L'île des trois soeurs, Nell
Chapitre 3
Assise sur le sol meuble, près du ruisseau, avec pour toute compagnie le chant des oiseaux, Nell se sentait en paix.
Ici, elle était chez elle. Jamais elle n’avait éprouvé une telle certitude. Elle appartenait à cet endroit comme à nul autre.
Dès son plus jeune âge, elle avait déménagé d’un endroit à un autre au gré des affectations de son père. Son enfance n’était pas rattachée à un lieu précis où ses souvenirs auraient pu s’enraciner et s’épanouir.
Et même si sa mère avait le don de créer un foyer chaleureux où qu’ils aillent, cela ne remplaçait pas cette sensation de permanence, de stabilité que procure la vision, jour après jour, année après année, d’un paysage immuable à la fenêtre de sa chambre.
Cela lui avait toujours manqué. Son erreur avait été de croire qu’Evan l’aiderait à combler ce manque, alors qu’elle aurait dû comprendre que cela ne dépendait que d’elle.
Peut-être y était-elle parvenue, à présent.
C’était ce que Mia avait voulu dire. Les semblables se reconnaissent. Elles étaient toutes deux à leur place sur cette île.
Mia était une femme très intuitive. Elle devinait les secrets. Nell avait l’espoir qu’elle était aussi bonne qu’elle le paraissait. Parce que si elle ou quelqu’un d’autre commençait à fouiner dans son passé, elle n’aurait d’autre choix que de quitter l’île.
Et elle ne voulait pas que cela arrive.
Elle se leva, s’étira, et rebroussa chemin. Elle ferait confiance à Mia, décréta-t-elle. Un jour, peut-être, elles deviendraient de vraies amies. Elle apprendrait à son contact à ne pas se remettre sans cesse en question, à acquérir cette assurance qui lui faisait tant défaut. Chaque petite victoire sur elle-même serait une conquête qui lui donnerait du courage pour affronter les combats à venir.
Revigorée à cette pensée, elle décida qu’elle allait claquer le peu d’argent qu’il lui restait à la jardinerie.
Si ce n’était pas de la confiance en soi, ça ?
On l’autorisa à ouvrir un compte. Encore une faveur qu’elle devait à Mia. En tant qu’employée du Café-Librairie, on la regardait favorablement, et on n’hésitait pas à lui faire crédit.
Elle eut beau s’efforcer de ne pas en abuser, elle se retrouva cependant avec une demi-douzaine de plateaux de fleurs, des pots et un gros sac de terreau. Sans parler de cette espèce de gargouille idiote destinée à monter la garde auprès de ses plantations.
Nell était impatiente de se mettre au travail. À peine garée devant chez elle, elle bondit hors de sa voiture, ouvrit la portière arrière et se pencha pour empoigner l’un des plateaux.
« Charmant spectacle », songea Zack en immobilisant son véhicule de l’autre côté de la rue. Un homme qui ne prendrait pas une minute pour contempler un aussi ravissant petit derrière féminin moulé dans un jean ne serait qu’un triste sire.
Il sortit de sa voiture de patrouille, s’appuya contre la portière et regarda Nell extirper son plateau de pétunias.
— Joli tableau.
Elle sursauta si violemment qu’elle faillit lâcher son chargement. Elle tourna la tête dans sa direction ; la lueur de peur qui passa brièvement dans son regard n’échappa pas à Zack. Feignant de n’avoir rien remarqué, il se redressa nonchalamment et traversa la rue.
— Laissez-moi vous donner un coup de main.
— Ça va, merci.
— Il y en a beaucoup d’autres. Vous allez avoir du boulot.
Il la contourna et s’empara de deux autres plateaux.
— Où est-ce que vous les emportez ?
— Derrière la maison pour le moment. Je ne sais pas encore où je vais planter tout cela. Mais, vraiment, ne vous sentez pas obligé…
— Ça sent bon, qu’est-ce que vous avez là ?
— Des herbes. Du romarin, du basilic, de l’estragon, ce genre de choses.
Si elle voulait se débarrasser de lui rapidement, décida Nell, elle avait tout intérêt à le laisser l’aider. Aussi le précéda-t-elle dans le jardin.
— Je voudrais faire une plate-bande d’herbes aromatiques juste à côté de la cuisine. J’y ajouterai peut-être des légumes quand j’aurai un moment.
— Planter des fleurs, c’est planter ses racines, disait ma mère.
— J’ai l’intention de faire les deux. Posez-les sur la marche, s’il vous plaît. Merci, shérif.
— Vous en avez encore deux sur la banquette avant.
— Je peux…
— J’y vais. Est-ce que vous avez pensé à acheter du terreau ?
— Oui, dans le coffre.
Il sourit et tendit la main.
— Il me faut les clefs.
— Ah…
Ne voyant pas comment refuser, elle fouilla dans sa poche.
— Merci.
Elle le suivit des yeux tandis qu’il s’éloignait. Elle n’avait aucune raison de s’inquiéter. Il se montrait serviable, point final. Tous les hommes, tous les flics n’étaient pas dangereux, elle le savait pertinemment.
Lorsqu’il revint, chargé comme un baudet, un énorme sac de terreau sur l’épaule et un plateau de géraniums et d’impatiens entre les mains, elle ne put s’empêcher de rire.
— J’ai vu un peu grand, constata-t-elle en le débarrassant. J’étais partie pour acheter des herbes, et avant que j’aie le temps de m’en apercevoir… mon chariot était plein.
— C’est ce qu’elles disent toutes. Je vais chercher les pots et les outils.
— Shérif…
Autrefois, elle répondait spontanément à la gentillesse par la gentillesse. Elle eut envie que cette réaction redevienne naturelle.
— J’ai préparé une carafe de citronnade, ce matin. Vous en voulez un verre ?
— Volontiers.
Il lui suffisait de se détendre, d’être elle-même, tout simplement, se sermonna-t-elle tandis qu’elle remplissait deux verres de glaçons et de citronnade. Il était déjà de retour lorsqu’elle sortit de la maison. Son regard s’arrêta un instant sur sa silhouette virile, et elle ressentit une brève secousse.
De l’attirance. Elle reconnut sans peine la sensation, mais se rappela aussitôt que cela lui était désormais interdit.
— Merci pour la livraison.
— De rien.
Il prit le verre qu’elle lui tendait et en avala la moitié. La petite secousse vira à la danse de Saint-Guy.
— C’est de la véritable citronnade ! Je ne sais même plus quand j’en ai bu pour la dernière fois. Vous êtes une vraie trouvaille, on dirait ?
— J’aime bien m’affairer dans la cuisine, répondit-elle en ramassant sa bêche toute neuve.
— Vous n’avez pas acheté de gants ?
— Non, je n’y ai pas pensé.
Elle avait hâte qu’il décampe, comprit Zack, mais elle était trop polie pour le lui dire. Du coup, il s’assit sur l’une des marches du perron.
— Ça vous ennuie si je me pose une minute ? La journée a été longue. Mais que ça ne vous empêche pas de commencer. C’est agréable à regarder, une femme qui travaille dans son jardin.
Elle aussi aurait bien aimé s’asseoir au soleil devant sa porte, pour réfléchir à ses futures plates-bandes. Mais il ne lui laissait pas le choix.
Elle commença par les pots. Si elle n’aimait pas le résultat, il lui serait facile de revoir la disposition.
— Est-ce que vous avez… euh… parlé au type du chien ?
— Pete ? demanda Zack en sirotant sa citronnade. Je pense que nous sommes arrivés à un accord, et que la paix règne à nouveau dans notre petite île.
Elle perçut une note d’humour dans sa voix en même temps qu’une satisfaction nonchalante qui lui parurent sympathiques.
— Ce doit être intéressant d’être shérif ici. De connaître tout le monde.
— Ça a du bon.
Il remarqua qu’elle avait des mains fines et habiles. Qu’elle travaillait rapidement. Et qu’elle évitait son regard. De la timidité, supposa-t-il, associée à ce qui lui parut un manque d’habitude des relations avec ses semblables.
— Une grande partie du travail consiste à arbitrer les litiges et, l’été, à calmer les plus excités des vacanciers. C’est un peu comme conduire un troupeau de trois mille personnes. Ripley et moi, nous suffisons à la tâche.
— Ripley ?
— Ma sœur. C’est l’autre flic de l’île. Cela fait cinq générations que les Todd font ce boulot ici. Très joli, ajouta-t-il en désignant de son verre le travail en cours.
— Vous trouvez ?
Elle s’assit sur ses talons et examina son œuvre. Elle avait mélangé différentes plantes et le résultat n’était pas aussi incohérent qu’elle le craignait. C’était plein de gaieté. Et son visage aussi quand elle se tourna vers lui.
— C’est un essai.
— Vous avez un don, en tout cas. Mais vous devriez porter un chapeau. Vous avez la peau claire et vous risquez d’attraper un sérieux coup de soleil.
— Oh, fit-elle en se frottant le nez du dos de la main. Vous avez raison.
— J’imagine que vous n’aviez pas de jardin, à Boston.
— Non.
Elle prit un second pot et le remplit de terreau.
— Je n’y suis pas resté longtemps. Je ne me sentais pas chez moi.
— Je vois ce que vous voulez dire. J’ai passé quelque temps sur le continent et je ne m’y suis jamais senti chez moi. Vos parents vivent toujours dans le Middle West ?
— Mes parents sont morts.
— Je suis désolé.
— Moi aussi, fit-elle en plantant un géranium. C’est une conversation, shérif, ou un interrogatoire ?
— Une conversation.
Il ramassa une plante qui traînait hors de portée de Nell. Elle était prudente, décida-t-il. Or, l’expérience lui avait appris que les gens n’étaient pas prudents sans raison.
— Je devrais mener un interrogatoire ?
— Je ne suis pas recherchée pour quelque motif que ce soit, je n’ai jamais été arrêtée et je ne désire pas d’ennuis.
— Eh bien, voilà qui fait le tour de la question, conclut-il en lui tendant la plante. Nous sommes sur une petite île, mademoiselle Channing. L’ambiance est plutôt amicale. Mais cela ne va pas sans curiosité.
— J’imagine.
Elle ne pouvait se permettre de se le mettre à dos, se souvint-elle. Ni lui ni personne.
— Écoutez, ça fait un certain temps que je voyage, et je commence à être fatiguée. Je suis venue ici parce que je cherchais du travail et un endroit tranquille où vivre.
— Apparemment, vous avez trouvé les deux, observa-t-il en se levant. Merci pour la citronnade.
— Je vous en prie.
— C’est vraiment joli, ce que vous faites. Bonsoir, mademoiselle Channing.
— Bonsoir, shérif.
Tout en regagnant sa voiture, il récapitula ce qu’il avait appris. Elle était seule au monde, elle se méfiait des flics et n’aimait pas les questions. Elle avait des goûts simples et des nerfs capricieux. Et, pour une raison qu’il ne s’expliquait pas, ce résumé lui paraissait insuffisant.
Il jeta un coup d’œil à la voiture de Nell et mémorisa son numéro d’immatriculation. Les plaques du Massachusetts avaient l’air flambant neuves. Ça ne ferait de mal à personne de vérifier. Histoire d’apaiser ses doutes.
Son instinct lui soufflait que si Nell Channing ne cherchait pas les ennuis, son parcours n’en était pas dépourvu.
Nell apporta les chaussons aux pommes caramélisées au jeune couple assis près de la fenêtre avant de débarrasser la table voisine.
Les mains chargées de tasses, elle s’arrêta un instant devant la fenêtre. Le ferry n’allait pas tarder à accoster. Une horde de mouettes tournoyaient dans le ciel et piquaient de temps à autre dans son sillage. La mer était calme, d’un vert tirant sur l’émeraude. Un petit bateau de plaisance aux voiles gonflées par le vent filait au ras de l’eau.
Autrefois, dans une autre vie, elle avait vogué sur une mer semblable. C’était l’un des rares bons souvenirs qu’elle gardait de cette époque. Elle adorait cette sensation de frôler les flots, de vague en vague. Curieux, tout de même, qu’elle ait toujours été attirée par la mer. Et que les grands bouleversements de son existence y aient été liés.
Elle se retourna et buta dans Zack. Comme il lui saisissait le bras pour l’empêcher de perdre l’équilibre, elle fit un bond en arrière.
— Excusez-moi. J’ai renversé quelque chose sur vous ? Je suis maladroite. Je ne regardais pas où…
— Il n’y a pas de mal.
Il glissa les doigts dans les anses de deux tasses et, prenant garde de ne plus la toucher, il l’en débarrassa.
— C’est moi qui me suis mis en travers de votre chemin. Joli bateau, n’est-ce pas ?
— Oui.
Elle s’écarta vivement et se hâta de regagner sa place derrière le comptoir. Elle détestait que quiconque s’approche d’elle à son insu.
— Mais je ne suis pas payée pour regarder les bateaux. Vous désirez quelque chose ?
— Soufflez un peu, Nell.
— Pardon ?
— Soufflez un peu, répéta-t-il doucement en posant les tasses sur le comptoir. Reprenez votre calme.
— Je suis très calme, grommela-t-elle en ramassant d’un geste brusque les tasses qui s’entrechoquèrent. Je ne m’attendais pas que quelqu’un me colle au dos, c’est tout.
— Voilà qui est mieux, commenta Zack avec un petit sourire. Je vais prendre l’un de ces chaussons aux pommes, avec un grand café. Vous avez terminé vos plantations ?
— Presque, répondit-elle en se détournant pour mettre en route le percolateur.
Elle n’avait aucune envie de papoter aimablement avec le flic local dont elle sentait le regard vert rivé sur elle.
— Peut-être trouverez-vous un usage pour ça lorsque vous vous occuperez à nouveau de vos fleurs, fit-il en posant un sac sur le comptoir.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Un outil de jardinage.
Elle s’essuya les mains sur son tablier, l’air renfrogné. Incapable, cependant, de résister à la curiosité, elle ouvrit le sac. Une lueur d’amusement étonné éclaira son regard lorsqu’elle découvrit le ridicule chapeau de paille orné de fleurs artificielles.
— C’est le chapeau le plus idiot que j’aie jamais vu.
— Oh, il avait pire ! assura-t-il. Au moins le soleil ne vous brûlera pas le nez.
— C’est très aimable à vous, mais vous n’auriez pas dû…
— Ici, on appelle ça des relations de bon voisinage.
Son pager se mit à sonner.
— Le devoir m’appelle, s’excusa-t-il.
Elle réussit à attendre qu’il soit dans l’escalier pour s’emparer du chapeau, foncer dans la cuisine et s’examiner dans la vitre du four, affublée du ridicule couvre-chef.
Ripley Todd sirotait sa seconde tasse de café en regardant par la fenêtre du poste de police. La matinée avait été calme, ce qui lui convenait parfaitement.
Toutefois, il y avait quelque chose dans l’air. Elle avait beau essayer de l’ignorer, c’était un fait. Elle préféra néanmoins attribuer cette sensation à l’énervement. Après tout, elle avait passé une semaine à Boston.
Non qu’elle s’y soit ennuyée. Les ateliers de police et les séminaires l’avaient intéressée et lui avaient donné matière à réflexion. Elle aimait son travail, mais la pression de la ville et son agitation lui avaient semblé pesantes.
Zack lui aurait rétorqué qu’elle n’était pas sociable. Et elle aurait été la dernière à le contredire.
Elle l’aperçut soudain qui descendait la rue. Parcourir la moitié du pâté de maisons lui prendrait bien dix minutes. Les gens l’arrêtaient sans cesse ; ils avaient toujours quelque chose à lui dire.
En fait, songea-t-elle, les gens aimaient simplement être près de lui. Il avait une sorte de… Ripley s’interdit d’employer le mot « aura ». C’était trop dans le style de Mia. De comportement, trancha-t-elle. Zack avait un comportement qui rassurait les gens. Ils savaient que s’ils lui faisaient part de leurs ennuis, il aurait la solution, ou prendrait le temps de la trouver.
Zack était un être sociable. Affable, patient et juste. Des traits de caractère que personne ne se serait risqué à mentionner à son sujet à elle.
Sans doute était-ce pour cette raison qu’ils formaient une bonne équipe.
— Franck et Alice Purdue ont eu une petite fille − trois kilos six, annonça-t-il en entrant. Ce matin, à 9 heures. Ils l’ont appelée Belinda. Le fils Younger s’est cassé le bras en tombant d’un arbre. Et le cousin de Missy Hachin, celui qui vit à Bangor, s’est acheté une Chevrolet toute neuve.
Tout en parlant, Zack prit le café qu’elle lui tendait, s’assit, posa les pieds sur son bureau. Et lui sourit.
— Et toi, quoi de neuf ?
— Un excès de vitesse sur la côte nord, dit Ripley. Je leur ai expliqué que les falaises, le phare et le reste étaient là depuis des siècles et n’avaient pas l’intention de prendre le large dans l’après-midi. Et, ça, c’est pour toi. Nell Channing, ajouta-t-elle en lui tendant un fax. C’est la nouvelle cuisinière de Mia, non ?
— Hmm.
Il parcourut le rapport. Pas de contravention. Nell avait un permis de conduire de l’Ohio, à renouveler dans un peu plus de deux ans. La voiture était à son nom. Quant aux plaques, il ne s’était pas trompé : elles dataient de moins de huit jours. Auparavant, la Buick était immatriculée dans le Texas.
Intéressant.
Ripley se percha sur le coin du bureau qu’ils partageaient et but une gorgée du café que son frère semblait dédaigner.
— Pourquoi t’intéresses-tu à elle ?
— Elle est curieuse.
— Curieuse comment ?
Il réfléchit, puis secoua la tête.
— Pourquoi n’irais-tu pas faire un tour au café à l’heure du déjeuner ? J’aimerais avoir ton avis.
— Je verrai.
Fronçant les sourcils, Ripley jeta un coup d’œil par la porte ouverte.
— Je crois qu’on va avoir de l’orage.
— Il n’y a pas le moindre nuage à l’horizon.
— N’empêche que quelque chose se prépare, marmonna-t-elle en attrapant sa casquette de base-ball. Je vais faire un tour ; je m’arrêterai peut-être au café.
— Prends ton temps. Je ferai la patrouille de l’après-midi sur la plage.
— Merci, fit Ripley avant de sortir.
Elle aimait son village et la façon dont la vie y était organisée. Selon elle, chaque chose avait sa place et devait y rester. Les caprices de la mer et de la météo ne la dérangeaient pas. Ils faisaient partie de l’ordre naturel des choses.
Juin signifiait un nouvel afflux de touristes, des températures qui variaient de chaud à très chaud, des fêtes échevelées, les habituels désordres, enfants perdus et querelles d’amoureux. Mais les touristes qui chantaient à tue-tête, buvaient comme des trous et se bagarraient étaient aussi ceux qui apportaient à l’île les dollars qui la maintiendraient à flot durant les tempêtes glacées de l’hiver.
Elle supporterait joyeusement – enfin, peut-être pas si joyeusement que ça – les étrangers et leurs problèmes afin de sauvegarder les Trois Sœurs.
Ces quelque trente kilomètres carrés de rochers, de sable et de terre étaient son univers.
Elle croisa des gens écarlates qui remontaient de la plage. Qu’on puisse rester des journées entières à se faire griller au soleil dépassait son entendement. Outre l’inconfort, l’ennui l’aurait rendue folle en moins d’une heure.
Non pas qu’elle n’aimât pas la plage. Été comme hiver, elle courait tous les matins le long du rivage, puis piquait une tête dans les vagues quand le temps le permettait. Sinon, elle allait faire quelques longueurs dans la piscine couverte de l’hôtel.
Résultat, elle avait un corps mince, athlétique et bronzé. Elle portait presque en permanence une veste et un pantalon kaki, et attachait le plus souvent ses longs cheveux bruns en queue-de-cheval.
Ses traits présentaient un curieux mélange : une bouche large dont la lèvre supérieure était un peu épaisse, un nez court, des sourcils sombres et arqués, et des yeux verts identiques à ceux de son frère. Enfant, elle se sentait mal dans sa peau, mais elle se plaisait à penser que l’habitude et l’âge aidant, elle avait cessé de s’inquiéter de son physique peu banal.
Elle pénétra dans le Café-Librairie, salua Lulu de la main et s’engagea dans l’escalier. Avec un peu de chance, elle éviterait Mia.
Hélas, la chance n’était pas avec elle.
Mia se tenait derrière le comptoir, splendide, comme à l’accoutumée. Bien que retenus en arrière, ses cheveux parvenaient quand même à éclairer son visage de leur exubérance fauve.
En comparaison, la fille qui travaillait à côté d’elle avait l’air soignée, presque collet monté.
Ripley lui accorda immédiatement sa préférence.
Glissant les pouces dans les poches arrière de son pantalon, elle s’approcha du comptoir d’une démarche arrogante.
— Shérif adjoint Todd, fit Mia en inclinant la tête. Qu’est-ce qui t’amène ici ?
Ripley ne prit pas la peine de lui répondre.
— Je prendrai la soupe et le sandwich du jour, dit-elle à Nell tout en l’observant avec attention.
— Nell, je te présente Ripley, l’infortunée sœur de Zack. Le fait qu’elle vienne déjeuner ici nous permet de supposer sans grand risque d’erreur que l’enfer a gelé.
— Ta gueule, Mia. Enchantée de faire votre connaissance, Nell. Donnez-moi aussi un citron pressé.
— Tout de suite, murmura Nell dont le regard se portait de l’une à l’autre.
Elle se hâta de disparaître dans la cuisine.
— J’ai entendu dire que tu l’avais ramassée pratiquement à la descente du ferry, reprit Ripley.
— Plus ou moins, répondit Mia en plongeant la louche dans la soupe. Fiche-lui la paix, Ripley.
— Pourquoi est-ce que je l’embêterais ?
— Parce que tu es toi.
Mia posa le bol de soupe sur le comptoir.
— Tu n’as rien remarqué de particulier en descendant du ferry, hier ?
— Non, répondit trop vite Ripley.
— Menteuse, riposta Mia à mi-voix comme Nell revenait avec le sandwich.
— Vous voulez une table, adjoint Todd ?
— Ouais, merci, répondit Ripley en sortant de l’argent de sa poche. Passe-moi un coup de fil, Mia, si tu as quelque chose à me dire.
Elle fit en sorte de s’asseoir au moment précis où Nell déposait la commande devant elle.
— Ça a l’air excellent.
— J’espère que ça vous plaira.
— J’en suis sûre. Où avez-vous appris à cuisiner ?
— Ici et là. Vous désirez autre chose ?
Ripley leva le doigt pour retenir Nell, prit une cuillerée de soupe et goûta.
— Non. C’est vraiment excellent. Hé, c’est vous qui avez fait ces gâteaux ?
— Oui.
— Un sacré travail.
— Je suis payée pour cela.
— Exact. Ne vous laissez pas faire avec Mia. Elle a tendance à exploiter les bonnes volontés.
— Au contraire, répliqua Nell d’une voix froide. Elle est incroyablement gentille et généreuse. Bon appétit.
Une fille loyale, jugea Ripley en attaquant son repas. Elle n’allait pas le lui reprocher. Polie, aussi, bien qu’un peu guindée. Comme si elle n’avait pas l’habitude d’avoir affaire à ses semblables.
Nerveuse aussi. Elle avait eu un mouvement de recul devant la passe d’armes, pourtant anodine, entre Mia et elle. Visiblement, il y avait des gens qui n’aimaient pas les conflits, même s’ils ne les concernaient pas.
Conclusion : Nell Channing n’était pas dangereuse. Et c’était une sacrée cuisinière.
Le repas la mit de si bonne humeur qu’elle prit le temps de s’arrêter devant le comptoir avant de sortir. C’était d’autant plus facile que Mia était occupée ailleurs.
— Bravo, vous avez gagné.
Nell se figea. Elle s’efforça d’afficher une expression neutre.
— Pardon ?
— À présent, je vais être obligée de venir déjeuner ici régulièrement, alors que ça fait des années que j’évite cet endroit. C’était délicieux.
— Oh, parfait.
— Vous avez peut-être remarqué que Mia et moi ne sommes pas exactement copines.
— Ça ne me regarde pas.
— Vous vivez sur cette île, les affaires de tout le monde sont vos affaires. Mais ne vous inquiétez pas, la plupart du temps nous réussissons à ne pas nous croiser. Vous ne serez pas prise entre deux feux. Je vais emporter deux de ces cookies au chocolat.
— C’est moins cher si vous en prenez trois.
— En voilà un piège ! Va pour trois. J’en donnerai un à Zack, et cela fera de moi une héroïne.
Enfin détendue, Nell glissa les cookies dans un sac en papier et annonça le montant. Mais quand elle prit l’argent de Ripley et que leurs mains se touchèrent, le choc ressenti lui coupa le souffle.
Ripley lui décocha un regard exaspéré, attrapa son sac et se dirigea à grands pas vers l’escalier.
— Adjoint Todd… ? appela Nell en serrant le poing. Vous avez oublié votre monnaie.
— Gardez-la, cria Ripley en dévalant les marches.
Les mains jointes, les sourcils haussés, Mia l’attendait au pied des marches. Ripley se contenta de grogner et poursuivit son chemin.
La tempête menaçait. Le ciel avait beau être dégagé et la mer calme, une tempête approchait. Sa violence rugissait dans les rêves de Nell et la tirait impitoyablement vers le passé.
L’immense maison blanche se dressait sur le tapis verdoyant de la pelouse. À l’intérieur, les angles étaient aigus, les panneaux nus, les couleurs froides.
À l’exception des roses rouge sang qu’il lui offrait jour après jour.
La maison vide semblait attendre.
Dans son sommeil, Nell se détourna, tenta de résister. Elle ne voulait pas entrer. Plus jamais.
Mais la grande porte s’ouvrit sur l’immense vestibule. Marbre, cristal et métal. Éclat froid des surfaces lisses.
Elle entra. Elle portait une élégante robe immaculée aux reflets glacés. Ses lèvres étaient du même rouge que les roses.
Il pénétra dans la maison à sa suite. Elle sentait sa main au creux de ses reins.
Il ressemblait à un prince, dans sa tenue de soirée sombre. Elle avait cru tomber amoureuse d’un personnage de conte de fées, avait cru à ses promesses de bonheur éternel. Ne l’avait-il pas emmenée dans ce palais ? Ne lui avait-il pas offert tout ce dont une femme pouvait rêver ?
Combien de fois ne le lui avait-il pas rappelé ?
Elle savait ce qui allait suivre. Elle était fatiguée et soulagée à la fois parce que la soirée était terminée et que tout s’était bien passé. Elle n’avait pas commis d’erreur, n’avait rien fait qui puisse le décevoir, l’embarrasser ou l’irriter.
Du moins le croyait-elle.
Jusqu’à ce qu’elle se retourne et voie son expression.
À peine le seuil franchi, il tombait le masque.
Et la peur, fidèle au rendez-vous, lui nouait l’estomac tandis qu’elle s’efforçait de deviner quelle sottise elle avait bien pu faire.
— Tu t’es bien amusée, Helen ?
— Oui, c’était une magnifique soirée. Est-ce que tu veux que je te serve un cognac avant que nous allions nous coucher ?
— Tu as aimé la musique ?
— Beaucoup.
La musique ? Avait-elle dit une ânerie à ce sujet ? Il lui arrivait d’être complètement stupide pour ce genre de choses. Elle parvint à réprimer un frisson lorsqu’il tendit la main pour jouer avec ses cheveux.
— C’était agréable de danser dehors, près des fleurs.
Elle tenta de reculer vers l’escalier, mais il lui agrippa les cheveux et la maintint sur place.
— Tu n’avais pas l’air de t’ennuyer quand tu dansais avec Mitchell Rowlings, quand tu flirtais avec lui. Tu t’es exhibée. Tu m’as humilié devant mes amis, mes clients.
— Evan, je n’ai pas flirté, j’ai seulement…
La gifle qu’il lui envoya à toute volée l’envoya rouler sur le sol. Aveuglée par la douleur, elle se recroquevilla pour se protéger, mais il se pencha, attrapa une poignée de cheveux et la traîna à travers le hall.
— Combien de fois a-t-il posé les mains sur toi ?
Elle eut beau nier, pleurer, il s’obstina à l’accuser de mille trahisons. Jusqu’à ce que, lassé, il la laisse ramper en sanglotant vers un coin de la pièce.
Mais, cette fois, dans son rêve, ce fut dans la pénombre de la forêt qu’elle se réfugia.
Et là, près du ruisseau qui bruissait doucement sur les galets, elle s’endormit.
Un coup de tonnerre ébranla le ciel en même temps qu’un éclair déchirait la nuit. Elle se réveilla, affolée.
À présent, elle courait entre les arbres, dans sa robe blanche trop visible. Le sang puisait dans ses veines comme dans celles d’un gibier traqué. Les arbres s’écroulaient derrière elle, le sol se soulevait sous ses pieds, laissant échapper des nuages de vapeur.
Elle continuait à courir à perdre haleine, la gorge en feu. Le vent commença à mugir, la forêt s’emplit de cris qui n’étaient pas les siens. La terreur s’empara d’elle, irraisonnée, insurmontable.
Elle atteignit la falaise, l’escalada, s’accrochant tel un lézard à la moindre aspérité. Et soudain, pareil à une lame argentée, le faisceau lumineux du phare trancha l’obscurité, tandis qu’en contrebas la mer en furie se fracassait sur les rochers.
Elle se débattait, hurlait sans cesser de grimper. Elle était incapable de regarder en arrière. Affronter ce qui la poursuivait était au-dessus de ses forces.
Préférant la fuite au combat, elle se précipita dans le vide, à la rencontre des flots, en tournoyant longuement dans les airs. Et la falaise, le phare, les arbres, tout bascula à sa suite.
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