T1 L'ombre de saganami

JOSE · Chapitre 19 sur 30

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T1 L'ombre de saganami

Chapitre Dix-Huit

« Je crois qu'on a quelque chose, là, capitaine. »

Ansten FitzGerald se redressa, abandonnant les rapports de routine qu'il parcourait, et fit pivoter son fauteuil de commandement vers la section tactique.

Il était tard dans la nuit, d'après les horloges internes de l'Hexapuma, et le quatrième quart était de service, commandé normalement par l'officier tactique subalterne. D'ordinaire, ni le commandant ni le second d'un vaisseau de guerre manticorien ne prenaient de quart régulier, car ils étaient théoriquement toujours en service. L'officier des communications, l'astrogateur, l'officier tactique et l'officier tactique subalterne commandaient en général les quarts, la Tactique obtenant deux places sur quatre en raison de la tradition manticorienne selon laquelle c'était la voie privilégiée du commandement. En théorie, les officiers tactiques étant plus vite que les autres promus à de hautes responsabilités, ils avaient besoin d'acquérir de l'expérience plus tôt.

Le grade avait toutefois ses privilèges, et c'était l'officier placé le plus bas le long du totem qui prenait le quart le moins enviable – le plus tard ou le plus tôt, selon le point de vue. Dans ce cas précis, malheureusement, l'officier tactique subalterne était un enseigne, et d'un peu trop fraîche date pour qu'on lui confie l'entière responsabilité de tout un croiseur lourd et de son équipage. Le lieutenant Guthrie Bagwell aurait pu tenir ce rôle, mais la GE était un cas un peu à part et certains officiers affectés au poste d'OGE n'avaient pas tant d'expérience que cela en matière de quarts. Par ailleurs, Guthrie était tellement surmené – même avec d'Arezzo pour l'assister – qu'il avait plus ou moins le même statut « toujours en service » que le commandant et le second. Plutôt que de faire entrer dans la chaîne l'astrogateur subalterne ou l'officier de corn subalterne, FitzGerald avait choisi de prendre lui-même le quatrième quart, avec Abigail Hearns à la Tactique.

Il s'était tout d'abord demandé si elle allait se vexer, croire qu'il se méfiait de ses compétences – et il s'était préparé à encaisser sa déception car, au bout du compte, il s'en méfiait bel et bien. Non parce qu'il doutait de son talent ou de sa motivation mais parce qu'elle n'avait qu'une expérience très limitée. L'officier le plus capable de l'univers devait tout de même être formé avec soin et avait besoin d'une patine que seule conférait l'expérience s'il devait atteindre son plein potentiel. FitzGerald avait donc pris l'habitude d'apporter sur la passerelle de la paperasse routinière et de s'y plonger tandis qu'Abigail montait « son » quart, acquérant sa patine tout en sachant qu'un officier bien plus expérimenté interviendrait en cas d'imprévu.

Elle semblait comprendre ce qu'il faisait, bien qu'il fût difficile d'en être certain. Elle se maîtrisait si bien qu'elle n'eût sans doute pas laissé paraître sa contrariété, même si elle en avait éprouvé. Il se demandait parfois si cela était dû à sa foi en la doctrine de l'épreuve, essentielle à l'Église de l'Humanité sans chaînes, mais, quelle qu'en fût l'origine, c'était sans aucun doute un autre point en faveur de l'enseigne Hearns.

Qui était par ailleurs tout bonnement, il s'en était rendu compte, une jeune femme très sympathique.

« Que pensez-vous avoir, lieutenant ? » lui demanda-t-il. Penchée en avant, elle scrutait son répétiteur. Il la vit taper une série d'ordres complexes sur son bloc tactile sans même regarder ses doigts. Le fauteuil de commandement était trop loin pour qu'il distinguât les détails mais il voyait les signaux de données se déplacer au fur et à mesure qu'elle les affinait.

« Je crois que j'ai peut-être une touche avec les intrus du commodore Karlberg, capitaine, dit Abigail sans lever les yeux de son visuel. Je vous transmets les données sur votre répétiteur. » Il baissa les yeux quand le petit écran se déploya depuis la base de son fauteuil.

Deux des trois icônes visibles clignotaient de la vive lueur ambré-rouge-ambré que le CO utilisait pour signaler des données douteuses, mais cela ressemblait cependant très fort à des bandes gravifiques se déplaçant furtivement au-dessus de l’elliptique du système. Bien plus intéressante, toutefois, d'une certaine manière, était la troisième icône – laquelle brillait d'un rouge fixe indiquant une certitude du CO. Celle-là appartenait visiblement à un vaisseau marchand, et ce qui pouvait bien l’amener à une telle distance de l'écliptique – et aussi loin de l’hvperlimite du système – constituait une question intéressante. Particulièrement du fait qu'il semblait avancer dans le sillage des icônes clignotantes.

FitzGerald vérifia la distance, le cap, et ses lèvres se plissèrent pour un sifflement silencieux : les vaisseaux inconnus étaient encore plus loin qu'il ne l'avait imaginé. L'hyperlimite de Nuncio-B se trouvait à seize virgule soixante-douze minutes-lumière de l'étoile. L'Hexapuma, sur son orbite de garage autour de Pontifex, en était à environ dix minutes-lumière, les bâtiments que pistait Hearns à au moins quarante-cinq minutes-lumière. Nul vaisseau n'avait la moindre raison valable de traîner aussi loin des terres habitées du système.

« Je ne savais pas que nous avions déployé nos capteurs passifs si loin, dit-il d'un ton badin.

— Ce n'est pas le cas, capitaine », répondit Hearns. Le voyant hausser un sourcil, elle rougit légèrement mais ne baissa pas les yeux. « Tous les capteurs passifs opèrent à l'intérieur des zones spécifiées par le commandant et le capitaine Kaplan, dit-elle. Je les ai juste portées aux limites extérieures de leurs zones d'affectation.

— Je vois. » Il se balança en arrière, le coude gauche sur l'accoudoir et le menton dans la paume, tandis qu'il tambourinait de l'autre main sur l'accoudoir droit. « Vous vous rendez compte, demanda-t-il au bout d'un moment, que si vous poussez aussi loin les capteurs sur un front sphérique, vous éliminez quasiment leur chevauchement latéral ?

— Oui, capitaine, répondit la jeune femme, tendue. J'y ai songé. Si vous voulez bien examiner le répétiteur principal ?

FitzGerald jeta un coup d'œil à l'écran en question, pour le moment configuré en mode astrogation, si bien qu'un réseau complexe de vecteurs y apparaissait. Il l'étudia quelques instants avant de comprendre de quoi il retournait.

« Très astucieux, lieutenant », admit-il sur un ton neutre, en regardant évoluer la disposition. Hearns avait lancé les capteurs passifs en une valse soigneusement chorégraphiée qui les faisait évoluer d'avant en arrière au sein de leurs zones. À certains moments, la faille qui les séparait s'élargissait, amenuisant leur couverture, mais ils finissaient toujours par se rapprocher.

« Quel est le minutage ? demanda-t-il.

— C'est réglé pour que seul un vaisseau se déplaçant à au moins la moitié de la vitesse de la lumière puisse traverser la zone sans se trouver à portée d'au moins deux plates-formes pendant au moins un quart d'heure, capitaine. Il m'a semblé improbable que quiconque tente de pénétrer à l'intérieur du système à une telle allure.

— Je vois », répéta-t-il. Il observa le répétiteur durant quelques instants encore, les sourcils froncés, puis il grogna : « Il est évident que vous avez énormément réfléchi à cette manœuvre, lieutenant. Comme je le disais, elle est très astucieuse. En outre, je doute fort que nous aurions repéré ces gens là si tôt si vous ne l'aviez pas mise en œuvre. Toutefois, à l’avenir, puis-je vous suggérer de soumettre vos idées à l'officier qui commande le quart ? C'est une question de politesse, puisque c'est lui qui sera officiellement responsable si jamais les choses tournent mal, et ce même officier a par ailleurs tendance se vexer s'il a l'impression qu'on l'ignore.

— Oui, capitaine. »

Maîtresse de soi ou non, cette fois, elle rougit bel et bien. Le capitaine envisagea d'enfoncer un peu le clou, mais ce n'était visiblement pas nécessaire. D'autre part, et surtout, l'initiative était une des qualités les plus rares et les plus précieuses pour un officier. Si, au terme de ses réflexions intenses, Hearns s’était trompée en calculant la trajectoire des capteurs passifs, elle aurait pu ouvrir une brèche dangereuse dans le périmètre le détection de l'Hexapuma, et il aurait fallu la réprimander d'avoir pris sur elle d'estimer ses calculs justes. Mais elle ne s’était pas trompée et, si elle avait demandé la permission de mettre son projet à exécution, il la lui eût donnée.

« Eh bien, en ce cas, continua-t-il, dites-moi donc ce que vous croyez avoir trouvé.

— À vos ordres. » Elle marqua une brève pause, comme pour assembler ses pensées, puis reprit : « Les informations dont nous disposons sur les deux signatures les plus proches sont de toute évidence trop vagues pour qu'on en tire des détails significatifs. J'ai remonté le temps à partir des données reconnues à l'origine par les ordinateurs : puisque nous savons désormais ce que nous cherchons, nous pourrons reconstituer leurs vecteurs durant les vingt minutes ayant précédé la reconnaissance. Sur cette base, je peux affirmer qu'ils ont décéléré lentement mais régulièrement. Tout ce que je puis dire d'autre pour le moment, c'est que l'un d'eux -celui que j'ai appelé Rival Un - est plus gros que l'autre. Aucun ne dépasse la taille d'un croiseur, je suis au moins sûre de ça. Mais ça laisse pas mal de possibilités.

« Rival Trois, le cargo, est en fait plus intéressant pour le moment. A mon avis, quels que soient ces gens-là, ils estiment se trouver trop loin pour que les détecteurs des Nunciens puissent les repérer. Je ne les vois que sur les capteurs passifs, donc je n'ai pas vraiment de détails, même sur le cargo, mais il me semble que sa seule présence est significative. Ce qui est certain, c'est qu'il ne s'agit pas d'un convoi tronqué – pas arrivant d'aussi loin, au-dessus de l'écliptique et en décélérant à ce rythme-là –, et le cargo n'arbore aucun code de transpondeur. Je crois que nous avons affaire à deux pirates accompagnés d'une de leurs prises. Vous noterez, capitaine, que le cargo décélère plus fort que Rival Un et Deux. Il diminue sa vélocité au rythme régulier de cent vingt gravités, et il n'avance déjà plus qu'à tout juste six mille huit cents km/s, si bien qu'il se stabilisera par rapport à la primaire du système dans une heure cinquante-six minutes. Ce qui le laissera à quarante-six virgule trois minutes-lumière de la primaire et environ trente-six minutes-lumière de la planète.

— Et que pensez-vous qu'ils comptent en faire ?

— Je crois qu'ils vont le garer en lieu sûr pendant qu'ils partent à la pêche dans le système, répondit-elle aussitôt. Ils arrivent si lentement et si discrètement que...

Elle s'interrompit. Sa main vola à nouveau vers le bloc tactile.

« Changement de statut, capitaine ! » annonça-t-elle. Les yeux de FitzGerald se tournèrent vers son répétiteur puis s'étrécirent. Les icônes clignotantes s'étaient modifiées d'un coup. Quoique continuant de clignoter, elles étaient moins brillantes, reliées à un unique viseur rouge fixe. Un cône sombre du même rouge partait du viseur et s'étendait lentement, s'enfonçant au sein du système en même temps que les icônes.

« Soit ils viennent de désactiver leurs impulseurs, soit ils ont nettement amélioré leur furtivité, capitaine. Et, à une telle distance, j'estime improbable qu'ils aient branché autant de matériel supplémentaire.

— Que pensez-vous qu'ils soient en train de faire, alors, lieutenant ? demanda FitzGerald de son ton le plus professoral.

— Ils se déplaçaient encore à huit mille six cents km/s quand nous les avons perdus, répondit Hearns. Je suppose qu'ils ont l’intention de continuer en balistique à partir de ce point-là, avec les impulseurs en stand-by. Ce n'est pas une très grande vélocité, mais c'est logique s'ils veulent minimiser les chances de se faire remarquer – ils n'ont pas envie de gaspiller plus de vélocité au cas où ils finiraient par avoir besoin de manœuvrer. A si faible vitesse, s'ils en décident ainsi, ils peuvent décélérer en conservant leurs bandes gravitiques au minimum, donc sans révéler leurs signatures. Mais ils se dirigent droit vers Pontifex, dont ils veulent sûrement observer la circulation aux alentours de la planète. Je dirais que, selon eux, laisser le cargo au-delà de l'hyperlimite empêchera d'une part qu'il soit repéré et le mettra d'autre part en position de fuir dans l'hyper avant qu'on puisse 'intercepter. En attendant, les autres peuvent jeter un coup d'œil à l'intérieur du système et déterminer s'il contient quoi que ce soit valant le coup d'être attaqué. Le commodore Karlberg avait raison : vu la manière dont ils ont trompé nos capteurs, ils sont fatalement plus modernes et plus puissants que ces vaisseaux à lui. Ils se disent donc sans doute que, même si quelqu'un les repère, ils pourront s'en sortir en combattant sans trop de souci.

— A priori, je suis d'accord avec vous, lieutenant Hearns », dit FitzGerald.

Il tapa quelques calculs rapides sur son propre bloc tactile et vit les résultats apparaître sur le répétiteur.

Le cône sombre continuait de s'évaser à bonne allure, indiquant le volume dans lequel les icônes clignotantes pouvaient se trouver depuis qu'on en avait perdu la trace, compte tenu de leurs dernières accélérations et vitesse mesurées. L'officier plissa le front. Peut-être les systèmes furtifs des Rivaux avaient-ils vraiment trompé les capteurs. En ce cas, il était possible qu'ils eussent commencé à décélérer en cachette, pour se préparer à s'éloigner du système. Cette possibilité, toutefois, ne valait pas même d'être envisagée. Si elle s'avérait exacte, l'Hexapuma n'y pourrait pas grand-chose mais Nuncio ne serait pas non plus menacé dans l'immédiat. FitzGerald, cependant, ne croyait pas un instant que les intrus procédaient ainsi, puisque le cargo continuait de décélérer régulièrement vers sa position de repos.

Il était bien plus probable que l'analyse d'Abigail fût tout à fait correcte, auquel cas...

Le résultat apparut sur son répétiteur. Si elles maintenaient leur dernière vitesse mesurée, les deux icônes clignotantes arriveraient en vue de Pontifex d'ici à peine plus de vingt heures. Et, si elles continuaient d'avancer discrètement, sur leur seul élan balistique, quiconque ne disposait que du niveau technologique de Nuncio ne verrait strictement rien avant qu'elles ne franchissent la coquille orbitale de la planète. L'Hexapuma, en revanche, connaissant la position où elles avaient désactivé leurs impulseurs et sachant quel volume d'espace observer, devrait pouvoir les retrouver grâce à ses capteurs passifs extrêmement discrets sans qu'elles s'en aperçoivent. Il serait assez simple d'assigner à ces capteurs des positions d'où ils pourraient observer d'assez près les trajectoires probables de Rival Un et Deux pour déjouer au moins le degré de furtivité déjà mis en œuvre. Le tout serait de le faire en n'utilisant que des liaisons de contrôle fonctionnant à la vitesse de la lumière. Ill était pour l'instant peu probable que l'ennemi ait repéré les impulsions gravitiques supraluminiques des capteurs, compte tenu de leur faiblesse et de la distance qui l'en séparait, mais les signaux qu'enverrait Hexapuma seraient bien plus aisément détectables. En conséquence, les données détenues par le vaisseau corien allaient vite dater. Elles demeureraient toutefois supérieures à celles dont disposeraient les Rivaux et à qu'eux-mêmes estimeraient en possession de Nuncio, ce qui signifiait.

Le second se cala au fond de son fauteuil de commandement, réfléchissant intensément. Le cargo était le joker de la partie. Si le capitaine Terekhov et ses officiers supérieurs avaient débattu de plusieurs plans d'urgence bâtis autour de la possibilité de voir un ou deux croiseurs pirates visiter le système, aucun ne prévoyait la présence d'un vaisseau capturé. Éliminer les pirates eux-mêmes représenterait une bonne journée de travail mais il était possible que tout ou partie de l'équipage original du vaisseau marchand fût encore à bord.

Quoique l'idée de laisser des marchands spatiaux aux mains la pirates fût inconcevable pour tout officier de la Reine, FitzGerald avait beau chercher, il ne voyait pas le moyen de l'éviter cette fois-ci. Aussi compétents que fussent l'Hexapuma et son guipage, ils ne pouvaient se trouver qu'à un endroit à la fois. Or ils étaient à la fois le seul vaisseau allié présent dans le système capable de vaincre les pirates et le seul à pouvoir poursuivre le cargo si ce dernier plongeait dans l'hyperespace.

De quelque manière qu'il prît les paramètres déplaisants de ce problème tactique, Ansten FitzGerald ne voyait aucun moyen de résoudre les deux termes de l'équation et, un court instant, il éprouva une coupable satisfaction de savoir que cette responsabilité reposait sur les épaules d'un autre.

Il tapa un numéro de com sur son bloc tactile. L'écran s'alluma et afficha la tête d'Hexapuma grimaçant qui servait de rond d'écran au système. Une petite barre de données indiqua que l'appel était retransmis vers un terminal secondaire puis clignota pour signaler l'ouverture du circuit quand le correspondant accepta la communication en mode sonore uniquement.

— Quartiers de l'intendant du commandant, intendante chef Agnelli, lança une voix féminine qui ne pouvait être aussi bien réveillée qu'elle en avait l'air.

— Ici le commandant en second, chef Agnelli, dit FitzGerald. Désolé de déranger le commandant aussi tard, mais il se passe quelque chose. Je crains de devoir vous demander de le réveiller. »

Aivars Terekhov accorda un dernier regard à l'officier immaculé qui se reflétait dans le miroir de sa cabine, tandis que Joanna Agnelli chassait de son épaule un microscopique grain de poussière. L'intendante releva les yeux, croisant son regard dans la glace, et elle esquissa un bref sourire.

— Est-ce que je passe l'inspection ? demanda-t-il, ce qui la fit sourire derechef, plus largement.

— Ma foi, je pense que oui, commandant. »

Elle avait un accent sphinxien auquel il ne s'était pas encore habitué. Dennis Frampton, son précédent intendant personnel, né et élevé dans le duché de Madison, sur la planète Manticore, s'exprimait avec un accent très doux aux voyelles arrondies, à mille lieues de la sécheresse des Sphinxiens tels qu'Agnelli. Dennis l'avait accompagné plus de cinq ans T, assez pour qu'ils se sentent parfaitement à l'aise ensemble. C'était lui qui l'avait convaincu qu'apparaître en uniforme impeccable à tout moment, surtout s'il semblait que quelque chose... d'intéressant fût sur le point de se produire, était l'une des plus précieuses techniques par lesquelles un commandant pouvait irradier la maîtrise de soi et l'assurance. Il avait toujours insisté pour inspecter minutieusement la tenue de son commandant avant de le laisser paraître en public.

Comme il l'avait fait en Hyacinthe.

Une ombre de souvenir et de chagrin aigu passa dans les yeux bleus glaciaux qui lui rendaient son regard dans le miroir.

Mais ce n'était qu'une ombre, se dit-il fermement, avant de à Agnelli.

« Ma femme m'a toujours dit qu'on ne devrait jamais me permettre de sortir sans gardien.

— Ce qui, en vous demandant bien pardon, commandant, prouve que c'est une dame très intelligente », répliqua sèchement Agnelli. De la vieille école, elle était naturellement revêche et avait le sens aigu de ses responsabilités, à savoir enquiquiner son commandant sans répit jusqu'à ce qu'il prenne le meilleur soin de son apparence. C'était en outre l'unique personne à bord dont l'intercom de la cabine demeurait ouvert la nuit, au cas où ce même commandant aurait besoin d'elle.

Ce qui signifiait qu'elle était aussi l'unique à être au courant des cauchemars qui l'éveillaient encore parfois, haletant et trempé de sueur.

« J'ai pris la liberté de faire du café frais, reprit-elle. Il devrait être prêt sous peu. Avec votre permission, je l'apporterai sur la passerelle d'ici... un quart d'heure. »

Le ton étant plutôt impératif, Terekhov hocha la tête, docile.

« Ce sera parfait, Joanna, dit-il.

— Très bien, commandant », conclut l'intendante chef Agnelli, sans même une trace de triomphe, avant de s'écarter pour le laisser aller jouer.

« Le commandant sur la passerelle !

— Repos », lança Terekhov en franchissant d'un pas vif la Porte de la passerelle, avant que quiconque pût se lever pour saluer son arrivée. Il s'approcha tout droit de FitzGerald, qui se tenait derrière Abigail Hearns, dont il observait le répétiteur.

Le second se tourna pour l'accueillir, averti par l'annonce du bosco, et éprouva une brève pointe de surprise. Alors qu'il savait avoir personnellement réveillé le capitaine moins de dix minutes plus tôt, Terekhov portait un uniforme impeccable, il avait le regard vif et alerte, et pas un de ses cheveux ne dépassait des autres.

— Qu'est-ce qui se passe, Ansten ?

— C'est le lieutenant Hearns qui a repéré ça, pacha, dit FitzGerald avant de presser l'épaule de la jeune Graysonienne. Montrez-lui, Abigail.

— Bien, capitaine », répondit-elle en désignant le visuel.

Il ne lui fallut que quelques phrases pour résumer la situation. Terekhov hocha la tête, notant que les capteurs passifs devaient s'être trouvés à l'extrême limite de leur portée pour avoir repéré les deux Rivaux de tête avant qu'ils ne coupent leurs impulseurs, et il savait n'avoir pas autorisé ce changement. Il se gratta un sourcil puis haussa mentalement les épaules, sûr que FitzGerald avait déjà procédé aux nécessaires réprimandes si besoin était. Après tout, s'occuper de ce genre de détails afin d'en décharger le commandant était l'une des fonctions les plus importantes du second.

— Bon travail, mademoiselle Hearns, dit-il. Bien. Maintenant, il ne nous reste qu'à prendre une décision. »

Il sourit, exsudant l'assurance, et croisa les mains derrière le dos en gagnant d'un pas lent le fauteuil au centre de la passerelle. Il s'y assit et étudia les répétiteurs déployés, en proie à une réflexion intense.

FitzGerald le vit croiser les jambes, s'installer confortablement, et se demanda ce que cachait cette expression pensive. C'était impossible à dire, ce que le second estima un peu exaspérant. Terekhov ne pouvait être aussi calme qu'il en avait l'air, pas avec ce cargo qui suivait le mouvement.

Le commandant demeura assis cinq minutes, se caressant un sourcil de l'index, les lèvres légèrement plissées, tout en faisant pivoter son fauteuil de droite et de gauche. Puis il hocha une fois la tête, d'un air décidé, et se leva.

« À vous le quart, lieutenant Hearns, dit-il.

« À vos ordres, commandant. À moi le quart », répondit l’intéressée. Elle demeura toutefois en place et il l'approuva intérieurement. En toute logique, elle aurait dû prendre possession du fauteuil de commandement, mais elle pouvait surveiller toute la passerelle d'où elle se trouvait, et elle savait pour l'heure qu’il important de ne pas abandonner le poste tactique.

« Ayez la bonté de contacter le capitaine Kaplan et le lieutenant Bagwell, je vous prie, continua-t-il. Faites-leur mes compliments et dites-leur que j'aimerais qu'ils nous rejoignent, mon second et moi. Nous serons dans la salle de briefing numéro un. Informez-les qu'une assistance électronique à cette réunion est acceptable.

— À vos ordres, commandant.

— Très bien. » Il adressa un signe de tête à FitzGerald puis désigna la porte de la salle de briefing. « Capitaine ? » invita-t-il.

« Voilà, c'est à peu près tout, canonnier. »

Comme Aivars Terekhov désignait l'image du répétiteur transmise à l'affichage polo de la table de briefing, FitzGerald se demanda s'il avait consciemment donné à Naomi Kaplan son titre officieux traditionnel pour la première fois depuis sa prise de fonction. D'ailleurs, lui-même avait été un peu surpris de s'entendre l'appeler « pacha. » Cela lui paraissait cependant tout a lait naturel, et il se demanda depuis quand au juste. Ayant médité cette pensée quelques secondes, il la chassa pour se concentrer sur la question du moment.

En dépit de l'heure tardive, le lieutenant Bagwell avait choisi le rejoindre commandant et second dans la salle de briefing. À le voir, il était évident qu'il ne dormait pas, de toute façon. Sans doute était-il en train de travailler sur une autre simulation pour la section GE, soupçonna FitzGerald.

Kaplan, en revanche, n'était pas physiquement présente mais avait configuré en mode holographique le terminal de ses quartiers. Elle apparaissait dans le coin de l'écran bidimensionnel de la salle de briefing, observant avec attention la sculpture de lumière suspendue au-dessus de la table de conférence. Puisque Terekhov lui avait permis de participer électroniquement à la réunion, elle n'avait pas perdu de temps à se mettre en uniforme et portait un très joli kimono en soie qui avait dû écorner ses économies.

« Ce cargo va nous faire copieusement chier, commandant, dit-elle au bout d'un moment. Comme ça, sans réfléchir, je ne vois aucun moyen de le reprendre. Même si on laissait aux deux autres le champ libre à l'intérieur du système, il nous verrait arriver et se glisserait derrière le mur hyper avant qu'on soit assez près pour aborder. »

Elle ne signala pas que détruire le cargo n'aurait posé aucun problème.

À moins que le vaisseau n'ait les noyaux de ses deux impulseurs et son hyper générateur branchés à bloc — ce qui n'était pas une bonne idée pour des composants civils —, il faudrait en pratique au moins une demi-heure pour que l'équipage fasse chauffer les machines et s'enfuie. Si les noyaux de Rival Trois étaient chauds, il pourrait s'élancer dans l'espace normal en un quart d'heure mais il lui faudrait quarante-cinq bonnes minutes pour les activer s'ils n'étaient pas déjà en stand-by. En outre, lancer l'hyper générateur à froid demanderait un minimum absolu de trente minutes et, si on avait affaire à l'équipage marchand, plus probablement quarante à cinquante minutes. Dans le cas contraire, l'équipe en sous-effectif qu'auraient sûrement placée les pirates à bord aurait même du mal à effectuer le travail aussi vite.

Avec l'assortiment de capteurs d'un vaisseau marchand moyen, il était improbable, quasi impossible, que cette prise des flibustiers -- car Kaplan ne doutait pas plus que le commandant et son second du statut du cargo — pût repérer l'Hexapuma, s'il approchait furtivement, avant qu'il n'arrive à portée de missiles à propulsion multiple. En ce cas, elle n'aurait aucune chance de s'échapper dans l'hyper entre le moment où le bâtiment manticorien tirerait et celui où les projectiles atteindraient leur cible. Et aucun marchand de la Galaxie ne survivrait à une bordée lâchée par un croiseur de classe Édouard Saganami.

Le faire exploser en plein espace ne serait, hélas ! pas tout à fait le meilleur moyen de secourir les survivants de son équipage d'origine.

« Laisser Un et Deux opérer librement serait inacceptable, même si ça nous donnait le temps d'arriver à portée d'énergie et de détruire les impulseurs du marchand avant qu'il ne puisse filer», commença Terekhov d'une voix calme, avant de s'interrompre quand coulissa l'écoutille de la salle de briefing.

Joanna Agnelli la franchit, porteuse d'un plateau sur lequel reposaient trois tasses, une assiette de muffins au son regorgeant de raisins secs et encore fumants, ainsi qu'un beurrier. Il s'approcha de la table de conférence, posa le plateau, versa une tasse de café et la posa devant Terekhov, sur une soucoupe, avant de répéter l'opération pour FitzGerald et Bagwell. Puis elle ôta le couvercle du beurrier, tendit à chacun des officiers stupéfiés une serviette en lin blanc, jeta un dernier regard dans la salle comme si elle avait cherché quelque chose à redresser ou à épousseter, et se retira... le tout sans prononcer un seul mot.

Terekhov et ses subordonnés s'entre-regardèrent un instant, puis FitzGerald sourit, haussa les épaules, et tous trois prirent leur tasse en main.

« Comme je le disais, fit le commandant, qui retrouvait son raisonnement interrompu, conduire l’Hexapuma vers l'extérieur du système est inacceptable. Nous ne pouvons espérer que le commodore Karlberg affronte deux vaisseaux de guerre modernes. En outre, très franchement, les capturer ou les détruire est de loin plus important que reprendre un unique cargo.

— D'accord, commandant », dit Kaplan, quoique sur un ton amer. Il était contre nature pour tout officier spatial d'abandonner de possibles survivants à des pirates, et cet officier tactique naturellement combatif jugeait l'idée encore plus répugnante que la moyenne de ses collègues.

« Ça ne me plaît pas tellement non plus, canonnier. » Le ton de Terekhov restait doux mais non son expression, et Kaplan redressa un peu le dos. « En l'occurrence, toutefois, il est possible que nous n'ayons pas affaire à de banals pirates.

Il marqua une pause, sa tasse tenue de la main gauche, tout en observant ses subordonnés tour à tour, avec dans le regard une lueur curieusement expectative, comme s'il avait attendu quelque chose.

« Commandant ? » s'enquit FitzGerald. Terekhov eut le geste de la main droite qui lui servait à ponctuer ses réflexions.

« Réfléchissez, Ansten. Nous avons là deux vaisseaux de guerre. Jusqu'ici, nous n'en savons pas grand-chose, en dehors du fait que leurs capacités de camouflage et de GE leur ont permis d'échapper à notre système de détection. Certes, nous n'utilisons que des capteurs passifs, ils arrivent sous contrôle de leurs émissions et la portée est très longue, mais aucun pirate standard ne possède ce genre de talent. Surtout ceux qui opèrent dans les Marges. En outre, même si la découverte du terminus de Lynx doit à l'heure actuelle être connue dans toute la Ligue, tout comme l'intensification prochaine des transports dans le voisinage, nous sommes en ce moment bien loin de Lynx. Qu'est-ce qui serait assez important, dans un système aussi pauvre que Nuncio, pour attirer des pirates à bord de vaisseaux relativement modernes ? »

FitzGerald fit la moue. Trop préoccupé par les aspects tactiques de la situation, il n'avait pas même songé à cette question. Il lui fallut encore quelques secondes pour remonter la même logique visiblement suivie par le commandant, mais Bagwell y parvint avant lui.

« Vous suggérez qu'ils n'ont pas été attirés, monsieur ? Qu'on les a envoyés? interrogea-t-il en inclinant la tête de côté.

«— Je pense que c'est possible. » Terekhov inclina son siège arrière et but une gorgée de café, contemplant l'affichage holo comme s'il s'agissait d'une boule de cristal. «Je ne saurais dire à quel point c'est probable, Guthrie, mais je trouve la présence de ces vaisseaux... troublante. Pas le fait que des pillards opèrent dans la région. » Sa main droite s'agita à nouveau. « La .faiblesse attire toujours des prédateurs, même quand le gibier est maigre. Ce qui me trouble, ce sont leurs évidentes compétences. Or, si j'étais une puissance étrangère décidée à déstabiliser la région pour gêner ou empêcher l'annexion, j'envisagerais certainement de financer une recrudescence des actes de piraterie.

— Ce n'est pas une pensée agréable, pacha, dit FitzGerald.

— Non. Et je dirais qu'il y a cinquante pour cent de chances pour que je sois trop soupçonneux. Il est tout à fait possible que nous tenions deux véritables pirates qui raisonnent sur le long terme et procèdent à une reconnaissance en vue d'opérations futures. Dans les deux cas, les éliminer est plus urgent que reprendre le vaisseau marchand. Mais le besoin de déterminer là vérité donne très envie d'en prendre un plus ou moins intact.

— En effet, commandant, acquiesça FitzGerald, tandis que Kaplan hochait la tête. Mais ça signifie qu'il faudrait les laisser pénétrer bien plus loin. Je pense avec Abigail que ces deux bâtiments ne sont pas plus gros que des croiseurs. En ce cas, il serait assez simple de les démolir à coups de missiles. À moins que ce ne soient des Havriens munis de capsules lourdes en remorque, bien sûr, ce qui est assez peu probable aussi loin de la République. »

Les lèvres de Terekhov s'étirèrent au colossal euphémisme de son second, lequel poursuivit : « Avantage de portée ou non, toutefois, nous n'allons pas leur balancer des bordées entières à moins d'avoir envie de les éliminer rapidement, au risque de les détruire d'entrée. Et, au contraire du marchand, ces gens-là auront des noyaux et des générateurs chauds, malgré l'usure des composants. S'ils sont en dehors de l'hyperlimite, ils auront sans doute le loisir de s'enfuir avant que nous ne puissions les immobiliser avec des salves plus réduites. Il nous faut donc les laisser pénétrer assez loin pour nous donner le temps de les travailler au corps avant qu'ils ne s'échappent dans l'hyper.

— Au minimum, approuva le commandant. Et quoique appréhender ces pirates soit notre priorité, j'ai aussi l'intention d'essayer de reprendre le cargo.

Les trois autres l'observèrent avec une surprise qui, remarqua-t-il, recouvrait une bonne dose d'incrédulité. Il eut un nouveau petit sourire.

— Non, je n'ai pas perdu l'esprit. Et je ne suis en aucun cas sûr que nous puissions réussir ce que j'ai en tête. Mais nous avons au moins une chance, je crois, si nous jouons bien nos cartes. Et si nous réussissons à nous acquitter assez vite des préparatifs. »

Il posa sa tasse et laissa son fauteuil se redresser, tandis que ses officiers se penchaient en avant.

— Tout d'abord, reprit-il, nous devons nous occuper de Rival Un et Rival Deux. Comme vous le disiez, Ansten, il faut pour cela les attirer assez près de l'Hexapuma pour les travailler au corps. Si j'étais à leur place, je ne franchirais pas l'hyperlimite du système. Pour peu que leurs vaisseaux soient aussi modernes et équipés que le suggère leur camouflage, ils ont sûrement des capteurs assez performants pour obtenir une bonne lecture de toute signature énergétique à douze ou treize minutes-lumière, au bas mot. Ils pourraient donc s'arrêter à cette distance-là de Pontiflex, soit à au moins deux minutes-lumière de la limite, et repérer aisément tous les BAL du commodore Karlberg qui opéraient à ce moment-là. Ils ne remarqueraient sans doute pas les vaisseaux en orbite de garage, aux impulseurs coupés, mais s'il s'agit vraiment d'unités modernes et s'ils sont disposés à faire quelques frais, ils pourraient envoyer des drones de reconnaissance autour de la planète – avec la conviction raisonnable que personne, sur Nuncio, n'aurait les moyens de les intercepter, même s'ils étaient détectés à temps.

« Pour l'instant, nous avons une assez bonne idée de leur position. En outre, nous nous doutons de la trajectoire qu'ils comptent suivre, et l'enseigne Hearns a sûrement raison de dire qu'ils vont faire tout le trajet en balistique. Il ne serait donc pas difficile de foncer sur eux et de les intercepter. Nous pourrions les localiser avec nos capteurs passifs, alors qu'ils ne pourraient pas nous voir à l'aide de leurs capteurs du bord avant qu'il ne soit trop tard pour éviter l'engagement. Malheureusement, cela signifierait que nous les rencontrerions bien au-delà l'hyperlimite : ils auraient la possibilité de s'échapper après la première salve, et nous serions en outre animés d'une grande vélocité relative au point où nous les dépasserions s'ils restaient sur place. Notre fenêtre d'engagement serait en conséquence très courte, si bien que nous nous retrouverions vite avec l'alternative de les détruire directement ou de les laisser s'échapper.

» La seule autre option est de les pousser à venir vers nous, ce qui signifie envisager une approche à la cheval de Troie.

— Nous servir de nos systèmes GE pour leur faire croire que [tous sommes un cargo, commandant? demanda Bagwell.

— Exactement.

— La réussite dépendrait de leur degré de bêtise, commandant », fit remarquer Kaplan sur son écran de com. Son ton réservé laissait supposer qu'elle avait des doutes à ce sujet mais ses yeux brun sombre brûlaient intensément.

« J'ai déjà un peu réfléchi à la question, canonnier, dit Terekhov. Le plus gros problème, à mon avis, c'est que je veux que nous gardions une accélération un peu faible, même pour un vaisseau marchand.

— Faible à quel point, pacha ? demanda FitzGerald.

— Moins de cent quatre-vingts gravités.

— C'est effectivement un peu faible, admit-il en se frottant le menton, pensif. Je suppose que vous voulez leur faire croire que nous paniquons et que nous essayons de nous enfuir. » Comme Terekhov acquiesçait, son second secoua la tête. « Pour nous enfuir avec une accélération aussi faible, il faudrait que nous fassions dans les six ou sept millions de tonnes. Je ne vois pas comment ils croiraient qu'un aussi gros cargo viendrait en Nuncio. Même si la circulation des marchandises s'accroît dans la région, aucune compagnie de ma connaissance n'enverrait un rafiot de cette taille-là aussi loin dans la brousse.

— Eh bien, il est possible que j'aie une idée, commandant, dit Bagwell.

— J'espérais que ce serait le cas, dit Terekhov en se tournant vers l'OGE.

— Il y a une ou deux manières d'obtenir ce résultat, reprit ce dernier. Il va falloir mettre le capitaine Lewis dans le coup mais, en sortant quelques noyaux bêta de l'impulseur et en jouant un peu avec la fréquence et les degrés de puissance de ceux que nous laisserions en place, nous devrions produire une bande gravitique très difficile à distinguer de celle d'un vaisseau marchand de, mettons, trois ou quatre millions de tonnes. Et si Ginger Lewis est aussi douée que je le crois, elle devrait pouvoir induire une fluctuation de fréquence apparente dans les noyaux alpha, surtout si elle laisse les bêta supporter la véritable charge.

— Vous pensez que les capteurs de ces pirates détecteraient la fluctuation d'assez loin pour que ça fonctionne, Guthrie ? » interrogea Kaplan. Bagwell regarda l'image de l'officier tactique, lequel haussa les épaules. « S'ils ne la voyaient pas avec leurs capteurs de bord, je pense qu'ils auraient de bonnes chances de balancer un des drones de reconnaissance dont parlait le pacha il y a une minute. Le drone repérerait sûrement la fluctuation mais il approcherait sans doute assez près pour nous voir à la bonne vieille manière optique. Auquel cas, notre véritable identité serait instantanément dévoilée.

— Il faudra en discuter avec le capitaine Lewis, admit Bagwell„ mais c'est une chose sur laquelle Paolo – je veux dire l'aspirant d'Arezzo – et moi travaillons depuis quinze jours maintenant, et...

— Quinze jours ? » interrompit Terekhov, souriant. Bagwell lui rendit son sourire avec un petit haussement d'épaules.

« Vous avez dit qu'une de nos tâches, ici, serait de combattre la piraterie, pacha. Paolo et moi nous sommes dit que, tôt ou lard, nous devrions faire face à un problème comme celui que nous affrontons en ce moment. Donc nous avons commencé à jouer avec des simulations. Si le capitaine Lewis – et vous, commandant, bien sûr – êtes disposés à demander quelques efforts aux noyaux alpha, je pense que nous pouvons générer un flamboiement d'espace normal assez convaincant. Du genre que produirait un noyau bêta détraqué. Bien lumineux et clairement visible de tout vaisseau de guerre moderne à dix ou douze minutes-lumière. En guise de cerise sur le gâteau, nous pourrions simuler des flamboiements successifs. Ce qui se passerait si un anneau d'impulsion délabré se voyait tellement mis à contribution que ses noyaux tombaient en panne les uns après les autres.

— Ça me plaît bien, pacha, dit FitzGerald, avant de glousser quand Terekhov se tourna vers lui. Je suis sûr que Ginger ne sera pas ravie de torturer ses impulseurs comme le suggère Guthrie, mais je parie qu'elle en est capable. Et ça expliquerait qu'un assez petit vaisseau marchand ait une accélération aussi faible.

— En outre, si c'est visible de très loin, nos méchants ne se sentiront pas obligés de dépenser un drone de reconnaissance pour vérifier leur théorie, approuva Kaplan avec un enthousiasme croissant. Ils seront trop persuadés d'avoir compris pour gaspiller leur matériel.

— Tout cela est bel et bon, Naomi... (le sourire de FitzGerald s'effaça un peu sur les bords) mais ils pourront quand même avoir des soupçons si nous quittons notre orbite juste au moment où ils arrivent à portée de capteurs de Pontifex. Et si nous démarrons avec ce qui ressemble à un anneau d'impulsion très endommagé, ça risque de leur paraître encore plus louche.

— J'y ai déjà pensé, dit Terekhov avant que l'officier tactique ne pût répondre. Puisque nous ne devrions pas avoir trop de mal à les repérer avec nos propres capteurs, il nous serait sans doute possible de guider un BAL Nuncien sur une trajectoire qui l'amènerait assez près des vaisseaux ennemis pour qu'il les détecte. Moment auquel son pilote enverrait très raisonnablement une alerte générale omnidirectionnelle pour prévenir que des bâtiments camouflés sont en train de s'enfoncer dans le système.

— Ça pourrait barder pour son matricule s'il s'approche trop des Rivaux, pacha, fit remarquer Kaplan.

— Je crois qu'on peut l'éviter, répondit Terekhov. Que le BAL donne l'alerte devrait convaincre nos visiteurs qu'il les a repérés, aussi improbable que ça paraisse. Si on réussissait à l'amener derrière eux, où il pourrait examiner leur sillage, la "portée de détection" augmenterait de manière assez dramatique. Et ça nous permettrait aussi de le lancer sur une trajectoire qui lui interdirait de les intercepter, même s'il le voulait. Je ne vois pas pourquoi ils prendraient la peine et le temps d'amener un bâtiment d'assaut léger antédiluvien dans leur rayon d’attaque, alors que le mal serait déjà fait. Particulièrement si décélérer dans ce but les distrayait de leur poursuite d'un vaisseau marchand boiteux.

« En fait, je m'inquiète davantage de leur réaction à notre décision de plonger plus profondément dans le système plutôt que de gagner l'hyperlimite en prenant la tangente. J'espère qu’ils se diront que nous paniquons, ou que nous espérons qu’ils ne soient pas encore assez près pour nous voir sur leurs capteurs de bord et pensons nous mettre plus vite hors de portée en nous éloignant d'eux par le chemin le plus court. » Il haussa les épaules. «J'aime à croire que je ne serais pas moi-même assez bête pour considérer une de ces deux hypothèses comme acquises, mais je n'en suis pas sûr du tout. Dieu sait que avons vu assez de vaisseaux marchands réagir sans logique face à une menace imprévue. J'estime probable qu'on nous supposera en train d'en faire autant.

— Vous avez sans doute raison, pacha, concéda FitzGerald, mais croyez-vous que le commodore Karlberg acceptera d'envoyer un de ses bâtiments aussi près de l'ennemi ?

— Oui, répondit fermement Terekhov. Je pense qu'il a assez envie de les voir éliminés pour prendre des risques encore plus gros que ça. Surtout quand je lui aurai expliqué de quelle manière nous allons aussi tenter de reprendre le vaisseau marchand.

— Vous y avez déjà fait allusion, pacha, dit son second, mais je ne vois toujours pas comment on va réussir ce coup-là.

— Je ne peux pas le garantir, répondit le commandant, mais je crois que nous avons une assez bonne chance. Tout dépendra de la conformation exacte de Rival Trois ainsi que de plusieurs autres facteurs indépendants de notre volonté, mais ça devrait être possible. Voici ce que j'ai en tête... »