L'île des trois soeurs, Nell
Chapitre 20
Cet après-midi-là, l’atmosphère du village était si gaie que Nell fit au moins cinq ou six faux départs avant de regagner sa maison. La plupart des commerçants s’étant costumés pour Halloween, des démons vendaient de la quincaillerie et des fées vantaient leurs produits de beauté ou leurs légumes.
Elle avait déjeuné tardivement avec Ripley, et avait passé un moment à discuter boutique avec Dorcas.
Presque une personne sur deux l’arrêtait et la félicitait pour ses fiançailles.
Elle fit un saut au poste de police afin de convenir d’un rendez-vous avec Zack pour distribuer des friandises aux fantômes et aux lutins que le crépuscule allait forcément leur amener.
— Je serai peut-être un peu en retard. Il faut que je surveille les plus âgés des gamins, dit-il.
— Y a-t-il eu d’autres explosions de citrouille ?
— Non. Je pense qu’ils ont dû se passer le mot. Dis-moi, tu m’as l’air en pleine forme, aujourd’hui.
— Je le suis.
Elle s’approcha et lui glissa les bras autour du cou.
À cet instant, le téléphone se mit à sonner. Il décrocha.
— Bureau du shérif. Oui, madame Stubens. Comment ?
Il s’écarta légèrement de Nell et reprit :
— Il y a des blessés ? Bon. Non, restez où vous êtes. J’arrive. Nancy Stubens, annonça-t-il en allant décrocher sa veste. Elle apprenait à conduire à son fils, et il est rentré dans la Honda des Bigelow qui était à l’arrêt.
— Rien de grave ?
— Non. Mais ça prendra peut-être un moment.
— Tu sais où me trouver.
Ils sortirent ensemble, puis après un doux baiser, chacun alla de son côté.
Elle avait parcouru la moitié d’un pâté de maisons lorsque Gladys Macey la héla.
— Nell, attendez-moi !
Gladys la rejoignit à petits pas pressés.
— Faites-moi voir cette bague. J’en ai tellement entendu parler.
Sans attendre, Gladys lui attrapa la main et se pencha pour la scruter.
Elle hocha la tête, puis leva les yeux sur Nell.
— Vous avez gagné le gros lot, et je ne parle pas de la bague.
— Je sais.
— Je l’ai vu grandir. Ça me fait plaisir que ce soit vous qu’il ait choisie. J’ai un petit faible pour vous.
— Merci, souffla Nell, émue, en l’étreignant.
— Vous le rendrez heureux et il vous rendra heureuse.
Elle tapota affectueusement le dos de Nell.
— Je sais que vous avez eu des difficultés, reprit-elle. Ça se voyait dans vos yeux quand vous êtes arrivée. Mais, à présent, on ne voit quasiment plus rien.
— J’ai laissé tout ça derrière moi.
— Est-ce que la date est fixée ?
— Non, pas encore.
— Je vous préviens, je veux un siège au premier rang.
— Vous l’aurez. Et tout le champagne que vous pourrez boire lors de notre trentième anniversaire de mariage.
— Je vous prends au mot. Bon, il faut que j’y aille. Dites à votre homme que je le félicite pour son choix.
— Promis.
Votre homme, songea Nell en reprenant son chemin. Quelle expression merveilleuse !
Arrivée devant le cottage, elle regarda autour d’elle. Le crépuscule tombait, il n’y avait personne en vue. Elle tendit les bras vers la citrouille sur le porche, respira profondément et se concentra.
Elle aurait certainement plus vite fait avec une allumette. Mais la vue des bougies qui s’enflammaient par la seule force de sa volonté lui procura un plaisir intense.
Ce n’était pas seulement ce tour de magie qui l’enchantait. C’était le fait de savoir qui elle était et ce qu’elle était. De se découvrir forte et déterminée.
Quoi qu’il arrive demain, ou dans un an, elle était et serait toujours Nell.
Elle gravit les marches d’un pas allègre et pénétra dans la maison.
— Diego, je suis rentrée !
Elle entra en virevoltant dans la cuisine et alluma la lumière. Après quoi, elle mit la bouilloire sur le feu pour faire du thé et, tandis que l’eau chauffait, elle remplit un grand panier de petits sachets de friandises.
Elle ouvrit un placard pour en sortir une tasse.
— Ô mon Dieu, j’ai laissé ma voiture devant la librairie. Où avais-je la tête ?
— Tu as toujours été distraite.
La tasse qu’elle venait de saisir lui glissa des mains, rebondit sur le plan de travail et s’écrasa sur le carrelage. Un rugissement sourd emplit ses oreilles. Elle se retourna.
— Bonjour, Helen, fit Evan en approchant lentement. Quelle joie de te revoir…
Elle ne put ni prononcer son nom ni émettre le moindre son. Elle avait l’infime espoir qu’il s’agissait encore d’une vision, d’une hallucination. Mais il tendit la main et effleura sa joue de ses longs doigts fins.
Elle se sentit glacée jusqu’à la moelle.
— Tu m’as manqué. Tu as cru que je ne viendrais pas ?
Les doigts glissèrent jusqu’à sa nuque, provoquant un haut-le-cœur.
— Que je ne te trouverais pas ? Ne t’ai-je pas dit et répété que rien ne pourrait nous séparer ?
Elle ne put que fermer les yeux lorsqu’il se pencha et frôla ses lèvres des siennes.
— Qu’as-tu fait de tes cheveux ? reprit-il en tirant méchamment sur une mèche. Tu sais combien j’aime tes cheveux. C’est pour me déplaire que tu les as coupés ?
Elle secoua la tête et une larme roula le long de sa joue. Sa voix, le contact de sa main paraissaient aspirer tout ce qu’elle était devenue, pour ne laisser que la pauvre petite chose qu’elle avait été.
Elle sentit Nell disparaître.
— Cela me déplaît vraiment, Helen. Décidément, tu m’as causé beaucoup d’ennuis. Beaucoup. Tu as volé un an de nos vies.
Il lui prit le menton entre les doigts et le releva d’un coup sec en pinçant la peau.
— Regarde-moi, espèce de petite garce stupide ! Regarde-moi quand je te parle.
Elle ouvrit les yeux, et se heurta à son regard vide, si semblable à des flaques d’eau stagnante.
— Il va te falloir payer, tu sais. Plus d’un an de perdu. Pendant lequel tu as vécu dans ce misérable taudis, en te moquant de moi, en travaillant comme une vulgaire barmaid, au service d’inconnus. En essayant de monter une petite affaire ridicule. En m’humiliant.
Sa main s’enroula autour de sa gorge et serra.
— Je te pardonnerai, mais pas tout de suite, Helen. Au bout d’un certain temps, parce que je sais que tu es lente et un peu idiote. N’as-tu rien à me dire, mon amour ? Après une aussi longue séparation ?
Elle avait les lèvres froides et si desséchées qu’elle crut qu’elles allaient se déchirer.
— Comment m’as-tu retrouvée ?
Le sourire d’Evan la fit frissonner.
— Ne t’ai-je pas dit que je te retrouverais toujours, où que tu ailles, quoi que tu fasses ?
Il la poussa brutalement contre le plan de travail. Elle enregistra la douleur d’une façon presque absente, comme un souvenir lointain.
— Tu sais ce que j’ai trouvé ici, dans ton petit nid, Helen ? Des vêtements d’homme. Avec combien de mâles as-tu couché, espèce de traînée ?
La bouilloire se mit à siffler, mais ni l’un ni l’autre ne l’entendit.
— Tu t’es déniché un rustaud de pêcheur du coin ? Tu l’as laissé tripoter ton corps avec ses mains baladeuses d’ouvrier ? Tu l’as laissé triturer tout ce qui m’appartient ?
Zack. Ce fut la première pensée claire de Nell.
— Il n’y a pas de pêcheur, dit-elle d’une voix sans timbre.
Elle pleura à peine lorsqu’il la frappa.
— Menteuse. Tu sais bien que je déteste les menteuses.
— Il n’y a pas…
Au coup suivant, les larmes ruisselèrent. Et soudain, le souvenir de qui elle était lui revint. Elle était Nell Channing, et elle se battrait.
— Ne me touche pas. Ne t’approche pas.
Elle tendit la main vers le porte-couteau, mais il fut plus rapide. Il avait toujours été plus rapide.
— C’est ça que tu veux ?
Il tira une longue lame dentelée et l’agita à deux centimètres du nez de Nell. Elle se prépara mentalement : « Eh bien, voilà, il va me tuer, finalement. »
Au lieu de cela, il recula et lui décocha une gifle qui l’envoya valser contre la table. Sa tête heurta le bord. Le monde s’illumina brièvement avant de sombrer dans les ténèbres.
Elle ne se sentit même pas tomber.
Mia offrit des bonbons à un jeune cosmonaute qui promit de ne pas lui jouer de tour. Le soir de Halloween, la librairie était l’un des endroits les plus visités du village. Elle avait suspendu des squelettes qui dansaient, disposé des citrouilles grimaçantes, accroché des fantômes volants et, bien sûr, campé un groupe de sorcières.
C’était pour elle l’un des meilleurs moments de l’année.
Elle servit à un cow-boy macabre un verre de punch sans alcool qu’elle tira d’un grand chaudron.
Il la fixait avec des yeux écarquillés.
— Est-ce que vous allez monter sur votre balai, ce soir ?
— Bien sûr, répondit-il en se penchant vers lui. Quelle sorte de sorcière serais-je, sinon ?
Elle lui tendit un paquet de bonbons.
— J’espère que tu ne vas pas me jouer de tour.
— Euh… non. Merci, m’dame.
Il laissa tomber le paquet dans son sac de mendiant et s’enfuit en courant.
Amusée, Mia se redressa. La douleur lui vrilla la tempe à cet instant précis, telle une flèche lumineuse. Elle vit un homme aux yeux clairs et aux cheveux blonds, ainsi que l’éclat de la lame du couteau qu’il brandissait.
— Appelle Zack ! cria-t-elle à Lulu. Il y a du grabuge. Nell a des problèmes. Appelle Zack, vite !
Elle se précipita dans la rue, évita un groupe d’enfants costumés et faillit se cogner dans Ripley.
— Nell…
— Je sais.
La tête de Ripley résonnait encore de ce qu’elle avait perçu.
— Il faut qu’on se dépêche.
Nell refit lentement surface. Elle se redressa en gémissant et parvint à se mettre à quatre pattes. Un haut-le-cœur le fit s’effondrer de nouveau.
La cuisine était sombre à présent, éclairée uniquement par la lueur vacillante d’une chandelle posée au centre de la table.
Il était assis sur une chaise. Elle aperçut ses chaussures bien cirées et le pli parfait de son pantalon, et elle eut envie de pleurer.
— Pourquoi m’obliges-tu à te punir, Helen ? J’en déduis que tu aimes ça, grinça-t-il en la poussant du bout du pied.
Elle rampa pour s’écarter. « Juste un moment, supplia-t-elle silencieusement. Le temps que je recouvre mes forces. »
Il la retint en appuyant le pied sur son dos.
— Nous allons nous rendre dans un endroit tranquille. Où nous pourrons discuter de toutes tes bêtises, de tous les ennuis que tu m’as causés. Nous irons ensemble jusqu’à ma voiture. Tu m’attendras dedans pendant que je ferai mes bagages et que je réglerai l’hôtel.
Elle secoua la tête. Cela ne servait à rien, elle le savait, mais elle s’obstina, et lorsque Diego vint se frotter contre elle, elle se mit à pleurer doucement.
— Tu vas faire exactement ce que je dis.
Il tapa du bout du couteau sur la table.
— Sinon, je n’aurai pas le choix. Je te rappelle qu’aux yeux de tous, tu es morte, Helen…
Un bruit venant du dehors lui fit redresser la tête.
— Voilà sans doute ton pêcheur qui rentre du boulot, murmura-t-il.
Il se leva, le couteau à la main.
Zack ouvrait la porte lorsque la sonnerie de son portable le fit s’arrêter en jurant. Ce fut cette pause inopinée qui lui sauva la vie.
Il aperçut l’éclair de la lame et bondit de côté tout en attrapant son arme. Le couteau rata son cœur et s’enfonça dans son épaule.
Nell poussa un hurlement et sauta sur ses pieds mais, prise de vertiges, elle chancela. Devant elle, les deux silhouettes luttaient dans la pénombre. Une arme !Il lui fallait une arme !
Se mordant les lèvres pour ne pas s’évanouir, elle tituba vers le porte-couteau. Il avait disparu ! Elle se retourna, prête à bondir, à se servir de ses dents et de ses ongles. Evan se tenait devant le corps de Zack, le dominant de toute sa hauteur. Dans sa main, le couteau ruisselait de sang.
— Ô mon Dieu, non !
— C’est lui, ton chevalier servant, Helen ? Il n’est pas encore mort. Mais j’ai le droit de le tuer pour avoir essayé de me voler ma femme.
— Ne fais pas ça.
Elle s’efforça de respirer à fond pour se ressaisir et recouvrer un peu de sa force.
— Je vais te suivre. Je ferai tout ce que tu voudras.
— Tu le feras, de toute façon.
— Cet homme ne compte pas, dit-elle en longeant lentement le plan de travail. Il n’a aucune importance, ni pour toi ni pour moi. C’est moi que tu veux, non ? C’est pour moi que tu as fait tout ce chemin.
Il la suivrait. Si elle parvenait à franchir la porte, il la suivrait. Elle dut faire appel à toute sa volonté pour se retenir de se jeter sur Zack. Si elle le faisait, si elle le regardait, ils mourraient tous les deux.
— Je savais que tu viendrais, poursuivit-elle.
Tremblant des pieds à la tête, elle vit Evan abaisser son couteau.
— Je l’ai toujours su, continua-t-elle.
Il fit un pas vers elle ; à cet instant, le chat bondit sur son dos. Evan hurla tandis que Nell se ruait dehors.
Tout en fonçant vers la rue et le village, elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Il franchissait déjà la porte. Elle n’y arriverait jamais.
L’histoire se réglerait donc en tête à tête, finalement. Se fiant au destin, elle s’enfonça entre les arbres.
Evan était dehors lorsque Zack parvint à se mettre à genoux. La douleur lui lacérait l’épaule, le sang gouttait entre ses doigts.
Il pensa à Nell et oublia la douleur.
En une seconde, il fut sur le perron. Les arbres avalaient déjà Nell et l’homme lancé à ses trousses.
— Zack !
Il s’immobilisa, le temps de lancer un regard terrifié à sa sœur et à Mia.
— Il la poursuit. Il a un couteau, et elle n’a pas beaucoup d’avance.
Ripley refoula son inquiétude en découvrant la chemise de Zack tachée de sang. Elle hocha la tête et sortit son arme en même temps que son frère.
— On utilisera tout ce que tu as, jeta-t-elle à Mia avant de s’élancer à la suite de Zack.
La nuit était sombre, à peine éclairée par la lune. Elle courait comme une folle, s’accrochant aux buissons, sautant par-dessus les branches mortes. Si elle réussissait à l’entraîner suffisamment loin et à le semer, elle ferait une boucle et reviendrait auprès de Zack.
Elle priait de toute son âme pour qu’il soit vivant.
Le souffle d’Evan lui parvenait, régulier et déterminé, alors qu’elle-même, anéantie par la peur, haletait douloureusement.
Un vertige manqua de la jeter sur le sol. Elle tituba une seconde et se ressaisit. Non, elle ne renoncerait pas.
Le corps d’Evan heurta le sien et l’envoya bouler.
Elle roula sur elle-même, se débattit à coups de pied et de poing, et ne s’immobilisa que lorsqu’il lui agrippa les cheveux et appuya le couteau sur sa gorge.
Toute son énergie reflua et elle s’affaissa telle une poupée de chiffon.
— Pourquoi ne le fais-tu pas ? dit-elle d’un ton las. Vas-y, finissons-en.
— Tu m’as quitté.
Il y avait dans sa voix autant de stupéfaction que de rage.
— Tu t’es enfuie.
— Et je m’enfuirai à nouveau. Jusqu’à ce que tu me tues, je continuerai à te fuir. Je préférerais être morte plutôt que de vivre avec toi. Je suis déjà morte une fois, alors vas-y, tue-moi. Je n’ai plus peur de toi.
Elle sentit la morsure de la lame. Un bruit de cavalcade le fit interrompre son geste. Il la força à se remettre debout.
Zack ! Une bouffée de joie envahit Nell.
Il était vivant. Une tache sombre luisait sur sa chemise mais il était vivant, et c’était l’essentiel.
— Laissez-la partir, ordonna Zack, le pistolet braqué sur Evan. Lâchez ce couteau et écartez-vous.
— Je vais lui trancher la gorge. Elle est à moi, et je n’hésiterai pas.
Les yeux d’Evan passèrent de Zack à Ripley et à Mia qui les avaient rejoints.
— Si vous lui faites du mal, vous êtes un homme mort.
— Vous n’avez pas le droit de vous interposer entre un mari et sa femme, répliqua Evan d’un ton presque raisonnable. Helen est ma femme. Juridiquement, moralement, éternellement.
Il lui tira la tête en arrière et rapprocha la lame de sa gorge.
— Jetez vos armes et partez d’ici. Cette histoire ne vous regarde en rien.
— Je ne peux pas tirer à coup sûr, murmura Ripley. Il n’y a pas assez de lumière.
— Ce n’est pas la bonne méthode. Range ton pistolet, dit Mia en lui tendant la main.
— Va au diable avec tes trucs.
Ça la démangeait d’appuyer sur la détente. « Le salaud, le salaud, le salaud… » fulminait-elle intérieurement.
— Ripley ! insista Mia tandis que Zack ordonnait vainement au cinglé de lâcher le couteau.
— Merde ! Tu as intérêt à avoir raison.
Zack ne les entendait pas. Tout ce qui n’était pas Nell avait cessé d’exister.
— Je ferai plus que vous tuer, déclara-t-il d’une voix tranchante. Si vous la blessez – une seule égratignure -, je vous criblerai de balles, puis je vous regarderai vous vider de votre sang et crever comme un chien.
Le visage d’Evan prit la couleur de la cendre. Le regard de Zack ne laissait aucune place au doute, il y vit son agonie et sa mort, et il eut peur. Ses doigts commencèrent à trembler sur le manche du couteau, mais il ne bougea pas.
— Cette femme est la mienne. Elle m’appartient.
Ripley agrippa la main de Mia. Une onde de choc en jaillit qui atteignit Nell. S’y ajoutèrent les vagues chaudes d’amour et de terreur émanant de Zack dont le sang s’écoulait à cause d’elle.
Et enfin, ce qu’elle n’aurait jamais cru pouvoir ressentir un jour, la peur d’Evan. Il avait beau la menacer de son couteau, Evan Remington avait peur.
Elle s’appelait Nell Channing, maintenant et pour toujours. Et l’homme qui se tenait derrière elle n’était rien.
Elle referma les doigts sur le pendentif que Mia lui avait donné. Il se mit à vibrer.
— C’est à moi que j’appartiens. Et à toi aussi, ajouta-t-elle en regardant Zack droit dans les yeux. Quant à lui, il ne peut plus me faire de mal.
Elle sentit ses pouvoirs lui revenir peu à peu.
Levant l’autre main, elle la posa sur le poignet d’Evan.
— Laisse-moi partir, et nous oublierons tout ça. C’est ta dernière chance.
— Espèce de salope, siffla-t-il à son oreille. Tu crois vraiment que je pourrais faire une chose pareille ?
— Tu n’as pas d’autre choix, reprit-elle avec une sorte de pitié dans la voix.
Une mélopée libératrice montait dans sa tête et elle s’étonna d’avoir autant craint cet individu.
Ce que tu as fait, à moi comme à d’autres,
Te sera rendu au centuple.
Cette nuit verra ma libération.
J’en fais le vœu, qu’il en soit ainsi.
Sa peau étincelait, comme revêtue d’un voile de lumière, ses pupilles scintillaient. Le couteau frémit sur sa peau et tomba. Elle entendit un gémissement, une plainte trop faible pour se muer en cri, et Evan s’affala derrière elle.
Elle ne lui accorda pas un regard.
— Ne tire pas, dit-elle à Zack d’une voix calme. Ne le tue pas. C’est toi qui en souffrirais le plus. Toi et moi, ajouta-t-elle en s’approchant. Il n’est plus rien, à présent.
Elle posa la main sur le cœur de Zack, et le sentit battre sauvagement.
— Il est ce qu’il a fait de lui.
Evan gisait à terre, secoué de soubresauts comme si de la vermine courait sous sa peau et le rongeait de l’intérieur. Son visage était livide.
Zack abaissa son arme et enlaça Nell de son bras valide. Il la maintint contre lui tandis qu’elle prenait la main de Mia qui n’avait pas lâché celle de Ripley. Tous les quatre restèrent unis ainsi quelques minutes.
— Reste avec elles, dit enfin Zack. Je m’occupe de lui. Je ne le tuerai pas. Il souffrira plus encore s’il reste en vie.
Ripley regarda son frère sortir ses menottes et s’accroupir auprès de l’homme qui se tortillait en gémissant. Elle s’interdit de l’aider. Cette dernière démarche lui appartenait.
— On lui donne deux minutes pour qu’il lise ses droits à ce salaud et, ensuite, on file à la clinique. J’ignore à quel point sa blessure est profonde.
— Je vais l’emmener, dit Nell.
Du sang souillait sa main. Celui de Zack. Elle ferma le poing et sentit la vie palpiter.
— Je resterai avec lui.
— Le courage rompt le charme. L’amour en crée un nouveau, déclara Mia en touchant le pendentif quelle lui avait offert.
Elle prit Nell dans ses bras et l’étreignit.
— Bravo, petite sœur. Tu as fait ce qu’il fallait. Et, toi, ajouta-t-elle en se tournant vers Ripley, tu t’es ralliée à ton destin.
Les feux de joie étaient éteints mais l’aube tardait à venir. Nell était assise dans sa cuisine, Zack lui tenait la main.
Elle avait tenu à revenir au cottage, pour faire le point sur ce qui s’était passé, sur ce qui aurait pu se passer. Elle avait balayé les forces négatives qui s’étaient attardées, allumé des chandelles et des bâtonnets d’encens.
— J’aurais préféré que tu passes la nuit à la clinique, dit Zack.
Elle lui pressa la main.
— Je pourrais en dire autant de toi.
— J’ai quelques agrafes, mais toi, tu as eu un traumatisme crânien.
— Léger, précisa-t-elle. Et vingt-trois points de suture, ce n’est pas quelques agrafes.
Vingt-trois points de suture. Une longue et vilaine entaille. Selon le médecin, c’était un miracle qu’aucun muscle ni tendon n’ait été abîmé.
Zack y voyait de la magie. La magie de Nell.
Elle effleura le pansement, puis le médaillon en or.
— Tu ne l’as pas enlevé.
— Tu m’avais demandé de le garder. Il est devenu chaud, tout à coup, raconta-t-il. Juste avant le coup, j’ai vu la lame viser mon cœur, et soudain, elle a dévié. Comme si elle butait contre un bouclier. J’ai cru l’avoir imaginé. Mais non.
— Nous étions plus forts que lui, murmura Nell en approchant leurs mains jointes de sa joue. Pourtant, à l’instant où j’ai entendu sa voix, la terreur m’a submergée. J’étais comme paralysée, sans volonté propre. D’un coup, il avait repris le pouvoir qu’il avait eu sur moi. Quand il t’a blessé, son emprise a commencé à diminuer. Mais je n’étais toujours pas capable de penser clairement. Sans doute à cause du choc à la tête.
— Tu t’es enfuie pour me sauver.
— Et toi, tu m’as suivie pour venir à mon secours. Nous sommes deux héros.
Il caressa sa joue marquée d’un hématome.
— Il ne te fera plus jamais de mal. Dès qu’il fera jour, j’appellerai le bureau du procureur. Deux tentatives de meurtre devraient le maintenir à l’ombre un bout de temps, même avec d’excellents avocats.
— Je n’ai plus peur de lui. Il était pathétique, à la fin. Un fou terrifié par sa propre folie. À présent, il ne pourra plus la cacher aux yeux du monde.
Zack revit les yeux hagards d’Evan Remington, deux grandes flaques incolores dans un visage fantomatique.
— Qu’il se retrouve dans une cellule capitonnée ou dans une cellule tout court, ça m’est égal.
Elle se leva pour se verser une autre tasse de thé. Lorsqu’elle revint à la table, Zack l’enlaça et pressa son visage contre elle.
— Il va me falloir un certain temps pour me sortir de la tête l’image du couteau appuyé sur ta gorge.
Elle lui caressa les cheveux.
— Nous avons toute la vie pour la remplacer par d’autres, shérif Todd.
Elle s’assit sur ses genoux et posa la tête sur son épaule valide en soupirant. Dehors, les premières traînées de couleur à l’horizon annonçaient l’aurore.
Posant la main sur le cœur de Zack, elle le sentit battre au même rythme que le sien. Et elle comprit que c’était cela, la véritable magie.
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