T1 L'ombre de saganami
Chapitre Vingt-Trois
« Très bien, lieutenant Hearns. » Le même ordre d'attaque en provenance de l'Hexapuma luisait sur l'écran de corn du capitaine Einarsson, à bord du Glouton, et le Nuncien n'attendit pas qu'Abigail le lui retransmette officiellement. En dépit de ses possibles réserves à propos des officiers féminins, il n'avait à l'évidence pas plus envie qu'elle de perdre du temps. « On dirait que la balle est dans votre camp. Bonne chance. Einarsson, terminé.
— Merci, capitaine », répondit Abigail avant de jeter un coup d'œil à Ragnhilde. Elle-même fort bon pilote, elle savait toutefois qu'elle n'approchait pas du talent naturel de l'aspirante en la matière, si bien qu'elle était toute disposée à lui laisser le manche à balai.
« Séparation, ordonna-t-elle d'une voix calme.
— À vos ordres, madame. Séparation », répondit Ragnhilde.
La Graysonienne sentit un frisson animer la pinasse quand les faisceaux tracteurs se relâchèrent et que les réacteurs de manœuvre commencèrent à l'éloigner du Glouton.
Laissant cette partie de l'opération à Ragnhilde, elle appuya sur le bouton qui la connectait à l'autre pinasse.
« Hôtel-Papa-Trois, ici Hôtel-Papa-Deux. Nous avons reçu l'autorisation d'attaquer. Je répète : nous avons reçu l'autorisation d'attaquer. Procédez à la séparation. Je répète : procédez à la séparation et engagez votre impulseur dès que vous aurez atteint votre zone de sécurité. Papa-Deux a la cible alpha, Papa-Trois la cible bêta. Confirmez les cibles et préparez-vous à engager le combat.
— Hôtel-Papa-Deux, Papa-Trois procède à la séparation, lui déclara dans l'oreillette la voix d'Aïkawa Kagiyama. Confirmation des cibles. Papa-Deux prendra la cible alpha, Papa-Trois la cible bêta.
— Très bien, Papa-Trois », dit Abigail dont les yeux ne quittaient pas l'écran de ciblage étendu devant elle.
Les deux pinasses avaient achevé de se séparer de leurs BAL tracteurs avant même qu'Aïkawa n'eût fini de parler. Leurs réacteurs principaux avaient pris vie et les propulsaient sous une accélération de presque cent gravités. Quoique ce ne fût pas énorme, comparé à l'impulsion, c'était bien plus important que ce qu'ils généraient normalement. Les réacteurs servaient surtout durant l'approche finale des points d'ancrage ou en d'autres circonstances nécessitant que les petits appareils opèrent à proximité d'autres bâtiments. Des bandes gravitiques de pinasse, minuscules au regard de celles d'un vaisseau ou même d'un BAL, étaient cependant aussi destructrices pour tout solide qu'elles rencontraient. En outre, le contact avec des bandes plus grandes et plus puissantes grillerait les noyaux de la pinasse au même titre qu'une décharge d'un graser de vaisseau du mur. Raisons pour lesquelles Hôtel-Papa-Deux et Papa-Trois devaient se trouver à au moins dix kilomètres des BAL – et l'un de l'autre – avant que les sécurités intégrées ne permettent à leurs noyaux de s'activer pleinement.
Par bonheur, les concepteurs de la FRM savaient qu'il se produisait parfois des urgences et ils ne l'avaient pas oublié pour construire les pinasses de la Spatiale. Ces réacteurs-là étaient bien plus puissants que ne l'exigeait leur fonction normale, quoique leur endurance fût assez courte si on les poussait à fond. La contrepartie fâcheuse était que sans impulsion, les pinasses ne disposaient d'aucun compensateur d'inertie, ce qui ne leur laissait que les plaques antigravité internes. Lesquelles faisaient de leur mieux mais, même dans leur meilleur jour, ne pouvaient égaler la performance d'un compensateur, si bien que plus de quinze gravités d'accélération apparente se transmirent au protoplasme de l'équipage.
Cela broyait comme la main d'un archange furieux. Un rude grognement fut arraché aux poumons d'Abigail. La jeune Lemme s'y était cependant attendue, si bien que sa combinaison souple se resserra autour de ses membres et de son torse afin de forcer le sang à remonter vers son cerveau. Elle ignora l’effort physique tandis que la puissance des réacteurs faisait vibrer la pinasse telle une créature vivante, mais ce fut la vue un peu brouillée qu'elle regarda dégringoler le chrono de sa console tandis qu'augmentait la distance au Glouton. Puis ses yeux revinrent sur l'écran de ciblage.
Le Dromadaire y restait immobile. Il ne s'agissait pas d'une véritable image optique, quoique le cargo fût désormais à moins de soixante-dix mille kilomètres. À pareille distance, les systèmes visuels de la pinasse auraient aisément pu le montrer, mais les ordinateurs tactiques avaient reçu pour instruction d'en générer plutôt un plan. Ce schéma squelettique permettait de mieux comprendre les véritables paramètres de ciblage. Dans on coin de l'écran, un compte à rebours indiquait le temps séparant les pinasses de la position optimale pour ouvrir le feu.
Abigail ressentait une envie profonde, viscérale, de tirer elle-même. De presser le bouton de sa colonne de contrôle quand le compteur atteindrait zéro. C'était toutefois là le guerrier primitif qui subsistait en elle : le coup avait déjà été confié aux ordinateurs, et la précision inhumaine d'éléments cybernétiques dénués d'émotion convenait bien mieux à ce type de manœuvre qu'un cerveau martelé par l'accélération. La fenêtre était trop serrée.
Les réacteurs demeurèrent en marche durant sept interminables secondes puis, soudain, entre deux inspirations oppressées, les pinasses arrivèrent assez loin des BAL pour activer leurs impulseurs et la vibration tonitruante cessa. Alors même que la jeune femme soupirait de soulagement, un coin de son cerveau visualisa la consternation qui devait régner sur la passerelle du cargo, alors que des sources d'impulsion apparaissaient soudain sur ses capteurs, à l'équivalent en espace lointain d'une portée de poignard, et filaient vers lui avec une accélération de six cents gravités.
Il lui restait trente-trois secondes pour imaginer cela et se demander si les pirates surpris se remettraient assez vite de leur choc pour envoyer un signal avant que les pinasses n'atteignent leur distance de tir programmée.
Mais par ailleurs, si l'identification de Un et Deux effectuée par l’Hexapuma est exacte, il est possible que « pirate » ne soit pas tout à fait le mot qui convient, songea-t-elle au moment où le compte à rebours atteignait zéro.
Les pinasses s'étaient rapprochées de trois mille huit cents kilomètres de Rival Trois durant leurs trente-neuf secondes passées sous propulsion, mais elles s'en trouvaient toujours à un peu plus de soixante-quatre mille kilomètres quand les lasers tirèrent. L'Hexapuma était l'un des premiers vaisseaux à recevoir les nouvelles pinasses de classe Condor Mark. 30, dont capteurs, capacités de guerre électronique et puissance de feu avaient été améliorés en même temps que leurs compensateurs, tandis que les lasers de deux centimètres montés sur leur nez, naguère standard, avaient été remplacés par des armes de cinq centimètres, dotées de lentilles gravitiques notablement plus performantes.
Les barrières latérales d'un vaisseau de guerre auraient dévié avec mépris les plus grands efforts de ces armes et, si elles n'avaient pas été levées, son blindage aurait absorbé les coups n'encaissant que des dégâts superficiels. Mais un blindage de .vaisseau de guerre, conçu avec soin, combinait plusieurs couches de matériaux absorbant chaleur et chocs — des alliages complexes de céramique et de métal, d'une dureté quasi inconcevable — par-dessus une coque membrée en acier de combat.
Rival Trois était un vaisseau marchand. Sa coque n'était ni blindée ni faite d'acier de combat mais de vieux alliages à base le titane. Quand les lasers la touchèrent, le résultat fut spectaculaire.
En dépit des idées reçues auxquelles parvenaient à s'accrocher les civils, seulement accoutumés à leurs applications médicales et commerciales, les lasers offensifs ne provoquaient pas la fusion. Le transfert d'énergie était trop rapide et trop important pour cela. Une plaque métallique frappée par un laser volait en éclats, et ce fut précisément ce qui arriva à Rival Trois.
L'atmosphère jaillit par les blessures déchiquetées pratiquées avec une brutale soudaineté dans la coque du cargo. De petites brèches, comparées à celles qu'auraient produites les armes d'un vaisseau de guerre de taille normale, mais les individus qui se trouvaient de l'autre côté n'avaient reçu aucun avertissement. Un instant, ils vaquaient à leurs tâches routinières en manches de chemise, dans un environnement normal de vaisseau spatial; celui d'après, un démon d'énergie cohérente hurlant explosait au milieu d'eux, des éclats de leur propre bâtiment tranchaient leurs chairs telles des scies circulaires et, alors même que hurlaient les blessés, l'atmosphère qui les entourait se voyait aspirée par le vide vorace. Les systèmes automatiques d'urgence abaissèrent d'un coup les panneaux de sécurité, isolant les compartiments perforés... et privant de tout espoir d'évasion les pauvres diables emprisonnés sur le chemin de la destruction.
Ce carnage n'était toutefois qu'un effet secondaire. Les stylets d'énergie décochés avec précision avaient d'autres objectifs, et le feu d'Abigail se planta au plus profond du compartiment de l'hyper générateur de Rival Trois. La jeune femme n'aurait su dire quelle quantité de dégâts elle avait provoquée mais ses ordinateurs tactiques estimèrent une chance de soixante-douze pour cent pour que cela suffît à rendre le générateur irréparable dans l'immédiat. En vérité, ils étaient pessimistes : ce qui en restait n'aurait désormais pu servir que de matériau brut.
Le coup d'Hôtel-Papa-Trois toucha sa cible simultanément mais bien plus en arrière, ne visant pas la capacité de Rival Trois à voyager dans l'hyper mais sa manœuvrabilité dans l’espace normal.
Les bandes gravitiques commerciales différaient des militaires. Un vaisseau de guerre générait une double bande de contrainte au-dessus et en dessous de sa coque; un bâtiment marchand une bande simple seulement. La différence reflétait le fait qu'il était en théorie possible à un ennemi d'analyser une bande gravitique pour s'ajuster à l'effet distordant du différentiel de gravité sur les capteurs. S'il y parvenait, il pouvait alors « voir » à travers, ce que nul ne souhaitait lorsqu'il était question de son vaisseau. Utiliser une bande double, l'extérieure protégeant l'intérieure, rendait vains ces efforts. Et, bien entendu, les ingénieurs militaires, de par leur nature même, vouaient un culte au concept de la redondance en matière de survie aux avaries des combats. Les concepteurs marchands avaient d'autres priorités, si bien que les impulseurs civils étaient moins massifs de cinquante à soixante pour cent, noyau par noyau, que les dispositifs guerriers. Ces derniers étaient incommensurablement plus coûteux pour une espérance de vie notablement plus courte, deux facteurs bien ennuyeux quand on voulait bâtir un vaisseau de transport durable, bon marché et nécessitant peu d'entretien.
L'une des conséquences de cette différence de conception était toutefois qu'un vaisseau de guerre, y compris une pinasse, pouvait générer des bandes gravitiques opérationnelles à l'aide d'un seul anneau d'impulsion, alors qu'un cargo avait besoin des deux. Une autre était que les salles d'impulsion d'un bâtiment de guerre se subdivisaient en compartiments à blindages multiples, dotés d'une alimentation et d'un personnel individuels ; une salle d'impulsion civile était un grand espace d'un seul bloc, totalement dépourvu de blindage ainsi que des circuits de contrôle et sources d'énergie redondantes — sans parler des techniciens — des modèles militaires.
Raison pour laquelle le coup d'Hôtel-Papa-Trois infligea des dégâts aussi importants.
La blessure causée par le laser n'était en soi qu'une piqûre d'épingle, une infime perforation en regard des dimensions de cible. Chacun des noyaux bêta de l'anneau d'impulsion arrière de Rival Trois avait une masse plusieurs dizaines de fois supérieure à celle de la pinasse, mais la taille, en tant que telle, ne signifiait rien. Le laser perfora tout droit la peau épaisse de la salle d'impulsion et frappa de plein fouet le générateur primaire de bêta vingt-huit — qui explosa et propulsa des lambeaux de lui-même dans la jungle de condensateurs supraconducteurs et de systèmes de contrôle qui l'entourait, tandis qu'une violente décharge d'énergie lui échappait pour frapper bêta vingt-sept et vingt-neuf. Sans les cloisons et batardeaux blindés internes, les instruments de contrôle parallèles mais isolés et les coupe-circuits redondants des modèles militaires, rien n'était susceptible d'interrompre le désastre, si bien qu'une réaction en chaîne de courts-circuits frappant des anneaux supraconducteurs flamboyants traversa le compartiment. Ces éclairs captifs se répercutèrent avec la férocité de démons enragés, provoquant des avaries catastrophiques dans un noyau après l'autre, les mettant tous hors service, tandis que de nouvelles alarmes frénétiques hurlaient sur la passerelle du cargo.
Contrairement aux dégâts causés au générateur hyper, l'effet du tir d'Hôtel-Papa-Trois fut aussitôt manifeste puisque tout l'anneau d'impulsion arrière passa en moins de deux secondes d'un fonctionnement au ralenti à une extinction totale. Il s'agissait fatalement de l'action du laser : aucun être humain n'aurait réagi assez vite pour couper le courant en si peu de temps. Encore une fois, cependant, les capteurs d'Abigail ne purent confirmer l'étendue de ces dégâts durant les secondes qu'il fallut aux pinasses pour dépasser leur cible à plus de 7 600 km/s.
Les petits vaisseaux de la flotte se tournèrent, gardant le nez aligné sur Rival Trois, et passèrent en puissance maximum, décélérant à six cents gravités. Derrière eux, les BAL nunciens avaient aussi viré de bord mais leur taux de décélération rendait cent gravités au leur, si bien que la distance entre les composants alliés de la petite force d'attaque se creusa rapidement.
« Hôtel-Papa-Deux, ici Einarsson, fit une voix dans l'oreillette d'Abigail, quatre-vingt-dix secondes plus tard. Avez-vous une estimation des dégâts, lieutenant ?
— Rien de définitif, capitaine. » La jeune femme eut envie d'ajouter « bien sûr », mais elle se rappela que même les capteurs des pinasses devaient paraître magiques aux Nunciens. À tout le moins Einarsson avait-il attendu qu'elle eût le temps d'examiner les données disponibles avant de poser sa question.
« À ce que nous avons pu voir au passage, continua-t-elle, nous avons au moins rudement touché leur salle d'impulsion arrière. L'anneau est tombé et un vaisseau de commerce n'a pas franchement les moyens de réparer des avaries pareilles sans aide extérieure. Naturellement, nous ne pouvons pas être certains que c'est le cas, mais ça paraît probable.
» Il est bien plus ardu d'estimer les dommages à l'hyper générateur. Puisqu'il n'était pas en marche, nous n'avions aucune activité énergétique à mesurer ou à voir disparaître. D'après la fuite d'atmosphère observée, il semble que nous ayons pénétré assez loin pour en démolir une partie, et les ordinateurs estiment probable à soixante-dix pour cent que ce soit suffisant. Toutefois, nous n'aurons de véritable certitude qu'une fois à bord. »
Elle ne proposa pas d'estimation des pertes humaines... et Linarsson ne lui en demanda pas.
« Non, nous n'en aurons pas avant, acquiesça le Nuncien. Mais j'ai l'impression que vous les avez touchés assez rudement pour nous donner une chance de monter à bord, justement. Ce qui, pour être franc, est plus que je n'en espérais. Sans vos pinasses, nous n'aurions pas eu la moindre chance de réussir. Beau travail, lieutenant Hearns. Acceptez mes compliments et transmettez-les à vos subordonnés.
— Ce sera fait, monsieur, merci.
— Et ensuite retournez là-bas et bottez le c... le derrière de ces gars-là jusqu'à ce qu'il leur remonte entre les oreilles, ajouta Linarsson, grave.
— Bien compris, capitaine, répondit Abigail Hearns sans manifester le moindre amusement devant l'autocorrection du vocabulaire de l'officier. Je pense que vous pouvez y compter. »
Les Hôtel-Papa continuaient de décélérer à fond. La vélocité des pinasses tombait à chaque seconde de presque six kilomètres par seconde, ralentissant leur plongeon en direction du nuage d'Oort du système de Nuncio et des infinies profondeurs interstellaires au-delà. Leurs capteurs ne quittaient toujours pas Rival Trois et l'estimation d'Abigail selon laquelle le cargo avait été suffisamment handicapé se changea en quasi-certitude quand sa position et sa signature énergétique demeurèrent inchangées.
« Excusez-moi, madame. »
Elle se tourna vers l'aspirante qui occupait le siège du pilote. L’expression de Ragnhilde était assez calme mais une ombre couvait derrière ses yeux bleus. Lesquels ne voyaient pas juste en elle la responsable de la mission en cours ou même l'OTS de l'Hexapuma mais également son officier responsable des élèves officiers – son instructrice et son mentor.
— Oui, Ragnhilde ? répondit Abigail, calme, imperturbable, tout en reportant son regard sur sa console.
— Puis-je poser une question ?
— Bien sûr.
— Combien de gens pensez-vous que nous venons de tuer ? demanda Ragnhilde à voix basse.
— Je ne sais pas, avoua sa supérieure, injectant dans sa voix un soupçon de froide réflexion. S'il y avait un quart standard dans les deux compartiments, cela ferait deux ou trois personnes dans la salle de l'hyper générateur et quatre ou cinq dans la salle d'impulsion arrière. Mettons huit. Elle se tourna pour regarder l'aspirante droit dans les yeux. « Je pense qu'aucune de celles-là n'a survécu. »
Elle soutint le regard de Ragnhilde le temps de compter jusqu'à trois puis fixa à nouveau ses écrans.
— Il est possible que le chiffre soit plus élevé, continua-t-elle. Mon estimation suppose une garde de pure forme mais les deux compartiments pouvaient accueillir la totalité de leur personnel, surtout si le vaisseau se tenait prêt à s'échapper rapidement. En ce cas, vous pouvez doubler les pertes. Au bas mot. »
Comme sa compagne n'ouvrait plus la bouche, Abigail l'observa discrètement du coin de l'œil elle paraissait contrariée quoique pas surprise. Triste, peut-être. Venait-elle de comprendre qu'elle avait beaucoup mieux accepté la possibilité de sa propre mort au combat que celle d'en arriver à tuer quelqu'un d'autre ? La Graysonienne ne se rappelait que trop bien le moment où cela lui était arrivé, lors d'une froide journée sur la planète Refuge, deux ans T auparavant. L'instant où elle avait pressé la détente du pulseur d'un fusilier mort et vu non pas l'imagerie électronique aseptisée d'une lointaine destruction mais le sang qui jaillissait de chairs humaines déchiquetées, des os humains pulvérisés.
Mais, à ce moment-là, tu commandais, tout comme maintenant, se rappela-t-elle. Ceux que tu as tués venaient d'abattre un de tes fusiliers et ils étaient bien décidés à vous tuer tous. Si tu avais des responsabilités, des impératifs sur lesquels te concentrer. Ragnhilde n'en a pas – du moins pas en ce moment précis.
« Quel que soit le nombre exact, reprit-elle devant le silence de l'aspirante, il mourra encore plus de gens à bord de Rival I 'rois, d'une manière ou d'une autre, avant la fin de cette opération. » Elle tourna à nouveau la tête pour la regarder. « S'ils sont intelligents, ils se rendront et ouvriront leurs écoutilles quand nous arriverons. Mais, même en ce cas, il est probable qu'au moins certains d'entre eux – peut-être tous – mourront tout de même.
— Mais, si ce sont des pillards havriens, ils sont protégés par les accords de Deneb ! protesta Ragnhilde.
— Si ce sont des Havriens opérant sur l'ordre de leur gouvernement, oui, admit Abigail. Personnellement, je juge cela improbable.
— Vraiment, madame ? » Ragnhilde était de toute évidence surprise ; sa supérieure haussa les épaules. « Mais le message du commandant disait que nous devions les supposer tels.
— Je sais que les deux autres Rivaux ont été identifiés comme de construction havrienne, et je ne dis pas que je compte ignorer les instructions du commandant en supposant que leurs équipages ne sont pas eux aussi havriens. Mais aucun de ces bâtiments n'est récent et nous sommes terriblement loin d'un système stellaire auquel la République pourrait accorder le moindre intérêt stratégique légitime. »
Abigail eut un petit sourire en voyant l'aspirante sur le point de protester, sûrement tiraillée entre l'apparente certitude de son commandant et le scepticisme de son OREO – dont on ne pouvait oublier que c'était un officier de très fraîche date.
— Je ne sais pas sur quoi le capitaine Terekhov fonde ses suppositions, admit-elle. Peut-être n'a-t-il même pas de véritable certitude. Ou bien il a accès à des informations que j'ignore et qui lui donnent une autre raison de croire que nous avons affaire à des pillards de commerce havriens officiels. Dans tous les cas, sa responsabilité l'oblige à prendre en compte même l'improbable.
» Mais je me rappelle les rapports de la DGSN que j'ai lus à bord du Bravade lors de ma première affectation. L'une des possibilités que devait envisager le capitaine Oversteegen était que les pirates que nous cherchions en Tibériade soient des irréductibles ayant appartenu au SerSec de Saint-Just, passés dans la clandestinité avec leurs vaisseaux quand lui-même avait été abattu. Tibériade est bien plus proche de la République que l'amas de Talbot, c'est sûr, mais, si je commandais un équipage de gros bras de SerSec qui refusent de se rendre, je voudrais m'éloigner le plus possible de Thomas Theisman et d'Héloïse Pritchart. Je pense plus probable que nous ayons affaire à ce genre d'individus plutôt qu'à deux vaisseaux obsolètes envoyés par Theisman, à presque mille années-lumière du front, pour nous harceler dans une région que le Royaume stellaire n'a même pas encore officiellement annexée. »
L'expression de Ragnhilde s'était faite plus pensive, et Abigail sourit à nouveau, un peu plus largement.
— Je suppose que cette analyse doit à mon origine graysonienne, non manticorienne. J'ai remarqué – ne le prenez pas mal, aspirante – que vous autres, Manties, considériez le gouvernement de la République, quel qu'il soit sur le moment, comme le plus bel exemple du mal dans l'univers connu. Ce qui n'est pas surprenant, je suppose, compte tenu des rapports que vous entretenez depuis, mettons, soixante ou soixante-dix ans T.
» Nous autres Graysoniens avons passé une période aussi longue que l'existence même de votre Royaume stellaire à penser la même chose de Masada. On peut dire que nous sommes moins obsédés par les gouvernements et plus par les idéologies religieuses, dans notre cas, bien sûr. Et nous avons plus qu'assez d'indices qui prouvent que des Masadiens exilés se sont tournés vers la piraterie, commettant des atrocités et apparaissant dans les endroits les plus inattendus après avoir été chassés d'Endicott par l'Occupation, comme par exemple ces prétendus "rebelles”, les fanatiques qui ont attaqué la princesse Ruth et la sœur d'Hélène en Erewhon l'année dernière. Avec tout le respect que je lui dois, donc, même si le capitaine estime que nous avons affaire à des unités havriennes obéissant à des ordres officiels, je n'en suis pas si sûre. Et si ce n'est pas le cas... (son sourire disparut et ses yeux gris-bleu se firent soudain très froids) les accords de Deneb n'entrent pas en ligne de compte, n'est-ce pas ?
— Non, madame, répondit lentement Ragnhilde. Sans doute pas.
— Alors, et j'ai bien plus d'expérience des pirates que je ne l'aimerais, continua Abigail derrière ses yeux glaciaux, je serais fort surprise si une grande partie des gens qui se trouvent à bord de ce cargo n'étaient pas d'excellents candidats pour la peine de mort. Et c'est donc précisément ce qu'ils recevront, n'est-ce pas ?
— Oui, madame », admit l'aspirante d'une voix neutre. Sa compagne hocha la tête en réponse et reporta son attention sur ses instruments.
« Puis-je poser une autre question ? » demanda Ragnhilde au bout d'un moment. Le petit rire de la Graysonienne chassa de ses yeux une partie du froid qui s'y attardait.
— Vous êtes en train d'accomplir votre premier déploiement, Ragnhilde. Vous êtes censée poser des questions.
— Eh bien, en ce cas, pensez-vous que Rival Trois ait pu envoyer un signal à Rival Un ?
— Je ne sais pas mais je vois une seule chose susceptible de l'en avoir empêché : que nous ayons causé assez de dégâts périphériques pour endommager son système de communications. C'est bien sûr tout à fait possible. Les vaisseaux marchands ne disposent pas des coms de secours embarqués sur les vaisseaux de guerre, et tous leurs systèmes de commande ou de contrôle, y compris ceux des coms, sont entassés dans un volume nettement plus réduit. Je ne crois pas que nous devions compter sur la providence divine pour nous avoir arrangé le coup, cela dit. Dieu n'apprécierait sûrement pas. »
Cette fois, elle souriait pour de bon, quoique ni l'une ni l'autre n'estimât très amusante la possibilité que le cargo eût envoyé un avertissement à ses compagnons armés.
— Non, sans doute pas », répondit Ragnhilde au bout d'un moment, elle-même souriante. Elle avait été un peu surprise, au début, de constater que l'enseigne Hearns ne paraissait nullement encline à faire du prosélytisme pour l'Église de l'Humanité sans chaînes. Toutefois, si Abigail ne tentait pas de recruter des convertis actifs, elle ne déployait pas plus d'efforts pour déguiser ses croyances – lesquelles, à dire la vérité, paraissaient bien moins rigides que celles que l'aspirante avait toujours prêtées à la plupart des Graysoniens – même entourés d'une bande de mécréants manticoriens.
— Quoi qu'il en soit, conclut Abigail en désignant l'affichage montrant qu'un peu plus de seize minutes s'étaient écoulées depuis le début de leur décélération, nous devrions déterminer par nous-mêmes qui sont réellement ces gens d'ici à peu près cent quatre minutes. »