L'île des trois soeurs, Nell

Nora Roberts · Chapitre 19 sur 22

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L'île des trois soeurs, Nell

Chapitre 17

 

 

— Je l’ai perdu. J’ai tout gâché.

Assise dans la vaste et somptueuse caverne qu’était le salon de Mia, devant un feu à rôtir un bœuf, Nell sirotait une tasse de thé à la citronnelle. Isis, la chatte, reposait tranquillement sur ses genoux telle une couverture légère et chaude.

— Il y a quelques dégâts, certes. Mais rien n’est définitivement perdu.

— Je ne vois pas comment je pourrais arranger la situation, Mia. Tout ce qu’il m’a dit est vrai. Je ne voulais pas y penser, je fermais les yeux. Mais il a raison ; je n’avais pas le droit de laisser les choses devenir aussi sérieuses.

— Je n’ai malheureusement pas de cilice sous la main pour te châtier, mais je pense qu’on peut faire quelque chose.

Devant le regard choqué de Nell, Mia haussa élégamment les épaules.

— Ce n’est pas que je ne compatis pas à votre sort, à tous les deux, au contraire. Mais le fait est, Nell, vous êtes tombés amoureux, et je ne vois pas où est le mal. Ce que vous vous êtes offert mutuellement n’est pas donné à tout le monde. Il n’y a rien à regretter.

— Je ne regrette pas de l’aimer, ni d’être aimée de lui. Je regrette beaucoup de choses, mais pas ça.

— Parfait. À toi de faire le pas suivant.

— Il n’y a pas de pas suivant. Je ne peux pas épouser Zack parce que je suis légalement mariée à quelqu’un d’autre. Et même si Evan décidait de divorcer de moi par contumace ou Dieu sait quoi, je ne pourrais toujours pas épouser Zack. Mes papiers sont faux.

— Détail.

— Pas pour Zack.

— Oui, tu as raison.

Tout en réfléchissant, elle tapota sa tasse de ses ongles vernis.

— Il y a des choses qui, à ses yeux, seront toujours blanches ou noires. Parce que c’est lui. Je suis désolée de ne pas t’avoir avertie. Je le connais suffisamment, pourtant.

Mia se leva, s’étira nonchalamment et poursuivit :

— Je n’avais pas prévu qu’il se hâterait autant vers une union légitime. Je suis nulle en matière d’amour.

Elle compléta leurs tasses puis, sans cesser de réfléchir, fit le tour de la pièce tout en sirotant son thé.

Deux canapés, d’un vert profond, ne demandaient qu’à accueillir quelque corps las. Mia y avait disposé des coussins colorés comme des joyaux.

La pièce était meublée d’antiquités. Les coloris de tapis qui recouvraient les larges lattes de châtaignier étaient doucement passés. Des fleurs étaient disposées un peu partout, dans des vases en cristal aussi bien que dans des flacons teintés sans valeur.

Certaines des innombrables chandelles dont elle aimait à s’entourer étaient allumées. Les blanches, celles qui apportaient la paix.

— Tu l’as doublement blessé, Nell. La première fois, lorsque tu n’es pas tombée dans ses bras quand il t’a demandé en mariage. Je t’ai dit que j’étais nulle dans ce domaine mais je sais quand même une chose : quand un homme demande à une femme de l’épouser, il se vexe si elle répond : « C’est très gentil, mais, tout compte fait, non merci. »

— Je ne suis pas complètement idiote, Mia.

— Bien sûr que non, chérie, excuse-moi.

Contrite bien que secrètement amusée par le ton mordant de Nell, Mia s’arrêta derrière le canapé et lui caressa les cheveux.

— Et j’aurais dû dire triplement, la seconde fois concernant son sens de l’honneur. Il a découvert, ô horreur, qu’il braconnait sur le territoire d’un autre homme.

— Oh, franchement, je ne suis pas une maudite lapine !

— Zack sait à présent qu’il a enfreint un code. Enfin, tu l’as blessé pour la troisième fois parce qu’il l’aurait fait, même s’il l’avait su. Si tu lui avais expliqué les circonstances. Il aurait mis de l’eau dans son vin, il se serait adapté, parce qu’il t’aime et te désire, et parce qu’il aurait été soulagé que tu aies réussi à échapper à une situation aussi horrible. Mais le fait que tu ne lui aies rien dit, que tu l’aies laissé tomber amoureux fou de toi et se mettre dans cette situation, voilà ce qu’il va avoir du mal à avaler.

— Pourquoi ne voit-il donc pas que mon mariage avec Evan ne signifie rien ? Je ne suis plus Helen Remington.

— Tu veux du réconfort ou la vérité ?

— Si je ne peux avoir les deux, va pour la vérité.

— Tu lui as menti, et en lui mentant tu l’as mis dans une position intenable. Pis encore, tu lui as annoncé que tu n’avais pas l’intention de mettre fin à ce mariage.

— Je ne peux…

— Attends. Tu n’y mettras pas fin, et sans cette fin, il ne peut y avoir de recommencement. C’est ton choix, Nell, et personne ne peut ni ne doit l’assumer à ta place. Mais tu as ôté à Zack la possibilité de te défendre. D’être à tes côtés ou, ce qui est plus conforme à son tempérament, de s’interposer entre tes démons et toi.

Elle se rassit et prit les mains de Nell.

— Pourquoi crois-tu qu’il porte l’insigne de shérif ? Pour s’amuser ? Pour gagner un salaire de misère ? Pour se sentir puissant ?

— Non. Mais il ne connaît pas Evan ; il ignore ce dont il est capable. Mia, il y a de la folie en lui. Une sorte de folie froide, délibérée à laquelle je ne trouve même pas un commencement d’explication.

— Les gens ont tendance à trouver le mot « mal » trop dramatique. Alors qu’il désigne une réalité.

— C’est vrai.*

Quelques-uns des nœuds qui l’étranglaient se desserraient. Elle aurait dû savoir, depuis le temps, qu’elle n’avait pas besoin d’expliquer les choses à Mia.

— Et Zack ne comprend pas que je ne supporte même pas l’idée de revoir Evan, d’entendre sa voix. Je crois que, cette fois, je craquerais. Ça me briserait.

— Tu es plus forte que tu ne le crois.

Nell secoua la tête négativement.

— Il me fait… rétrécir. Je ne sais pas si tu comprends ce que je veux dire.

— Oui, je comprends. Tu veux un charme pour te donner des forces ? Pour te protéger d’un homme afin d’en avoir un autre ?

Tendant la main, Mia caressa le dos soyeux d’Isis.

— On peut faire certaines choses, reprit-elle. Te protéger, te recentrer, accroître ton énergie. Mais le vrai pouvoir est en toi. Pour l’instant…

Elle ôta de son cou une chaîne à laquelle était suspendu un disque en argent.

— Tu as donné à Zack ton propre talisman, aussi vais-je te donner l’un des miens. Il appartenait à mon arrière-grand-mère.

— Je ne peux accepter.

— Je te le prête, dit Mia en lui passant la chaîne autour du cou. C’était une sorcière très futée, mon arrière-grand-mère. Elle s’est bien mariée. Elle a fait un malheur en bourse, et elle n’a rien reperdu, ce dont je lui serai toujours reconnaissante. Je n’aurais pas aimé être pauvre. Elle a servi de médecin sur l’île, avant qu’il n’en débarque un doté d’un diplôme. Elle traitait les verrues, mettait les enfants au monde, recousait les plaies, et elle a soigné la moitié de la population lors d’une grosse épidémie de grippe.

— Il est joli, commenta Nell en contemplant le disque d’argent. Que veut dire le mot qui y est gravé ?

— C’est une langue ancienne, proche de l’ogham dont des inscriptions ornent des pierres en Irlande. Cela signifie « courage ». Et maintenant que tu portes mon courage, je vais te donner un conseil. Dors. Laisse Zack se débattre avec ses sentiments pendant que tu examines les tiens. Quand tu iras le voir – car il a beau t’aimer, il ne fera pas le premier pas -, que ce que tu veux et ce que tu es prête à faire pour l’obtenir soit bien clair dans ton esprit.

 

— Tu es un con, Zack.

— D’accord. Tu vas la boucler, maintenant ? Ripley était d’avis que le privilège d’une sœur était de ne jamais se taire.

— Ecoute, je reconnais qu’elle a merdé. Mais tu ne veux pas savoir pourquoi ?

Elle s’appuya sur le bureau et se pencha en avant pour le regarder droit dans les yeux.

— Tu ne veux pas insister, fouiller, manœuvrer jusqu’à ce qu’elle t’explique pourquoi elle est toujours mariée ?

— Elle a eu tout le temps pour le faire, si elle l’avait voulu.

Zack se concentra sur son ordinateur. Sa journée sur le continent n’avait pas été uniquement consacrée à l’achat d’une bague : il avait aussi témoigné à un procès. À présent, il lui fallait mettre à jour le dossier.

Ripley émit un son qui se situait entre le grognement et le hurlement.

— Tu me rends dingue. Je me demande comment tu fais pour ne pas te rendre dingue toi-même. Tu es amoureux d’une femme mariée.

Il lui lança un regard glacial.

— Ce fait est parfaitement clair dans mon esprit, désormais. Va faire ta patrouille.

— Écoute, il est évident qu’elle ne veut plus de l’autre type. Elle l’a plaqué. Une autre évidence, c’est qu’elle est folle de toi et, coup de pot, c’est réciproque. Nell est ici depuis, quoi, cinq mois ? Et, selon toute vraisemblance, elle compte y rester. Tout ce qui a pu se passer avant est terminé.

— Elle est légalement mariée. Point.

— Ouais, ouais, monsieur Parfait.

Elle admirait son code de l’honneur, certes, n’empêche qu’il l’exaspérait.

— Alors, laisse tomber pour le moment. Laisse les choses en l’état. Qu’est-ce qui t’oblige à te marier ? Oh, pardon, j’oubliais à qui je m’adressais ! Mais, si tu veux mon avis…

— Non merci, sans façon.

— Très bien. Reste à mariner dans ton jus.

Elle ramassa sa veste, et la reposa aussitôt.

— Excuse-moi. Je ne supporte pas de te voir souffrir.

Il le savait. Aussi cessa-t-il de feindre de travailler.

— Je ne peux pas faire ma vie avec quelqu’un qui en a une autre, dit-il en se frottant le visage. Je ne peux pas coucher avec une femme qui est légalement mariée à un autre homme. Et je ne peux pas aimer quelqu’un comme j’aime Nell sans vouloir le mariage, une maison et des enfants. J’en suis incapable, Rip.

— C’est vrai que tu n’en es pas capable.

Elle s’approcha, glissa les bras autour de son cou et appuya le menton sur sa tête.

— Peut-être que moi, je pourrais.

Encore qu’elle eût du mal à s’imaginer éprise de quelqu’un à ce point.

— Mais je comprends que, toi, tu ne puisses pas. Ce que je ne saisis pas, c’est pourquoi, si tu l’aimes autant, tu ne peux aller la trouver et la faire s’expliquer. Tu mérites de savoir.

— Je ne vais pas l’obliger à faire quoi que ce soit, pas seulement parce que ce n’est pas mon truc, mais parce que j’ai le sentiment que l’homme avec qui elle est mariée ne cessait de l’obliger à faire ceci ou cela. Il n’est pas question que j’utilise les mêmes procédés.

— Zack, reprit Ripley en posant la joue sur la tête de son frère, il ne t’est pas venu à l’esprit qu’elle a peut-être peur de divorcer ?

— Si, admit-il avec un pincement douloureux au creux de l’estomac. L’idée m’a traversé la tête vers 3 heures du matin, cette nuit. Si c’est le cas, ça me donne sacrément envie de cogner. Mais ça ne change rien au fait qu’elle est mariée, et qu’elle ne me l’a pas dit. Elle ne me fait pas suffisamment confiance pour la défendre, quel qu’en soit le coût.

Levant les bras, il posa les mains sur celles de sa sœur.

Ce fut dans cette attitude que Nell les découvrit en ouvrant la porte. Elle nota la lueur de reproche dans les yeux de Ripley, tandis que Zack fermait les siens.

— Il faut que je te parle. En privé. S’il te plaît.

Instinctivement, Ripley resserra sa prise, mais Zack secoua légèrement les mains.

— Ripley s’apprêtait à partir en patrouille.

— Ouais, c’est ça, vire-moi juste au moment où ça devenait intéressant.

Elle enfilait sa veste – elle comprenait enfin le sens de l’expression « une tension à couper au couteau » − lorsque la tête de Betsy apparut dans l’entrebâillement de la porte.

— Shérif ! Salut, Nell, salut, Ripley. Shérif, Bill et Ed Sutter sont en train de se bagarrer devant l’hôtel. Ça risque de mal tourner.

— Je m’en occupe, dit Ripley.

— Non, fit Zack en se levant. Nous allons nous en occuper.

Les frères Sutter oscillaient perpétuellement entre une franche loyauté familiale et une haine venimeuse. Tous deux étant impétueux comme des taureaux et bâtis de même, Zack estimait dangereux de laisser Ripley les affronter seule.

— Il va falloir que tu attendes, dit-il à Nell en lui jetant un bref regard avant de sortir.

Un regard glacial. Insupportable de la part d’un homme aussi chaleureux. A l’évidence, il n’avait pas l’intention de lui faciliter les choses. Curieusement, malgré la scène de la veille, elle s’était convaincue du contraire.

Il la laisserait parler, lui témoignerait de la sympathie. Il comprendrait et la soutiendrait.

Apparemment, elle s’était trompée.

Elle avait ravalé sa fierté pour venir jusqu’ici, tout cela pour se voir décocher un pareil regard.

Eh bien, dans ce cas, peut-être ferait-elle mieux d’abandonner la partie.

Piquée au vif, elle ouvrit la porte. Et se figea sur le seuil, les yeux rivés sur le spectacle, à l’autre bout de la rue.

Un grand costaud aux cheveux courts cognait dans le ventre d’un autre grand costaud aux cheveux courts. Les jurons pleuvaient. Une foule de badauds s’était rassemblée à distance raisonnable, et certains d’entre eux prenaient parti en huant ou en encourageant l’un ou l’autre.

Zack et Ripley étaient déjà passés à l’action et tentaient de séparer les combattants. Nell n’entendait pas leurs paroles qui, si elles semblaient calmer l’assistance, ne produisaient guère d’effet sur les frères Sutter.

Lesquels en vinrent à se frapper en pleine figure.

Lorsqu’elle vit le premier coup de poing atteindre sa cible, elle se recroquevilla. Il y eut des cris. La mêlée devint indistincte.

Puis elle vit que Zack avait agrippé le bras de l’un des adversaires et Ripley celui de l’autre. Le frère et la sœur avaient sorti leurs menottes. Il y eut encore une bousculade, des jurons et des avertissements lancés d’un ton sec. Puis, soudain, un poing jaillit, manqua son but et atterrit sur le visage de Zack.

Sa tête partit brutalement en arrière et la foule lâcha un cri à l’unisson. Tout le monde s’immobilisa, comme dans un arrêt sur image.

Nell se précipitait déjà dans la rue lorsque le film reprit, gestes et voix.

— Bravo, Ed ! Te voilà en état d’arrestation, disait Zack qui menottait l’un des combattants tandis que Ripley faisait de même avec l’autre. Et, pour ne pas faire de jaloux, toi aussi, Bill. Vous n’êtes que deux idiots ! Retournez à vos affaires, vous autres, ajouta-t-il à l’adresse des badauds.

Apercevant Nell au bord du trottoir, pétrifiée comme un chevreuil pris dans la lumière de phares, il marmonna un juron.

— Voyons, shérif, tu sais bien que ce n’est pas toi que je visais.

— Je me fiche de qui tu visais, grommela-t-il, la bouche en sang. Tu as agressé un officier de police.

— C’est lui qui a commencé.

— Tu parles ! riposta Bill que Ripley entraînait. Mais compte sur moi pour terminer le boulot dès que j’en aurai l’occasion.

— Avec quelle armée ?

— Taisez-vous, ordonna Ripley. Des délinquants de quarante ans ! Vous devriez avoir honte !

— C’est Ed qui a frappé le shérif. Pourquoi est-ce que tu m’emmènes ?

— Parce que tu étais en infraction. Si vous aviez envie de vous flanquer une raclée, il fallait le faire chez vous. Pas dans la rue.

— Vous n’allez pas nous coller en prison, quand même, protesta Ed qui, un peu calmé, entrevoyait le sort qui l’attendait. Voyons, Zack, tu sais bien que ma femme va m’écorcher vif, si tu fais ça. Ce n’était qu’une affaire de famille, après tout.

— Si ça se passe dans ma rue et que ça implique ma putain de figure, ça sort des limites de la famille, rétorqua Zack.

Sa mâchoire commençait à l’élancer. Il propulsa Ed dans le poste de police et l’enferma dans l’une des deux minuscules cellules.

— Tu vas avoir un peu de temps pour te calmer avant que j’appelle ta femme. À elle de voir si tu l’intéresses suffisamment pour qu’elle te fasse sortir.

— Pareil pour toi, claironna Ripley d’un ton guilleret en poussant Bill dans l’autre cellule.

Une fois les deux portes verrouillées, elle s’épousseta les mains.

— On va les laisser mariner. Je m’occupe du rapport, ensuite, j’appellerai les épouses, qui seront sûrement déjà au courant.

— Ouais, fit Zack qui s’essuyait la bouche du dos de la main.

— Il faut que tu mettes de la glace sur cette mâchoire. Sur ta lèvre, aussi. Hé, Nell, tu devrais emmener notre héros chez toi et lui préparer une poche de glace !

Ne l’ayant pas entendu entrer, Zack se retourna.

— Pas de problème, dit-elle.

— Il y a de la glace dans l’office, je peux me débrouiller.

— Tu ferais mieux de rester éloigné d’Ed jusqu’à ce que tu sois bien sûr de ne pas céder à l’envie d’ouvrir cette cellule pour lui rendre la monnaie de sa pièce, conseilla Ripley.

— Peut-être.

Ses yeux n’étaient plus froids, nota Nell, mais brûlants de rage. Elle humecta ses lèvres.

— La glace aidera à réduire l’inflammation. Et… du thé au romarin calmera la douleur.

— Très bien. Super, grommela Zack.

Vu la migraine qui commençait à lui marteler le crâne, mieux valait céder sans discuter.

— Ripley, tu leur colles une amende de deux cent cinquante dollars chacun, aboya-t-il. Ou vingt jours de tôle. Si ça ne leur plaît pas, remplis un mandat d’arrêt et ils se débrouilleront au tribunal.

— Bien, chef, dit sa sœur avec un grand sourire tandis qu’il sortait.

Rien de tel qu’une bonne bagarre pour vous remonter le moral, songea-t-elle.

Nell et Zack marchèrent en silence jusqu’au cottage. Elle ne savait plus quoi dire ou comment le dire. Ce type furieux lui était aussi étranger que l’individu glacial de tout à l’heure. En cet instant précis, il n’avait sûrement pas envie de discuter. Elle ne savait que trop bien combien de temps cela prenait pour retrouver son équilibre après un coup en pleine face.

Cependant, pour un homme qui en avait reçu un aussi violent, il avait peu réagi, à part son accès de mauvaise humeur.

On disait de certaines personnes qu’elles étaient plus dures qu’elles n’en avaient l’air. Zachariah Todd en faisait visiblement partie.

Elle ouvrit la porte du cottage, et, toujours en silence, alla à la cuisine préparer une poche de glace enveloppée dans un linge.

— Merci. Je te rapporterai le torchon.

— Où vas-tu ? demanda-t-elle, la main sur la poignée de la bouilloire.

— Prendre l’air, pour me calmer.

Elle lâcha la bouilloire.

— Je t’accompagne.

— Tu n’as pas envie d’être avec moi en ce moment, et je n’ai pas non plus envie d’être avec toi.

Elle découvrit, presque avec surprise que, parfois, les mots blessaient plus que les coups.

— Tant pis. Nous avons des choses à nous dire et plus nous repousserons, plus ce sera difficile.

Elle ouvrit la porte de la cuisine et attendit.

— Allons dans les bois. En territoire neutre.

Il n’avait pas de veste, mais ne semblait pas souffrir de la fraîcheur ambiante. Elle lui jeta un coup d’œil tandis qu’ils se dirigeaient vers l’endroit qu’elle s’était approprié.

— Ces glaçons n’auront aucun effet si tu ne t’en sers pas.

Il appliqua la poche contre sa mâchoire endolorie et se sentit légèrement ridicule.

— Cet été, quand je suis arrivée, je me demandais ce que ce serait de marcher dans ces bois en automne.

Le froid et les changements de saison me manquaient quand j’habitais la Californie.

Elle inspira à fond et enchaîna :

— J’ai vécu trois ans sur la côte Ouest. Surtout à Los Angeles, mais aussi à Monterey où nous faisions de fréquents séjours. Je préférais Monterey mais j’ai dû apprendre à ne pas le lui laisser voir, sinon il aurait trouvé le moyen d’annuler ces escapades. Il aimait trouver des petits trucs pour me punir.

— Tu l’as épousé.

— Oui. Il était beau, romantique, intelligent et riche. Je m’étais dit : le voici, mon prince ; lui et moi, nous serons heureux éternellement. J’étais fascinée, flattée et amoureuse. Il s’est donné beaucoup de mal pour me séduire. Inutile de rentrer dans les détails. De toute façon, tu en as deviné certains. Il était cruel, dans les choses insignifiantes comme dans les grandes. Il me faisait me sentir petite, de plus en plus petite, si bien qu’à la fin, je n’existais plus. Lorsqu’il m’a battue… la première fois, ça a été un choc. Personne ne m’avait jamais frappée. J’aurais dû le quitter à la minute même. Ou, du moins, essayer. Il ne m’aurait pas laissé partir, mais j’aurais dû essayer. Seulement, je n’étais mariée que depuis quelques mois, et il a fait en sorte que j’aie l’impression d’avoir mérité ces coups. À cause de ma bêtise, de ma maladresse, ou de ma distraction. Il me dressait comme un jeune chien. Je n’en suis pas fière.

— As-tu cherché de l’aide ?

Il régnait un tel silence dans le bois qu’elle entendait chacun de leurs pas sur le sol déjà tapissé de feuilles mortes.

— Pas au début. J’avais lu des articles et regardé des émissions sur les violences conjugales. Mais ça ne me concernait pas. Je ne rentrais pas dans la catégorie des éternelles victimes issues de milieux défavorisés. Je venais d’une famille stable et aisée. J’avais épousé un homme intelligent et prospère. J’habitais dans une belle maison. J’avais des domestiques.

Elle glissa la main dans sa poche et se mit à tripoter le petit sac qu’elle s’était préparé, et qui était censé donner du courage. Et, tandis que ses doigts s’agitaient sur les sept nœuds qui le liaient, elle sentit qu’elle se détendait.

— Mon problème, me disais-je, c’était que je ne cessais de commettre des erreurs, mais, une fois que j’aurais bien appris ma leçon, tout redeviendrait normal. En réalité, ça n’a fait qu’empirer, et il m’est devenu impossible de continuer à me leurrer. Un soir, il m’a traînée par les cheveux – je les portais longs, à l’époque – jusqu’en haut de l’escalier. J’ai cru qu’il allait me tuer. Me battre, me violer, et me tuer. Il ne l’a pas fait. Il n’a rien fait de tout ça. Mais je me suis rendu compte qu’il aurait pu, et que je n’aurais pas été capable de l’en empêcher. Je suis allée à la police, seulement, c’est un homme influent. Il a des relations. J’avais quelques contusions, mais rien de grave. Ils n’ont rien fait.

— Ils auraient dû ! s’écria Zack, révolté. Ils auraient dû t’emmener dans un refuge.

— À leurs yeux, je n’étais qu’une femme riche et gâtée qui faisait des histoires. Ça n’a pas d’importance, ajouta-t-elle d’un ton las. De toute façon, il m’aurait retrouvée. Une fois, je me suis enfuie et c’est ce qui s’est passé. Et je l’ai payé cher. Il m’a fait comprendre clairement que je lui appartenais et qu’il ne me laisserait jamais partir. Où que j’aille, il me retrouverait. Il m’aimait.

Cette dernière phrase la glaça. Elle s’arrêta et se tourna vers Zack.

— C’était son idée de l’amour, au-delà de toute règle, au-delà de toute limite. Égoïste, froid, obsédé et tout-puissant. Il aurait préféré me voir morte plutôt que de me laisser partir. Et je n’exagère pas.

— Je te crois. Mais tu as réussi à t’enfuir.

— Parce qu’il me croit morte.

Elle raconta d’une voix claire et exempte d’émotion ce qu’elle avait fait pour briser ses chaînes.

— Seigneur, Nell ! s’exclama-t-il en lâchant sa poche de glace. C’est un miracle que tu ne te sois pas tuée.

— Dans un cas comme dans l’autre, je m’évadais. Je venais ici. Je crois sincèrement qu’à la minute où la voiture a basculé de la falaise, j’ai commencé à me diriger vers cette île. Et vers toi.

Il avait follement envie de la toucher, mais ignorait si ce serait pour la caresser ou la secouer furieusement. Aussi enfonça-t-il les mains dans ses poches.

— J’avais le droit de savoir, quand les choses ont changé entre nous. Tu devais me mettre au courant.

— Je n’avais pas prévu qu’elles changeraient.

— Mais c’est pourtant ce qui s’est passé, nom de Dieu ! Et si tu n’as pas deviné vers quoi nous nous dirigions, tu es vraiment stupide.

— Je ne suis pas stupide, contra-t-elle d’une voix tranchante. J’avais peut-être tort, mais je ne suis pas stupide. Je ne m’attendais pas à tomber amoureuse de toi. Je ne voulais pas tomber amoureuse de toi, ni même me lier à toi d’aucune façon. C’est toi qui m’as poursuivie, rappelle-toi.

— Peu importe comment c’est arrivé. Le fait est que c’est arrivé. Tu savais que cela ne mènerait nulle part et tu ne m’en as pas averti.

— Je suis une menteuse, répliqua-t-elle d’un ton égal. Une tricheuse. Une garce. Mais ne dis jamais plus que je suis stupide.

— Seigneur !

À court d’argument, il se détourna et leva les yeux au ciel.

— Je ne me laisserai plus humilier, par personne. Plus jamais. Je ne me laisserai pas rabaisser, ni repousser jusqu’à ce que l’envie te prenne de faire de nouveau attention à moi.

Intrigué, il tourna la tête et la regarda fixement.

— C’est de ça dont tu me soupçonnes ?

— Je te dis simplement ce que j’ai décidé. J’ai beaucoup réfléchi depuis que tu es parti, hier. Je n’ai pas l’intention de gémir et de me réfugier dans un coin, honteuse de t’avoir contrarié. Ce serait une insulte pour nous deux.

— Eh bien, bravo.

— Oh, va au diable !

Il s’approcha d’elle. Malgré la terreur qui lui nouait les tripes, elle tint bon.

— Tu es vraiment gonflée de me chercher querelle, alors que tu as tort, gronda-t-il.

— Je n’ai tort que de ton point de vue. Du mien, j’ai fait ce que j’avais à faire. Je regrette de t’avoir blessé, mais je ne peux pas revenir en arrière et annuler le passé.

— Non, tu ne peux pas. Alors, partons de là. Y a-t-il autre chose que je devrais savoir ?

— La femme qui est tombée de la falaise s’appelait Helen Remington. Mme Evan Remington. Je ne réponds plus à ce nom. Ce n’est plus moi.

— Remington, répéta-t-il pensivement, comme s’il compulsait un fichier. Un type d’Hollywood.

— Exact.

— Tu as mis le plus de distance possible entre toi et lui, on dirait.

— Ça aussi, c’est vrai. Je ne retournerai jamais en Californie. J’ai trouvé ici la vie que je souhaitais.

— Avec ou sans moi ?

Pour la première fois depuis qu’elle avait commencé son récit, son estomac se serra.

— Ça dépend de toi.

— Non. Tu sais déjà ce que je veux. Maintenant, à toi de dire ce que tu désires.

— Je te veux, tu le sais.

— Alors, il faut que tu achèves ce que tu as commencé. Demande le divorce.

— Je ne peux pas. Tu n’as pas entendu ce que je t’ai dit ?

— Chaque mot, et plus encore.

Il luttait contre l’envie qui le tenaillait de la prendre dans ses bras en lui affirmant que rien de tout cela n’avait d’importance.

Mais il savait que c’était faux.

— Tu ne peux pas passer ta vie entière à te poser des questions, à regarder par-dessus ton épaule, ou à faire semblant que ces trois années d’horreur n’ont pas existé. Et moi non plus. D’abord parce que ça va te ronger et, ensuite, parce que le monde est petit. Tu ne pourras jamais être sûre qu’il ne te retrouvera pas. Et s’il te trouve ou si tu as peur qu’il soit sur ta piste, tu t’enfuiras de nouveau ?

— Il y a plus d’un an que je suis partie. S’il me croit morte, il n’a pas de raison de se mettre à ma recherche.

— Tu n’auras jamais de certitude. Il faut que tu y mettes un point final, mais tu n’as pas à le faire seule. Je ne le laisserai jamais te toucher. Ici, ce n’est pas son territoire, dit Zack en lui soulevant le menton du doigt. C’est le mien.

— Tu le sous-estimes.

— Je ne le pense pas. Je ne me sous-estime pas non plus, ni Ripley ni Mia. Ni un tas de gens sur cette île qui n’hésiteraient pas à te défendre.

— Je ne sais pas si je suis capable de faire ce que tu me demandes. Pendant plus d’un an, je me suis efforcée de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour qu’il ignore que j’étais en vie et où je m’étais réfugiée. Je ne sais pas si je trouverai le courage de m’exposer au grand jour. J’ai besoin d’y réfléchir. Il faut que tu m’en laisses le temps.

— D’accord. Tu me diras ce que tu auras décidé.

Il se pencha pour ramasser la poche de glace aux trois quarts fondue, ouvrit le sachet et le vida sur le sol.

— Si tu ne veux pas m’épouser, Nell, je l’accepterai. À cette question aussi, il faudra que tu répondes, quand tu auras bien réfléchi.

— Je t’aime. Je n’ai pas besoin de réfléchir pour te répondre.

Il la contempla longuement.

Puis il lui tendit la main.

— Je te raccompagne chez toi.

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