T1 L'ombre de saganami
Chapitre Cinq
Cinq hommes et trois femmes occupaient la luxueuse salle de conférence. Leurs vêtements étaient parfaitement adaptés à leur environnement, chers et coupés sur mesure à la dernière mode solarienne; leurs bijoux – pour la plupart discrets – étaient tout aussi onéreux. Tous étaient élégamment apprêtés et manifestaient cette assurance décontractée que leur apportait la certitude d'être les maîtres des mondes qui les entouraient.
Par ailleurs, à cet instant, ils n'étaient pas contents.
« Pour qui se prennent-ils exactement, ces putain de néo barbares, bordel de merde ? » interrogeait l'homme assis en tête de table. Peut-être était-il un peu trop gros, mais son visage restait d'ordinaire tout à fait séduisant. Pour le moment, toutefois, la colère qui flamboyait dans ses yeux bruns et faisait virer ses joues au rouge brique battait en brèche cette séduction. « Le Royaume stellaire de Manticore ! Pffff ! » Au mouvement de ses lèvres, on l'aurait cru prêt à cracher sur la luxueuse moquette de la salle de conférence.
« J'admets que c'est ridicule, commissaire Verrochio », dit l'une des femmes sur un ton bien plus calme. Ses yeux gris étaient aussi furieux que ceux de Verrochio, mais froids. Très froids. « Néanmoins, c'est bel et bien ce qui se produit.
— Pas tant que j'y pourrai quelque chose, mademoiselle Anisimovna ! cracha Verrochio.
— Le problème, Lorcan, déclara un des autres hommes, c'est qu'on dirait de plus en plus que nous n'y pouvons pas grand-chose. Du moins ouvertement.
— C'est risible, lâcha le commissaire. Nous sommes la Direction de la sécurité aux frontières, et eux ne sont qu'un "royaume" néo barbare tombé de la dernière pluie, avec des illusions de grandeur. Merde : Sol, à lui tout seul, possède trois ou quatre fois la population de leur "royaume stellaire" à la con. C'est comme si un ongle d'orteil menaçait tout le reste du corps.
— Non, commissaire, ce n'est pas le cas », dit la femme qui avait déjà parlé.
Comme il lui jetait un regard furieux, Anisimovna haussa les épaules. Son visage à la beauté spectaculaire, produit des meilleurs biosculpts et modifications génétiques accessibles à qui en avait les moyens, était aussi calme et concentré que celui de Verrochio était coléreux.
« Ce n'est pas le cas pour deux raisons. La première, c'est que les Manticoriens ne sont pas juste n'importe quels "néo barbares" en ce qui concerne la Ligue. Leur système d'origine ne se trouve qu'à peine à une semaine de celui de Sol, via le terminus de Beowulf de leur maudit nœud. Et il est pacifié depuis des siècles – plus que certains systèmes de la Vieille Ligue elle-même, et bien plus que plusieurs de ceux de la Grande Couronne ! Contrairement à la plupart des royaumes néo barbares, ils s'entendent bien avec Beowulf et parviennent à rester en assez bons termes avec Sol. Ils ont été harcelés par les médias durant leur première guerre contre Havre, et la plupart des autres systèmes de la Ligue les croient isolés à leur petit bout de la Galaxie explorée, mais ils entretiennent de remarquablement bons contacts avec la Vieille Terre. Et ce depuis plus de trois siècles T, depuis que le nœud de Manticore a été découvert et exploré. »
Haussant les épaules, aussi calme de voix et de gestes que d'expression, elle marqua une pause, comme si elle avait mis quiconque au défi de la contredire. Nul ne le fit, si bien qu'elle eut un très léger sourire.
« La deuxième raison pour laquelle ce n'est pas comme un ongle d'orteil menaçant le reste du corps, c'est qu'en vérité les Manticoriens n'ont menacé aucun citoyen de la Ligue, fit-elle remarquer. À entendre leur ambassadeur présenter la situation au conseil exécutif, sur la Vieille Terre, ils ne font qu'accepter le résultat d'un vote organisé librement – et spontanément – par les citoyens de l'amas de Talbot. Les résultats du référendum ont été écrasants, vous savez. Presque quatre-vingts pour cent en faveur de la demande d'annexion par le Royaume stellaire.
— Mais on s'en fiche, Aldona, non ? demanda avec dédain un très jeune homme aux yeux noisette. Les référendums ! » Il renifla. « Combien en avons-nous achetés au fil des siècles ?
— C'est justement ce qui rend la situation actuelle aussi... problématique, monsieur Kalokainos », remarqua la femme brune assise près d'Anisimovna. Ses yeux étaient aussi froids que ceux de sa compagne mais ses iris avaient une nuance argentée très particulière et sa tenue en soie de ver telluridienne, artistiquement brève (quoique affreusement onéreuse), révélait des tatouages et des piercings extravagants. « On pourrait dire que notre propre pétard nous saute à la figure. » Elle grimaça. « Je m'étais toujours demandé d'où venait ce cliché-là, mais il s'applique parfaitement au cas qui nous occupe. Nous avons parlé aux précieux électeurs de tant de nos référendums à nous qu'ils sont prêts à accepter le plébiscite de n'importe qui comme justification d'une annexion. Et certains des contacts étroits des Mamies sur la Vieille Terre, dont mademoiselle Anisimovna vient de nous rappeler l'existence, sont entretenus avec quelques-unes des meilleures sociétés lobbyistes de la planète. Elles savent présenter le plébiscite manticorien sous un jour très favorable, surtout avec ce genre de chiffres démesurés. »
Comme elle haussait les épaules, Anisimovna hocha fermement la tête.
« Isabelle a raison, commissaire Verrochio. Aussi honnête ou truqué qu'ait pu être le vote, il a été écrasant. Ce qui signifie qu'il nous est impossible d'user d'une main de fer dans cette situation. La question est de savoir quelle version du gant de velours il nous faut enfiler à la place.
— Et quel genre de coup de poing américain nous pouvons mettre à l'intérieur ? murmura l'homme assis à la droite de Verrochio.
— Exactement, Junyan, approuva Anisimovna.
— Excusez-moi, vice-commissaire Hongbo, dit Kalokainos, mais, d'après moi, la dernière chose que nous devons faire, c'est accorder la moindre crédibilité à cette annexion territoriale pure et simple. Nous devons adopter une position publique claire. Dénoncer le soi-disant référendum comme la parodie et l'escroquerie qu'il représente, proclamer la responsabilité souveraine de la Sécurité des frontières pour protéger le véritable droit à disposer d'eux-mêmes des citoyens du Talbot, et assembler une force armée FLS afin de renvoyer ces foutus Manties d'où ils viennent à grands coups de pied dans le cul ! »
Aldona Anisimovna parvint à ne pas lever les yeux au ciel sous l'effet de l'exaspération, mais cela lui fut difficile, malgré ses décennies d'expérience de la langue de bois. Kalokainos parvenait à avoir l'air de croire en sa propre rhétorique. Non qu'il y eût la moindre chance pour que ce fût le cas – même s'il était sans doute sincère, hélas ! en ce qui concernait le dernier point.
« Peut-être n'avez-vous pas bien conscience de ce dont est capable la Flotte manticorienne de nos jours, Volkhart ? » Il lui jeta un coup d'œil furieux mais elle y répondit par la même maitrise de soi glaciale dont elle avait fait preuve avec Verrochio. « Je vous assure que, nous, nous le savons, ajouta-t-elle.
— Ce dont ils sont capables n'a vraiment aucune importance, renvoya le jeune homme. Ce sont des minus. » Il agita une main, irrité. « Oui, je vous accorde que ce sont des minus aux dents longues et acérées. Mais ils auraient autant de chances de survivre à une confrontation avec la Flotte de la Ligue qu'un flocon de neige en enfer. Aussi au point que soit leur technique, nous les écraserions comme des Pygmées, ne serait-ce que sous le poids du nombre. Et ils sont assez malins pour le savoir aussi. Ils n'oseraient pas s'opposer à nous, surtout parce qu'ils sont de nouveau en guerre ouverte contre les Havriens »
Ses paroles s'adressaient à Anisimovna mais elle se rendit compte que ses yeux ne cessaient de glisser vers Verrochio. Elle pinça imperceptiblement les lèvres. Elle entretenait déjà des soupçons au sujet de ses véritables intentions et il lui semblait de plus en plus ne pas se tromper.
« Tenter de prédire ce que fera ou non le Royaume stellaire de Manticore est un jeu dangereux, Volkhart. Comme vous vous le rappelez peut-être, j'en ai fait la douloureuse expérience personnelle. » Contrairement aux yeux de Kalokainos, les siens demeuraient exactement où elle le leur disait – sur le visage de son interlocuteur – mais cela ne l'empêchait pas d'observer avec soin l'expression de Verrochio. « Vous pouvez dire ce que vous voulez des Manticoriens, et je vous assure qu'il est très peu de choses que nous n'ayons pas dites d'eux, à Manpower, au fil des siècles, ils ont déjà prouvé qu'ils étaient capables de courir des risques que n'importe qui d'autre considérerait comme insensés pour défendre leurs précieux "principes". » Ses lèvres se crispèrent de mépris, mais elle était trop honnête avec elle-même pour tenter d'esquiver les conséquences logiques de son analyse. « Si nous les poussons trop, il sera impossible de prévoir leur réaction. Je ne devrais pas être obligée de vous rappeler quelle forme de pression ils ont choisi d'exercer dans le passé par leur contrôle de ce fichu nœud du trou de ver. »
Verrochio tiqua. Ce fut très fugace, une simple contraction nerveuse au coin de mais elle en éprouva une bouffée de satisfaction. Quelque chose venait peut-être enfin de percer la rage égoïste et vaniteuse du commissaire.
« Les temps ont changé, rétorqua Kalokainos. Cette fois-ci, ils sont le dos au mur. Leur économie est en pleine crise et ils ont besoin de tous les crédits qu'ils peuvent réunir. Ils ne vont pas risquer une guerre commerciale avec la Ligue solarienne alors qu'ils tentent désespérément de construire autant de vaisseaux de combat que possible.
— Je pense que vous avez tort, déclara Anisimovna. Je vous rappelle que leur position était tout aussi "désespérée" au début de leur première guerre contre Havre, et qu'alors ils n'ont pas hésité à menacer de fermer le nœud manticorien à tous les bâtiments solariens.
« Aldona n'a pas tort », intervint Hongbo Junyan, en se glissant dans la conversation avec la souplesse et le talent dont il faisait preuve depuis des années pour diriger subtilement son supérieur théorique. Kalokainos lui jeta un coup d'œil irrité. Plus important, du point de vue d'Anisimovna, Verrochio tourna vers lui un visage automatiquement attentif.
— Je ne dis pas que l'argument de monsieur Kalokainos n'est pas logique, continua le vice-commissaire. Le problème est que les Manties ne se sentiront peut-être pas d'humeur logique. Bon sang ! » Il s'autorisa un sourire. « S'ils étaient logiques, ils ne se seraient jamais lancés dans un concours de bites potentiel avec la Sécurité aux frontières en un moment pareil !
» Ce que je veux dire, toutefois... (son expression redevint sérieuse) c'est qu'ils sont sûrement en train de se forger leur propre estimation de la situation et de l'équilibre du pouvoir sur une base qui comprend leur contrôle du nœud de Manticore. Et je me permets de signaler que nous trouverions très difficile de nous attaquer directement à leurs systèmes d'origine. Même si nous parvenions à leur reprendre le Talbot à l'aide de forces armées locales, leur intégrité territoriale fondamentale – à la fois chez eux et en Silésie – serait à l'abri de nos coups pendant au bas mot plusieurs mois. Il leur suffirait de faire retraite jusqu'au terminus central du nœud et nous ne pourrions pas les atteindre du tout. En revanche, ils pourraient interdire le nœud à tous nos vaisseaux marchands, au moins jusqu'à ce que nous ayons réussi à envoyer là-bas une flotte puissante par l'hyper. Je suis sûr qu'en tant que représentant des Transports Kalokainos, monsieur Kalokainos est en meilleure position que moi pour estimer combien de milliards de crédits cela coûterait dans l'intervalle aux armateurs et aux corporations de la Ligue. »
Verrochio fronçait à présent intensément le sourcil. Kalokainos eut un haussement d'épaules irritable.
« Bien sûr qu'ils pourraient nous blesser économiquement, s'ils étaient assez stupides, concéda-t-il. Mais, s'ils le faisaient, même les abrutis du conseil exécutif autoriseraient des opérations militaires de grande envergure contre eux !
Ce qui est précisément ce que vous et vos petits camarades aimeriez voir se produire, n'est-ce pas, Volkhart? songea froidement Anisimovna.
« Aucun doute, admit Hongbo, dont la sécheresse de ton indiquait qu'il partageait ces soupçons. Ce dont je doute, en revanche, c'est des bonnes dispositions du conseil envers ceux qui auraient permis à une telle situation de se présenter.
— Moi aussi », déclara Verrochio, d'une voix plus calme et plus réfléchie qu'elle ne l'avait été depuis le début de la conférence. Kalokainos ne dissimula pas aussi bien qu'il le croyait sa grimace de colère mais le commissaire était trop obnubilé par les conséquences funestes sur sa carrière que venait d'évoquer la dernière phrase de son assistant pour le remarquer.
— Non, continua-t-il en secouant la tête, ferme. J'admets qu'il nous faut répondre – énergiquement et efficacement – à l'intrusion des /Viandes dans une zone des Marges où ils n'ont rien à faire. Toutefois, nous ne pouvons risquer une escalade au point de perdre le contrôle de la situation. Autant que je partage votre avis sur le degré de folie qu'il leur faudrait atteindre pour affronter la Ligue solarienne, Volkhart, Aldona et Junyan ont parfaitement exposé leur point de vue. Je ne suis pas prêt à prendre le risque qu'ils soient assez cinglés pour monter sur le ring avec nous.
— À l'évidence, il s'agirait d'une situation sous-optimale pour nous tous, concéda Kalokainos, presque avec grâce.
— Ce qui nous ramène à la question des gants de velours, fit remarquer Anisimovna.
— Oui, en effet », acquiesça un homme blond aux yeux bleus. Kalokainos arbora un certain manque de surprise devant le soutien que ce dernier apportait à la représentante de Manpower.
— Devons-nous en déduire que vous avez une suggestion, monsieur Ottweiler ? demanda-t-il.
— Il se trouve que j'en ai une, en effet », répliqua fraîchement ledit Ottweiler. Comme plusieurs des autres le fixaient, dans l'expectative, il dissimula un sourire. En dehors de Verrochio et Hongbo – ainsi, bien sûr, que du général de brigade Francisca Yucel – il était ici seul à représenter légalement une nation stellaire. Il s'agissait certes d'une entité politique formée d'un unique système mais Mesa possédait bien plus d'influence que n'en avait généralement un système isolé.
« Avec tout le respect que je vous dois, Valéry, déclara d'un ton léger le seul homme qui n'avait pas encore parlé, Izrok Levakonic, le représentant des Industries Technodyne de Yildun, Mesa n'a pas exactement volé de triomphe en triomphe lors de ses contacts avec les Mancies.
— Non, en effet. » Ottweiler n'aimait visiblement pas en convenir mais il le fit sans flancher. « J'aimerais toutefois vous faire remarquer que Mesa, pour plusieurs raisons... (il évita soigneusement de regarder Anisimovna et Isabelle Bardasano) est une ennemie déclarée du Royaume stellaire. Aussi étendue et puissante que soit la Ligue, Mesa n'est qu'un unique système stellaire. Nous ne disposons pas, et de loin, des mêmes ressources. En outre... (il ajouta ces mots en jetant un regard lourd de sens à Verrochio et Hongbo) lors de notre dernier petit fiasco de Verdant Vista, les Mandes avaient le soutien d'un gouverneur de secteur de la Sécurité aux frontières, ainsi que du détachement FLS affecté à ce secteur.
— Ne nous rendez pas responsables de la folie de Barregos ! grogna Verrochio tel un sanglier furieux. Nous nous en serions débarrassés en un clin d'œil s'il ne s'était pas rendu politiquement inattaquable là-bas, en Maya.
— Bien entendu, commissaire, acquiesça Ottweiler, mais vous apportez de l'eau à mon moulin. Si vous n'êtes pas en position de contrer ouvertement un gouverneur dans un secteur placé depuis si longtemps sous contrôle de la DSF, le degré de contrôle direct que nous serions raisonnablement en droit d'attendre de vous ici, dans une zone des Marges n'ayant même pas le statut de protectorat, serait encore moins élevé. »
Verrochio hocha gravement la tête, et Anisimovna réprima un ricanement appréciateur. Quoique Ottweiler servît officiellement un gouvernement élu, quiconque avait un QI supérieur à celui d'une bûche savait parfaitement que le « gouvernement » de Mesa était une filiale des corporations interstellaires y ayant établi leurs sièges sociaux. Si bien que, dans les faits, Valéry Ottweiler était le laquais d'Aldona Anisimovna et d'Isabelle Bardasano. En dépit de cela, il disposait d'une habileté qu'elles n'auraient pu égaler pour traiter avec des bureaucrates carriéristes tels que Verrochio.
— Je suppose que je n'ai pas la patience de faire semblant de les prendre pour autre chose que des cochons exceptionnellement gras qui se gavent dans l'auge que nous leur emplissons. En dehors du fait, bien sûr, que les cochons sont des animaux bien plus intelligents.
« Que préconiseriez-vous, Valéry ? demanda Bardasano, comme s'ils n'en avaient pas décidé tous les trois bien avant la réunion.
— La situation requiert une préparation très prudente ainsi que du doigté, répondit-il. Telles que je vois les choses, notre problème est que les Manticoriens sont parvenus à s'assurer le bon droit, d'un point de vue relations publiques, grâce à leur référendum. En outre, ils disposent d'un accès physique à Sol au moins égal au nôtre, et d'un bien meilleur accès à l'amas de Talbot.
— Oh, je vous en prie ! protesta Kalokainos. Ils ont peut-être des contacts avec les firmes de lobbying et les médias de la Vieille Terre, mais rien qui approche ceux que nous avons, nous.
— C'est bien pour cela que j'ai parlé spécifiquement d'accès physique, monsieur Kalokainos, répondit calmement Ottweiler. Il est évident qu'ils ne peuvent exercer le même genre de pressions que nous. Ils ont choisi de rester à l'écart des structures politiques et bureaucratiques de la Ligue, alors que nous sommes intimement liés aux deux. Aussi riches qu'ils soient, ils ne peuvent par ailleurs en aucun cas égaler les ressources que nous consacrons en permanence à entretenir nos relations avec la direction politique de la Ligue, ses médias et sa fonction publique. Ils n'en ont tout bonnement pas les moyens, alors que nous sommes contraints de rester profondément et directement impliqués dans notre propre système politico-économique. Tout ce que je disais, c'est qu'ils y ont au moins autant d'accès physique que nous. Nous ne pouvons pas bloquer cet accès, et nous ne e trouvons a redire ce qu'ils en feront – pas avec certitude. Tout cela implique que nous devons leur arracher leurs crocs politiques avant de prendre la moindre mesure pour discréditer leur référendum.
» En ce qui concerne le Talbot, continua-t-il sur le même ton pondéré, ils peuvent déplacer presque instantanément des unités de leur système à l'amas et vice-versa, alors qu'il nous faudrait des mois pour déployer une flotte supplémentaire conséquente dans cette région. À supposer bien sûr que nous puissions convaincre la Spatiale de nous envoyer des unités en plus. Pour couronner le tout, ainsi que nous venons d'en convenir, le nœud du trou de ver de Manticore leur donne un pouvoir économique dangereux. »
Nul ne contredit cette analyse. Une ou deux personnes –dont Volkhart Kalokainos – hochèrent même la tête avec une impatience évidente devant cette récitation de faits notoires.
— Or donc, reprit Ottweiler, nous devons trouver le moyen de désamorcer autant que possible leurs avantages. Mon propre domaine de compétence étant la politique, j'aimerais aborder le problème de ce point de vue. Je suis sûr que, parmi vous, d'autres seront mieux placés pour discuter les aspects militaire et économique de la situation. »
Il eut un léger sourire et Verrochio acquiesça avec un air d'approbation auguste.
« De toute évidence, continua Ottweiler, comme l'a déjà fait remarquer Isabelle, nous ne pouvons pas dénoncer le référendum comme une manœuvre de leur part sans une préparation minutieuse, à moins d'accepter de soulever des questions quant à notre propre usage des plébiscites pour légitimer l'extension de la sécurité aux frontières. Nul ne nous remercierait de faire quoi que ce soit qui mettrait en doute la validité de nos précédents référendums.
» Toute contestation du plébiscite manticorien doit donc viser l'honnêteté avec laquelle ont été comptabilisées les voix. En outre, elle doit prendre en considération le fait que les résultats du vote ont été rapportés dans les journaux solariens. Qu'ils aient été imprimés leur donne un certain degré de légitimité pour la majorité des citoyens de la Ligue. De plus, contrairement à la plupart des néo barbares, les Manties peuvent envoyer tout aussi facilement que nous leurs porte-parole sur la Vieille Terre pour participer aux talk-shows. Il nous faut donc attaquer les résultats d'une manière qui les place fermement sur la défensive dès le départ.
— D'accord, fit Hongbo Junyan quand Ottweiler marqua une pause. Comment vous proposez-vous d'accomplir ce remarquable exploit ?
— Supposons un instant que les votes aient été comptabilisés honnêtement », dit Ottweiler. Comme tous le savaient dans la salle de conférence, c'était bel et bien le cas. « Il n'a cependant pas été unanime. Dire que quatre-vingts pour cent des électeurs inscrits ont voté pour l'annexion revient à dire que vingt pour cent ont voté contre, n'est-ce pas ?
Comme des têtes se hochaient, il haussa les épaules.
« Eh bien, je serais fort surpris si, parmi ces vingt pour cent, il n'y avait pas une bonne quantité de tarés extrémistes prêts à résister à l'annexion. Éventuellement par la force. »
À vous entendre, Valéry, on croirait vraiment que nous n'avons pas encore effectué les recherches nécessaires, songea Anisimovna, admirative.
« Je pense que vous pouvez compter là-dessus sans trop de risque, monsieur Ottweiler », déclara le général Yucel. En tant que commandant du corps de la Gendarmerie solarienne affecté au commissaire Verrochio, Yucel effectuait des opérations de renseignement dans toute la zone.
« D'ailleurs, continua-t-elle, plusieurs groupes sont déjà en train de se changer en mouvements de résistance potentiels. » Elle grimaça. La Gendarmerie gardait ces groupes à l'œil parce qu'ils seraient aussi les plus susceptibles de résister à une occupation de l'amas par la DSF.
« Si – pure hypothèse, vous le comprenez, reprit Ottweiler avec un sourire de conspirateur, si ces groupes opposaient une résistance héroïque aux impérialistes manticoriens qui ont honteusement truqué le référendum, les privant ainsi de leur droit sacré à disposer d'eux-mêmes, il est clair que le mandat de la Direction de la sécurité aux frontières l'obligerait à examiner la légitimité du vote d'origine aussi rigoureusement qu'elle examine les résultats de ses propres plébiscites. » Son sourire s'élargit, digne d'un requin. « Et si les violences dans l'amas de Talbot étaient correctement présentées par des journalistes au fait des terribles réalités de combattants de la liberté décidés à reconquérir leur indépendance, cela pourrait, hum... annuler une bonne partie de l'avantage que la proximité du terminus de Beowulf et de Sol procure aux Mamies. Des porte-parole peuvent être convaincants, mais le public de la Ligue est assez raffiné – on pourrait dire assez cynique – pour savoir que les représentants officiels arrangent la vérité afin de servir leurs buts. Et des sacs à cadavres, des bâtiments en feu, des bombardements, le tout absolument authentique et filmé en haute définition pour le journal du soir, sont plus convaincants qu'aucun porte-parole. Si les combattants de la liberté du Talbot réussissent à faire passer le message, les citoyens de la Ligue pourraient fort bien reconnaître la différence entre nos référendums scrupuleusement justes, honnêtes, et l'escroquerie que les Manticoriens tentent de nous faire avaler.
— Voilà qui me plaît assez », déclara Izrok Levakonic. Ce petit homme nerveux était paré d'une expression sardonique, et son sourire avait une authentique touche de fantaisie. « Ça nous fait paraître tellement... nobles.
— Tout à fait », approuva Verrochio, un peu à regret. Le commissaire de la DSF était plus à l'aise quand il serpentait sous des rochers diplomatiques. Les gens n'hésitant pas à avouer qu'ils travaillaient à truquer le système le mettaient mal à l'aise.
« Bien sûr, pour que ces patriotes opposent une résistance efficace, il leur faudra des armes, dit pensivement Yucel, dont les yeux sombres brillaient. Peut-être même un soutien financier. » Elle considéra Anisimovna et Bardasano, de l'autre côté de la table, et la représentante de Manpower eut un sourire grave.
« Je suis sûre qu'ils les trouveraient, dit-elle, et son interlocutrice hocha légèrement la tête.
— Et si les Mamies les écrabouillent, vos combattants de la liberté ? » interrogea Kalokainos. De tous, lui seul arborait une expression qu'on pouvait qualifier d'aigre.
« Ce serait... difficile, répondit Yucel. Pas impossible, je vous l'accorde, monsieur Kalokainos, mais difficile. Il leur faudrait à la fois la volonté politique et les moyens physiques de le faire. Je ne suis pas sûre qu'ils auraient la première, car ils découvriraient très vite que cela impliquerait une certaine dose d'effusions de sang. Il me semble que les Manties sont par nature plus durs que le Solarien moyen, mais ils n'ont pas beaucoup d'expérience des conséquences déplaisantes inévitables d'une expansion impériale. Les Andermiens seraient sans doute prêts à faire le nécessaire; je ne suis pas sûre que ce soit le cas des Manties.
» Et, même s'ils l'étaient, il leur faudrait en avoir les moyens. Compte tenu de leurs autres obligations militaires actuelles, je me demande s'ils pourraient dégager assez de vaisseaux et de troupes pour étouffer rapidement ce type de résistance. »
Anisimovna hocha la tête, bien qu'elle ne fût pas certaine de pouvoir se fier tout à fait à cette analyse. Yucel était certainement intelligente – bien plus que Verrochio, sans aucun doute, et peut-être même que Hongbo. Mais elle était aussi d'une brutalité avérée. Les rapports de Manpower laissaient entendre qu'elle avait été transférée dans les eaux reculées de Verrochio parce que ses tendances sadiques lui avaient valu un peu trop de notoriété lors de son affectation précédente.
Quoi qu'il en fût, il ne faisait aucun doute que sa conception du combat contre la résistance impliquait un recours extrême à la force, le plus vite possible, afin de créer des exemples qui terrifieraient tout rebelle potentiel et le pousseraient à la reddition. Ni que, selon elle, quiconque ne partageait pas son point de vue était faible et méprisable.
« Nous pouvons considérer comme acquis, je pense, que l'annihilation de tout mouvement de résistance ayant obtenu un soutien significatif en financement extérieur et en armes serait à tout le moins coûteuse et sanglante, dit Anisimovna. Or tout ce dont nous aurions besoin pour mettre en cause la légitimité du référendum, ce serait d'assez de violence pour justifier notre enquête.
— Vous avez peut-être raison, concéda Kalokainos, manifestement sans enthousiasme. Malgré cela, une guerre de guérilla ne suffirait pas à retourner l'opinion publique. Surtout compte tenu des contacts entre les Manties et la Vieille Terre que nous venons d'évoquer.
— Nous n'avons pas besoin de la retourner complètement, dit Ottweiler. Juste de créer assez de scepticisme pour changer l'amas de Talbot en une poignée de néo barbares envahis par une autre poignée de néo barbares. Les Manties peuvent bien présenter une façade civilisée, elle a déjà pris un grand coup en raison de leur confrontation avec Havre. Les médias ont fait un battage terrible à propos des efforts de réforme des Havriens. Et tous les imbéciles du gouvernement Haute-Crête ont ignoré la Vieille Terre presque autant que Havre. Ils n'ont fait aucun effort pour empêcher les réformateurs havriens de devenir très populaires au sein du public solarien. Ensuite, le gouvernement Alexander a entamé une évidente politique d'expansion impérialiste en Silésie. La même chose est en train d'arriver dans le Talbot, visiblement contre la volonté d'une portion significative de ses citoyens. Façade civilisée ou non, ce genre d'agression brutale contre des systèmes stellaires trop faibles pour se défendre démontre amplement que Manticore est une nation néo barbare. Qu'attendre d'autre d'une monarchie, de toute façon ? » Il haussa les épaules. « Une fois la situation explicitée en ces termes, tout le monde en viendra presque à souhaiter l'intervention de la Sécurité aux frontières.
— Mais cela ne surmonte pas comme par magie la difficulté que vous évoquiez vous-même il y a quelques minutes, à savoir les avantages militaires des Mandes, intervint Kalokainos. Nous serons peut-être capables de créer – pardon : de découvrir – une situation qui nous permettrait de justifier auprès du public une intervention militaire, mais obtenir la puissance de feu suffisante pour la mener à bien ou convaincre les Manties de renoncer, c'est une autre histoire. »
Anisimovna haussa un sourcil sardonique dans sa direction, et il rougit.
— Je maintiens mon analyse première, dit-il, sur la défensive. Je pense toujours qu'il serait insensé de leur part d'affronter la Flotte de la Ligue. Mais d'autres, lors de cette conférence, ont expliqué en long, en large et en travers que nous ne pouvions espérer qu'ils s'en rendent compte. Je me contente donc de signaler qu'il nous faut trouver un moyen de neutraliser cette possibilité, aussi improbable qu'elle soit.
— À mon avis, les mesures proposées par Valéry feraient radicalement évoluer la situation, répondit Anisimovna d'une voix posée. Et la suggestion du général Yucel selon laquelle les citoyens du Royaume stellaire seraient sans doute trop pusillanimes pour écraser une résistance armée n'est pas non plus dépourvue de mérite. Mais même si tous les deux se trompent, si Manticore s'avère prête à déployer assez de vaisseaux de guerre et de troupes pour écraser la résistance tout en s'opposant aux efforts... stabilisateurs de la Sécurité aux frontières, que perdons-nous ? Nous ne serons pas plus mal lotis que nous ne le sommes aujourd'hui. Après tout, aucune loi cosmique ne nous oblige à aller jusqu'à une véritable confrontation militaire si nous choisissons de ne pas le faire. »
Kalokainos allait répliquer puis il se tut, et Anisimovna vit presque la lumière s'allumer derrière ses yeux.
Pas trop tôt! songea-t-elle.
« Je vois, dit-il, au lieu de ce qu'il s'était préparé à déclarer. Je n'avais pas pris en compte le fait que la décision d'en arriver ou non à une escalade nous appartient entièrement.
— Cependant, intervint Verrochio, pensif, il ne ferait pas de mal de demander discrètement à ce que les unités de la Spatiale qui me sont affectées soient renforcées.
» Je crois que nous pourrons justifier au moins la requête de quelques contre-torpilleurs supplémentaires, même s'il n'y a pas d'explosion de violence dans l'amas, approuva Hongbo. Le simple fait qu'une nation stellaire engagée dans une guerre de longue haleine fasse son apparition à nos portes constitue sans doute une raison suffisante.
— Et, comme le dit monsieur Ottweiler, souligner la manière dont Manties et Andermiens viennent de se partager froidement la Silésie ne fera pas de mal non plus, observa Kalokainos.
— Non, en effet, approuva Anisimovna, avant d'explorer du regard la table de conférence. Il me semble que nous tenons un début de stratégie. » S'il paraissait bizarre que ce fût la représentante d'une corporation multi stellaire qui se chargeât de résumer leur réunion, plutôt que le commissaire Verrochio, nul n'en fit la remarque. « Ce n'est évidemment qu'un début, et je suis sûre que nous aurons tous des suggestions pour la perfectionner. Si je puis me permettre, je propose que nous en restions là pour l'instant. Discutons de tout cela de manière informelle entre nous durant un jour ou deux puis réunissons-nous à nouveau pour voir où nous en sommes. »
« Vous aviez raison à propos de Kalokainos », dit-elle quarante minutes plus tard en acceptant une grande boisson fraîche. Elle secoua la tête. « Je dois admettre que j'avais des doutes.
— C'est parce que vous ne vous occupez pas de l'aspect transport de nos affaires », répondit Bardasano. Elle s'installa dans l'un des fauteuils confortables de la suite privée luxueuse, son propre verre à la main. De la musique douce s'élevait en fond sonore, un des murs abritait une mosaïque de motifs lumineux abstraits aux lentes évolutions, évoquant le soleil sur un plan d'eau, et une petite table antigrav, sur sa droite, soutenait un plateau de sushi. « Nous prêtons plus d'attention aux agissements du petit cartel de Kalokainos parce qu'il a une influence plus directe sur nos opérations », ajouta-t-elle en s'emparant d'une paire de baguettes.
Anisimovna hocha la tête puis but une gorgée, pensive, tout en regardant sa compagne opérer sa sélection sur le plateau. Bien qu'il fût notoire que Manpower et Jessyk & Co., de Mesa, travaillaient en étroite collaboration, l'ensemble de la Galaxie ignorait que Jessyk était en fait la propriété (par l'intermédiaire de leurres et de découpages appropriés) de Manpower. En partie à cause du soin avec lequel on dissimulait les rapports entre ces deux géants interstellaires, Anisimovna n'était pas précisément au fait des opérations de la filiale. Bien que membre de plein droit du conseil d'administration de Manpower, alors qu'Isabelle n'était que membre associé, non votant, de celui de Jessyk, la plus jeune des deux femmes connaissait bien mieux les réalités du fret interstellaire. Et, Anisimovna en convenait, la manière dont ces réalités influaient sur les problèmes – et les chances – que connaissaient les deux sociétés.
« Son père et lui croient donc réellement pouvoir pousser les Manties à une guerre contre la Ligue. » Elle secoua la tête. « Ça me paraît un peu ambitieux, même à l'échelle de nos cercles.
— Mais vous saisissez la beauté de la chose de leur point de vue », remarqua Ottweiler. Aucun serviteur humain n'était présent, et la suite d'hôtel privée était protégée par les meilleurs dispositifs de sécurité solariens, aussi n'avait-il aucune raison de feindre de ne pas s'adresser à deux des plus puissants représentants de ses véritables employeurs.
« Réfléchissez-y de leur point de vue, continua-t-il. Aussi forts que soient les Manties, ils seraient incapables de résister à toute la Flotte de la Ligue. Toute guerre se terminerait donc fatalement par leur défaite absolue – et sans doute rapide. Avec de la chance, cela signifierait la destruction pure et simple de leur "Royaume stellaire". Dans tous les cas, le traité de paix exigerait d'eux des concessions importantes en ce qui concerne la propriété et l'usage du nœud.
— Personnellement, je parie que le vieux Heinrich raisonne en termes de destruction totale, dit Bardasano, un petit morceau de poisson cru local tenu entre ses baguettes. Et en ce qui concerne son fils, ça ne fait aucun doute. Vous l'avez vu saliver à l'idée d'une confrontation directe entre les unités de Verrochio et les Mandes ? Il aurait aussi bien pu se peindre une enseigne holo sur le front ! L'idée que la situation pourrait dégénérer en guerre ouverte – ou bien que ses gens pourraient la pousser à dégénérer – a visiblement envoyé une bonne décharge à ses centres du plaisir.
— Son père et lui estiment sans doute que la DSF serait chargée d'administrer Manticore après une défaite militaire écrasante, dit Anisimovna.
— Exactement, fit sa compagne. Et que leurs fonctionnaires apprivoisés, comme Verrochio – Hongbo, devrais-je dire, car nous savons tous qui tire réellement les ficelles –, seraient libres de diviser le contrôle du nœud à leur guise. Donc, en déposant assez d'argent dans les bonnes poches... »
Elle haussa les épaules puis sourit et tapota du bout du doigt le clou élaboré qui ornait sa narine gauche, avant de déposer le sushi dans sa bouche.
« Je n'aurais pas vraiment le cœur brisé de voir un malheur arriver aux Manties. » La douceur du ton d'Anisimovna ne trompait personne. « Dieu sait qu'ils me font copieusement chier depuis toujours, même sans parler de nos récents petits soucis en Tibériade et Congo. Mais ce n'est pas comme si ces foutus Havriens n'étaient pas tout aussi chiants.
— D'ailleurs, c'est Havre, encore plus que les Manties, qui a organisé le cafouillage en Congo », ajouta Bardasano, amère, tandis que disparaissait son sourire. La perte du nœud du trou de ver de Congo avant qu'il eût seulement pu être correctement exploré avait été presque aussi ennuyeuse pour Jessyk & Co. que celle de l'industrie pharmaceutique et des élevages d'esclaves de Verdant Vista pour Manpower.
« Je suis d'accord, dit Anisimovna, avant de poursuivre en fixant Ottweiler de ses yeux gris acérés. Voilà pourquoi toute solution de nos problèmes actuels dans le Talbot qui laisse Havre intact n'est pas, selon nous, la meilleure. Nous voulons Manticore et Havre hors de nos vies pour de bon. Et nous ne voulons absolument pas d'une solution qui élimine l'un des deux mais épargne l'autre. Pour l'instant, au moins, ils sont trop occupés à se tirer dessus mutuellement pour nous accorder toute leur attention.
— Bien sûr, répondit Ottweiler. Toutefois, je suis sûr que nous sommes tous un peu anxieux à l'idée de voir Manticore s'installer militairement dans le Talbot. L'amas ne se situe qu'à un ou deux siècles-lumière de Mesa – il en est donc plus près de presque cinq cents années-lumière que le système de Manticore.
— Cela, nous le savons tous, Valéry, acquiesça sèchement Anisimovna. Nul ne dit que nous n'avons pas intérêt à rabattre leur caquet aux Manticoriens et à les chasser du Talbot. Mais je ne suis pas favorable à un plan qui provoquerait une guerre entre Manticore et la Ligue. Pas tout de suite, en tout cas.
— Cela dit, Volkhart a soulevé une question intéressante, même s'il ne l'a pas posée à haute voix, intervint Bardasano, pensive. Si nous bousculons assez les Mamies en soutenant les mouvements de résistance autochtones, nous déclencherons un processus dont la maîtrise risque de nous échapper. Surtout si quelqu'un comme lui s'emploie à provoquer un incident assez grave pour déboucher sur la guerre totale qu'il désire.
— Seulement si Verrochio et Yucel affrontent directement les Mamies, répondit Anisimovna avec un sourire mauvais. Je crois le temps venu de suggérer à notre cher ami Junyan qu'il serait utile de glisser un mot à Roberto Tyler.
— Junyan ? Pas Verrochio ? » Au ton d'Ottweiler, on devinait qu'il ne discutait pas ses directives mais s'assurait de bien les comprendre.
« Junyan », confirma Anisimovna, et le Mesan hocha la tête. Le vice-commissaire Hongbo était bien plus habile aux manœuvres directes que mettrait en jeu toute conversation avec Tyler.
« Compris. » Ottweiler sirota un instant sa boisson, le regard dans le vague, tandis qu'il étudiait les conséquences possibles. Puis ses yeux retrouvèrent la réalité et se posèrent sur l'envoyée de Manpower. « Je crois que je vois où cela mène, dit-il. Mais, même en supposant que Tyler soit coopératif et que Hongbo lui donne – ou plutôt convainque Verrochio de lui donner – les garanties qu'il désirera, les Monicains n'ont pas la moitié de la puissance de feu nécessaire pour affronter Manticore.
— Voilà pourquoi je dois rencontrer demain Izrok Levakonic en privé, reprit Anisimovna. Je crois pouvoir convaincre TIY de fournir quelques renforts à notre ami Tyler.
— Même après ce qui s'est produit en Tibériade ? » Cette fois, il y avait une trace de surprise, voire de scepticisme, dans la voix d'Ottweiler.
« Croyez-moi, dit Bardasano avant qu'Anisimovna n'eût pu répondre. Les directeurs de Technodyne vendraient leur propre mère à Aldona contre un accès direct au matériel militaire manticorien. J'imagine qu'Izrok, notamment, préférerait s'allier à Volkhart. Ils pourraient voler bien plus de technologie s'ils s'emparaient pour de bon des chantiers navals du système de Manticore. Mais je ne crois pas qu'ils entament une épreuve de force avec nous. Et ils sont trop impliqués dans la "communauté des affaires légales" de la Ligue pour agir ouvertement en solo. » Elle secoua la tête. « Non, ils ont besoin d'une façade. Un groupe "hors la loi" comme nous... ou comme Tyler. Donc, si nous le leur demandons, et surtout si nous sommes prêts à augmenter un peu la mise, ils soutiendront les Monicains. »