T1 L'ombre de saganami
Chapitre Vingt-Six
Ragnhilde Pavletic et Aïkawa Kagiyama flottaient dans le vide cristallin en direction de Rival Trois. À pareille distance de Nuncio-B, ils auraient aussi bien pu se trouver dans les profondeurs de l'espace interstellaire. La primaire du système n'étant d'aucune utilité pour distinguer les détails des avaries du cargo, Aïkawa regretta qu'une des pinasses au moins ne fût pas restée à proximité afin de les éclairer de ses lumières puissantes. Mais le lieutenant Hearns avait tenu à les éloigner toutes les deux à une distance convenable.
C'est sans doute aussi pour ça que j'aimerais les avoir plus près, songea-t-il, pince sans rire. je n'aime pas l'idée qu'elles aient besoin d'un périmètre de sécurité.
Abigail n'avait pas précisé les raisons de cet éloignement, mais il n'était pas besoin d'être hyperphysicien pour les deviner. Le Dromadaire n'était pas armé, et il ne pouvait en aucun cas espérer éperonner un bâtiment aussi petit et agile qu'une pinasse, même s'il avait encore eu des bandes gravitiques en état de marche. En revanche, il disposait d'un réacteur à fusion toujours actif, d'après sa signature énergétique, et quelqu'un d'assez décidé pour cela aurait eu tout le temps d'en contourner les serrures de sécurité.
Ce qui n'a rien de réconfortant, se dit l'aspirant en jetant un coup d'œil à Ragnhilde.
Le visage de la jeune femme, sans doute à l'image du sien, était visible derrière l'affichage tête haute de son casque. Semblant sentir son regard, elle le lui rendit, parée d'un sourire qui reflétait leur anxiété commune. Tous les deux savaient n'avoir été intégrés à l'équipe d'abordage qu'a titre d'entraînement. Le lieutenant Hearns avait même dû laisser Hôtel-Papa-Deux entre les mains du mécanicien navigant afin d'emmener Ragnhilde, et elle n'aurait jamais fait cela à moins de vouloir la présence de l'aspirante dans un but spécifique. Lequel n'avait à l'évidence rien à voir avec son expérience de ce type d'opération, puisque aucun des bleus n'en possédait.
Afkawa aurait aimé dire quelque chose à son amie — ne sachant trop si c'était pour la rassurer ou pour chercher à se rassurer lui-même — mais il garda la bouche fermée et se contenta de secouer la tête en l'équivalent de haussement d'épaules qu'autorisait une combinaison souple. La jeune fille lui rendit son signe et tous les deux reportèrent leur attention sur la tâche en cours, suivant les lieutenants Hearns, Gutierrez et Mann, ainsi que les fusiliers en armure de combat.
Il leur fallut un quart d'heure pour achever la traversée. La plupart des lumières de Rival Trois étaient éteintes, et sans doute pas en raison des avaries subies. Il était bien plus probable qu'on ne se fût jamais soucié de les allumer. Pourquoi l'au-rait-on fait, d'ailleurs, alors qu'on se dissimulait loin de tout ? Aïkawa, toutefois, le regrettait. L'énorme masse obscure du cargo n'était qu'une silhouette mal définie, une montagne gainée de brume, seulement visible » par extrapolation, en raison du paysage étoilé qu'elle masquait. L'absence de lumière privait l'aspirant de tout point de référence et le laissait aussi mal à l'aise qu'une fourmi regardant s'abattre sur elle la semelle d'une botte.
À en juger par les commentaires secs et les ordres qu'ils échangeaient, le lieutenant Mann et ses fusiliers n'étaient pas en proie à de mauvais pressentiments, eux. Ils avançaient à vive allure, et les cercles lumineux projetés par les lampes de leurs armures de combat découpaient des tranches de solidité dans la noirceur stygienne des plaques de la coque. Compte tenu des puissants systèmes de visualisation et capteurs intégrés à leur tenue, ils n'avaient pas vraiment besoin de lumière, Aïkawa le savait. Se servaient-ils des lampes pour venir en aide aux pauvres gars de la Spatiale, moins bien équipés, et leur permettre de voir dans le noir absolu ? Ou étaient-ils un brin plus oppressés par l'obscurité que ne le laissaient supposer leurs voix à la tranquille efficacité ?
Il se rendit compte qu'il préférait la deuxième explication.
Il leur fallut une demi-heure de plus pour repérer un sas de maintenance dont l'écoutille extérieure s'ouvrit sans résister lorsqu'on frappa le code d'urgence standard sur son clavier, et qui était assez vaste pour que tout le groupe y entrât sans s'entasser. Aikawa fut content d'y pénétrer car il savait fort bien lesquels d'entre eux l'inexpérience aurait contraints à rester en arrière s'il avait fallu entrer en deux vagues.
L'écoutille intérieure s'ouvrit sur un caverneux hangar à matériel. Les formes ovoïdes de quatre lourdes combinaisons de maintenance individuelles s'alignaient le long d'une cloison; les lumières vives du plafond illuminaient établis, panneaux chargés d'outils et caisses de composants électroniques ou de pièces détachées. Ce n'était pas aussi impeccable que l'aurait été le même atelier à bord de l'Hexapuma mais l'équipement était à l'évidence bien entretenu et bien rangé.
Les fusiliers sortirent du sas, scrutant les alentours à l'aide des capteurs de leur armure et de leurs bons vieux globes oculaires. Aïkawa n'avait encore jamais songé au nombre de cachettes potentielles de taille humaine qu'on trouvait à bord d'un vaisseau spatial. L'environnement n'encourageait guère les concepteurs à gâcher l'espace mais il s'y trouvait tout de même bon nombre de recoins et d'encoignures susceptibles de dissimuler un individu, voire deux ou trois. Il eût néanmoins fallu être complètement stupide pour jaillir d'une telle cachette afin d'attaquer toute une escouade de fusiliers en armure.
Bien sûr, cette stupidité ne consolerait pas franchement ceux d'entre nous qui ne sont pas en armure de combat. je ne doute pas que Mann s'assurerait que l'assaillant se retrouve aussitôt pris d'une crise de mort aiguë... mais, quand j'y pense, ça ne me consolerait pas tellement non plus.
Le lieutenant Hearns avait téléchargé un plan des Dromadaires standard sur son bloc-mémo, aussi le consulta-t-elle tandis que les premiers soldats ouvraient la marche vers la sortie du hangar de maintenance. Gutierrez se dressait derrière son épaule droite, armé d'un fusil à sagettes en plus de son arme de poing habituelle, et Mann la suivait sur sa gauche, afin de pouvoir observer l'écran du bloc-mémo. Ils prirent à tribord — vers le « haut » du vaisseau. Le caporal McCollum détacha deux hommes pour fermer la marche et protéger les arrières. Aïkawa estima qu'il s'agissait là d'une excellente idée.
Ils avaient parcouru quelque cinquante mètres et dépassé une succession de portes d'évacuation d'urgence ouvertes quand ils découvrirent les premiers cadavres.
« Qu'est-ce que vous en pensez, lieutenant ? »
Aïkawa fut frappé par le calme de Hearns, alors même qu'elle observait les corps mutilés, effondrés dans une large flaque de sang coagulé. Bien content de porter un casque, il s'efforça de ne pas imaginer la puanteur du sang et des organes internes rompus qui devait emplir le passage.
« Plus d'une arme mise en jeu, madame. » Le fusilier, un genou en terre, parlait sur un ton presque clinique, examinant avec soin un des cadavres, tandis que la section de McCollum se déployait, pulseur ou fusil à trois canons en mains. « Votre avis, sergent ? Des armes à fléchettes venant du passage supérieur ?
— D'après les éclaboussures, je dirais ça, oui, lieutenant », répondit Crites. Il pivota vers un passage latéral sur la droite. « Quelqu'un avec un pulseur, par là, on dirait.
— Et ça n'a pas été à sens unique, dit Mann.
— Non. Celui qui se servait de sagettes a descendu ces deux-là. » Le sergent désigna les deux cadavres les plus abîmés, revêtus de ce qui ressemblait à des combinaisons standard, bien qu'il fût difficile d'en être sûr après le passage des projectiles aux bords tranchants. « On dirait qu'ils venaient de sortir du passage latéral quand ils ont été touchés. Mais le gars avec le pulseur était derrière eux, et c'est lui qui a descendu ce mec-là. »
Le sergent tâta du bout du pied le troisième cadavre, en chemise d'uniforme bleue et pantalon noir. Aikawa fronça le sourcil. Il y avait quelque chose qui...
« Service de Sécurité, dit Mann, prononçant ces deux mots à la manière d'une obscénité.
— Vous en êtes sûr ? demanda Hearns. Je ne crois pas avoir jamais vu de photo d'officier SS sans tunique.
— J'en suis sûr, affirma le fusilier. Je reconnais l'insigne du col. Et la boucle de ceinture. » Il se redressa. « Et moi qui espérais qu'on en avait fini avec ces putain de salopards. Pardon, lieutenant.
— Pas de problème, répondit la jeune femme. Ça fait un petit moment que j'ai quitté le nid, lieutenant, et la terminologie est, en l'occurrence, assez appropriée. » Elle soupira. «-Ça ne présage rien de bon.
— En effet », acquiesça Mann.
Gutierrez parut avoir envie d'ajouter quelque chose d'un peu plus fort, mais il n'ouvrit pas la bouche. Sans aucun doute, sa responsabilité de protéger le lieutenant entrait-elle en conflit avec les risques inhérents à la profession d'officier de la Spatiale. Son passé de fusilier l'aidait probablement à garder le sens des réalités. Cela et la certitude que, s'il tentait de l'arrêter, Abigail lui arracherait la tête.
« On est obligé de se demander si ces deux-là... (le sergent Crites désigna les cadavres en combinaison) faisaient partie de l'équipage original ou bien si les hommes qu'ont postés les Havriens à bord se sont battus entre eux.
— Je l'ignore, dit le lieutenant Hearns avec gravité, mais je suppose qu'il n'y a qu'un moyen de l'apprendre. »
Il leur fallut encore presque trois heures pour visiter le vaisseau et, même alors, ils n'en eurent en fait examiné qu'une toute petite portion : tout un bataillon de fusiliers aurait pu se dissimuler dans les vastes soutes, mais il devint vite évident qu'il ne restait pas beaucoup d'ennemis vivants à bord – si même il y en avait. Au moins une des navettes avait disparu, et il était possible que les survivants du massacre perpétré ici y fussent montés quand les pinasses étaient encore trop loin pour les voir. S'ils n'avaient activé que les réacteurs, sans brancher l'impulseur, rien ne les avait empêchés de s'enfuir. Même avec une accélération de départ assez faible, ils pouvaient à présent se trouver n'importe où dans un volume d'espace colossal. Cela dit, si certains s'étaient échappés ainsi, ils ne pouvaient être très nombreux.
Il y avait des cadavres éparpillés un peu partout, certains isolés, d'autres – comme les premiers – par petits groupes. La plupart avaient été tués à l'aide d'armes à sagettes, mais environ un quart par les fléchettes plus puissantes de pulseurs militaires. Au moins un homme semblait avoir été étranglé, trois avaient été poignardés ou égorgés, et Abigail Hearns peinait à imaginer ce qui s'était passé. Quelle folie s'était-elle emparée de ces gens ? Quelle aliénation les avait-elle conduits à passer leurs deux dernières heures à se traquer et à s'abattre mutuellement ? Les ordres du capitaine Terekhov lui avaient interdit de se
présenter à eux tant que le compte de Rival Un et Rival Deux n'avait pas été réglé, afin de les empêcher d'avertir leurs compagnons armés qu'un vaisseau de guerre manticorien se trouvait dans le système., mais ils possédaient fatalement des capteurs assez puissants pour comprendre ce qui s'était produit et prévoir que les pinasses et les BAL leur ayant infligé tous ces dégâts allaient revenir s'emparer d'eux. Pourquoi donc ne s'étaient-ils pas contentés d'attendre ?
La réponse leur apparut dans les salles des machines quand ils y parvinrent enfin.
« Attendez un instant, lieutenant, lança le caporal McCollum. Alverson est à l'entrée de la salle de propulsion, et il dit que l'écoutille est verrouillée. De l'intérieur, semble-t-il, mais il n'a pas encore essayé de la forcer.
— Que tout le monde reste en position ! ordonna Mann, avant de se tourner vers Abigail. Comment voulez-vous qu'on procède, lieutenant ?
— Ma foi, répondit Abigail, dont les pensées devançaient de loin les paroles, si ceux qui se trouvent à l'intérieur étaient candidats au suicide, ils auraient déjà eu tout le temps de se faire sauter. » Elle eut un sourire sans joie. « À moins, bien sûr, qu'ils n'attendent délibérément d'avoir la certitude qu'au moins certains des nôtres sont à bord.
— Ce serait surprenant, dit Mann. D'un autre côté, il arrive que les gens fassent des choses surprenantes. Et quiconque est assez cintré pour continuer de porter un uniforme du SerSec est probablement un rien plus instable que la moyenne.
— Plus instable ? » Abigail se surprit par un petit rire dur. « Quiconque est allé si loin, lieutenant, a tellement dépassé la limite de la folie qu'il ne la voit même plus dans son rétroviseur !
— C'est juste que nous autres, les fusiliers, sommes doués d'un talent naturel pour les résumés concis, dit Mann, modeste. Par ailleurs, j'ai pris des cours de droit par correspondance.
Cela dit, je crois quand même que ceux qui se sont enfermés là-dedans l'ont plutôt fait pour empêcher quelqu'un d'autre de faire sauter le vaisseau. »
La jeune femme hocha la tête et jeta un coup d'œil aux deux aspirants qui se tenaient près d'elle, tentant d'avoir l'air de ne pas écouter. Non qu'il y eût la moindre raison pour qu'ils n'écoutent pas. Tous les deux faisaient de leur mieux pour paraître calmes et y parvenaient d'ailleurs assez bien. Hormis une certaine raideur d'épaules de Ragnhilde et les doigts de la main droite d'Aïkawa qui tambourinaient sur l'étui de son pulseur, peu de signes révélaient leur tension. Abigail aurait sans doute pu les laisser tous les deux à bord des pinasses : ce n'était pas comme 5i elle avait un besoin pressant de subordonnés. Toutefois, laisser de futurs officiers s'endormir dans du coton ne rendait service à personne.
« Des recommandations, mademoiselle Pavletic ? Monsieur Kagiyama ? » Les deux aspis sursautèrent comme si elle les avait piqués avec une aiguille puis s'interrogèrent brièvement du regard avant de se tourner vers elle.
« Je pense que le lieutenant Mann a raison, madame, dit Ragnhilde. Comme vous dites, si quelqu'un voulait se suicider en faisant sauter le vaisseau, il en aurait eu tout le temps. Mais, si quelqu'un d'autre avait l'intention de le faire sauter et que je veuille l'en empêcher, je tenterais probablement aussi d'interdire l'accès au compartiment du réacteur principal.
— Je suis d'accord, madame, enchaîna Aïkawa. Et, si c'est le cas, la personne en question est sûrement aussi nerveuse qu'un chat avec un hexapuma au pied de son arbre. Je conseillerais une approche prudente.
— Ça m'a l'air d'un bon conseil », dit gravement Abigail en regardant Matéo, qui, dressé derrière les deux aspirants, s'efforçait de ne pas sourire. Sans doute se rappelait-il la première affectation de quelqu'un d'autre, songea-t-elle.
Elle lui rendit son regard un instant puis carra les épaules, gagna d'un bon pas le panneau de communications fixé à la cloison, près de l'écoutille de la salle de fusion, et appuya sur le bouton d'appel.
Ayant attendu plusieurs secondes en vain, elle fit une nouvelle tentative. Deux ou trois secondes de plus s'écoulèrent lentement puis...
« Quoi ? »
Cet unique mot était dur, tranchant, pétri d'hostilité mais aussi d'épuisement.
« Je suis le lieutenant Abigail Hearns, du HMS Hexapuma. » Ce n'était pas le moment de compliquer les choses en essayant d'expliquer ce qu'une Graysonienne faisait si loin de chez elle. « Nous avons pris le contrôle de ce vaisseau. Il est sans doute temps que vous sortiez de là. »
L'interphone resta silencieux durant deux ou trois battements de cœur, puis il reprit vie dans un staccato de paroles.
« Qu'est-ce que vous avez dit ? Qui avez-vous dit que vous étiez ?
— Le lieutenant Hearns, de l'Hexapuma, répéta Abigail avec fermeté. Notre vaisseau a capturé le croiseur lourd – l'Anhur, je crois – et détruit le contre-torpilleur. Pour le moment, mon équipe d'arraisonnement n'a trouvé personne en vie à bord de ce cargo. Et je crois vraiment qu'il est temps que vous sortiez de là.
— Attendez. »
La voix demeurait dure mais elle abritait à présent de la vie, de l'incrédulité et un immense besoin d'espérer – ainsi que la crainte d'un nouveau piège. La jeune femme tenta en vain d'imaginer ce qu'avait traversé celui à qui elle appartenait, et son échec lui donna de la patience.
« Activez votre transmission visuelle », lui enjoignit au bout d'un moment son interlocuteur invisible.
Le dispositif de com de la cloison était une simple unité de base. Elle pouvait être réglée en vocal uniquement, ou en vocal et visuel à double sens, mais pas en visuel à sens unique. L'homme enfermé dans la salle de fusion avait apparemment requis un délai pour prendre le temps de couvrir sa caméra car, du côté d'Abigail, seul un flou informe apparut sur l'écran. La jeune femme se planta calmement face à sa propre caméra et recula assez pour que fût visible sa combinaison souple de la Spatiale.
« Enlevez votre casque, s'il vous plaît », reprit la voix. Elle s'exécuta. Il y eut un instant de silence puis : « Nous sortons. »
Mann eut un geste rapide; trois des fusiliers de McCollum se postèrent sur le côté de la porte, leur pulseur braqué. Matéo Gutierrez, ayant suivi sa protégée jusqu'au système de com, se contenta de pointer son fusil à sagettes vers le sol, prêt à le relever et à tirer avec une vivacité ophidienne en cas de besoin. Les fusiliers et lui s'étaient à peine mis en position quand l'écoutille coulissa souplement sur le côté.
Un homme aux cheveux sombres, d'environ un mètre quatre-vingts, apparut dans l'ouverture. Ses yeux s'écarquillèrent et ses mains vides s'écartèrent de ses flancs lorsqu'il découvrit les trois armes braquées sur lui.
« Lieutenant Josh Baranyai, dit-il très vite. Troisième officier de l'Aube émeraude.
— Lieutenant Hearns », dit Abigail. Comme il détournait les yeux des pulseurs, presque convulsivement, elle lui sourit, se voulant la plus rassurante possible. « Êtes-vous seul, lieutenant Baranyai ?
— Non. » Il s'interrompit et se racla la gorge. « Non, lieutenant. Nous sommes onze.
— Pourriez-vous nous apprendre ce qui s'est produit là-dedans.? demanda-t-elle en agitant la main pour désigner le reste du vaisseau jonché de cadavres.
— Pas avec certitude. » Baranyai jeta un coup d'œil aux fusiliers puis regarda à nouveau la jeune femme.
« Franchissez l'écoutille, je vous prie, dit-elle. Je ne veux pas me montrer impolie mais, tant que nous ne savons pas exactement ce qui s'est passé, ni qui est qui, nous devons rester prudents. Ça signifie, j'en ai peur, que nous allons tous vous fouiller pour vérifier si vous dissimulez des armes. J'espère que vous nous pardonnerez ce nécessaire manque de respect. »
Baranyai éclata d'un rire où perçait un accent d'hystérie mais qui comportait aussi une bonne part de véritable amusement.
« Lieutenant Hearns, après ce que nous avons vécu depuis deux mois, je ne vois pas ce que nous ne serions pas prêts à pardonner si nous nous en tirons ! »
Il sortit dans le couloir, les mains toujours bien écartées, et attendit patiemment qu'on ait achevé de le fouiller.
« Rien, lieutenant », annonça le fusilier qui s'en était chargé. Abigail fit alors signe à Baranyai de la rejoindre (elle et Gutierrez qui, silencieux, demeurait à son côté), tandis que le réfugié suivant – une femme, cette fois – sortait timidement de la salle de fusion.
« Bien, lieutenant Baranyai. Que pouvez-vous me dire ?
— Ils nous ont capturés il y a deux mois, deux mois et demi. » Il se frotta la bouche du dos de la main, battit des paupières, puis se secoua et prit une profonde inspiration. « Ils nous ont capturés il y a deux mois et demi, répéta-t-il, plus calme. Ils ont bondi sur nous juste au bord de l'hyperlimite, alors que nous quittions la Nouvelle-Toscane. Nous n'étions qu'à une demi-heure de la translation quand ils ont aligné leur vecteur sur le nôtre. Pour ce qu'on a vu venir, ils auraient aussi bien pu sortir de nulle part. » Il haussa les épaules. « Je pense qu'ils sont arrivés en mode furtif, mais la Compagnie n'a jamais dépensé un crédit de plus que nécessaire en capteurs. Même s'ils étaient arrivés dans un coup de tonnerre et en tirant des fusées lumineuses, on ne les aurait pas vus.
» Quand le capitaine Bacon s'est avisé de leur présence, ils étaient déjà là, et ils lui ont dit que, s'il tentait de se servir de la com, ils nous démoliraient. » Baranyai haussa à nouveau les épaules. « Avec toute une batterie de croiseur lourd braquée sur lui, il n'a pas eu trop le choix. Ils sont donc montés à bord. »
L'officier marchand solarien croisa les bras, les frottant comme s'il avait froid.
« C'étaient des malades mentaux, continua-t-il d'une voix plate. La plupart d'entre eux, nous nous en sommes aperçus plus tard, étaient des "troupes de sécurité" de l'ancien régime de la République populaire de Havre. Laquelle entretenait a priori des vaisseaux entièrement menés par du personnel de "sécurité" pour garder l'œil sur ses bâtiments réguliers ! »
Il lança à Abigail un regard signifiant que, même aujourd'hui, il avait peine à croire cela possible, et elle hocha la tête.
« Oui, en effet. On a eu nous-mêmes... un certain nombre d'expériences avec eux. L'ex-régime havrien n'était pas célèbre pour sa modération.
— Je vous crois sur parole, dit Baranyai. Autrefois, ça n'aurait peut-être pas été le cas mais ça l'est aujourd'hui, c'est sûr. J'imagine que les journaux n'ont pas rapporté toute la vérité sur la République populaire. Je n'avais jamais rien lu suggérant que l'asile était aux mains de maniaques homicides.
— Tous les Havriens ne sont pas des maniaques. Nous ne les aimons pas tellement, bien sûr, mais l'honnêteté oblige à admettre que le régime actuel semble avoir fait tout son possible pour mettre au jour et éradiquer les excès de ses prédécesseurs. » Cette déclaration fut prononcée d'un ton plus guindé qu'Abigail ne l'eût voulu, mais ce n'était que la stricte vérité.
« Ça aussi, je veux bien le croire, compte tenu de la manière dont ces gens se sont comportés, dit Baranyai. Leur commandant – le "citoyen commodore Clignet", comme il se faisait appeler – était capable de se lancer dans des discours délirants d'une demi-heure, sous le moindre prétexte, à propos des "récidivistes", des "traîtres à leur classe", des "ennemis de la Révolution" et des "oppresseurs du peuple" qui avaient conspiré pour renverser le gouvernement légitime de la République populaire et assassiner un certain Saint-Just. »
Abigail hocha à nouveau la tête, et Baranyai la considéra avec impuissance. « Moi, je croyais que le chef de l'État havrien s'appelait Pierre, reprit-il.
— C'était le cas. Il a été remplacé par Saint-Just après avoir, été tué au cours d'une tentative de coup d'État.
— Si vous le dites. »
Baranyai secoua la tête, et Abigail étouffa un sourire devant la manière dont sa désorientation mettait en évidence l'importance primordiale de la guerre contre Havre et de ses causes, du point de vue solarien.
« De toute façon, continua l'officier marchand, Clignet se veut le chef de la contre-offensive qui sauvera la Révolution. Ce n'est pas une vulgaire racaille de pirate, du moins pas à ses propres yeux. Et il est très porté sur le "maintien de la discipline révolutionnaire". » Baranyai frissonna à nouveau. « À ce que j'ai pu en voir, ce n'est qu'une excuse pour s'autoriser des tortures. Quiconque – et je dis bien quiconque – fait la moindre vague, s'acquitte imparfaitement de ses devoirs ou déplaît à Clignet et à ses flagorneurs a de la chance de s'en sortir en Vie. Voire de réussir à se suicider avant que les gros bras du commandant ne mettent la main sur lui. Et ses hommes subissent ça autant que les nôtres. Apparemment, il considère qu'on est avec ou contre lui sans réserve. Dans le second cas, on mérite tous les sévices qu'il peut imaginer.
» Le capitaine Bacon a survécu à peu près deux semaines, continua le lieutenant, grave, et il lui a fallu trois jours pour mourir. Sophia Abercrombie, notre mécanicienne en second, a disparu une semaine plus tard. Mais nous n'étions pas les seuls. En vérité, je pense que certains des hommes de Clignet étaient soulagés de nous avoir sous la main, parce que ça leur donnait une chance de l'aiguiller vers d'autres cibles. D'après ce que j'ai compris, lui, Daumier et une demi-douzaine d'autres officiers supérieurs ont gardé la mainmise sur la situation en combinant le partage du butin, l'autorisation de s'amuser avec les prisonniers et la terreur organisée. Nous étions tout en bas de l'échelle mais quiconque avait seulement l'air de sortir des cadres pouvait passer à la trappe.
» Je ne sais pas très bien ce qui s'est passé aujourd'hui. Ils nous avaient répartis en groupes de travail, comme d'habitude, quand quelqu'un a complètement démoli les machines. C'était vous ?
— J'en ai peur, admit simplement Abigail. Je suis navrée si nous avons tué certains de vos gens, lieutenant, mais avec un seul vaisseau hypercapable et des cibles séparées de plus d'une demi-heure-lumière... » Elle haussa les épaules.
« Je comprends. » Baranyai ferma les yeux un instant, défiguré par le chagrin. Lorsqu'il les rouvrit, il soutint toutefois le regard de la jeune femme sans ciller. « J'aurais préféré que ça n'arrive pas, mais je comprends. » Il parvint à esquisser un sourire d'une amertume infinie. « Et si vous n'étiez pas intervenus, nous serions sans doute tous morts d'ici quelques mois, de toute façon. Ou bien nous aurions regretté de ne pas l'être. » Il prit une profonde inspiration. « Quoi qu'il en soit, vous avez carrément dézingué le vaisseau. Le citoyen lieutenant Eisenhower, l'officier que Clignet avait assigné à l'Aube émeraude, faisait partie de son cercle d'intimes. Il nous a hurlé de remettre l'hyper générateur et les impulseurs arrière en état de marche, ce n'était même pas la peine d'essayer : tout ça est bon pour la casse. Son propre officier mécanicien le lui a confirmé.
Moment auquel il a dû ordonner à ses hommes de faire sauter le vaisseau et eux avec.
» Après nous avoir tous tués pour que nous ne puissions pas intervenir, bien sûr. »
Il se tut, contemplant quelque chose que lui seul voyait. Puis il se secoua et son regard revint à Abigail.
« Je pense qu'au moins une partie des siens ont décidé qu'ils ne voulaient pas être des martyrs de la Révolution, finalement. Nous, nous n'étions évidemment pas armés, mais quelqu'un s'est mis à tirer. Je crois que Steve Démosthène – notre officier en second – était dans la salle d'impulsion arrière quand vous nous avez attaqués. Je ne sais pas. En tout cas, j'ai entraîné jusqu'ici tous ceux de mes camarades sur lesquels j'ai pu mettre la main. Je me disais que les pirates auraient du mal à faire sauter le vaisseau sans se servir du réacteur à fusion, quel que soit le vainqueur de leur fusillade, et qu'il y avait au moins une chance pour que les gens qui nous avaient tiré dessus nous envoient un groupe d'arraisonnement. En tout cas, c'était le seul endroit où j'estimais pouvoir aller et, en tant qu'officier, je connaissais les codes de neutralisation de sécurité, si bien que personne ne pouvait déverrouiller l'écoutille de l'extérieur. Et... nous voilà. »
Comme il agitait les deux mains en un mouvement vague incluant la totalité du vaisseau qui les entourait, Abigail hocha la tête.
« Vous voilà, répéta-t-elle d'une voix calme. Lieutenant Baranyai, je déplore que vous et les vôtres ayez dû subir tout cela, et je regrette profondément la mort de vos camarades officiers ou matelots. J'aurais préféré que nous ne soyons pas contraints d'allonger la liste. Toutefois, au nom de l'Hexapuma et du Royaume stellaire de Manticore, je vous donne ma parole que vous serez tous rapatriés dans la Ligue solarienne le plus vite possible.
— Pour le moment, lieutenant Hearns, je ne vois rien qui puisse nous faire plus plaisir, répondit Baranyai avec une simplicité venue du fond du cœur.
— En ce cas, nous allons appeler mes pinasses et vous faire monter à bord. »