L'île des trois soeurs, Nell

Nora Roberts · Chapitre 4 sur 22

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L'île des trois soeurs, Nell

Chapitre 2

 

 

Nell prit le temps d’explorer le bourg avant d’aller faire son marché. Cela faisait des mois qu’elle s’estimait en sécurité. Et libre. Mais tandis qu’elle se promenait dans ces rues pittoresques en respirant l’air marin à pleins poumons, elle se sentit réellement en sécurité. Et libre.

Personne ne la connaissait mais, un jour prochain, tout le monde, ou presque, connaîtrait Nell Channing, l’excellente cuisinière qui vivait dans le cottage jaune, à la lisière du bois. Elle aurait des amis et une vie agréable. Se bâtirait un avenir. Hors d’atteinte du passé.

Un jour, elle ferait autant partie de l’île que le petit bureau de poste aux murs de bardeaux gris délavé, ou le syndicat d’initiative, bâti à la va-comme-je-te-pousse à l’aide de vieilles briques de mâchefer, ou encore le long quai robuste sur lequel s’affairaient les pêcheurs.

Pour fêter cela, elle s’offrit un carillon à vent fait d’étoiles métalliques. Son premier achat inutile depuis presque un an.

Elle passa sa première nuit sur l’île dans le lit en fer forgé, n’osant croire à son bonheur tandis qu’elle écoutait son carillon tinter au rythme du ressac.

Pressée de se mettre au travail, elle se leva avant l’aube et abaissa la pâte pendant que la soupe du jour frémissait. Elle avait dépensé jusqu’à son dernier sou, y compris l’avance qu’elle avait reçue et une bonne partie de son salaire du mois suivant, pour acheter une batterie de cuisine. Mais elle s’en moquait. Équipée comme elle l’était, elle ferait les meilleurs plats du monde, ou du moins de l’île. Mia Devlin, sa bienfaitrice, ne pourrait que se féliciter de son choix.

Dans la cuisine, elle avait tout disposé à son idée et non selon les conseils d’autrui. Dès qu’elle aurait le temps, elle ferait un saut à la jardinerie pour acheter des herbes qu’elle planterait devant la fenêtre. En désordre. Rien, absolument rien, dans sa maison, celle-ci ou une autre, ne serait uniforme, symétrique, net, d’une élégance sophistiquée. Il n’y aurait pas de dizaines de mètres carrés de marbre, ni de mers de miroirs, ni d’urnes imposantes remplies de fleurs effroyablement exotiques sans chaleur ni parfum. Il n’y aurait pas…

« Arrête ! » s’ordonna-t-elle. Plutôt que de perdre son temps à faire la liste de ce qu’elle ne souhaitait pas, elle ferait mieux de réfléchir à ce qu’elle désirait. L’heure était venue de claquer la porte au nez du passé et de se tourner résolument vers l’avenir.

Le soleil se levait lorsqu’elle enfourna sa première tournée de tartelettes. Elle se souvint de Dorcas Burmingham, une commerçante chaleureuse mais indiscrète, qui, la veille, lui avait posé tout un tas de questions sous prétexte de faire connaissance. Il y a peu, Nell se serait refermée comme une huître. Mais, là, non. Elle avait bavardé normalement, répondant avec assurance à certaines questions, en éludant habilement d’autres.

Elle laissa échapper un soupir de satisfaction. Décidément, son installation dans l’île s’annonçait sous les meilleurs auspices…

Lulu croisa les bras sur sa poitrine décharnée. Sa façon à elle, Mia le savait, de paraître intimidante. Mais avec son mètre cinquante, ses quarante kilos tout habillée et son visage de lutin affligé, il fallait reconnaître quelle manquait d’atouts.

— Tu ne sais rien d’elle.

— Je sais qu’elle est seule, qu’elle cherche du travail et qu’elle était au bon endroit au bon moment.

— C’est une inconnue. On n’embauche pas une inconnue sur un coup de tête, en plus en lui prêtant de l’argent et en la logeant, sans au moins vérifier d’où elle sort. Pas une référence, Mia, pas une ! Pour autant que tu saches, ça pourrait aussi bien être une psychopathe en cavale.

— Tu ne crois pas que tu abuses un peu des romans policiers, ces derniers temps ?

Lulu fronça les sourcils et pinça les lèvres, expression qui, sur son visage inoffensif, ressemblait plutôt à un sourire peiné.

— Ça existe, les méchantes gens.

— En effet, ça existe.

Mia lança l’impression des commandes qui étaient arrivées par courrier électronique.

— S’il n’y en avait pas, nous n’aurions pas de défi à relever. Cette fille fuit quelque chose, Lu, mais pas la police. Et c’est le destin qui l’a amenée ici. Jusqu’à moi.

— Parfois, le destin te poignarde dans le dos.

— J’en suis consciente.

Mia ramassa les feuilles imprimées et quitta le bureau, Lulu sur les talons. Le fait que Lulu Cabot l’avait pratiquement élevée était la seule raison pour laquelle elle ne l’envoyait pas balader.

— Et tu devrais savoir que j’ai les moyens de me défendre, ajouta-t-elle cependant.

— Dès que tu recueilles des égarés, tu baisses la garde.

— Ce n’est pas une égarée, c’est une personne en quête de quelque chose. Il y a une différence. J’ai senti des… affinités, expliqua Mia en descendant à la librairie. Quand elle sera plus à l’aise, j’y regarderai de plus près.

— Essaie au moins d’obtenir une référence.

À cet instant, la porte de service s’ouvrit. Mia haussa les sourcils.

— Voilà déjà une bonne nouvelle : elle est ponctuelle. Ne la tarabuste pas, Lulu, dit-elle d’un ton sans appel. Elle est encore fragile. Ah, bonjour, Nell !

— Bonjour.

Les bras chargés de plateaux recouverts de linges propres, la jeune femme fit irruption dans la boutique.

— Je me suis garée derrière, ça ne gêne pas ?

— Pas de problème. Tu veux un coup de main ?

— Non, merci, ça va aller.

— Lulu, je te présente Nell Channing. Vous pourrez faire plus ample connaissance plus tard.

— Enchantée, Lulu. Je me dépêche de monter tout ça.

— Vas-y.

Mia attendit que Nell ait grimpé l’escalier.

— Elle a l’air dangereuse, hein ?

— L’air n’est pas toujours la chanson, marmonna Lulu.

Quelques instants plus tard, Nell dégringolait l’escalier. Elle portait un jean et un T-shirt blanc qu’égayait un petit médaillon.

— J’ai mis en route une première cafetière. Je vous en apporte à mon prochain voyage, mais je ne sais pas comment vous l’aimez.

— Noir pour moi, sucré et léger pour Lu. Merci.

— Euh… Mia, est-ce que ça t’ennuierait de ne pas monter tout de suite ? J’aimerais que tu voies la présentation quand tout sera terminé. Alors, si tu pouvais… attendre un peu, d’accord ?

Tout en parlant, elle avait gagné la porte à reculons, le visage cramoisi. Elle les gratifia d’un petit sourire embarrassé et disparut.

— Désireuse de plaire, commenta Mia tout en remplissant les commandes avec Lulu. Travailleuse. Tu as raison, elle a tout à fait le profil d’une psychopathe. Appelle les flics.

— Tais-toi.

Vingt minutes plus tard, hors d’haleine, les nerfs à vif, Nell redescendit l’escalier.

— Tu peux monter maintenant ? J’ai encore le temps de tout changer si ça ne te plaît pas. Oh, est-ce que vous pouvez venir aussi, Lulu ? Mia m’a dit que vous étiez au courant de tout ici, j’aimerais avoir votre avis.

— Hmm…

À contrecœur, Lulu interrompit sa tâche.

— Le café n’est pas mon rayon.

Elle haussa les épaules, mais emboîta le pas aux deux jeunes femmes.

La vitrine était remplie de pâtisseries appétissantes – dont un grand gâteau recouvert d’un glaçage en chocolat décoré de filets de crème fouettée, de muffins au sucre et aux myrtilles, de scones aux raisins et d’énormes cookies.

Les plats du jour étaient inscrits sur le tableau noir d’une écriture fine et soignée. L’odeur du café flottait dans l’air, irrésistible, toutes les surfaces reluisaient, et, posé sur le comptoir, un pot en verre bleu proposait des bâtons de cannelle.

Mia passa et repassa devant la vitrine tel un général inspectant ses troupes, sous le regard anxieux de Nell qui se retenait de se tordre les mains.

— Je n’ai pas encore sorti les salades ni la soupe. Je me suis dit que si j’attendais 11 heures, les clients en profiteraient pour commander des pâtisseries. Il y a d’autres tartelettes derrière, et des brownies. Je n’ai disposé qu’une partie des gâteaux parce que… euh… s’il y en a trop, on ne voit plus rien. En revanche, j’ai sorti le gâteau au chocolat dans l’espoir d’appâter les clients et de leur donner envie de revenir pour le déjeuner…

Mia s’interrompit d’un geste.

— Et si on goûtait l’une de ces tartelettes ?

— Oh, bien sûr ! Je vous en rapporte une de la cuisine.

Elle disparut et revint presque aussitôt avec une tartelette posée sur un petit napperon de papier.

Sans mot dire, Mia la cassa en deux et en tendit la moitié à Lulu. Un sourire retroussa ses lèvres dès la première bouchée.

— Ça te va, comme référence ? lui glissa-t-elle.

Puis elle se tourna vers Nell.

— Si tu continues à avoir l’air aussi nerveuse, les clients vont s’inquiéter. Ils ne commanderont rien, et ils manqueront quelque chose d’exceptionnel. Tu as un don, Nell.

— Ça te plaît ? s’écria celle-ci, soulagée. J’ai goûté de tout, ce matin ; je suis à moitié malade, ajouta-t-elle en posant la main sur son estomac. Je voulais que tout soit parfait.

— Et ça l’est. Maintenant, détends-toi, parce que dès que la rumeur se répandra que nous avons embauché une cuisinière de génie, tu vas avoir du boulot.

 

Nell ne sut jamais jusqu’où la rumeur s’était répandue, mais elle fut très vite si occupée qu’elle en oublia sa nervosité. Dès 10 h 30, elle dut préparer une autre cafetière et réapprovisionner les plateaux. Chaque fois que la caisse enregistreuse tintait, elle éprouvait un petit frisson de plaisir. Et tandis qu’elle emballait une demi-douzaine de muffins pour une cliente qui clamait qu’elle n’en avait jamais mangé d’aussi délicieux, elle dut se retenir pour ne pas danser sur place.

— Merci. Revenez nous voir.

Rayonnante, elle se tourna vers le client suivant.

La première impression que Zack eut d’elle ? Une jolie blonde en tablier blanc arborant un immense sourire qui faisait clignoter ses fossettes. Le spectacle lui procura une brève et plaisante petite secousse intérieure.

— On m’avait prévenu, pour les muffins, mais pas pour le sourire, dit-il.

— Le sourire est gratuit. Hélas, pas les muffins !

— J’en prendrai un. Aux myrtilles. Et un grand café noir à emporter. Je m’appelle Zack. Zack Todd.

— Moi, c’est Nell, répondit-elle en attrapant un gobelet avec couvercle.

Elle n’eut pas besoin de lui accorder un second regard. L’expérience lui avait appris à déchiffrer un visage rapidement et à le garder en mémoire. Celui de ce nouveau client restait présent dans sa tête tandis qu’elle s’affairait.

Bronzé, de fines rides d’expression aux coins de ses yeux verts. Le nez droit, la mâchoire ferme, zébrée par une intrigante cicatrice. Des cheveux châtains, un peu longs, que le soleil avait éclaircis ici et là.

Un visage honnête et amical. Nell posa le café sur le comptoir et prit un muffin dans la vitrine, notant au passage ses épaules larges, ses avant-bras musclés que révélaient les manches roulées de sa chemise en jean, ses grandes mains. Elle avait tendance à avoir confiance dans les hommes qui avaient de grandes mains. C’étaient les fines, les manucurées, qu’il fallait craindre.

— Un seul ? demanda-t-elle en emballant le muffin.

— Un seul, pour l’instant. Il paraît que vous êtes arrivée hier ?

— Au bon moment, apparemment.

— En effet, acquiesça-t-il après avoir humé le contenu de son sac en papier. Et vous venez d’où ?

— De Boston.

Il inclina la tête d’un air sceptique.

— Vous n’avez pas l’accent de Boston, précisa-t-il comme elle le regardait fixement.

— Oh…

D’une main qui ne tremblait pas, elle prit le billet qu’il lui tendait et chercha la monnaie dans le tiroir-caisse.

— Je ne suis pas originaire de Boston. Je viens d’une petite ville du Middle West, près de Columbus. Mais j’ai beaucoup déménagé.

Sans cesser de sourire, elle lui rendit sa monnaie accompagnée du ticket de caisse.

— Cela explique sans doute que je n’aie l’accent de nulle part en particulier, ajouta-t-elle.

— Je suppose, oui.

— Hé, shérif ?

Zack jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et hocha la tête.

— Bonjour, madame Macey.

— J’aimerais bien que tu ailles dire deux mots à Peter Stahr à propos de son chien. Cet animal n’a rien trouvé de mieux à faire que de se rouler dans le poisson mort et de venir ensuite s’essuyer sur mon linge qui sèche. J’ai dû tout relaver. J’ai rien contre les chiens, mais il faut que Pete tienne le sien en laisse.

— Je vais lui en toucher un mot ce matin. Vous devriez goûter un de ces muffins, madame Macey.

— Je suis juste venue acheter un livre, répliqua-t-elle en coulant un regard vers la vitrine. Quoi que… C’est vous, la nouvelle cuisinière ? ajouta-t-elle à l’adresse de Nell.

— Oui, fit celle-ci, la gorge soudain rêche et douloureuse. Je m’appelle Nell. Est-ce que quelque chose vous tente ?

Mme Macey fronça les sourcils.

— Finalement, une de ces petites tartelettes aux fruits avec un thé – un bon Orange Pekœ −, ce serait pas de refus. Et, toi, n’oublie pas de dire à Pete de garder son chien à l’écart de mon linge, ajouta-t-elle en se tournant vers Zack.

— Pas de problème, dit-il sans cesser d’observer Nell.

Sa pâleur subite lorsque Gladys Macey l’avait appelé shérif ne lui avait pas échappé.

— Ravi de vous avoir rencontrée, Nell, lança-t-il avec un sourire avant de se diriger vers l’escalier.

La jeune femme répondit d’un petit signe de tête. Elle avait beau garder les mains occupées, celles-ci tremblaient légèrement.

Que pouvait avoir à craindre de la police un joli brin de fille comme ça ? Il est vrai que certaines personnes devenaient nerveuses rien qu’en voyant un flic.

Parvenu au rez-de-chaussée, il repéra Mia qui complétait le rayon des romans policiers. Poser quelques questions de routine ne faisait de mal à personne, décréta-t-il en s’approchant d’elle.

— Ça a l’air de marcher, aujourd’hui.

— Hmm.

Elle inséra un livre dans la rangée sans se retourner.

— Et ce n’est pas fini ! La saison ne fait que commencer, et j’ai une nouvelle arme secrète au café.

— Je viens de faire sa connaissance. Tu lui loues le cottage jaune.

— C’est exact.

— Tu as vérifié ses antécédents, ses références ?

— Écoute, Zack…

Mia pivota pour lui faire face. Ses talons hauts lui permettaient presque de le regarder dans les yeux sans lever la tête. Elle lui tapota gentiment la joue.

— Ça fait longtemps qu’on est amis. Assez longtemps pour que je te demande de te mêler de tes oignons. Je ne veux pas que tu traînes dans mon café et que tu interroges le personnel.

— D’accord. Alors, je vais me contenter de l’emmener au poste et la menacer de ma lance à incendie.

Elle pouffa de rire, et lui planta un baiser sur la joue.

— Espèce de brute ! Ne t’inquiète pas au sujet de Nell. Elle ne cherche pas les ennuis.

— Elle est devenue nerveuse quand elle a appris que j’étais shérif.

— Tu es si beau garçon que tu rends toutes les filles nerveuses, tu n’es pas au courant ?

— Ça n’a jamais marché avec toi, riposta-t-il.

— Qu’est-ce que tu en sais ? Maintenant, du balai ! Laisse-moi faire tourner ma boutique.

— J’y vais. Il faut que je fasse le travail pour lequel on me paye et que j’aille engueuler Peter Stahr à cause de son chien qui pue.

— Quel homme courageux ! s’exclama-t-elle en papillotant des cils. Que deviendraient les habitants de cette île s’ils ne vous avaient pas, ta fidèle sœur et toi, pour les protéger.

— Ha, ha… J’attends Ripley au ferry de midi. Si elle était arrivée plus tôt, je lui aurais refilé la corvée du chien.

— La semaine est déjà finie ? fit Mia avec une grimace. Il est vrai que les bonnes choses ne durent jamais !

— Je ne vais pas me mettre entre vous deux. Je préfère encore m’occuper du chien de Pete.

Elle se remit au travail dès qu’il fut parti, mais sa remarque à propos de Nell continua de lui trotter dans la tête.

Elle se fit un devoir de ne monter au premier que tard dans la matinée. Nell avait déjà sorti les salades et la soupe, en prévision du déjeuner. La soupe embaumait, et les salades, joliment présentées, étaient appétissantes.

— Comment ça s’est passé ?

— Les affaires ont bien marché, ce matin, répondit la jeune femme en s’essuyant les mains sur son tablier. Ce sont les muffins qui ont gagné la course, à un cheveu des tartelettes.

— Officiellement, c’est ta pause. Si quelqu’un entre, je m’en occupe, sauf s’il faut se servir de cette monstrueuse machine.

Mia entra dans la cuisine et se percha sur un tabouret.

— Passe me voir dans mon bureau quand Peg sera là. Il faut qu’on signe le contrat d’embauche.

— D’accord. J’ai réfléchi au menu de demain.

— On en discutera en même temps. Pourquoi est-ce que tu ne te sers pas une tasse de café pour te détendre ?

— Je suis assez excitée comme ça, répliqua Nell en sortant une petite bouteille d’eau du réfrigérateur. Je vais m’en tenir à ça.

— Tu es bien installée dans la maison ?

— Je ne me souviens pas d’avoir aussi bien dormi, ni de m’être réveillée plus en forme depuis des siècles ! Et tu as vu le lever du soleil ? Spectaculaire.

— Je te crois sur parole. J’ai plutôt tendance à éviter les levers de soleil. Ils s’obstinent à surgir trop tôt le matin.

Elle tendit la main vers la bouteille d’eau. Surprise, Nell la lui donna.

— J’ai appris que tu avais fait la connaissance de Zack Todd, reprit Mia après en avoir bu une gorgée.

— Ah bon ?

Nell se rua sur un torchon et entreprit aussitôt d’astiquer la cuisinière.

— Oh, le shérif Todd ! Oui, il a pris un café et un muffin aux myrtilles.

— Cela fait des siècles qu’il y a un ou plusieurs Todd sur cette île. Et Zachariah est l’un des meilleurs du lot. C’est un type bien, précisa Mia délibérément. Et qui ne passe pas son temps à vous le faire savoir…

— Est-ce que c’est ton… ?

L’expression « petit ami » ne collait pas avec une femme telle que Mia.

— Est-ce que vous êtes liés ? risqua Nell.

— Tu veux dire par l’amour ? Non, répondit Mia en lui rendant la bouteille. Il est trop bien pour moi. Bien que j’aie eu un petit sentiment pour lui quand j’avais quinze ou seize ans. Après tout, c’est un beau spécimen. Tu as dû le remarquer.

— Les hommes ne m’intéressent pas.

— Je vois. C’est ce que tu fuis ? Un homme ?

Nell garda le silence. Mia décida de ne pas insister et se leva.

— Bon. Si tu as envie d’en parler, je sais écouter, d’une oreille amicale.

— J’apprécie tout ce que tu as fait pour moi, Mia. Je souhaite seulement m’acquitter correctement de mon travail.

— Parfait.

La clochette tinta, indiquant l’arrivée d’un client.

— Non, c’est ta pause, lui rappela Mia comme la jeune femme bondissait. Je m’en occupe. Et n’aie pas l’air aussi triste, petite sœur. Tu n’as de comptes à rendre à personne d’autre qu’à toi-même.

Mia quitta la pièce et Nell ferma les yeux, curieusement réconfortée. Elle n’avait pas de raison d’être triste, effrayée, ou d’avoir peur du shérif. Il n’avait aucun motif pour s’intéresser à elle et fouiller dans son passé. Le ferait-il qu’il ne trouverait rien. Elle s’était montrée d’une extrême prudence.

Elle termina la bouteille d’eau et sortit de la cuisine. Mia se tourna vers elle à l’instant où l’horloge de la place égrenait lentement les douze coups de midi.

Nell eut soudain la sensation que le sol tremblait sous ses pieds et que la lumière devenait éclatante. Une étrange musique résonna sous son crâne, comme si l’on avait pincé simultanément un millier de cordes de harpe. Le vent… Elle aurait juré qu’un vent chaud lui frôlait le visage et soulevait ses cheveux. Une odeur de bougie et de terre fraîche envahit ses narines.

Le monde frissonna, tournoya, puis se remit d’aplomb en l’espace d’un éclair. Elle secoua la tête, perplexe, et se retrouva les yeux rivés à ceux de Mia.

— Qu’est-ce que c’était ? Un tremblement de terre ?

Elle jeta un regard autour d’elle. Les clients circulaient le long des rayonnages, ou bavardaient tranquillement en mangeant, sans manifester la moindre inquiétude.

— J’ai cru… J’ai senti…

— Oui, je sais, coupa Mia d’une voix tendue en dépit de son calme apparent. Eh bien, voilà qui explique tout.

— Ça explique quoi ?

Nell agrippa le poignet de Mia ; une sorte de flux puissant remonta aussitôt le long de son bras.

— On en reparlera, dit doucement Mia. Plus tard. On va avoir du boulot, le ferry de midi vient d’accoster.

« Et Ripley est de retour », ajouta-t-elle silencieusement. Désormais, les trois étaient réunies sur l’île.

Il était rare que Mia se laisse surprendre, et elle n’aimait pas cela. La force de ce qu’elle avait senti et éprouvé en présence de Nell s’était révélée plus intense, plus intime que prévu. Et cela l’ennuyait. Elle aurait dû s’y préparer. Mieux que quiconque, elle savait et comprenait quel tour le destin avait pris tant d’années auparavant. Et quel virage il pouvait prendre à présent.

Néanmoins, croire au destin n’impliquait pas de demeurer les bras ballants, sans rien faire. Elle pouvait et devait réagir. Mais il lui fallait d’abord réfléchir, mettre un peu d’ordre dans ses idées.

Grands dieux, qu’était-elle censée faire pour arranger les choses alors qu’elle était liée d’un côté à une femme stupide et bornée qui niait systématiquement ses pouvoirs, et de l’autre à un petit lapin effrayé qui ignorait en posséder ?

Elle s’enferma dans son bureau et se mit marcher de long en large. Ici, elle s’occupait rarement de sorcellerie. C’était son lieu de travail, et elle le tenait délibérément séparé de ses autres activités. Mais chaque règle avait ses exceptions, non ?

Elle s’empara d’une boule de cristal qui trônait sur une étagère et la déposa sur son bureau, entre son téléphone et son ordinateur, s’amusant un instant de ce mélange incongru. La sorcellerie respectait le progrès, même si la réciproque n’était pas toujours vraie.

Posant les mains de chaque côté du globe, Mia se concentra.

— Montre-moi ce que je dois voir. Les trois sœurs enfin réunies forgeront leur destin. Que le cristal me révèle l’avenir, et qu’il en soit ainsi, puisque je le veux.

La boule étincela ; sa surface se couvrit d’une sorte de pellicule laiteuse, puis retrouva sa transparence. Et, tout au fond, Mia se vit, au milieu d’une forêt, en compagnie de Nell et de Ripley. Elles formaient un cercle autour d’un anneau de feu. Les arbres flamboyaient des couleurs de l’automne. La lumière scintillante de la pleine lune éclairait la scène.

Une ombre surgit entre les troncs. Un homme. Beau, blond, le regard de glace.

Le cercle se rompit. Et tandis que Nell s’enfuyait, l’homme la rattrapa et la frappa. La jeune femme se brisa comme du verre, en mille morceaux. Un éclair déchira le ciel, suivi d’un coup de tonnerre. Un torrent de pluie s’abattit sur les bois, et l’île bascula dans la mer.

Mia planta les poings sur ses hanches.

— N’est-ce pas toujours ainsi que ça se passe ? marmonna-t-elle, dégoûtée. Un homme survient et gâche tout ! Eh bien, on va s’en occuper.

Elle remit la boule à sa place, sur l’étagère.

— On va même s’en occuper sérieusement.

 

Lorsque Nell frappa à la porte, Mia achevait de répondre à son courrier électronique.

— Tu arrives au bon moment, déclara-t-elle en éteignant son ordinateur. C’est une sacrément bonne habitude que tu as. Assieds-toi. J’ai besoin que tu remplisses ces formulaires.

Elle désigna une petite pile de feuillets.

— Je les ai datés d’hier. Comment se comporte la foule du déjeuner ?

— Plutôt bien.

Nell s’assit. À présent, remplir ce genre de papiers ne l’affolait plus comme dans les premiers temps. Nom, lieu et date de naissance, numéro de sécurité sociale. Tous ces faits et ces chiffres étaient désormais les siens. Elle y avait veillé personnellement.

— J’ai préparé le menu de demain. Tiens.

— Hmm.

Mia prit la feuille que Nell lui tendait et la parcourut pendant que la jeune femme écrivait.

— Ça a l’air bien. Plus audacieux que ce que Jane faisait.

— Trop audacieux ?

— Non, plus seulement.

Mia jeta un œil sur le premier formulaire rempli.

— Eh bien, Nell Channing sans deuxième prénom, que comptes-tu faire de ton après-midi ?

— Je vais me promener sur la plage, jardiner un peu. Peut-être explorer les bois derrière le cottage.

— Il y a un petit ruisseau où poussent de l’ancolie sauvage et, plus loin, à l’ombre, des alliaires et des fougères. Le genre de plantes où l’on imagine très bien des fées se cacher.

— Je ne te voyais pas comme quelqu’un qui s’intéresse aux fées.

— On ne se connaît pas encore très bien, riposta Mia avec un sourire. L’île des Trois Sœurs est riche en légendes et de traditions, et les bois recèlent toutes sortes de secrets. Tu connais l’histoire des Trois Sœurs ?

— Non.

— Je te la raconterai un de ces jours. Va plutôt prendre un peu l’air et le soleil.

— Mia, qu’est-ce qui s’est passé tout à l’heure ? Au café ?

— C’est à toi de me le dire. Qu’est-il arrivé, selon toi ?

— J’ai senti comme un tremblement de terre, mais ce n’était pas ça. La lumière a changé, et l’air aussi. On aurait dit… une explosion d’énergie. Tu l’as ressentie toi aussi, poursuivit-elle bien qu’elle eût l’impression de dire des sottises. Mais personne d’autre. Aucun des clients n’a perçu quoi que ce soit qui sorte de l’ordinaire.

— La plupart des gens n’attendent que de l’ordinaire et, du coup, ils n’ont que ça.

— Si c’est une devinette, je ne connais pas la réponse, répliqua Nell impatiemment en se levant. En tout cas, toi, tu n’as pas eu l’air surprise. Juste un peu irritée.

Mia s’adossa à son siège et haussa les sourcils.

— C’est assez vrai. Tu lis bien dans les gens.

— Un don nécessaire à la survie.

— Et, chez toi, il est bien affûté, nota Mia. Qu’est-ce qui est arrivé ? Je suppose qu’on pourrait appeler ça une connexion. Que se passe-t-il quand trois charges positives occupent le même espace simultanément ?

Nell secoua la tête.

— Je n’en ai aucune idée.

— Moi non plus. Mais ce serait intéressant de le découvrir. Les semblables se reconnaissent entre eux, tu ne crois pas ? Moi, je t’ai reconnue.

Le sang de Nell se glaça et sa peau se mit à la picoter.

— Je ne comprends pas de quoi tu parles.

— Il ne s’agit pas de qui tu es ou étais, dit Mia doucement, mais de ce que tu es. Tu peux me faire confiance pour respecter ta personnalité, ainsi que ta vie privée. Je n’irai pas fouiller dans ton passé, Nell. C’est l’avenir qui m’intéresse.

Nell ouvrit la bouche. Il s’en fallut de peu, de très peu, pour qu’elle déballe toute son histoire. Ce qu’elle avait fui, ce qui la hantait encore. Mais c’eût été confier son sort à autrui, et elle s’était juré de ne plus jamais recommencer.

— Demain, je servirai un potage de légumes d’été, du poulet, des zucchini et des sandwiches au fromage.

— C’est parfait. Profite bien de ton après-midi.

Mia attendit que la jeune femme ait atteint la porte.

— Nell ? Aussi longtemps que tu auras peur, c’est lui qui gagnera.

— Je me contrefiche de gagner, rétorqua Nell qui sortit sans attendre.

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