T1 L'ombre de saganami
Chapitre Huit
Ansten FitzGerald releva les yeux en entendant quelqu'un se racler la gorge. Naomi Kaplan se tenait sur le seuil de son petit bureau.
Le chef Ashton dit que vous voulez me voir ? fit-elle.
— Oui, en effet. Entrez donc. Prenez un siège. » Il désigna la chaise de l'autre côté de son bureau, et sa visiteuse s'avança pour y prendre place, tout en lissant d'une main ses longs cheveux blonds. « Merci d'être venue aussi vite, continua-t-il, mais il n'y avait pas d'urgence.
— J'étais en route pour la base quand Ashton m'a interceptée, répondit-elle. Je dois retrouver Alf pour dîner au Dempsey's dans environ... (elle consulta son chrono) deux heures et je voulais faire quelques achats entre-temps. » Elle sourit, tandis que ses yeux marron foncé étincelaient. « J'aimerais encore m'en occuper, si possible. Pour être franche, cependant, je préférerais profiter de mon temps libre pour rester dehors après dîner, papa. Alors je me suis dit que j'allais passer vous voir aussi vite que possible.
— Je vois. » FitzGerald lui rendit son sourire. Ce petit et séduisant officier tactique lui rappelait un hexapuma, et pas seulement pour sa férocité au combat. Il ne savait trop s'il enviait Alf Sanfilippo ou s'il le plaignait, mais il savait que l'autre ne s'ennuierait pas ce soir-là.
— Je pense que vous pouvez compter sur le temps libre que vous souhaitez, lui dit-il, avant de cesser de sourire. Mais vous n'en aurez sans doute pas beaucoup plus. » Comme elle inclinait la tête de côté, l'interrogeant du regard, il haussa les épaules. « Que pensez-vous des progrès de l'enseigne Hearns ? » demanda-t-il.
Kaplan cligna des yeux devant ce coq-à-l'âne apparent.
« Vous me demandez mon opinion sur elle en tant qu'officier tactique subalterne ou en tant qu'OREO de l'Hexapuma?
— Les deux, répondit le second en s'adossant et en observant avec attention sa compagne.
— Bien. D'abord, vous devez comprendre que je n'ai pas vraiment eu l'occasion de la voir en action. »
FitzGerald hocha la tête. Pour quelqu'un qui ne faisait preuve d'aucune hésitation lorsque la matière fécale heurtait l'impulseur d'air rotatif lors d'un combat, Kaplan avait une tendance prononcée à multiplier les précautions dans les situations non belliqueuses.
« Cela dit, continua-t-elle, je dois dire que, jusqu'ici, elle s'est fort bien comportée en tant qu'OTS. J'ai travaillé avec elle dans le simulateur, en même temps que toute notre équipe tactique, et elle est très, très douée. Comme je m'y attendais d'ailleurs après avoir vu ses résultats scolaires et son évaluation par le capitaine Oversteegen. » Elle eut un grognement. « En fait, ce serait un miracle si elle n'était pas une excellente tacticienne après avoir été l'élève de la duchesse Harrington sur l'île puis achevé ses études sous les ordres d'Oversteegen.
— J'imagine que certains seraient capables de rester joyeusement incompétents, même en ayant eu les meilleurs professeurs, dit FitzGerald.
— Peut-être, mais je vous garantis qu'ils se feraient alors assommer dans leurs évaluations par la Salamandre et Oversteegen.
— Hum... » FitzGerald réfléchit un instant – cela ne lui prit pas plus longtemps – puis il hocha la tête. « Bien reçu, admit-il.
— Comme je le disais, continua Kaplan, elle s'est fort bien comportée en combat simulé. Compte tenu du sang-froid dont elle a fait preuve sur le terrain, pendant cette histoire sur Refuge, je ne crains pas que ses nerfs craquent et qu'elle panique quand les missiles voleront pour de bon. Je n'ai pas eu autant l'occasion de l'évaluer du côté administratif, en revanche. Tout ce que j'ai vu suggère que, selon elle, être à jour dans sa paperasse et se tenir au courant de la vie du département est presque aussi important que la résolution de problèmes tactiques – ce qui est assez rare, même chez des officiers ayant deux fois plus d'expérience qu'elle. Mais nous ne travaillons ensemble que depuis à peine plus d'une semaine. L'un dans l'autre... (elle haussa les épaules) je pense qu'elle saurait tenir sa place si elle y était obligée. »
Et c'était là, songea le second, la réponse la plus précise qu'il pouvait attendre à l'heure actuelle. Ce n'était pas que Kaplan fît partie de ces officiers obsédés par leur sécurité : elle était prête à assumer la responsabilité de ses décisions ou recommandations. Toutefois, si elle n'en craignait pas les conséquences pour elle-même, elle avait sa version personnelle d'une crainte morale des conséquences pour les autres. De prendre la mauvaise décision par excès de hâte et de trahir ainsi ceux qui avaient le droit de se fier à son jugement. Il ignorait quel épisode de son passé était responsable de cette tendance, et il doutait de l'apprendre jamais.
« Et sa performance en tant qu'OREO ? demanda-t-il.
— Pour l'instant, excellente, lui répondit-on avec une promptitude qui le surprit. J'avais d'ailleurs plus de réserves à propos de cet aspect de ses devoirs qu'en ce qui concerne son comportement sur la passerelle. Ce qui m'inquiétait le plus, c'était ce que vous avez fait remarquer au commandant : sa jeunesse. Je craignais qu'elle n'ait peine à maintenir la distance nécessaire, du fait que les bleus ont presque le même âge qu'elle. Mais nous nous faisions du souci pour rien. J'ai suivi les sims qu'elle a faites avec eux, par exemple, y compris ses commentaires consécutifs. Non seulement elle conserve son autorité sans avoir besoin de taper du poing sur la table mais, pour quelqu'un d'aussi jeune, elle fait preuve d'une étonnante sensibilité à leur dynamique sociale.
— Vraiment? » FitzGerald espérait ne pas avoir l'air aussi surpris qu'il l'était. Jamais encore il n'avait entendu Kaplan se fendre de commentaires évoquant autant une recommandation inconditionnelle.
— Vraiment, affirma l'officier tactique. À la vérité, pour cette question de dynamique, elle est plus douée que je ne l'ai jamais été. Je sais reconnaître quelqu'un qui s'en sort bien, mais ça n'a jamais vraiment été mon fort. Même si j'en suis capable, ça ne me vient pas naturellement, alors que je crois que c'est le cas pour Abigail. Par exemple, je sais qu'il y a un problème entre Zilwicki et d'Arezzo. J'ignore ce que c'est, je ne crois pas qu'Abigail le sache non plus, mais il existe une source de friction qui semble émaner de Zilwicki.
— Quelque chose qui réclame mon intervention en tant que commandant en second ? demanda FitzGerald, ce qui lui valut une dénégation immédiate.
— Non, rien de tel, mais, pour une raison ou une autre, elle ne l'apprécie pas. En outre, d'Arezzo est quasiment un étranger dans les quartiers des bleus. Les autres ont tous suivi les mêmes cours sur l'île, alors qu'il ne semble jamais avoir eu le même emploi du temps qu'eux. Sa tendance prononcée à rester seul n'arrange rien. C'est ce que j'ai vu de plus proche d'un vrai solitaire dans les quartiers des bleus depuis un bon moment. Et, pour être honnête, que nous l'ayons embauché pour travailler avec Guthrie aggrave le problème. Ça l'écarte des paramètres normaux des bleus, si bien que ça souligne son statut d'étranger. » Elle haussa les épaules. « Ce n'est pas que Zilwicki ou aucun des autres le persécutent ou lui manifestent une hostilité ouverte. D'une part, ce sont tous de braves petits. D'autre part, ils prennent tous au sérieux leurs responsabilités d'officiers subalternes. Aucun n'ira pisser dans la bière des autres pour une petite connerie. Mais Zilwicki est autant un leader naturel que d'Arezzo est un solitaire, et son attitude affecte celle des autres. Même si elle ne tape pas activement sur lui, le fait qu'elle ne l'aime pas beaucoup contribue à le garder à l'écart. Abigail les fait donc délibérément travailler ensemble dans des situations qui les obligent à coopérer. Tôt ou tard, ça leur permettra de dépasser ce qui est resté en travers du nez montagnard au col raide de Zilwicki, quoi que ce soit. Ou bien ça fera tout éclater au grand jour, si bien qu'Abigail pourra régler la question une bonne fois pour toutes. »
FitzGerald la considéra un instant avec un sourire mystérieux puis il secoua la tête.
"Le nez montagnard au col raide" ? Est-ce que vous vous rendez compte à quel point cette métaphore est alambiquée, Naomi ?
— Vous n'avez qu'à porter plainte contre moi. » Elle lui adressa une grimace. « Et puis qu'elle soit alambiquée ne veut pas dire qu'elle n'est pas exacte, hein ?
— Non, sans doute pas. » Il se balança sur sa chaise pendant un instant, les lèvres plissées, pensif. « Donc vous êtes satisfaite de la performance d'Hearns ?
-- Tout à fait, répondit Kaplan avec une fermeté inhabituelle – avant de sourire brusquement. Au fait, je vous ai dit comment, selon elle, les bleus ont rebaptisé le vaisseau ?
— Les bleus ? répéta FitzGerald en haussant un sourcil.
— Ouaip. On dirait que le surnom officiel a été adopté : le Chaton méchant.
— Chaton méchant... » Le second fit rouler le nom sur sa langue puis eut un petit rire. « Ma foi, j'ai entendu pire. J'ai même servi sur des bâtiments qui en avaient de pire, d'ailleurs. Vous avez une idée de qui l'a trouvé ?
— Aucune. D'après Abigail, c'est Pavletic qui s'en est servie la première – et qui a bien failli mourir sur place en se rendant compte qu'elle l'avait laissé échapper. Bien sûr, Abigail a profité de l'occasion pour leur remonter un peu les bretelles à tous. De manière gentille et sympa, naturellement.
— Oh, naturellement ! » FitzGerald médita à nouveau sur le surnom et estima qu'il serait homologué, à moins qu'un sobriquet encore plus mémorable n'eût déjà cours au sein de l'équipage. Et, comme il l'avait dit, il avait entendu pire. Bien pire.
« Ma foi, que le vaisseau ait reçu son nouveau nom est une bonne chose, dit-il. Et que vous soyez satisfaite d'Abigail est encore mieux. » Il eut un sourire amer et ce fut au tour de Kaplan de hausser les sourcils. « Il semble que le commandant Terekhov ait eu raison. Aucun OTS plus expérimenté ne nous sera affecté avant notre départ. Surtout compte tenu du fait que ce départ vient d'être avancé de quarante-cinq heures. »
Kaplan se recula sur son siège, soudain pensive. Quarante-cinq heures représentaient deux jours planétaires manticoriens.
« Puis-je savoir si on nous a donné la raison de cette précipitation ?
— On ne nous en a donné aucune mais il peut y en avoir plusieurs. Notamment le fait qu'Héphaïstos a clairement besoin de notre cale. Des vaisseaux endommagés au combat sont en train de revenir du front. Je n'en voudrais pas aux radoubeurs s'ils avaient envie de nous voir dégager parce qu'ils ont quelqu'un de prioritaire qui fait la queue derrière nous. Bien entendu, il se pourrait aussi que l'amiral Khumalo ait besoin de nous dans l'amas de Talbot de manière plus pressante que nous ne le pensions.
— Il a fort à faire, en tout cas, acquiesça l'officier tactique. Même si, d'après les rapports que j'ai lus, la situation du Talbot est nettement moins tendue que celle de la Silésie, pour le moment.
— L'amiral Sarnow vit "une époque intéressante" en Silésie, c'est sûr, confirma FitzGerald. D'un autre côté, il dispose de bien plus de vaisseaux que Khumalo. Quelle que soit la logique de nos seigneurs et maîtres, toutefois, ce qui nous importe, c'est que nous partons dans trois jours au lieu de cinq.
— Tout à fait. » Kaplan tambourinait sur les accoudoirs de son fauteuil, préoccupée. Elle jeta un coup d'œil à FitzGerald, ouvrit la bouche, hésita puis la referma. Il lui rendit son regard, impassible : la connaissant, il savait combien elle devait être inquiète pour passer aussi près de poser la question impensable.
— Vous croyez que le capitaine sera à la hauteur?
Nul officier ne pouvait poser cette question-là à un supérieur. Surtout quand le supérieur était le second du bord. L'alter ego du capitaine. Le subordonné chargé de veiller à ce que le vaisseau comme son équipage demeurât une arme parfaitement aiguisée, prête à bondir sur un signe de son commandant.
Cette même question, pourtant, le torturait lui aussi depuis qu'il avait appris qui remplacerait le capitaine Sarcula.
Il n'aimait pas cela, et ce pour plusieurs raisons, à commencer par le fait qu'aucun être sain d'esprit ne voudrait qu'un officier commande un vaisseau de la Reine s'il doutait le moins du monde de sa capacité à se commander lui-même. En outre, Austen FitzGerald était par nature profondément loyal; c'était l'une des qualités qui faisaient de lui un second remarquable. Mais il voulait que l'objet de cette loyauté la mérite, il en avait besoin. Que le commandant soit capable de faire son propre travail si FitzGerald accomplissait convenablement le sien, et qu'il mérite les sacrifices pouvant à tout moment être exigés du vaisseau et de son personnel.
Aucun homme portant l'uniforme de la Reine n'avait davantage prouvé son courage et son talent qu'Aivars Aleksovitch
Terekhov. Forcé de passer à l'action dans des conditions désastreuses dont il n'était nullement responsable, il s'était battu jusqu'à ce que son vaisseau et toutes les troupes qui l'occupaient fussent littéralement réduits en bouillie. Jusqu'à ce que les trois quarts de son équipage fussent morts ou blessés et lui-même tellement brûlé par le feu ayant ravagé la passerelle que les médecins havriens avaient dû amputer son bras et sa jambe droits, les régénérer à partir de rien.
Ensuite, il était resté presque un an T prisonnier de guerre, en attendant qu'aboutisse l'échange général mis en œuvre par le gouvernement Haute-Crête. Il avait donc regagné le Royaume stellaire, unique officier dont les forces avaient été pulvérisées, détruites jusqu'au dernier vaisseau, aussi valeureuse et déterminée qu'ait été leur résistance, alors que, pendant ce temps, la Huitième Force, emportée par une marée de victoires, détruisait les uns après les autres les détachements havriens.
FitzGerald n'avait jamais rencontré Terekhov avant qu'il ne fût assigné à l'Hexapuma. L'un de ses condisciples de l'école, si. Et l'opinion de cet homme était que Terekhov avait changé. Ce qui était bien normal. N'importe qui aurait changé après avoir subi tout cela. Le Terekhov d'autrefois était un individu chaleureux, souvent impulsif, doté d'un grand sens de l'humour. Très amical avec ses officiers, qu'il invitait souvent à dîner en sa compagnie, et amateur de farces.
Ce qui était fort différent de l'être froid et détaché qu'avait rencontré FitzGerald. On voyait toujours en lui des traces de ce sens de l'humour, et il n'était jamais trop occupé pour discuter avec son second de toute question relative au vaisseau ou à l'équipage. En outre, malgré son détachement, il manifestait une conscience étonnante de ce qui se produisait à bord de l'Hexapuma. La manière dont il avait pressenti en d'Arezzo un subalterne potentiel pour Bagwell le prouvait.
Toutefois, la question bourdonnait dans un coin du cerveau de FitzGerald à la manière d'un irritant insecte. Le commandant serait-il bien à la hauteur ? Ce détachement nouveau, cette froide attention n'étaient-ils qu'une réaction inévitable à la perte de son vaisseau et de ses subordonnés, aux blessures qu'il avait subies, à une thérapie et une convalescence interminables ? Ou bien masquaient-ils une faiblesse ? Une faille dans ses défenses ? Si le besoin s'en faisait sentir, Terekhov aurait-il le cran de placer un autre vaisseau, un autre équipage, au beau milieu de la tempête comme il l'avait fait en Hyacinthe ?
Ansten FitzGerald était un officier de la Reine. Il avait dépassé l'âge où la gloire paraît primordiale mais il croyait au devoir. Il n'exigeait pas la garantie de sa survie personnelle mais il exigeait en revanche de savoir que son commandant ferait sans flancher tout ce qu'exigerait le devoir. Que, s'il mourait – si son vaisseau mourait –, ce serait face à l'ennemi et non en s'enfuyant. Je suppose que je crois toujours à la « tradition Saganami ». Et, dans le fond, ça n'est pas une si mauvaise chose.
Mais, bien entendu, il ne pouvait pas plus formuler tout cela que Kaplan n'avait pu poser la question, aussi dit-il simplement : « Profitez de votre dîner avec Alf, Naomi, mais j'aimerais que vous soyez de retour à bord vers huit heures trente. J'ai prévu une réunion de tous les chefs de département pour onze heures zéro-zéro.
— Bien, capitaine. » Sa compagne se leva, ses yeux mi-clos prouvant qu'elle savait ce qu'il pensait aussi bien qu'il savait ce qu'elle pensait. « Je serai là », ajouta-t-elle, avant de hocher la tête et de sortir du bureau.
— Nous avons reçu l'autorisation préliminaire du central du nœud, commandant, annonça le capitaine de corvette Nagchaudhuri. Nous portons le numéro dix-neuf pour le transit.
— Merci, capitaine », répondit calmement Terekhov sans jamais écarter ses yeux bleus du répétiteur de navigation déployé depuis son fauteuil de commandement. L'icône de l'Hexapuma décélérait en souplesse en direction d'un point situé juste sur la ligne de départ de la file d'attente de transit pour le terminus de Lynx. Sous ses yeux, le numéro 19 apparut en chiffres écarlates sous le point lumineux, et il eut un acquiescement approbateur presque imperceptible.
Il leur avait fallu longtemps pour arriver là. Le trajet aurait pu s'effectuer en quelques minutes dans l'hyperespace mais on ne pouvait passer en hyper pour voyager entre le voisinage de l'étoile associé avec un terminus du nœud et le terminus lui-même. Le puits de gravité du corps céleste soumettait en effet le volume d'hyperespace en question à des contraintes qui y rendaient la navigation très difficile et extrêmement dangereuse. Il fallait donc effectuer le trajet à la manière longue et lente, dans l'espace normal.
Hélène Zilwicki, assignée à l'astrogation pour cette manœuvre, était assise au côté du capitaine de corvette Wright. L'astrogation était fort loin d'être son devoir préféré mais, pour une fois, elle préférait son assignation à celle de Ragnhilde. L'aspirante aux blonds cheveux et aux taches de rousseur était voisine du capitaine Kaplan, ce qui était en général la position qu'Hélène convoitait le plus. En général. Quand le répétiteur d'astrogation et l'affichage visuel ne montraient pas le terminus central du nœud du trou de ver manticorien.
La primaire Go du système de Manticore était à peine visible, sept heures-lumière derrière eux, et sa compagne G2, plus éloignée, brillait encore moins fort. Autour de l'Hexapuma, l'espace était cependant loin d'être vide. Une bonne partie de la Première Force était déployée là, prête à plonger dans le nœud pour renforcer au besoin la Troisième Force à l'Étoile de Trévor, voire protéger le système de Basilic contre une attaque comme celle qui l'avait dévasté lors de la guerre précédente. Et, bien entendu, pour protéger le nœud lui-même.
Naguère, cette protection aurait été confiée aux forteresses du nœud. Toutefois, leur mise hors service avait été achevée sous l'Amirauté Janacek, une mesure d'économie parmi d'autres. Pour être honnête, le processus avait été entamé avant même l'entrée en fonctions du gouvernement Haute-Crête car, une fois l'Étoile de Trévor fermement entre les mains manticoriennes, le danger d'une attaque surprise par le nœud avait pratiquement disparu. Plus important encore, peut-être, supprimer ces forteresses très peuplées avait libéré nombre de matelots entraînés pour étoffer la force ayant porté avec tant de succès la guerre sur le territoire de la République populaire.
À présent, l'Alliance manticorienne affaiblie se trouvait à nouveau sur la défensive, et les menaces contre son système d'origine – et contre le nœud – n'avaient plus besoin de passer par le nœud. Pourtant, il n'était pas question de refaire prendre du service aux forteresses. Leur technologie était obsolète, elles n'avaient jamais été modifiées pour accueillir les nouvelles générations de missiles, leurs systèmes GE avaient au moins trois générations de retard, et PersNav grattait toujours autant les fonds de tiroir pour trouver du personnel qualifié. En conséquence, la Première Force devait assumer cette responsabilité, en dépit du fait que tout bâtiment de ligne déployé pour protéger le nœud se trouvait à plus de dix-neuf heures de l'orbite de Manticore – presque vingt et une heures trente, en tablant sur les quatre-vingts pour cent de l'accélération maximum qu'autorisait la Spatiale. Nul n'appréciait de maintenir un si grand pourcentage de la Flotte si loin de la planète capitale mais, à tout le moins, le système d'origine grouillait-il de BAL. Un bâtiment d'assaut léger n'était qu'un Pygmée comparé à un vaisseau du mur, mais il y avait des milliers d'Écorcheurs et de Furets déployés pour protéger les planètes du Royaume stellaire. Ils seraient probablement capables de ralentir assez n'importe quel agresseur pour permettre à la Flotte de se rassembler et de lui régler son compte.
Probablement, songea Hélène. C'était là le mot important.
Plus étrange que la vue de tant de vaisseaux du mur assignés à la protection du nœud, nombre d'entre eux possédaient des codes de transpondeur andermiens. Durant toute l'histoire du Royaume stellaire – depuis même avant sa fondation –, l'espace territorial manticorien avait été protégé par des vaisseaux manticoriens. Ce n'était plus le cas. Presque la moitié des super-cuirassés figurant sur le répétiteur tactique de Ragnhilde appartenaient aux alliés du Royaume stellaire, Grayson et l'Empire andermien. Aussi ravie qu'Hélène fût de les voir, qu'on eût besoin d'eux avait quelque chose de... troublant.
Le code numérique jouxtant l'icône de l'Hexapuma continuait son compte à rebours tandis que la jeune femme brassait ces sombres pensées. Lorsqu'il passa de-II à 10, la voix du capitaine Nagchaudhuri s'éleva à nouveau.
« Autorisation de préparation immédiate, commandant, dit-il.
— Merci, capitaine, répéta Terekhov, avant de se tourner vers la timonière de l'Hexapuma. Engagez-nous sur la voie de départ, major.
— À vos ordres, commandant, répondit le major Jeannette Clary. En approche du cap de départ. »
Ses mains se déplaçaient avec assurance et souplesse. Le vaisseau répondit tel le pur-sang qu'il était : il avança lentement, sous une accélération d'à peine quinze gravités, tandis que Clary l'alignait précisément sur la ligne invisible qui s'étendait au cœur du nœud. Hélène regarda l'icône du croiseur lourd se poser sur la ligne lumineuse verte du répétiteur et comprit que le major ne faisait rien qu'elle-même n'aurait su faire... avec trente ou quarante ans T d'expérience en plus.
« Sur la voie, commandant, déclara Clary quatre minutes plus tard.
— Merci, major. Jolie manœuvre », répondit Terekhov, tandis qu'Hélène se tournait à nouveau vers l'affichage visuel.
Le nœud était une sphère d'une seconde-lumière de diamètre – un volume énorme mais qui semblait bien plus réduit lorsque des vaisseaux à voiles Warshawski le traversaient. En outre, il possédait à présent sept terminus secondaires, chacun ayant ses voies de départ et d'arrivée distinctes mais étroitement liées. Même en temps de guerre, son taux d'utilisation n'avait fait que croître. Quinze ans plus tôt, les contrôleurs du trafic opéraient un transit toutes les trois minutes. À présent, il pouvait y en avoir plus de mille par jour T, dans un sens ou dans l'autre – un toutes les quatre-vingt-cinq secondes sur l'une des quatorze voies – et une étonnante quantité de ces vaisseaux surnuméraires empruntaient la voie Manticore-Lynx.
Sous les yeux d'Hélène, un cargo de six millions de tonnes venu de Lynx déboucha hors du terminus central, sur la voie d'arrivée. Un instant il n'y avait rien, celui d'après un léviathan surgi de nulle part apparaissait. Ses voiles Warshawski étaient des disques parfaits de trois cents kilomètres de diamètre, irradiant tels des miroirs étincelants une merveilleuse énergie de transit bleue. Laquelle se dissipa rapidement dans le néant avant que le vaisseau ne replie ses ailes. Ses voiles se reconfigurèrent en bandes gravitiques et, à peine sorti du terminus, il s'élança dans l'espace. Il s'éloignait du système de Manticore pour gagner la zone de garage de Lynx, ce qui signifiait qu'il ne faisait que passer – comme la grande majorité des vaisseaux qui traversaient le nœud – et demandait sans doute déjà son insertion dans une file d'attente de départ.
L'Hexapuma avançait régulièrement. Hélène contemplait avec fascination les lucioles d'azur de voiles Warshawski, flamboyant et clignotant telle la foudre d'été, têtes d'épingles dispersées le long des vastes profondeurs de jais du nœud. Les plus proches, celles de bâtiments qui arrivaient de Lynx, l'étaient assez pour qu'elle en distinguât les détails. Les plus lointaines, appartenant à des vaisseaux venus du système de Grégor, étaient si minuscules que, même avec le grossissement du visuel, elles ne représentaient qu'une poignée d'étoiles supplémentaires. Pourtant, l'aspirante ressentait l'intensité vibrante, palpitante du nœud, qui battait comme le cœur même du Royaume stellaire. Son père lui avait expliqué, alors qu'elle était très jeune, que le nœud était à la fois la source de la richesse du Royaume stellaire et le poignard posé sur sa gorge. Non pas tant à cause d'une possibilité d'invasion passant par lui mais en raison de la tentation qu'il inspirait à des voisins cupides. Tandis qu'elle contemplait ce flot incessant de vaisseaux marchands, chacun d'eux jaugeant des millions de tonnes, chacun d'eux payant sa part de taxes de transit, et sans doute au moins un tiers d'entre eux battant code de transpondeur manticorien, elle comprit ce qu'il avait voulu dire.
Le major Clary maintint la place de l'Hexapuma dans la file d'attente sans avoir besoin d'ordres supplémentaires et, lorsque le chiffre sous l'icône tomba à 3, Terekhov jeta un coup d'œil à l'écran de com qui le reliait aux machines. Ginger Lewis lui rendit son regard de ses calmes yeux verts.
« Capitaine Lewis, la salua-t-il avec un petit hochement de tête. Tenez-vous prête à reconfigurer en voiles Warshawski sur mon ordre, s'il vous plaît.
— À vos ordres, commandant. Paré à reconfigurer en voiles. » Terekhov hocha à nouveau la tête puis consulta le répétiteur de manœuvre du major Clary. Le chiffre qui s'y affichait était passé de 3 à 2 tandis qu'il s'entretenait avec Lewis. Ses yeux se tournèrent brièvement vers l'affichage visuel tandis que le cargo solarien qui devançait l'Hexapuma avançait encore un peu, hésitait un très court instant puis clignotait et disparaissait dans le néant. Comme le chiffre du répétiteur de Clary passait à t, le commandant se tourna vers le capitaine Nagdhaudhuri, un sourcil haussé.
Nous avons l'autorisation de transit, commandant, rapporta l'officier des communications.
— Très bien, capitaine. Transmettez nos remerciements au central du nœud, dit Terekhov avant de faire légèrement pivoter sa chaise vers Clary. Timonerie ! Faites-nous passer.
— À vos ordres, commandant. »
L'Hexapuma accéléra un tout petit peu pour monter à tout juste vingt-cinq gravités tandis qu'il se laissait glisser sans faute le long des rails invisibles de la voie de départ. Son code lumineux brilla d'un vert éclatant lorsqu'il atteignit la position exacte, et Terekhov se retourna vers Lewis.
Hissez la voile avant pour le transit.
— Voile avant, à vos ordres, commandant, répondit-elle. En cours. »
Aucun observateur n'eût remarqué de changement visible mais les afficheurs de la passerelle révélèrent toute l'affaire tandis que les bandes gravitiques de l'Hexapuma tombaient brusquement à mi-puissance. Les noyaux de proue n'en généraient plus leur part. Au contraire, les bêta s'étaient coupés et les alpha reconfigurés pour produire une voile Warshawski, un disque circulaire de gravitation concentrée qui s'étendait sur plus de cent cinquante kilomètres dans toutes les directions.
« Paré à hisser la voile arrière sur mon ordre », dit tranquillement Terekhov, les yeux rivés à son propre répétiteur de manœuvres. L'Hexapuma continuait d'avancer lentement, propulsé par ses seuls impulseurs de poupe. Une nouvelle fenêtre s'ouvrit dans un coin du répétiteur, encadrant des chiffres qui clignotaient et augmentaient à bonne allure tandis que la voile avant s'engageait dans le nœud. Ce dernier était pareil à l'œil d'un cyclone de l'hyperespace, une énorme onde de gravité, éternellement jetée entre des positions de l'espace normal très éloignées les unes des autres, et dont la voile Warshawski captait l'inépuisable puissance. Il laissa délicatement passer le vaisseau en son sein, à travers l'interface où l'effet de cisaille gravitique aurait fendu une coque non protégée.
Les nombres dansants s'envolèrent et Hélène sentit qu'elle se tendait intérieurement. Il existait une marge de près de quinze secondes de chaque côté du seuil critique, mais son imagination insistait pour lui montrer les conséquences répugnantes qui s'ensuivraient si on manquait cette fenêtre de sécurité.
Les chiffres franchirent le seuil. La voile avant tirait désormais assez de puissance de l'onde gravitationnelle torturée qui spiralait éternellement au sein du nœud afin de fournir le mouvement, et Terekhov eut un hochement de tête satisfait.
« Hissez la voile arrière, capitaine Lewis, dit-il calmement.
— À vos ordres, commandant. Voile arrière... en cours », répondit la chef mécanicienne. L'Hexapuma eut un sursaut. Ses bandes gravitiques disparurent, une seconde voile Warshawski se déploya à l'autre extrémité de sa coque, et une vague de nausée s'empara de l'équipage tout entier.
Hélène n'était pas étrangère au vol interstellaire mais nul ne s'habituait jamais à l'indescriptible sensation qu'on éprouvait en passant du n-espace à l'hyperespace, et c'était encore pire lors du transit par un nœud car le gradient était bien plus élevé. Il l'était toutefois des deux côtés, ce qui signifiait au moins que le passage s'effectuait beaucoup plus vite.
L'affichage de manœuvre clignota à nouveau et, durant un temps que nul n'avait jamais été capable de mesurer, le HMS Hexapuma cessa d'exister. Un instant, il se trouvait à sept heures-lumière de la planète capitale du Royaume stellaire; celui d'après à quatre années-lumière d'une étoile G2 du nom de Lynx... et à un peu plus de six siècles-lumière de Manticore.
« Transit achevé, annonça le major Clary.
— Merci, timonerie, répondit Terekhov. Excellente exécution. » il reporta son attention sur l'interface de la voile, regardant les chiffres diminuer encore plus vite qu'ils n'avaient augmenté. « Machines. Reconfigurez en impulsion.
— À vos ordres, commandant. Reconfiguration en impulsion entamée.
Les voiles de l'Hexapuma se replièrent pour former des bandes gravitiques, tandis que le vaisseau accélérait avec régularité sur la voie d'arrivée de Lynx. Hélène s'autorisa un hochement de tête mental satisfait. La manœuvre était routinière mais routinier ne signifie pas sans danger, et le capitaine Terekhov avait touché la fenêtre de transit en plein centre. S'il avait commis une erreur d'une seconde, dans un sens ou dans l'autre, elle ne s'en était pas rendu compte, et elle se trouvait au côté du capitaine Wright, avec les informations détaillées de l'astrogateur juste sous les yeux.
À présent que le transit était achevé, elle se surprit à envier Ragnhilde, finalement. Le répétiteur de manœuvres d'astrogation n'était pas aussi performant que le répétiteur tactique pour afficher des détails concernant les autres vaisseaux, et il y avait ici énormément d'autres vaisseaux.
La disposition de ce terminus du nœud était moins pratique que la plupart des autres pour au moins une raison. L'étoile la plus proche, située à un peu plus de cinq heures-lumière et demie du terminus, était une naine rouge M8 sans planète, impropre à la colonisation comme à fournir la base de soutien que requérait un terminus. Chaque boulon de l'infrastructure nécessaire devait être envoyé par vaisseau, soit directement de Manticore, soit du système de Lynx – seize heures de vol pour un bâtiment de guerre dans les bandes Zêta et trente pour un vaisseau marchand dans les bandes Delta. Ce n'était pas très long, à l'échelle des voyages interstellaires, mais ça l'était assez pour qu'il fût difficile de faire l'aller-retour dans la journée pour une visite de quelques heures sur une planète adaptée à la vie humaine.
En outre, Lynx était un système des Marges, disposant d'une infrastructure industrielle réduite et d'encore moins de technologie moderne. Il existait une limite distincte à presque tout ce qu'on pouvait y produire, hormis les matières premières et l'alimentation, et il faudrait entièrement former ses ouvriers à l'emploi du matériel moderne avant qu'ils ne puissent apporter une contribution significative au développement et à l'exploitation du terminus.
Cela dit, il s'y passait tout de même énormément de choses. Même compte tenu des limites de son répétiteur d'astrogation par rapport au tactique, Hélène le voyait fort bien.
Si le Royaume stellaire avait choisi de ne pas réactiver les forteresses autour du terminus central du nœud, il y en avait au moins une douzaine en construction près du terminal de Lynx. Elles ne seraient pas aussi massives que leurs aînées mais, apportées par portions préfabriquées, elles accueilleraient les armes, les capteurs et les systèmes GE les plus modernes. En outre, elles seraient équipées des systèmes automatisés réducteurs de personnel que seuls possédaient pour l'instant les vaisseaux de guerre les plus récents de Grayson et de Manticore. Une fois achevée, chacune aurait une masse d'environ dix millions de tonnes, soit notablement plus qu'aucun supercuirassé, et aucune salle d'impulsion ne les encombrerait. Hérissées de tubes lance-missiles et de hangars de maintenance pour BAL, elles constitueraient la déclaration la plus emphatique qui fût de la propriété du Royaume stellaire sur le terminus du trou de ver.
Des installations purement civiles étaient aussi en construction, sur un rythme accéléré. La seule existence de ce terminus, en particulier à la lumière de tous les autres, agissait sur le commerce moins comme un aimant que comme un trou noir. Le terminus de Lynx faisait passer la distance entre, par exemple, la Nouvelle-Toscane et Sol de plus de cinq cents années-lumière à moins de deux cent cinquante. C'était là une économie de plus de douze semaines T pour un cargo standard. Par ailleurs, le réseau entrelacé du nœud de Manticore et d'une poignée de plus petits permettait des gains de temps similaires dans les trois quarts du périmètre colossal de la Ligue solarienne. Et, quand l'annexion serait achevée, songea sombrement Hélène, ce terminus porterait la frontière du Royaume stellaire à proximité de celle de la Ligue, et la rapprocherait de cinq cents années-lumière de systèmes tels que Mesa.
Observant le visuel, elle vit des équipes de construction travailler sur des hangars, des ateliers de radoub, des hôtels et les dizaines d'autres plates-formes de service que le trafic du trou de ver allait rendre indispensables. Elle vit aussi la longue file de bâtiments qui attendaient patiemment leur tour d'opérer un transit vers Manticore, les vaisseaux marchands ayant précédé l'Hexapuma qui s'écartaient à vive allure du terminus. La plupart laissaient derrière eux l'amas de Talbot pour gagner des planètes plus importantes, plus peuplées et plus riches, au cœur de la Grande Couronne de la Ligue. Certains, toutefois, mettaient le cap sur le Talbot, et elle se demanda combien de ceux-là seraient présents si le terminus n'avait pas réduit les distances de manière si radicale.
Elle contemplait toujours le visuel, écoutant d'une oreille le capitaine Nagchaudhuri annoncer leur arrivée au vaisseau qui servait de foyer temporaire au détachement sur Lynx de l'astrocontrôle manticorien, lorsqu'une autre idée s'imposa à elle.
Les forteresses étaient en construction, l'infrastructure civile poussait littéralement à vue d'œil, des hordes de cargos franchissaient le terminus... et la présence totale de la Flotte royale de Manticore — en dehors de l'Hexapuma, en simple visite — se réduisait à deux contre-torpilleurs relativement modernes et un très vieux croiseur léger.
Eh bien, songea-t-elle, je suppose que le gros de la Flotte est prêt à intervenir depuis le terminus central, mais tout de même...
La vue de cette force grossièrement limitée — presque aussi faible que celle affectée par la première amirauté Janacek au poste de Basilic avant la première bataille du même nom — lui donnait encore plus la nausée que ne l'avait fait le transit par le trou de ver. Elle savait que la Spatiale ne pouvait être en force partout, mais aussi que le détachement affecté au poste de Talbot était bien plus puissant que cela. Le contre-amiral Khumalo aurait sans aucun doute pu envoyer un petit quelque chose de plus pour surveiller les milliards de dollars que représentaient les forteresses et les plates-formes de service en construction. Sans parler des millions de milliards de dollars que valaient les vaisseaux marchands et leurs cargaisons passant chaque jour par le terminus.
Mais je ne suis qu'une bleue, se rappela-t-elle. Si le comte de Havre-Blanc veut mon opinion sur sa politique de déploiement, il sait où m'adresser sa requête.
Cette pensée lui inspira un sourire malicieux.
« Mademoiselle Zilwicki. »
Hélène sursauta, perdant toute tentation de faire de l'humour, quand s'adressa à elle la voix calme et fraîche du capitaine Terekhov. « Oui, commandant! » Elle parvint à éviter d'avoir l'air sortie en sursaut d'un rêve éveillé, bien que ce fût le cas, mais la chaleur monta à ses pommettes comme elle sentait percer dans sa propre voix un soupçon de lapin terrifié à bout de souffle. Par bonheur, grâce au teint naturellement sombre hérité de son père, elle ne rougissait pas facilement.
« Calculez-nous la trajectoire la plus rapide pour le système de Fuseau, je vous prie », ordonna courtoisement Terekhov, et la jeune femme déglutit avec peine. Elle avait calculé une infinité de trajectoires, vers toutes sortes de destinations... dans une salle de classe.
« À vos ordres, commandant ! » fit-elle vivement, ce qui était l'unique réponse possible, avant de commencer à taper des recherches de données sur sa console.
Le capitaine Wright se cala au fond de son siège, les coudes sur les accoudoirs, l'air vaguement intéressé. Une partie d'elle-même s'offusquait de sa présence mais elle était toutefois grandement soulagée qu'il fût là. Il n'interviendrait peut-être pas pour la sauver d'elle-même s'il la voyait se tromper dans ses calculs mais, à tout le moins, elle pouvait compter sur lui pour l'arrêter au dernier moment si la route qu'elle traçait devait les emmener dans un système stellaire situé de l'autre côté de la Ligue.
Son ordinateur, docile, régurgita des informations, et la jeune femme calcula les points extrêmes de la trajectoire voulue, soulagée que l'Hexapuma eût déjà dépassé l'hyperlimite de l'étoile locale. À tout le moins, elle n'avait pas besoin d'intégrer cela dans ses calculs.
Elle lança ensuite une nouvelle recherche, ordonnant à la machine de superposer à son esquisse de trajectoire les plus puissantes des ondes gravitationnelles de l'hyperespace et d'isoler celles qui les emporteraient vers Fuseau. Elle se rappela aussi de tenir compte de la perte de vélocité lors des hypertranslations vers l'espace normal pour suivre une onde gravitationnelle donnée. Un jour, ayant oublié de le faire au cours d'un problème d'astrogation, elle avait ajouté plus de soixante heures au trajet qu'elle calculait.
Un petit frisson de satisfaction la parcourut lorsqu'elle se rendit compte que la même chose lui serait arrivée à l'instant si elle avait simplement demandé aux ordinateurs de préparer une trajectoire le long des ondes les plus puissantes, car une forte proportion de ces dernières ne s'élevait jamais au-dessus des Landes Gamma, ce qui aurait requis au moins trois translations vers l'espace normal. Voilà qui ne leur aurait pas seulement coûté plus de soixante pour cent de leur vélocité de base lors de chaque translation : la vélocité apparente maximum de l' Hexapuma aurait aussi été bien moindre dans les bandes inférieures.
Comme elle insérait des points de navigation le long de la ligne verte clignotante de son ébauche de trajectoire, l'ordinateur affina la sélection des ondes gravitationnelles ainsi que les transitions nécessaires. La ligne cessa de clignoter, demeurant verte mais fixe, tandis que les points se mettaient en place. Hélène savait que cette tâche lui prenait plus de temps qu'elle n'en eût demandé au capitaine Wright. Toutefois, estima-t-elle quand les résultats s'affichèrent enfin, elle n'avait pas à se sentir trop gênée.
— J'ai la trajectoire, commandant, déclara-t-elle en relevant enfin les yeux de sa console.
— Très bien, mademoiselle Zilwicki, dit Terekhov avec un léger sourire, tout en désignant le major Clary.
— Timonerie, dit Hélène, virez à un-un-neuf par zéro-quatre-six à cinq cent quatre-vingts gravités, gradient de translation de huit-virgule-six-deux vers la bande hyper Zeta-un-sept. Je suis en train de charger les points de navigation.
— Bien compris, madame, répondit Clary. Virons à un-un-neuf par zéro-quatre-six, accélération cinq-huit-zéro gravités, gradient de translation huit virgule six deux, stabilisation sur Zêta-un-sept. »
Hélène écouta avec attention le major répéter ses instructions. Dans des circonstances normales, un sous-officier ayant l'expérience de Clary ne pouvait en aucun cas les comprendre de travers. Même si ça avait été le cas, elle se fût sans aucun doute rendu compte de son erreur en comparant ses réglages de barre effectifs aux données de trajectoire que l'aspirante avait chargées dans ses ordinateurs. Toutefois, même des accidents improbables pouvaient arriver, raison pour laquelle la Spatiale exigeait que les ordres soient répétés verbalement. Et, tout comme il était du devoir de Clary de répéter les ordres, il était de celui d'Hélène de s'assurer qu'ils étaient répétés correctement.
L'Hexapuma vira à tribord, grimpant relativement au plan de l'écliptique de l'étoile locale, et, accélérant à sa puissance normale maximum, avança avec une vélocité croissante.
« Merci, mademoiselle Zilwicki, dit gravement Terekhov, avant de se tourner vers FitzGerald. Je pense que nous pouvons quitter les postes de transit, capitaine. Établissez le roulement normal des quarts, je vous prie.
— À vos ordres, commandant. » Le second se tourna vers le capitaine Wright. « À vous le quart, capitaine Wright.
— À vos ordres, capitaine. À moi le quart. Personnel du troisième quart, à vos postes ! Les autres, vous pouvez disposer. »
Il y eut une agitation ordonnée quand les membres des trois autres quarts de la passerelle, dont Hélène et Ragnhilde mais pas Aïkawa, abandonnèrent leurs postes à ceux du troisième. Wright s'installa dans le fauteuil de commandement central que le capitaine Terekhov venait de déserter. Il appuya sur le bouton de l'accoudoir qui activait l'intercom général.
« Écoutez-moi bien, dit-il. Ici l'officier de quart. Personnel du troisième quart, à vos postes; les autres, vous pouvez disposer. »
Il s'installa confortablement sur le fauteuil, le dos calé contre le dossier, tandis que le HMS Hexapuma plongeait à bonne allure dans l'amas de Talbot.