que la semaine dernière et…

— Qu’on ait du boulot ou pas, on a toujours une heure par jour à consacrer à la lecture.

— Oh, arrête de jouer les pestes, Lulu !

L’aboiement de Ripley laissa Nell bouche bée. Un bref coup d’œil sur Lulu la rassura : celle-ci souriait de toutes ses dents.

— Impossible, répliqua-t-elle. C’est dans ma nature. Tu peux rester si cette fille-là reste aussi, dit-elle à Nell en désignant Ripley.

— Je n’ai aucune envie de traîner avec une bande de bonnes femmes qui papotent au sujet d’un bouquin entre deux commérages sur qui couche avec qui, et qui ne devrait pas faire quoi… En plus, je n’ai pas dîné.

— Le café ne ferme que dans dix minutes, riposta Lulu. La soupe du jour, pois cassés jambon, était délicieuse. Et ça ne te ferait pas de mal de passer un peu de temps avec des « bonnes femmes ». Histoire d’explorer la femme qui est en toi.

Ripley lâcha un ricanement méprisant. Mais la perspective de manger cette soupe – ou n’importe quelle nourriture qu’elle n’aurait pas à préparer elle-même – l’attirait énormément.

— La femme qui est en moi n’a pas besoin d’être explorée. Pour la soupe, je ne dis pas non.

Elle était au milieu de l’escalier lorsqu’elle jeta sans se retourner :

— Je resterai peut-être vingt minutes. À condition d’être servie la première en pain d’épice.

— Lulu ? appela Nell qui disposait des cookies en forme d’étoile sur un plateau.

— Quoi ?

— Je veux bien te traiter de peste, si ça peut aider à nous rapprocher en tant que personnes désireuses d’explorer la femme qui est en elle.

Lulu émit un petit reniflement sceptique.

— Tu as la repartie facile, quand tu veux. Tu assumes tes responsabilités et tu tiens parole. Pour moi, c’est déjà pas mal.

— Je fais aussi du très bon pain d’épice.

Lulu s’approcha de la table et en prit une tranche.

— Ça, c’est à moi de juger. Et tu as intérêt à lire le livre d’octobre avant la prochaine réunion.

— Promis, répondit Nell avec un sourire.

À l’étage, Peg rouspétait. Servir un bol de soupe quelques minutes avant la fermeture tenait de l’exploitation.

— J’ai un rendez-vous, alors si tu n’as pas terminé avant la fin de mon service, tu devras faire ta vaisselle toi-même.

— Je peux aussi faire comme toi, c’est-à-dire tout laisser dans levier pour que Nell s’en occupe demain matin. Donne-moi aussi un chocolat chaud. Tu sors toujours avec Mick Burmingham ?

— Ouais. On va se mettre au lit et s’offrir un festival vidéo. Scream1,2 et 3.

— Super-sexy. Si tu veux t’en aller, je ne cafterai pas.

Peg n’hésita pas.

— Merci, s’écria-t-elle en dénouant son tablier. Je file.

Ripley s’installa commodément pour profiter de sa soupe dans une délicieuse solitude. Il ne s’était pas écoulé une minute lorsque le martèlement des talons de Mia vint gâcher son plaisir.

— Où est Peg ?

— Je l’ai libérée. Rendez-vous urgent.

— Je n’aime pas que tu donnes à mes employés la permission de partir en avance. Le café n’est censé fermer que dans quatre minutes et ça fait partie de son travail de nettoyer la vitrine, le comptoir et la cuisine avant de s’en aller.

— Eh bien, je l’ai virée, alors tu peux botter mes fesses au lieu des siennes.

Ripley se remit à manger tout en observant Mia avec curiosité.

Il était rare de la voir aussi nerveuse. Triturant la chaîne d’amulettes qu’elle portait autour du cou, elle se pencha sur les vitrines en émettant un soupir exaspéré.

— Les règlements sanitaires des lieux de restauration sont très stricts, grommela-t-elle. Puisque tu as été très généreuse avec Peg, ne t’arrête pas en si bon chemin et nettoie tout ça toi-même.

— Compte là-dessus, murmura Ripley.

Néanmoins, de vagues remords la titillèrent, menaçant de lui couper l’appétit.

— Quelle mouche t’a donc piquée ? lança-t-elle.

— J’ai une entreprise à gérer. C’est plus difficile que d’arpenter le village avec un air suffisant, comme tu le fais si bien.

— Oh, va te faire foutre, Mia ! Ça améliorera ton humeur.

Mia se retourna d’un bloc.

— Contrairement à toi, me faire foutre n’est pas une réponse à tout ce qui me tracasse.

— Tu joues les vierges de glace parce que Sam Lodan t’a larguée, c’est ton…

Mia blêmit. Ripley s’interrompit aussitôt. Elle se serait giflée d’avoir dit une telle chose.

— Excuse-moi, reprit-elle. Je suis hors sujet. Complètement hors sujet.

— Laisse tomber.

— Quand je cogne sur quelqu’un, je tiens à m’excuser. Même si tu es entrée ici en cherchant visiblement la bagarre. En fait, non seulement je te présente mes excuses, mais je te demande ce qui ne va pas.

— Qu’est-ce que ça peut te fiche ?

— Normalement, rien. Mais, normalement, on ne te voit jamais dans cet état. Quel est le problème ?

Elles avaient été amies, autrefois, très bonnes amies. Aussi proches que des sœurs. Aussi était-il plus difficile à Mia de s’ouvrir à Ripley que si celle-ci avait été une parfaite étrangère.

Mais le sujet était grave et méritait que les querelles et les rancunes soient momentanément mises de côté. Elle s’assit en face de Ripley et la regarda droit dans les yeux.

— Il y a du sang sur la lune.

— Oh, pour…

La main de Mia jaillit comme un ressort et agrippa le poignet de Ripley.

— Des ennuis. Des ennuis sérieux se préparent. Une force sombre. Tu me connais suffisamment pour savoir que je ne te le dirais pas, à toi moins qu’à quiconque, si je n’en étais pas sûre.

— Et tu me connais suffisamment pour savoir ce que je pense des présages de malheur.

Elle eut beau afficher un air dédaigneux, elle n’en sentit pas moins un frisson glacé remonter le long de sa colonne vertébrale.

— C’est pour bientôt, insista Mia. Après que les feuilles auront fini de mourir et avant la première neige. De ça aussi, je suis sûre, mais je n’arrive pas à voir ce que c’est, ni d’où ça vient. Il y a quelque chose qui s’interpose.

Le regard sombre et profond de Mia troublait Ripley ; il lui semblait y lire soudain l’expérience d’un millénaire de sorcellerie.

— Si quoi que ce soit menace l’île, Zack et moi nous en chargerons.

— Ça ne suffira pas. Ripley, Zack aime Nell, et toi, tu aimes ton frère. Elle et lui sont au centre de la tornade qui s’annonce. Je le sens. Si tu ne te ravises pas, quelque chose va se briser. Quelque chose qu’aucun de nous ne pourra réparer. Je ne peux faire le nécessaire toute seule, et Nell n’est pas prête.

— Je ne peux pas t’aider de cette façon-là.

— Tu ne veux pas.

— Ne pas pouvoir ou ne pas vouloir, ça revient au même.

— C’est vrai, dit Mia en se levant.

Il n’y avait pas trace de colère dans ses yeux. Ripley aurait préféré. La colère était plus facile à combattre que l’inquiétude.

— J’espère sincèrement que tu n’auras pas à le regretter, déclara Mia avant de quitter la pièce.

Demeurée seule, Ripley appuya le menton sur son poing. Tout cela n’était qu’un petit jeu destiné à lui flanquer des remords. Mais elle ne s’y laisserait pas prendre. Si un brouillard rouge recouvrait la lune, la cause en était une quelconque anomalie atmosphérique et elle ne se sentait absolument pas concernée.

Elle laisserait les présages funestes à Mia, puisqu’elle les aimait tant.

Passer ici ce soir avait été une mauvaise idée. Elle aurait dû deviner que Mia en profiterait pour essayer de la coincer. Cela faisait plus de dix ans qu’elles ne pouvaient se croiser sans s’exaspérer l’une l’autre.

Il n’en avait pas toujours été ainsi.

Elles avaient été amies, presque inséparables, jusqu’à ce qu’elles butent sur l’âge adulte. Ripley se rappelait que sa mère les appelait « les jumelles de cœur ». Elles partageaient tout, et peut-être que le problème venait de là.

Il était naturel qu’en grandissant les intérêts divergent et que les amis d’enfance suivent chacun leur voie. En ce qui concernait Mia et elle, cela n’avait pas été une lente dérive mais plutôt un coup de sabre en plein milieu de leur amitié. Abrupt et violent.

Mais elle avait le droit de suivre son propre chemin. Elle ne regrettait pas son choix et elle ne ferait pas demi-tour sous prétexte qu’une quelconque anomalie atmosphérique tapait sur les nerfs de Mia.

Même si celle-ci avait raison et qu’un problème grave s’annonçait, il serait traité selon les règles et les obligations de la loi, et pas en jetant des sortilèges.

Elle avait définitivement rejeté ce bazar puéril qui ne l’intéressait plus. Cela avait été une décision raisonnable, adulte. Quand les gens la regardaient maintenant, ils voyaient Ripley Todd, shérif adjoint, une femme digne de confiance, responsable et qui faisait bien son travail. Ils ne voyaient pas en elle une espèce de prêtresse farfelue, susceptible de préparer une potion pour améliorer leur vie sexuelle.

Irritée de constater combien ses propres réflexions viraient en une justification hargneuse, elle ramassa son couvert et l’emporta dans la cuisine. Un petit reste de culpabilité la poussa à le ranger dans la machine et à nettoyer l’évier.

Voilà qui payait sa dette.

Des voix, toutes féminines, montaient de la librairie. L’odeur de l’encens envahissait la cage d’escalier que Ripley descendit subrepticement. Une armada de rouleaux compresseurs n’aurait pu la propulser vers cette bande de bonnes femmes caquetantes.

Elle ouvrit la porte du fond, près de laquelle brûlait une grosse chandelle noire. Encore un charme pour écarter une force maléfique. Ripley s’en serait moqué si son regard n’avait été attiré vers le ciel.

Le globe de la lune à son déclin était entouré d’un fin halo rouge.

Son rictus de mépris ne répondant pas à l’appel, elle enfonça les mains dans les poches de son blouson et se dirigea vers sa voiture en baissant résolument les yeux.

 

Le dernier membre du club parti, Mia verrouilla la porte, Lulu ferma la caisse et Nell entreprit de débarrasser les assiettes et les serviettes.

— C’était passionnant ! s’écria Nell. Je n’avais jamais discuté d’un livre de cette façon. Quand je lis, je me demande si ça me plaît ou non, mais jamais je n’ai cherché à savoir pourquoi. En tout cas, je vous promets de lire celui du mois prochain et d’apporter ma contribution.

— Je m’occuperai de la vaisselle, Nell. Tu dois être fatiguée.

— Pas du tout, répliqua-t-elle en soulevant un plateau déjà chargé. L’atmosphère de cette soirée était vibrante d’énergie.

— Zack ne t’attend pas ?

— Oh non, pas ce soir. Je l’ai prévenu que j’allais m’incruster dans cette réunion.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? s’enquit Lulu lorsque Nell eut disparu dans l’escalier.

— Je ne sais pas exactement, répondit Mia qui commençait à plier les chaises. Et c’est ce qui m’inquiète. Quelque chose s’annonce, et je n’arrive pas à savoir quoi. Ce n’est pas pour ce soir, en tout cas.

Elle transporta les chaises dans la réserve et jeta un coup d’œil au passage vers l’étage.

— Elle ne risque rien ce soir, c’est sûr, répéta-t-elle comme pour se rassurer.

— C’est elle qui est au cœur de l’affaire, dit Lulu qui la suivait avec une autre série de chaises. J’imagine que c’est ce que j’ai senti depuis le début. Il y a quelqu’un qui lui veut du mal ?

— Un salaud lui en a déjà fait, et je n’ai pas l’intention de le laisser recommencer. Je vais essayer d’en savoir plus, mais il faut que je m’y prépare. J’ai besoin de me libérer l’esprit. Je ne sais pas de combien de temps je dispose, mais ça devrait suffire.

— Tu vas la prévenir ?

— Pas tout de suite. Elle devra se préparer elle-même, se purger de ce qui l’encombre encore. Elle est amoureuse, et cela la rend forte. Elle va en avoir besoin.

— Et, toi, qu’est-ce qui te rend si forte, Mia ?

— La détermination. Avec moi, l’amour n’a jamais marché.

— J’ai entendu dire qu’il était à New York.

Mia haussa les épaules. Elle savait à qui Lulu faisait allusion, et cela l’exaspéra qu’on lui jette Sam Logan à la figure deux fois dans la même soirée.

— C’est une grande ville, dit-elle d’une voix neutre. Il ne manque sûrement pas de compagnie. Je me dépêche de terminer et je rentre chez moi. J’ai sommeil.

— Quel crétin ! siffla Lulu entre ses dents.

 

Les sortilèges n’étaient finalement que des espèces de recettes, songea Nell tandis qu’elle étudiait le livre de charmes que Mia lui avait prêté. Que son élève y voie une sorte de livre de cuisine métaphysique amuserait sans doute celle-ci sans la choquer.

Quoi qu’il en soit, ce soir, elle avait décidé de se faire plaisir en se lançant dans une première session d’entraînement en solo. •

— Des sortilèges pour l’amour, pour bannir, pour protéger, lut-elle à voix haute en feuilletant l’ouvrage. Des sortilèges pour unir, pour obtenir de l’argent, pour guérir.

Il y en avait pour tout le monde et pour toutes les situations, mais, pour cet essai, elle avait décidé de se cantonner à quelque chose de simple, qui n’impliquerait personne et ne risquerait pas de faire du mal par inadvertance.

Tout d’abord, un grand coup de balai pour chasser l’énergie négative. Cela fait, elle le posa près de la porte de la cuisine afin d’empêcher tout retour intempestif. Puis elle choisit ses chandelles et les marqua des symboles appropriés. Décidant qu’il lui fallait utiliser toute l’aide disponible, elle sélectionna des cristaux censés canaliser l’énergie et les disposa auprès du pot de géraniums que Zack avait laissé geler sur son porche.

Elle expira à fond et inspira de même.

Puis, fermant les yeux, elle répéta mentalement le charme guérisseur que Mia avait inscrit sur un morceau de parchemin.

 

Que cette plante blessée reprenne vie,

Qu’une beauté nouvelle sorte de ses feuilles flétries.

— Euh…

Trop tôt fanée, elle a perdu ses couleurs

Qui embellissaient le monde

Que la fleur qui gît en elle recouvre la liberté,

Qu’il en soit ainsi.

 

Elle se mordit la lèvre et attendit. Le géranium restait bêtement flétri dans son pot.

— On dirait que je ne suis pas encore prête…

Peut-être devait-elle essayer à nouveau. En visualisant la plante luxuriante et couverte de fleurs, par exemple. Il fallait qu’elle sente l’odeur des feuilles et des pétales, qu’elle canalise son énergie. À moins que ce ne soit celle de la plante ? En tout cas, abandonner après une seule tentative ferait d’elle une bien piètre sorcière.

Elle fermait les yeux pour reprendre le processus, lorsque des coups frappés à la porte lui firent pousser un petit cri. Elle fit volte-face si brusquement qu’elle envoya Diego, qui traînait dans ses jambes, valser à l’autre bout de la pièce.

Retenant un fou rire, elle ouvrit la porte.

— Je patrouillais dans les environs, dit Ripley, et j’ai vu la lueur de la bougie. Tu as des problèmes d’électricité ?… Oh, fit-elle en découvrant les chandelles rituelles disposées sur la table.

— Je m’entraîne. Et, vu les résultats, j’ai encore pas mal de travail en perspective. Entre.

— Je ne voudrais pas t’interrompre.

Depuis la réunion du club du livre et les propos inquiétants de Mia, Ripley s’était fait un devoir d’al-1er voir Nell chaque soir, ou du moins de passer dans sa rue.

— Ce n’est pas la plante morte qui traînait sur notre porche ?

— Elle n’est pas encore morte, mais ça ne saurait tarder. J’ai demandé à Zack de me la donner pour tenter de la faire revivre.

— Tu essayes tes sortilèges sur les géraniums crevés ? Ça me tue !

— Je me suis dit que si jamais je commettais une erreur, ça ne pouvait faire de mal à personne. Tu veux du thé, je viens d’en préparer ?

— Pourquoi pas ? répondit Ripley en la suivant dans la cuisine. Zack m’a chargée de te prévenir qu’il aurait un peu de retard. On a eu un problème avec le fils Stubens. Zack le ramène chez lui. Sa copine l’a plaqué hier, alors il a décidé de se consoler avec un pack de bière. Résultat : ça l’a Fendu malade comme un chien. Qu’est-ce que ça sent ?

— J’ai un rôti de porc au four. Si tu veux le partager avec nous, tu es la bienvenue.

— Non, merci. Vous regarder vous faire les yeux doux ne me tente pas vraiment. Mais je ne verrais pas d’inconvénient à ce que Zack m’en rapporte un morceau.

— D’accord, répondit Nell en tendant à Ripley une tasse de thé. Mais on ne se fait pas les yeux doux.

— Tiens donc.

Nell sortit du réfrigérateur une assiette de canapés.

— Dis donc, vous dînez comme ça tous les soirs ?

— Je m’entraîne sur Zack.

— Quel veinard !

Ripley prit une tartelette de bruschetta.

— Ça marche bien, ton affaire de traiteur, non ?

— Ça marche. La semaine prochaine, la sœur de Lulu débarque de Baltimore avec mari et enfants.

Lulu tient à les épater. J’ai cru comprendre qu’il y avait une rivalité de longue date entre les deux sœurs. Je vais leur faire un rôti de porc à ma façon.

— Lulu va souffrir. Je ne connais personne d’aussi pingre.

— On a conclu un accord. Elle me tricote deux pulls pour l’hiver.

— Comment va Mia ? demanda Ripley, l’air de rien, en se penchant pour ramasser Diego.

— Ça va. Elle semble un peu distraite, ces temps-ci. Pourquoi cette question ?

— Pas de raison particulière. Bon, je te laisse, ajouta-t-elle en se dirigeant vers la porte. Zack va arriver d’une minute à l’autre. Je peux remporter ce pot pour qu’il ne…

Elle se tut brusquement et écarquilla les yeux.

De superbes pétales cramoisis s’épanouissaient à l’extrémité des tiges vertes parfaitement saines.

— Mince, alors !

— J’y suis arrivée !

D’un bond, Nell se retrouva le nez dans les fleurs.

— Je n’arrive pas à y croire. Je veux dire, je voulais y croire, mais je doutais d’en être capable toute seule. Tu ne trouves pas que c’est formidable ?

— Ouais, c’est pas mal.

Elle savait quel effet cela procurait. Une sensation de puissance, une ivresse euphorique. Elle en ressentit les ondes lorsque Nell souleva le pot et se mit à virevolter dans la pièce.

— La sorcellerie ne se limite pas à soigner les fleurs et à danser au clair de lune, Nell.

— Que s’est-il passé, demanda cette dernière en serrant le pot contre sa poitrine, pour que tu détestes à ce point tes pouvoirs ?

— Je ne les déteste pas. Simplement, je n’en veux pas.

— Je sais ce que c’est que d’être impuissante. Ça, c’est tout de même mieux, tu peux me croire.

— Ce qui est mieux, c’est d’être capable de prendre soin de soi. Tu n’as pas eu besoin d’un livre de charmes pour découvrir comment t’y prendre.

— L’un n’empêche pas l’autre.

— Peut-être. Mais la vie est sacrément plus simple quand on choisit l’un et non l’autre… Ne laisse pas tes chandelles sans surveillance, conseilla Ripley en ouvrant la porte.

 

Le temps que Zack arrive, Nell avait débarrassé la table et mis le couvert. L’odeur persistante des chandelles se mélangeait à celle du rôti.

— Excuse-moi, j’ai été retardé, fit-il à peine entré.

— Pas de problème. Ripley m’a prévenue.

— Alors, j’imagine que je n’ai pas besoin de ça.

Il sortit de derrière son dos un bouquet de fleurs.

— Toi, non, mais, moi, si, dit-elle en le lui prenant des mains. Merci. J’ai pensé qu’on pourrait essayer ce vin australien dont je t’ai parlé, si tu veux bien l’ouvrir.

Il ôtait sa veste lorsque son regard accrocha le pot de géraniums. La vue des fleurs épanouies lui causa un petit choc, mais, après une infime hésitation, il poursuivit son geste et suspendit sa veste à une patère.

— Je suppose que tu n’as pas obtenu ce résultat avec de l’engrais.

— Non, admit-elle en serrant les doigts autour du bouquet. Ça t’ennuie ?

— Pas vraiment. Mais, le savoir, ce n’est pas la même chose que de le constater de ses propres yeux.

Il ouvrit un tiroir et en sortit le tire-bouchon.

— De toute façon, c’est comme ça, et tu n’as pas à t’inquiéter de ce qui pourrait m’ennuyer.

— Je t’aime, Zack.

Le tire-bouchon dans une main, la bouteille dans l’autre, il se trouva soudain incapable du moindre geste tant l’émotion le submergeait.

— Ç’a été dur d’attendre que tu me le dises.

— Je n’aurais pas pu le dire plus tôt.

— Et pourquoi maintenant ?

— Parce que tu m’as apporté des fleurs. Parce que je ne suis pas obligée de m’inquiéter de ce qui pourrait t’ennuyer. Parce que quand je t’entends traverser le jardin, mon cœur se gonfle d’amour.

Il posa le tire-bouchon et la bouteille, et s’approcha d’elle. Doucement, il lui caressa les joues, plongea les mains dans ses cheveux.

— Je t’ai attendue toute ma vie, souffla-t-il en l’embrassant sur le front. Et je veux passer le restant de mes jours avec toi.

Elle ignora le nœud au creux de son estomac et se concentra sur sa joie.

— Vivons le présent, Zack. Chaque minute en est précieuse.

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