T1 L'ombre de saganami

JOSE · Chapitre 4 sur 30

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T1 L'ombre de saganami

Chapitre Trois

« Allons, jeunes gens, ne bloquez pas la galerie, s'il vous plaît. »

Le léger accent graysonien paraissait plus amusé qu'autre chose mais la voix possédait une indéniable autorité. Hélène jeta un bref coup d'œil par-dessus son épaule et haussa les sourcils en reconnaissant la jeune femme qui se tenait derrière elle. Pour autant qu'elle sût, il n'y avait qu'un officier féminin dans la Spatiale graysonienne. Et, même sinon, ce visage-là s'était étalé sur tous les HV du Royaume stellaire un an T plus tôt, après l'affaire de Tibériade.

Hélène interrompit sa conversation avec Ragnhilde Pavletic et s'écarta vivement. Le géant en uniforme bleu et gris qui marchait au côté de l'enseigne considéra les trois aspirants, pensif. Quoique son uniforme fût celui d'un homme d'armes de Grayson, lui-même ne pouvait être originaire que de San Martin, avec son teint sombre, son physique adapté à une forte gravité et son profil d'aigle caractéristique. Si aucune menace ne brillait dans ses yeux, quelque chose en lui suggérait qu'il était préférable de ne pas les serrer de trop près, sa protégée t lui.

Les deux autres aspic se hâtèrent de suivre l'exemple d'Hélène. Le grade de l'enseigne eût suffi à obtenir ce résultat en toutes circonstances; la qualité de son chien de garde personnel y ajouta un peu de célérité, et le sourire de la Graysonienne prouvait qu'elle en était consciente.

« Inutile d'être accommodant à ce point-là », leur assura-t-elle sur un ton léger, avant de se tourner pour regarder à travers le plastoblinde épais de la galerie des bassins spatiaux.

Le fuseau à double tête d'un croiseur lourd de classe Édouard Saganami flottait vers ses faisceaux d'amarrage dans le vide cristallin, connecté physiquement au pont d'observation de la galerie par des tubes de transport du personnel militaire, tandis que des équipes de radoubeurs se pressaient au-dessus de son anneau d'impulsion arrière. Techniquement, l'Hexapuma était un Saganami-C, une version « améliorée » du modèle d'origine. On l'aurait naguère estimé d'une classe à part entière mais la nomenclature de ConstNav s'était un peu assouplie sous la dernière Amirauté. En baptisant ce modèle Saganami, plutôt que d'admettre qu'il appartenait à une nouvelle classe, on avait obtenu des fonds pour en poursuivre la construction – quoique en nombre très limité – grâce au souci qu'avait l'Amirauté Janacek d'augmenter le parc de vaisseaux légers de la Spatiale.

Avec ses 483 000 tonnes, l'Hexapuma était plus grand de soixante et un pour cent que les vaisseaux de classe Chevalier stellaire, les plus récents – et les plus gros – croiseurs lourds de la Spatiale avant ce qu'on commençait à appeler la Première Guerre havrienne. Toutefois, malgré cette augmentation de son tonnage et, surtout, de sa puissance de feu, son équipage était très réduit par rapport à celui d'un Chevalier stellaire. Le fait que la réduction du personnel, donc des dispositifs de survie, libérait de l'espace participait d'ailleurs autant à sa puissance de combat accrue que les progrès de la technologie en matière d'armement.

Contrairement aux Saganami d'origine, l'Hexapuma était tout particulièrement conçu pour le combat par missiles. Bien qu'il ne fût équipé que de quarante tubes, moins que les Saganami-B intermédiaires, il disposait tout de même d'une batterie une fois et demie supérieure à celle d'un Chevalier stellaire. Ses tubes, plus gros que ceux des Saganami-B, pouvaient lancer des missiles plus puissants, tandis que sa soute à munitions se trouvait considérablement agrandie. Ses armes à énergie étaient moins nombreuses – il n'en avait que deux par batterie, plus l'armement de poursuite – mais, sur le modèle graysonien, elles étaient individuellement plus puissantes que celles qui équipaient les croiseurs de combat de la plupart des flottes. Il pourrait attaquer moins de cibles à portée d'énergie mais les coups qu'il assénerait ainsi seraient dévastateurs. En outre, les Saganami-C étaient les premiers bâtiments à recevoir les nouveaux générateurs de barrière de proue biphasés améliorés.

En bref, compte tenu de son choix de distances pour engager le combat, l'Hexapuma aurait pu attaquer et détruire n'importe quel croiseur d'avant-guerre – manticorien aussi bien que havrien.

« Bel engin, n'est-ce pas ? observa l'enseigne graysonienne.

— Oh oui, tout à fait... lieutenant Hearns », répondit Hélène. L'autre femme – elle n'était son aînée que de deux ou trois ans T – lui jeta un coup d'œil surpris. Sans doute habituée à être reconnue, au moins par d'autres membres de la Spatiale, elle semblait toutefois se demander pourquoi cette aspirante lui avait montré qu'elle la reconnaissait. Hélène espéra qu'on ne la crût pas en train d'essayer de faire de la lèche. Elle soutint un instant le regard de Hearns, laquelle finit par hocher légèrement la tête et reporter son attention sur l'Hexapuma.

« Nos nouveaux bleus ? demanda l'enseigne sans les regarder.

— Oui, madame.

— Je sais qu'accueillir un aspi à bord avant qu'il ne se soit officiellement présenté au rapport est censé porter malheur, reprit Hearns, fixant toujours le croiseur flottant, aussi continuerai-je de supposer que vous ne faisiez que passer et vous êtes arrêtés pour admirer le paysage. Il ne serait pas correct de violer la tradition.

— Non, madame, approuva Hélène, parlant toujours pour eux trois.

— Si j'étais vous, continua Hearns avec un léger sourire, je prendrais encore quelques minutes pour l'admirer. Vous ne le verrez pas très bien de l'intérieur. » Son sourire s'élargit. « Et vous n'aurez pas beaucoup de temps libre pour admirer quoi que ce soit une fois que vous aurez pris votre service. »

Elle eut un petit rire, leur adressa un signe de tête et, mince et gracieux contre-torpilleur suivi d'un supercuirassé pataud, continua son chemin en direction du tube de transport avant.

Le fusilier qui montait la garde regarda sans expression le trio d'aspirants approcher du bout du tube d'embarquement principal de l'Hexapuma. Ce caporal devait les avoir vus jouer aux touristes ébahis et avoir observé leur échange avec l'enseigne Hearns, mais nul ne s'en fût douté à le voir. D'après l'insigne cousu sur sa manche, il avait au moins six années manticoriennes – plus de dix ans T – de service. Il avait aussi sans doute vu durant cette période plus d'aspirants qu'il n'aurait pu en compter, et il considérait cette nouvelle fournée avec une impassibilité toute professionnelle.

Les bleus se mirent en formation sans un mot et sans cesser de marcher. C'était Pavletic qui avait obtenu le meilleur classement dans leur promotion, bien qu'elle n'eût devancé les deux autres (qui avaient terminé ex aequo) que de moins de deux points. Ce qui comptait était toutefois que son résultat lui donnait la préséance et, sur le moment, Hélène n'avait guère envie de la lui disputer.

L'aspirante aux cheveux de miel et à l'ossature délicate ouvrit la marche jusqu'au bout du tube; le fusilier se mit au garde-à-vous et salua. Elle lui rendit son salut avec vigueur.

« Aspirante Pavletic et son groupe, prêts à monter à bord, caporal », annonça-t-elle. Les autres lui avaient confié la puce enregistrée de leurs ordres officiels, aussi donna-t-elle les trois à la sentinelle.

« Merci, madame », répondit le fusilier. Il inséra la première puce dans son bloc-mémo et tapa le code permettant d'en afficher le contenu, qu'il étudia durant une ou deux secondes. Puis il releva les yeux vers Ragnhilde, comparant de toute évidence son nez retroussé et ses taches de rousseur à l'image qui figurait dans l'ordre d'affectation. Il hocha la tête, éjecta la puce et la lui rendit. Ayant inséré l'ordre suivant, il observa tour à tour la photo obtenue et Aïkawa, lequel soutint son regard sans frémir. Le caporal acquiesça à nouveau, restitua la puce à Ragnhilde puis compara enfin le visage d'Hélène à l'image idoine. Tout cela ne lui prit pas beaucoup de temps mais il ne faisait visiblement pas preuve d'inattention : aussi routiniers que fussent ses devoirs, il ne considérait rien comme acquis.

« Merci, madame, dit-il enfin à Ragnhilde, vous êtes attendus. L'officier en second n'est pas à bord en ce moment, j'en ai peur. Je pense que le capitaine de frégate Lewis, la chef mécanicienne, est l'officier le plus gradé à bord.

— Merci, caporal », répondit Ragnhilde. Il n'avait pas été obligé de préciser que Lewis était chef mécanicienne, et certains fusiliers, elle le savait, s'en seraient dispensés. La finalité d'une première affectation était, au moins en partie, de jeter les aspirants dans le grand bain. Leur cacher les éléments permettant de déterminer qui était qui à bord de leur bâtiment n'était qu'un des multiples moyens d'alourdir ce processus de mise à l'épreuve.

« Je vous en prie, madame », répondit la sentinelle, avant de s'écarter pour permettre aux trois jeunes gens de pénétrer dans la gravité zéro du tube d'embarquement.

Ils y nagèrent en file indienne, chacun prenant soin de laisser assez de place pour la cantine tirée par celui qui le précédait. Par bonheur, ils avaient tous obtenu de bons résultats en travaux pratiques d'apesanteur, si bien qu'ils ne commirent aucune maladresse gênante avant de s'engager un par un dans le hangar d'appontement central de l'Hexapuma et de retrouver une gravité normale.

Un enseigne de vaisseau de première classe portant au bras gauche le brassard d'officier du hangar d'appontement du pont, et le nom « Maclntyre, Fréda » sur sa plaque, les attendait avec un air d'impatience à peine poli. Les trois aspirants saluèrent.

« Permission de monter à bord afin de rejoindre l'équipage du vaisseau, lieutenant ? » requit Ragnhilde sur un ton raide.

La femme leur rendit leur salut, et Ragnhilde lui remit leurs puces enregistrées, qu'elle examina dans son propre bloc-mémo. Cela lui prit un peu plus longtemps qu'à la sentinelle, mais pas énormément. Hélène eut l'impression que l'OHAP lisait les ordres de Ragnhilde – ou au moins les parcourait –mais se contentait pour les autres de vérifier le visuel. Cela lui parut un peu laxiste mais elle se rappela alors qu'elle n'était qu'une bleue. Par définition, nul n'avait moins d'expérience qu'elle à bord de 1 'Hexapuma, et peut-être l'enseigne avait-il simplement appris à reconnaître les conneries façon Mickey Mouse et à les traiter en conséquence.

« Il semble que vous arriviez un peu en retard, lieutenant Pavletic », observa Maclntyre en rendant les puces. Ragnhilde ne répondit pas – qu'eût-elle pu répondre ? – et son interlocutrice eut un léger sourire.

« Enfin, vous êtes là, et c'est sans doute tout ce qui compte », conclut-elle. Tournant la tête, elle fit signe à un technicien en systèmes environnementaux. « Jankovich !

— Oui, lieutenant. » L'accent gryphonien prononcé dudit Jankovich fut pour Hélène une bouffée d'oxygène de sa planète natale, tout droit sortie des montagnes de son enfance. Et elle y reconnaissait autre chose : une note d'aversion profonde. La nuance n'était pas particulièrement flagrante mais les montagnards étaient remarquablement peu doués pour cacher leurs sentiments... à des montagnards. Dans le reste du Royaume stellaire, on considérait tout ce qui venait de Gryphon comme si mal dégrossi qu'on remarquait rarement les signes subtils immanquables pour d'autres Gryphoniens.

« Escortez ces bleus à leurs quartiers, ordonna sèchement Maclntyre, visiblement inconsciente des vibrations subliminales que percevait Hélène chez le technicien.

— À vos ordres, lieutenant, répondit Jankovich, avant de s'adresser aux aspirants. Si ces messieurs dames veulent bien me suivre ? » Il ouvrit la marche en direction des ascenseurs au centre du hangar d'appontement.

Ils parvinrent à ne pas se tordre le cou ni ouvrir de grands yeux tandis qu'on les conduisait au compartiment de repos des aspirants. C'était là le nom officiel qui figurait sur le diagramme du vaisseau mais, comme tous les compartiments de ce type à bord de tous les vaisseaux de la Flotte royale manticorienne, il était plus connu sous le surnom de « quartiers des bleus ». L'Hexapuma était un bâtiment neuf qui s'apprêtait à partir pour sa première mission. En tant que tel, et comme il convenait à un croiseur de son tonnage (surtout du fait des systèmes automatiques qui en réduisaient l'équipage), ses quartiers des bleus étaient bien plus vastes et plus confortables que tout ce qu'on aurait pu trouver à bord de vaisseaux plus anciens, plus petits ou plus étriqués.

Toutefois, cela n'était pas synonyme de luxueux, loin de là. Tout aspi disposerait pour dormir d'un logement privé, isolé par des panneaux mobiles, mais à peine plus grand que la couchette individuelle, non des plus larges, qu'il abritait. Chacune de ces couchettes était munie d'un crochet auquel son occupant pouvait fixer sa cantine. Un « salon » exigu jouxtait la cloison avant, ainsi qu'une grande table à la surface dure antidérapante, laquelle abritait une unité de com orientable et au moins trois terminaux d'ordinateur. Les cloisons étaient peintes d'un bleu pastel profond curieusement agréable et, à tout le moins, le compartiment – comme l'ensemble du vaisseau – dégageait-il encore une odeur et une impression de « véhicule neuf ».

Deux autres aspirants les attendaient lorsqu'ils arrivèrent. Les nouveaux venus en connaissaient déjà un – Léopold Stottmeister – de manière plus ou moins familière. Mesurant à peine moins d'un mètre quatre-vingt-huit, Léo avait les cheveux auburn, les yeux sombres, et il était bâti pour la vitesse et l'endurance, non pour la force brute. Hélène et lui se connaissaient depuis presque trois ans T, soit depuis plus longtemps qu'il ne connaissait personne d'autre ici, aussi lui adressa-t-il un sourire de bienvenue.

— Hé, voilà Zilwicki la Terrible ! lança-t-il. Je me demandais où tu étais passée.

— Nous autres, pauvres tacticiens, sommes incapables de trouver notre chemin si un brillant mécanicien comme toi ne leur montre pas le plan du pont, répondit-elle en joignant pieusement les mains et en levant les yeux vers le plafond.

— Mais oui, bien sûr », répondit-il de son agréable voix de ténor, avant d'adresser un signe de la main aux autres arrivants, tandis qu'Hélène reportait son attention sur le cinquième membre du contingent d'aspirants de l'Hexapuma.

La plaque d'identité sur sa poitrine disait « d'Arezzo, Paolo », il lui rendait six bons centimètres, il avait les cheveux blonds et les yeux gris. Ce qui la frappa immédiatement, toutefois, ce fut son incroyable beauté.

Toutes sortes d'alarmes se déclenchèrent en elle tandis qu'elle observait ce profil classique parfait, ce haut front réfléchi, ce menton fort – avec une fossette, pas moins ! – et ces lèvres fermement ciselées. Si un producteur d'holovision avait cherché un acteur pour jouer un jeune Preston de l'Espace, d'Arezzo aurait été exactement l'homme de la situation. Particulièrement avec les hanches étroites et les larges épaules qui complétaient l'ensemble.

Les expériences d'Hélène avec des gens approchant ce degré de beauté physique (elle ne pensait pas avoir jamais rencontré quiconque le surpassant) n'avaient pas été très heureuses. Les biosculpts nécessaires pour produire pareille apparence étaient très chers, et ceux qui acceptaient de se les payer très gâtés, très riches ou les deux. Pas exactement le genre d'individus avec lesquels un montagnard de Gryphon risquait d'avoir beaucoup d'atomes crochus.

À l'arrivée des nouveaux, il était assis en bout de table, plongé dans un liseur. Encore un mauvais signe, songea-t-elle. Il ne s'était pas soucié d'engager la conversation avec Léo, l'un des êtres les plus sympathiques et les plus amicaux qu'elle eût jamais connus. À tout le moins, il avait levé la tête à leur entrée, mais une froide réserve couvait derrière ses yeux gris. Il ne fit aucun effort pour participer à la conversation tandis que Ragnhilde et Aïkawa serraient la main de Léo. Ensuite, ses lèvres mâles s'étirèrent en un sourire poli, distant.

« D'Arezzo. Paolo d'Arezzo, se présenta-t-il, la main tendue vers Hélène, qui se trouvait être la plus proche de lui.

Hélène Zilwicki », répondit-elle en la lui serrant avec autant d'enthousiasme qu'elle le put. Quelque chose étincela dans les yeux de d'Arezzo et elle dissimula une grimace mentale. Son accent était trop prononcé pour être déguisé, même si elle avait eu envie d'essayer, et cela semblait avoir affecté son interlocuteur autant que le trop beau visage de ce dernier l'affectait, elle.

Les deux autres nouveaux se présentèrent à leur tour et il les accueillit avec la même poignée de main irréprochable. Puis il adressa un signe de tête à Léo.

« Visiblement, vous vous connaissez tous, observa-t-il, avec une inutilité manifeste, donc je suppose que Léo est mieux placé que moi pour vous faire les honneurs du lieu. »

Après leur avoir adressé un dernier sourire poli, il se replongea dans son liseur.

Hélène échangea un coup d'œil avec Ragnhilde et Aïkawa puis interrogea Léo du regard. L'aspirant aux cheveux auburn haussa très légèrement les épaules puis désigna les couchettes.

« Si nous ne sommes pas plus nombreux, et je crois que ce sera le cas, nous disposerons de trois couchettes en rab. Paolo et moi avons déjà annexé deux de celles du bas – premier arrivé, premier servi, tout ça... (il leur adressa un large sourire) mais vous n'avez qu'à vous répartir le reste comme ça vous chante. Tâchez seulement de ne pas laisser de sang par terre.

— Certains d'entre nous savent résoudre les conflits personnels sans violence », observa Hélène. Elle renifla avec ostentation puis se tourna vers les deux autres nouveaux. « Et, afin que tous les conflits possibles se résolvent amicalement, ajouta-t-elle, je pense sage que vous acceptiez tous les deux de me laisser une des deux couchettes du bas restantes.

— Résolues "amicalement", comme tu dis ! railla Ragnhilde. Tu t'imagines que tu auras tout ce que tu veux parce que tu as été instructrice de combat à mains nues, et tu le sais.

— Moi ? » Hélène la regarda d'un air innocent. « Ai-je lancé la moindre menace ? Ai-je suggéré un instant que je n'hésiterais pas à attacher quelqu'un jusqu'à ce qu'il ressemble à un bretzel ?

— En fait, oui », répondit Aïkawa. Comme elle le dévisageait avec curiosité, il agita la main. « Oh, pas à l'instant, sans doute, mais on te connaît tous au moins de réputation. On n'ignore pas à quel point tu sais te montrer brutale et intimidante, Hélène Zilwicki. Et on ne va pas se laisser intimider plus longtemps, hein? »

Il lança un regard implorant aux autres aspis. Ragnhilde regarda le plafond en sifflotant, tandis que Léo ricanait.

« Ne compte pas sur moi, dit-il. Moi, je jouais au foot. Et je restais aussi loin du combat à mains nues que me le permettaient les instructeurs. Je n'ai jamais affronté Hélène mais j'ai entendu parler d'elle. Et si tu crois que je vais faire chier quelqu'un qui en remontrait aux instructeurs, tu te fourres le doigt dans »

Tous les autres s'esclaffèrent, y compris Hélène, mais son rire recouvrait un noyau froid de souvenirs déplaisants. Elle adorait le NeueStill Handgemenge, le dérivé du judo mis au point plusieurs siècles plus tôt sur La Nouvelle-Berlin, et elle avait eu la chance, alors que son père et elle résidaient sur la Vieille Terre, d'avoir pour professeur le sensei Robert Tye, sans doute l'un des deux ou trois adeptes les plus expérimentés du NeueStil. Elle était très reconnaissante à cette technique de la discipline physique et mentale ainsi que du sentiment de sérénité qu'elle lui avait apportés. Ses entraînements et ses katas étaient pareils à une danse gracieuse apaisante. Avant d'avoir atteint quinze ans T, elle avait toutefois utilisé cette même technique pour tuer trois hommes à mains nues, défendant non seulement sa vie mais celles de son frère et de sa sœur adoptifs.

« Bien, puisque tout est résolu démocratiquement, fit Aïkawa à Ragnhilde, une fois les rires retombés, on pourrait peut-être tirer la dernière couchette du bas aux cartes. »

Hélène venait de déballer ses affaires de toilette quand le terminal de com sonna. D'Arezzo, qui lisait toujours, était le plus proche de l'unité, aussi appuya-t-il vivement sur la touche d'acceptation.

« Compartiment des aspirants, d'Arezzo, annonça-t-il.

— Bonjour, monsieur d'Arezzo, fit une voix de soprano, alors qu'apparaissait sur l'écran le visage d'une rousse séduisante. Je suis le capitaine Lewis. J'ai cru comprendre que tous vos collègues aspirants étaient arrivés. Je me trompe ?

— Je pense que non, capitaine, répondit d'Arezzo, prudent. En tout cas, nous sommes à présent cinq.

— Ce qui vous met au complet, confirma le capitaine Lewis avec un hochement de tête. Je viens d'apprendre que le capitaine FitzGerald sera encore retenu durant plusieurs heures. Compte tenu des circonstances, il m'a demandé de vous accueillir officiellement à bord. Vous conviendrait-il de me rejoindre sur la passerelle ?

— Bien sûr, capitaine », répondit instantanément d'Arezzo sans jeter un coup d'œil à ses compagnons. Ce fut le premier point qu'Hélène approuva sans réserve chez ce garçon au trop beau visage. Une « requête » d'un capitaine de frégate, aussi polie qu'elle fût, constituait un ordre direct de Dieu du point de vue de n'importe quel aspirant.

« Très bien. » Lewis leva la main comme pour éteindre son com puis s'interrompit. « Excusez-moi, monsieur d'Arezzo, reprit-elle, mais j'oublie que vous venez tous d'arriver à bord de l'Hexapuma. Dois-je vous envoyer un guide en attendant que vous ayez repéré les lieux ?

— Non, merci, capitaine, répondit poliment son interlocuteur. Je suis sûr que nous réussirons à nous retrouver.

— Très bien, répéta Lewis. En ce cas, rendez-vous sur la passerelle dans un quart d'heure.

— À vos ordres, capitaine. »

Cette fois, elle coupa bel et bien la communication, et d'Arezzo releva les yeux pour voir les quatre autres le regarder avec une certaine intensité. Un vague sourire apparut sur ses lèvres pleines et il haussa les épaules. « Quoi ? demanda-t-il.

— J'espère que tu sais ce qu'on fait, répondit sèchement Ragnhilde. Parce que moi, en tout cas, je n'ai pas la moindre idée du chemin de la passerelle.

— Oh, je ne doute pas qu'on réussisse à la trouver, même en partant de rien, si on y était obligés, répondit-il. Il se trouve cependant que... »

Il fit glisser son liseur au centre de la table et Ragnhilde se pencha au-dessus. Avec un petit rire, elle le fit pivoter afin que les autres pussent voir ce qu'il affichait. C'était un diagramme de l'Hexapuma. Hélène sentit sa bouche s'étirer en un sourire contraint. Elle n'appréciait toujours pas la manière dont d'Arezzo s'était plongé dans le visionneur, ignorant ses compagnons, mais, à tout le moins, ce qu'il étudiait avec tant d'attention était plus utile que le roman dans lequel elle l'avait cru plongé.

« Comme vous le savez, commença Ginger Lewis, assise très droite sur le siège au bout de la table de la salle de briefing qui jouxtait la passerelle de l'Hexapuma, la tradition veut que les aspirants en premier déploiement soient accueillis officiellement à bord du vaisseau. En général, ce devoir est échu au commandant en second ou à l'officier tactique subalterne, car c'est souvent ce dernier qui leur servira d'officier responsable des élèves officiers. Malheureusement, le capitaine de frégate FitzGerald, second du commandant, se trouve à l'heure actuelle retenu par un problème avec les radoubeurs, et notre OTS ne s'est pas encore présenté au rapport. En conséquence, mesdames et messieurs, vous êtes coincés avec moi. »

Elle eut un sourire où se lisait un curieux mélange d'espièglerie, de compassion et de froide autorité.

« D'une certaine manière, je me trouve en position d'infériorité, reprit-elle, car je n'ai jamais fréquenté l'École spatiale. Je suis sortie du rang, et j'ai fait mon apprentissage d'officier à bord du Vulcain. Je n'ai donc jamais accompli de premier déploiement, si bien que ce rite de passage particulier se situe en dehors de mon champ d'expérience personnel. »

Hélène ne bougea pas un seul muscle mais se surprit à examiner Lewis avec bien plus d'attention. Le capitaine paraissait jeune pour son grade, même dans une société disposant du pro-long. Et, à présent qu'Hélène s'intéressait aux médailles qui décoraient sa tunique noir espace, elle en était impressionnée. La principale était la Croix d'Osterman, laquelle se situait environ un échelon en dessous de la Croix de Manticore et, comme elle, n'était décernée que pour récompenser un acte de courage — mais uniquement à des matelots ou sous-officiers. La Médaille d'honneur tenait compagnie à la CO, ainsi que le galon rouge signifiant que le capitaine avait été blessé au combat, et le galon supplémentaire indiquait que son nom avait été mentionné dans des dépêches.

Une collection impressionnante, songea Hélène, et qui justifiait presque à coup sûr un brevet d'officier. La Flotte royale manticorienne avait toujours abrité plus de « mustangs » — des officiers sortis du rang — que la plupart des spatiales, mais il semblait que Ginger Lewis n'eût rien d'ordinaire, même à l'échelle du Royaume stellaire.

« Malgré cela, continua-t-elle, je sais en grande partie par ouï-dire à quoi vous vous exposez. J'ai vu bon nombre de bleus aller et venir, y compris avant de devenir moi-même officier de la Reine, et je ne désire imprimer en vous que quelques points bien particuliers.

» Le premier, on vous l'a déjà assené encore et encore, mais c'est parce qu'il est important. Le présent déploiement, à bord de l'Hexapuma, est votre véritable examen final. Quel qu'en soit le résultat, chacun d'entre vous recevra officiellement son diplôme de l'École pour récompenser sa réussite scolaire, sauf au cas improbable où il commettrait un crime passible de la cour martiale. Mais... (elle laissa ses yeux verts balayer les visages de l'assemblée, et ils ne recelaient plus la moindre trace d'humour) si vous merdez très fort à bord de 1 'Hexapuma, vous ne recevrez pas d'affectation au sein de la Spatiale. Si vous merdez un peu moins, vous en aurez peut-être une mais elle ne sera pas prestigieuse et vous ne commanderez jamais un vaisseau de la Reine. Rappelez-vous cela, mesdames et messieurs. Ça passe ou ça casse, et ce n'est pas un jeu. Pas un examen que vous pourriez retenter ou réussir en trichant. Je sais que vous êtes tous intelligents, motivés et bien éduqués. Je m'attends à ce que vous brilliez, et je vous recommande fermement d'en attendre — et d'en exiger — autant de vous-mêmes.

» La deuxième chose que je désire vous faire comprendre est que ça va être difficile. C'est censé l'être. En fait, c'est conçu pour l'être plus que nécessaire. Certains aspis craquent lors de leur premier déploiement, c'est toujours une tragédie, mais il vaut bien mieux qu'ils craquent à ce moment-là qu'au beau milieu d'un combat, après avoir reçu leur affectation... ou même leur propre commandement. Il y aura donc des moments, durant les prochains mois, où vous vous sentirez harcelés, poussés vers le point de rupture. Quand vous y aurez survécu, toutefois, vous saurez que vous étiez capables d'y survivre et, avec de la chance, vous aurez appris à vous faire confiance pour relever des défis.

» Le troisième point que je tiens à souligner est que, même si vous disposez d'un poste d'officier de la Reine temporaire pour ce déploiement, et même si vos positions dans la hiérarchie de l'Hexapuma sont bien réelles, vous n'avez pas seulement encore atteint ce qu'un civil pourrait appeler un "premier job". À vrai dire, mesdames et messieurs, l'aspirant est en quelque sorte une larve d'officier. Soyez-en bien conscients. Vous allez affronter la tâche difficile de projeter de l'autorité sur des hommes et des femmes bien plus âgés et dotés de beaucoup plus d'expérience que vous. Vous devrez vous faire confiance avant d'espérer qu'ils en fassent autant. Et soyez sûrs qu'ils identifieront aisément toute tentative de les prendre pour des cons, de même qu'ils reconnaîtront un petit tyran en germe s'ils en voient un. Mais votre confiance en vous ne s'arrête pas à la capacité de vous faire obéir d'eux. Elle doit aussi vous conduire à leur permettre de vous instruire sans sacrifier votre autorité.

« Et le quatrième point est que, contrairement à la plupart de vos pareils, vous effectuez votre premier déploiement en temps de guerre. Il est tout à fait possible que r Hexapuma soit appelé au combat alors que vous serez à bord. Vous risquez d'être blessés. Vous risquez d'être tués. Et, ce qui est encore pire, je puis vous l'assurer par expérience personnelle, vous risquez de voir se faire blesser ou tuer des gens qui comptent pour vous — vos amis ou vos subordonnés. Acceptez-le dès maintenant mais ne permettez pas que votre raisonnement en soit entravé ni que vous vous retrouviez paralysés si ce moment arrive pour de bon. Et rappelez-vous qu'à bord vous êtes des officiers de la Reine. Vous vivrez ou mourrez mais vos actes — quels qu'ils soient — rejailliront sur tout homme ou femme ayant jamais été appelé à porter le même uniforme. Assurez-vous que le reflet que vous projetez soit celui par lequel vous désirez qu'on se souvienne de vous... parce qu'on s'en souviendra. »

Elle s'interrompit, ses yeux firent un nouveau tour de table et, dans la salle de briefing, le silence devint pesant. Elle le laissa se prolonger plusieurs secondes puis, soudain, sourit à nouveau.

« Et maintenant que j'espère vous avoir bien terrorisés, reprit-elle sur un ton plus chaleureux, j'imagine que je dois aussi vous signaler que tout ne sera pas non plus triste et noir. Il est possible que, de temps en temps, vous soyez absolument épuisés, et vous aurez peut-être même l'impression que vos supérieurs prennent un malin plaisir à participer à votre épuisement. Si ça se trouve, vous aurez raison. Mais cela ne signifie pas que vous n'aurez pas parfois l'occasion de vous amuser. Et, quoique nous attendions de vous un comportement professionnel, vous ne serez pas de service en permanence. Je pense que vous découvrirez que ces mêmes officiers supérieurs sont étonnamment prêts à vous écouter si vous avez besoin de conseils. Rappelez-vous une bonne chose, tous : vous êtes là autant pour apprendre que pour être mis à l'épreuve, et, si une partie de notre travail consiste à identifier les maillons faibles potentiels, une autre est d'aider à tremper et à affiner les plus forts.

* Et maintenant... » Elle appuya sur un bouton de l'accoudoir de son siège et l'écoutille de la salle de briefing coulissa en silence. Un maître principal aux cheveux bruns la franchit. D'une taille à peine supérieure à la moyenne, mince mais doté d'une musculature impressionnante et revêtu d'un uniforme impeccable, il se mit au garde-à-vous.

« Voici le maître principal Wanderman, mesdames et messieurs, les informa Ginger Lewis. Le maître principal Wanderman va vous faire faire une visite guidée. Avant que vous ne commenciez, toutefois, je vous suggère de retourner dans vos quartiers le temps de remplacer ces beaux uniformes par une tenue sur laquelle vous pourrez étaler un peu de cambouis. Le maître principal est partisan d'une approche... disons directe. N'est-ce pas, Wanderman ? »

Quand elle sourit à l'impassible sous-officier, une infime lueur d'amusement passa peut-être dans le rude regard de ce dernier, mais il aurait fallu y regarder de très près pour s'en rendre compte.

» Comme dit le capitaine, répondit-il avant de se tourner vers les aspirants. Il est maintenant treize heures vingt-cinq, mesdames et messieurs. Si cela vous convient, je pense que nous pourrions commencer la visite vers treize heures quarante-cinq. »

C'était tout à fait remarquable, songea Hélène. Jusqu'à cet instant, elle n'avait pas imaginé que la « requête » polie d'un sous-officier pût aussi constituer un décret direct de Dieu.