T1 L'ombre de saganami
Chapitre Quatorze
— Bon, vous pouvez arrêter de vous demander où on va nous envoyer, annonça Léo Stottmeister, deux jours après le banquet à Dé-à-Coudre.
— Et où pourrait-ce bien être, ô puits de sagesse que tu es ? demanda Ragnhilde, soupçonneuse.
— Eh bien, il se trouve que, par un puissant effort de déduction, j'ai deviné la réponse. » Il sourit aux aspirants réunis autour de la table commune. «Je viens de finir d'aider le capitaine Wright à télécharger de l'Hercule les données astro disponibles sur. Nuncio, Célébrant, Péquod et la Nouvelle-Toscane. Et je ne vous cache pas que ça n'est pas brillant, les enfants.
— Nuncio, hein ? » Hélène se gratta un sourcil avant de le froncer. « Alors on va rattraper la patrouille du Nord ?
— Ça y ressemble, acquiesça Léo. Et j'imagine qu'on va passer pas mal de temps à faire des repérages. » Comme les autres l'interrogeaient du regard, il haussa les épaules. « Le département d'astrogation de l'Hercule a fait de son mieux pour mettre à jour les cartes, mais elles restent franchement nulles. Nous savons où trouver les systèmes stellaires mais quasiment rien de leur astrographie, et même certaines des données concernant les ondes gravitationnelles sont suspectes.
— Il n'est sans doute pas si surprenant que nos cartes soient mauvaises, dit Aïkawa. Avant la découverte du terminus de Lynx, cette région ne nous intéressait pas spécialement. En revanche, je suis un peu surpris que les autochtones n'aient pas de meilleures informations que ce que tu sembles suggérer.
— Certains en ont peut-être, dit Ragnhilde. Les pachas des vaisseaux marchands locaux doivent disposer de cartes au minimum correctes.
— Alors, pourquoi l'Hercule n'en dispose-t-il pas déjà ?
— Je vois deux raisons possibles, déclara Léo. Primo, le vaisseau amiral... (ce par quoi il entendait "l'amiral" tout court, ainsi que le savaient tous ses auditeurs) n'a pas considéré comme urgent de faire mettre les données noir sur blanc. Secundo, les autochtones qui disposent de l'information n'ont pas envie de la partager.
— Il y a une troisième possibilité », intervint sur un ton réservé Paolo d'Arezzo, vers lequel tous les yeux se tournèrent. Il eut un léger sourire. « L'amas est très grand, reprit-il. Il faut tin bon moment pour aller d'une étoile à une autre et les gens d'ici ne disposent pas de beaucoup de messagers. Toutes les informations sont donc sans doute transmises par l'intermédiaire des vaisseaux marchands – lentement – et l'Hercule doit attendre que passe par Fuseau le pacha local qui dispose du renseignement. Il peut ne s'agir que d'un retard dans le circuit de l'information.
— Je suppose que c'est possible », dit Léo au bout d'un moment, et Hélène se demanda s'il se sentait aussi surpris qu'elle de tomber d'accord avec d'Arezzo. Quoique, elle devait bien l'admettre sans enthousiasme, lors des rares occasions où il ouvrait la bouche, cet aspirant trop séduisant avait tendance à ne pas dire de bêtises.
— Quelle qu'en soit la raison, les cartes dont on dispose ont plus de trous qu'autre chose, reprit Léo. Si j'étais le commandant, je ne ferais à aucune une confiance exagérée. Comme je le disais, on va donc passer une bonne partie de notre temps en repérages.
— On va s'ennuyer ferme », soupira Ragnhilde.
« Sommes-nous prêts à continuer, monsieur Wright ? interrogea Aivars Terekhov.
— Oui, commandant, répondit l’astrogateur, concentré. — Très bien, capitaine. Dirigez la manœuvre.
— À vos ordres, je dirige la manœuvre. Timonerie, virez à zéro-sept-neuf par un-un-un. Poussez votre accélération à quatre-zéro-zéro gravités.
— À vos ordres. Virons à zéro-sept-neuf par un-un-un, accélération quatre-zéro-zéro gravités », répondit Jeannette Clary.
Comme elle déplaçait son manche à balai, l'Hexapuma pivota sur son axe allongé et tourna sa proue vers l'hyperlimite de Fuseau. Il atteignit presque instantanément l'accélération spécifiée et s'élança dans la zone déserte de l'écliptique du système.
Terekhov se détendit sur son fauteuil de commandement, observant le personnel de la passerelle tandis que le vaisseau filait en douceur vers sa destination, à plus de soixante années-lumière. Le voyage durerait huit jours et demi, selon les critères du reste de l'univers, mais seulement un peu plus de cinq et demi pour les pendules de l'Hexapuma.
Il était impossible de savoir en le regardant ce qu'il pensait de ses ordres. À tout le moins, ils ne l'avaient pas surpris. Et s'il se disait que jouer les cartographes dans un coin perdu pauvre comme Job tandis qu'ailleurs le Royaume stellaire se battait pour sa vie n'était pas le meilleur emploi de ses talents et de son vaisseau, cela n'apparaissait pas dans son expression pensive.
« Capitaine FitzGerald, dit-il au bout d'un moment.
— Oui, commandant.
— Mettez en place l'ordre normal des quarts, je vous prie. Une fois que nous aurons traversé le mur Delta, nous lancerons la Détection et enverrons l'équipage aux postes de combat pour des exercices de maniement des armes.
— À vos ordres, commandant. » FitzGerald se tourna vers Naomi Kaplan. « À vous le quart, capitaine Kaplan.
— À vos ordres, répondit-elle. À moi le quart. » Elle se leva tandis que le commandant quittait son fauteuil, dans lequel elle alla prendre place. « Premier quart, repos, annonça-t-elle. Personnel du deuxième quart, à vos postes. »
Le HMS Hexapuma accélérait avec régularité, inconscient des allées et venues des êtres éphémères qui arpentaient sa passerelle. Au contraire de l'équipage, il n'avait aucun doute, ne se posait aucune question. Il avait simplement un but.
Agnès Nordbrandt se forçait à déambuler, perdue dans la foule. Ce n'était pas facile mais elle savait que se déplacer sans hâte et, apparemment, sans but était son meilleur camouflage. C'étaient les mouvements décidés, rapides, qui attiraient un œil attentif et, en ce jour moins qu'en tout autre, elle ne pouvait se permettre d'être repérée.
Elle s'autorisa un coup d'œil à son chrono. Encore douze minutes. Une éternité, lui semblait-il, après tout ce rude travail, toute cette préparation, toute cette transpiration. Moins d'un quart d'heure plus tard, ces efforts allaient enfin payer, et les parasites souriants, suffisants, qui les considéraient, elle et ses partisans, comme une « bande d'illuminés » sans importance allaient découvrir combien ils se trompaient.
Elle quitta le flot principal des piétons pour pénétrer dans un parc sélectionné avec soin, dont elle se mit à arpenter les allées à sine allure paresseuse. Nulle raison impérieuse ne la contraignait à se trouver en personne aussi près du centre-ville. Pas vraiment. Cela représentait une dangereuse complication, assortie de risques potentiellement meurtriers. Mais elle savait aussi qu'elle n'aurait en aucun cas pu rester à l'écart. Aussi tactiquement stupide que cela fût de sa part, elle devait être ici, en vue du Nemanja Building qui abritait le parlement de Kornati.
Elle trouva le banc qu'elle cherchait et s'y installa. Comme prévu, le Nemanja, pareil à un gâteau de mariage élaboré en marbre et granit, au sommet de sa colline, apparaissait clairement entre les branches fleuries des cerisiers terriens plantés à l'orée du parc. Le drapeau planétaire qui claquait en haut de sa plus haute tour signifiait que le parlement était réuni. Nordbrandt sortit son liseur de son sac et le posa sur ses genoux, avant de jeter un autre coup d'œil machinal à son chrono.
Maintenant.
Elle leva les yeux et, un bref instant, son expression d'ennui céda la place à une satisfaction sauvage quand un flamboiement s'épanouit au cinquième étage du Nemanja Building, cerclé comme tous les autres d'un balcon pareil à une véranda. La jeune femme regarda ce dernier voler en des éclats qui tombèrent en tourbillonnant avec une lenteur onirique. Un nuage de fumée monta de la blessure ouverte dans le flanc du bâtiment, tandis que des filets de poussière, queues de comètes tracées par la chute des décombres, demeuraient suspendus dans l'air.
Dix-huit secondes après, le tonnerre roulant de l'explosion atteignit Nordbrandt, qui vit les badauds du parc lever les yeux, crier, tendre le bras et se hurler mutuellement des questions. Des oiseaux — espèces kornatiennes de souche ou importées de la Terre — jaillirent des arbres, hurlant une protestation terrifiée, et les enfants qui jouaient s'immobilisèrent, fixant sans comprendre la colossale éruption de fumée.
Ensuite, dans la foulée de la première, le grondement d'autres détonations balaya la capitale. Pas une ni deux, mais dix. Dix explosions de plus, dix charges de plus d'un produit commercial bien plus puissant que les composés chimiques de l'ère pré spatiale. Elles se déchaînèrent dans des bâtiments administratifs, des centres commerciaux, des banques et à la Bourse de Faille. Le feu, la fumée et le hurlement démoniaque des sirènes — sans parler des hurlements de blessés et mourants — s'ensuivirent, et Agnès Nordbrandt découvrit les dents, frissonnant d'une étrange extase d'horreur et de triomphe mêlés. Elle observa la poussière et la fumée qui bouillonnaient au-dessus de sa ville natale, linceuls tendant le dôme bleu sans nuages du ciel. Comme des gens quittaient le parc, couraient vers le site des explosions, elle se demanda s'ils voulaient s'emplir les yeux de la catastrophe ou bien si leur instinct les poussait à se rendre utiles. Cela n'avait toutefois aucune importance.
Elle demeura assise sur son banc, attendant encore dix minutes... puis la deuxième vague d'explosions secoua la ville.
Quand la fumée fraîche griffa le sommet des immeubles, elle rangea tranquillement son liseur dans son sac, se leva, franchit cent six mètres le long d'un chemin de gravillons et ouvrit le couvercle en béton céramisé du collecteur d'eaux pluviales. Elle s'engagea sur l'échelle fixée à la paroi, referma le couvercle, le verrouilla soigneusement derrière elle puis acheva sa descente. Le boyau n'abritait qu'un mince filet d'eau. Nordbrandt alluma sa torche électrique et se mit en marche d'un bon pas.
Vuk Rajkovic, vice-président de la République de Kornati, contemplait les décombres fumants avec une incrédulité horrifiée. La bombe posée au cinquième étage du Nemanja Building avait déjà causé bien des dégâts, tuant onze députés du parlement et au moins vingt membres de leurs cabinets. Mais la deuxième, celle qui avait explosé au troisième étage, juste en dessous de la première...
Il secoua la tête, sentant la nausée monter en lui sous le choc. I ,e cruel calcul que révélait cette seconde bombe colorait son horreur d'une pointe de haine incandescente. Celle-là n'avait qu'un seul député de plus — Nicolas Martinovic, qui avait replongé dans la fumée et les flammes tel le vieux cheval de guerre qu'il était. Il avait déjà aidé deux personnes à sortir et repartait en chercher une troisième quand avait jailli des décombres la nouvelle boule de feu, accompagnée d'un nuage de mitraille volante composée de pierres, de plâtre, de diplômes encadrés et de portraits de maris, de femmes ou d'enfants. Mais Nicolas n'avait pas été seul. La force de sécurité du Nemanja s'était trouvée là, les policiers qui dégageaient à mains nues les débris enflammés. Ainsi que la première des équipes de pompiers de la capitale, qui se démenaient au milieu des flammes et des poutrelles de soutien fléchissantes, prêtes à s'effondrer. La deuxième explosion les avait tous massacrés, avant de déverser le tiers ouest de l'immeuble dans les rues en contre- bas.
Et si j'étais revenu de la Chambre un tout petit peu plus vite, j'aurais été tué avec eux, songea-t-il. Il n'était pas loin de le regretter.
« Monsieur le vice-président ! Monsieur le vice-président ! »
Rajkovic se tourna, clignant de ses yeux rougis, alors que Darinka Djerdja, sa première assistante, se dirigeait vers lui à tâtons au milieu de la fumée.
« Oui, Darinka ? » Trop calme, songea-t-il. j'ai la voix trop calme. Ce doit être le choc.
« Monsieur le vice-président, ce n'étaient pas... Je veux dire... » Darinka prit une profonde inspiration puis partit d'une quinte de toux monumentale quand la fumée agressa ses poumons. II lui tendit son mouchoir, qu'elle se posa sur la bouche et le nez, toussant toujours, jusqu'à réussir enfin à reprendre son souffle.
« Essayez encore, Darinka.
— Ce n'étaient pas les seules bombes, monsieur le vice-président. » Les larmes de l'assistante traçaient des lignes étonnamment blanches sur la suie et la saleté qui marquaient son visage harmonieux.
« Quoi? » s'exclama-t-il en ouvrant de grands yeux. Il ne pouvait avoir bien entendu.
Elle lui empoigna les bras et le secoua, en proie à un profond désarroi.
Dans tout le centre-ville, monsieur le vice-président, dit-elle. La Bourse, la Première Banque planétaire, la station de métro de la place Sekarkic. II y en a eu partout ! Nous avons des centaines de morts et de blessés, monsieur. Des centaines !
— Très bien, Darinka, dit-il, tout en songeant que rien ne serait jamais plus "très bien". Je vois. Je ferais mieux de me rendre à la Défense civile. Vous avez votre com officiel ?
— Oui, monsieur, fit-elle avec un empressement presque pathétique, saisissant la moindre occasion de se rendre utile.
— Parfait. Les circuits civils normaux sont bloqués et j'ai perdu mon com quelque part entre ici et la Chambre. Alors prenez le vôtre. Contactez le général Suka. Dites-lui que, sur mon ordre, il doit déclarer la loi martiale. Et tout de suite : je lui ferai porter le décret officiel signé dès que je pourrai. Ensuite, débrouillez-vous pour joindre le colonel Basaricek au QG de la police. Transmettez-lui le même message. Et dites-leur à tous les deux que je pars pour la Défense civile, où nous ferons de la salle de com notre quartier général. Dites aussi au général qu'il ferait mieux de faire venir d'urgence du personnel des autres villes. On va en avoir besoin. »
« Il faut que vous voyiez cela, monsieur le vice-président. »
Rajkovic se détourna d'une nouvelle conférence, épuisé. Dix jours s'étaient écoulés depuis l'atroce attentat et les nouvelles ne cessaient de s'aggraver. D'après Brigita Basaricek, le commandant de la Police nationale kornatienne, le nombre de morts avérés dépassait déjà les cinq cents, avec deux fois plus de blessés. On comptait des milliers de disparus mais une partie d'entre eux – la plupart, s'il vous plaît, mon Dieu ! – étaient probablement perdus dans le chaos général, pas enfouis sous les décombres.
Probablement.
« Quoi ? » renvoya-t-il sèchement à l'assistant dont il n'avait jamais appris le nom. Il regretta son ton au moment même où les mots quittaient sa bouche, mais le jeune homme ne parut pas même le remarquer.
« C'est l'holovid, monsieur. II y a un message de quelqu'un qui revendique l'attentat. »
Sans garder le souvenir conscient de s'y être rendu, Rajkovic se retrouva au sein d'une salle des communications noire de civils et de militaires immobiles, contemplant l'holoviseur dans un silence complet, choqués. Ils ne remarquèrent pas même sa présence avant qu'il ne se fraie un chemin parmi eux en jouant des coudes, tel l'agressif ailier de rugby qu'il avait naguère été.
Lorsqu'ils se rendirent enfin compte de qui il était, ils s'écartèrent de son chemin et il se retrouva au premier rang, à contempler la même image que tout le monde. Un visage qu'il connaissait bien, celui d'une personne ayant naguère été une alliée politique proche... et une amie encore plus proche.
« ... revendiqué au nom de l'Alliance pour la liberté de Kornati. Nous regrettons d'avoir été poussés à une telle extrémité mais nous ne nous détournerons pas de la route que nous avons choisie. Nous ne permettrons pas au régime collaborateur de la présidente Tonkovic et de ses courtisans d'abdiquer la souveraineté de notre monde. Les traîtres à la richesse indécente, dont la corruption et la cupidité ont infligé tant de pauvreté et tant de souffrance à tant de Kornatiens, ne profiteront pas plus longtemps de leurs crimes. Leur projet de vendre notre planète aux enchères pour protéger leur fortune obscène ne réussira pas. Et les étrangers qui cherchent à voler nos âmes en même temps que nos richesses, nos libertés et nos droits de citoyens nés libres de la planète souveraine Kornati ne trouveront que la mort sur notre sol. L'Alliance pour la liberté est l'épée vengeresse du peuple trahi du système de Faille, et cette épée restera, tirée tant qu'un seul traître s'accrochera au pouvoir sur notre monde ! Que tous les amoureux de la liberté se rallient à nous — et que nous craignent ceux qui vouent un culte à l'esclavage ! »
Les yeux noirs de la jeune femme brûlaient sur l'holoviseur d'une lueur messianique, et sa voix vibrait d'une conviction et d'une sincérité absolues. L'idée vint alors à Vuk Rajkovic qu'elle n'avait encore jamais trouvé sa véritable place. Pas en participant à la bataille électorale, pas en tentant de réformer un système politique corrompu, pas en disputant des duels au cours de débats parlementaires. Et pas même en se débattant dans le creuset chauffé à blanc de la campagne pour l'annexion. À présent, cette place, elle l'avait trouvée. Voilà la lutte à laquelle elle pouvait offrir tout ce qu'elle était, tout ce en quoi elle croyait —tout ce qu'elle possédait et posséderait jamais. Il vit cette évidence étinceler sur le visage de Nordbrandt et il se tourna vers le colonel Basaricek.
« Trouvez-moi cette salope, Brigita, dit-il sur un ton dur. Trouvez-la... et tuez-la. »