T1 L'ombre de saganami
Chapitre DIX
« T'es là, Steve ? »
Stephen Westman, des Westman de Buffalo Valley, fit la moue et se recoiffa de son chapeau – un modèle naguère appelé stetson » sur la planète d'origine de l'humanité – dont l'anneau décoratif en argent incrusté d'améthystes étincela quand il secoua la tête, exaspéré. Jusqu'ici, la plupart de ses subordonnés avaient peine à se rappeler l'existence de ce qu'on appelait la sécurité opérationnelle.
Au moins, j'ai réussi à mettre la main sur des logiciels crypto solariens destinés au marché commercial. Les Mandes pourront sûrement les briser quand ils arriveront en force, mais tant qu'on n'affronte que nos merdouilles fabriquées localement, on ne devrait pas avoir de problème.
« Liberté Trois, ici Liberté Un, déclara-t-il dans son com, sur un ton lourd de sous-entendus. Oui, je suis là.
— Ah, merde, Ste... je veux dire Liberté Un. » Jeff Hollister paraissait penaud. « Désolé, j'ai oublié.
— Laisse tomber... pour cette fois, trancha Westman. Qu'est-ce qui se passe ?
— Les gars sur lesquels tu voulais qu'on garde un œil. Ils remontent le Schuyler. On dirait qu'ils ont l'intention de camper pour la nuit aux environs de Big Rock Dome.
— Vraiment » Westman plissa les lèvres, pensif. « Mais c'est très intéressant, ça, Liberté Trois.
— Je pensais bien que ça t'intéresserait, dit Hollister, satisfait.
— Merci de m'avoir transmis l'info. On se voit plus tard.
— À plus », confirma Hollister, laconique, avant de couper la communication.
Westman replia son propre com et le rangea dans sa poche, tout en méditant l'information.
C'était un homme assez grand, presque un mètre quatre-vingt-huit, les épaules larges et puissantes. Il était en outre d'une beauté frappante avec ses cheveux blonds décolorés par le soleil, ses yeux bleus et un visage que le prolong de première génération conservait raisonnablement jeune mais que soixante et un ans T d'expérience, d'intempéries et d'humour avaient doté de pattes d'oie. À cet instant, ledit visage abritait une expression pensive.
Eh bien, songea-t-il, il est grand temps que je mette la machine en route, si je suis vraiment décidé. Et je le suis.
Il réfléchit encore un instant, debout dans l'ombre mouchetée de trembles terriens introduits sur Montana plus de trois siècles T plus tôt. Écoutant les feuilles dorées bruire dans le vent, il leva les yeux pour vérifier la position du soleil : un automatisme, presque un instinct. Puis il hocha la tête, résolu, tourna les talons et traversa ce qui paraissait être une paroi de pierre solide pour pénétrer dans une grande caverne.
Tels les logiciels crypto achetés pour les communicateurs de ses partisans, le générateur holo qui produisait cette illusion était de fabrication solarienne. Il déplaisait beaucoup à West-man d'utiliser cette technologie-là, puisque la Ligue et la Direction de la sécurité aux frontières, qu'on n'aurait su maudire assez, étaient l'ennemi depuis bien plus longtemps que les Manties. Toutefois, en homme pratique, il n'allait pas se handicaper en se privant du meilleur matériel disponible.
Par ailleurs, il y a quelque chose... d'approprié à se servir de matériel solarien contre une autre putain de bande de chats charognards étrangers. Et ces salopards de Rembrandtais sont encore pires. Si ce fils de pute de Van Dort croit se débarrasser de Montana par une pirouette et nous baiser encore un coup, il se prépare une douloureuse surprise.
« Luis ! » appela-t-il en s'enfonçant dans la caverne – en grande partie naturelle, mais considérablement agrandie par ses partisans et lui. La chaîne du Nouveau-Cygne était bourrée de minerai de fer, dont une quantité suffisante constituait le meilleur camouflage possible. Il lui déplaisait un peu de mettre tant d'œufs dans le même panier, même un panier aussi bien caché que celui-là, mais il n'avait pas eu tellement le choix lorsqu'il avait décidé de passer dans la clandestinité. Avec de la chance, si tout se déroulait comme il l'espérait, il pourrait s'étendre en un réseau de bases satellites qui réduiraient sa vulnérabilité en dispersant ses biens et son organisation.
« Luis ! appela-t-il à nouveau – et cette fois, il y eut une réponse.
— Oui, patron ? » renvoya Luis Palacios en remontant d'un pas bruyant les marches de béton coulé qui menaient au niveau inférieur des cavernes.
Palacios était le contremaître de Westman – dans les faits, le gérant sur le terrain d'un empire agricole rapportant des profits de l'ordre de quatre-vingt-dix millions de crédits solariens par an –, tout comme il avait été celui de son père. Mince, brun, il mesurait un centimètre de plus que son employeur, et sa joue gauche portait trois cicatrices profondes, léguées par un quasi-couguar. C'était aussi le seul homme de Montana – et, d'ailleurs, de tout l'amas de Talbot – auquel Westman se fiait sans réserve aucune.
« Jeff Hollister vient d'appeler, déclara ledit Westman. Les arpenteurs manties et cet abruti de Haven remontent le Schuyler en direction de Big Rock. Qu'est-ce que tu dirais de prendre quelques gars et d'aller leur souhaiter la bienvenue comme il se doit?
— Ma foi, je pense que ça serait tout à fait sympa de notre part, patron, répondit Palacios avec un sourire. À quel point voulez-vous que l'accueil soit chaleureux ?
— Oh, je ne vois pas de raison de se laisser emporter. Après tout, ce sera notre première fiesta.
— Compris. » Le contremaître hocha la tête. « Vous voulez que je choisisse les gars
— Vas-y, acquiesça Westman. Assure-toi juste d'en prendre au moins trois de ceux qu'on pense bombarder chefs de cellule.
— Pas de problème. Bennington, Travers et Ciraki sont tous les trois de service.
— Parfait. » Son employeur sourit, approbateur. « Dis-leur que je compte tomber sur nos invités extraplanétaires demain matin mais qu'on a un bout de chemin à faire. Je veux donc partir d'ici quatre ou cinq heures. »
Oscar Johansen consulta son GPS avec satisfaction. Il avait été enchanté de découvrir que Montana disposait d'un réseau étendu de satellites de navigation. Il aurait pu demander les mêmes données aux HMS Eriksson ou Volcan – les vaisseaux de soutien placés ici par la FRM – mais il préférait utiliser l'infrastructure locale... chaque fois que c'était possible.
On ne savait jamais ce qu'on pouvait trouver sur une planète des Marges. Certaines ne valaient pas mieux que la Vieille Terre de l'ère pré spatiale, d'autres étaient encore plus avancées que ne l'avait été Grayson avant de se rallier à l'Alliance manticorienne. Montana se situait quelque part entre ces deux extrêmes. Trop fauchée pour s'offrir une base technologique très solide, elle avait cependant fait un usage inventif de ce qu'elle avait pu se payer. Ses satellites de navigation en étaient un bon exemple. Quoique obsolètes depuis au moins deux siècles selon les critères manticoriens, ils remplissaient parfaitement leur fonction. Et ils faisaient en outre office de satellites météo, de réseau radar destiné au contrôle du trafic aérien, de plates-formes de surveillance policière et de points de contrôle de la circulation pour tous les cargos de passage.
Il n'y a aucune raison pour que ce monde soit aussi pauvre, songea Johansen en entrant les coordonnées du GPS dans la carte électronique de son bloc mémo. Le bœuf qu'on élève ici se vendrait très cher chez nous et, avec le terminus de Lynx, on pourrait l'envoyer tout frais sur Beowulf ou même la Vieille Terre. Il secoua la tête en songeant au prix astronomique que le bœuf ou le quasi-buffle de Montana pourraient atteindre sur la planète mère. Et il y a des dizaines d'autres possibilités pour quiconque possède un tout petit capital de départ.
Ce qui était après tout la raison de sa présence. Le gouvernement Alexander ne cachait pas l'intention de Sa Majesté de ne pas laisser ses nouveaux sujets du Talbot se faire évincer du développement de leurs propres systèmes stellaires par d'avides opérateurs manticoriens. Il avait annoncé qu'il procéderait à ses propres repérages dans l'amas, en conjonction avec les dirigeants locaux, afin de confirmer tous les titres de propriété existants. Ces titres seraient protégés de plein droit et, dans le but d'assurer une participation locale aux projets de développement, le Chancelier de l'Échiquier avait annoncé que, durant ses premiers dix ans T d'existence, toute nouvelle entreprise bénéficierait d'une réduction d'impôts égale au pourcentage de son capital détenu par des citoyens de l'amas. Au bout de cette période, la réduction diminuerait de cinq pour cent par an pendant encore dix ans T, avant de disparaître la vingt et unième année. Compte tenu du montant des impôts exigés par le Royaume stellaire en temps de guerre, cette mesure garantirait une représentation massive des capitaux locaux.
Johansen leva les yeux vers le soleil qui soulevait une vague de braises dorées et cramoisies à l'horizon occidental. La primaire de Montana – également appelée Montana – était un peu plus froide que Manticore-A. Et la planète en était plus éloignée de presque une minute-lumière que ne l'était le monde capitale du Royaume stellaire de sa propre primaire. Quand le soir approchait, la fraîcheur se faisait particulièrement remarquable. Il se tourna vers le site où les membres de l'expédition étaient en train de monter leurs tentes pour la nuit. Ces dernières s'élevant avec l'efficacité née d'une longue pratique, ses yeux s'égarèrent vers la feuille liquide ridée, gris acier, qui courait sur les rochers et les galets du Schuyler. Des arbres locaux, parsemés de chênes et de trembles terriens, occupaient les berges, jetant leur ombre sur l'eau cristalline, et la tentation naquit en lui. Il devait bien y avoir des étangs profonds par ici, songea-t-il, et il avait déjà rencontré la quasi-perche de la planète.
En général, il est bon de maintenir une certaine distance entre le chef et ses Indiens, songea-t-il avec un petit sourire, donc je ne devrais sans doute pas les déranger à présent qu'ils ont trouvé leur rythme. Si je m'active assez, je pourrais même attraper assez de poisson pour nous apporter un peu de variété au dîner. Et, même si je n'y arrive pas, je pourrai toujours prétendre que c'est ce que j'essayais de faire.
Il se dirigea vers son aérodyne personnel afin d'y prendre son matériel de pêche.
Le soleil se levait lentement sur le flanc oriental de la vallée du Schuyler. Un givre lumineux faisait étinceler les plus hautes pentes, au nord, tandis que de longs doigts d'ombre découpés dans la matinée montagnarde se tendaient vers le campement des arpenteurs endormis.
Stephen Westman regarda le soleil monter de plus en plus haut dans le ciel et consulta son chrono. Il était l'heure, aussi quitta-t-il l'arbre tombé sur lequel il était assis pour empoigner le fusil posé près de lui et commencer à descendre la pente.
Oscar Johansen roula sur lui-même et s'étira avec volupté. Sa femme s'était toujours étonnée de la manière dont ses habitudes de sommeil se modifiaient lorsqu'il arrivait sur le terrain. Chez lui, c'était un oiseau de nuit qui veillait jusqu'à des heures indues et dormait aussi tard qu'on le lui permettait. À l'extérieur, au contraire, il adorait les premières heures du jour. Il y avait quelque chose de particulier, voire de sacré, dans ces minutes paisibles, claires, cristallines, durant lesquelles le soleil coulait à nouveau lentement, très lentement, sur le monde. Toute planète habitable par l'homme abritait une grande variété d'oiseaux et Johansen n'en avait encore jamais visité où aucun ne saluait l'aube. Chants et sifflements variaient à l'infini mais il y avait toujours une première note isolée de l'orchestre. Le moment où le premier chanteur s'éveillait, testait sa voix puis lançait le cri qui sonnait officiellement la fin de la nuit, le début d'un nouveau jour.
Le tissu de sa tente fabriquée sur Manticore avait gardé toute la nuit la température de vingt degrés qu'il affectionnait —soixante-huit degrés sur l'antique échelle Fahrenheit qu'avaient apportée avec eux les premiers colons de Montana, délibérément archaïques. Il s'empara de la télécommande. Comme il y tapait un ordre, la face est de la tente se transforma obligeamment en une fenêtre à sens unique. Assis sur le confortable matelas en plastique-mémoire, dans la chaleur de son couchage, il observa les ombres du matin et les bancs de brume qui lévitaient au-dessus du fleuve, comme si l'eau respirait.
Il admirait encore le lever du soleil quand, soudain, la fermeture à glissière de sa tente s'ouvrit d'un coup. Il se dressa sur son matelas, surpris, puis se figea en se retrouvant nez à nez avec le canon d'un pulseur.
Bonjour, l'ami, dit l'homme au teint recuit qui tenait l'arme, charmant. Je suppose que vous êtes un peu surpris de me voir. »
« Mais bordel de merde, Steve ! »
Les Haven paraissait plus irrité qu'autre chose, se dit Johansen. L'inspecteur du cadastre connaissait visiblement le chef, grand et blond, des trente ou quarante hommes masqués et armés qui avaient envahi le campement. Le Manticorien se demanda s'il s'agissait d'une bonne ou d'une mauvaise chose.
« On dirait que tu as de mauvaises fréquentations, Les, répondit le chef, avant de désigner Johansen d'un signe de tête. Tu fournis les maquereaux d'outre-monde, maintenant.
— Steve Westman, si tu avais seulement la jugeote que Dieu accorde aux néo dindes, tu saurais que tout ça est parfaitement stupide ! » Johansen se fût senti plus rassuré si Haven s'était montré un tout petit peu moins emphatique. Le Montanien prenait toutefois fermement le mors aux dents. « Bon Dieu, Steve, on a voté en faveur de l'annexion à plus de soixante-douze pour cent. Soixante-douze pour cent, Steve ! Est-ce que tu vas traiter d'idiots une telle proportion de tes voisins ?
— Sans doute, si c'en sont », répondit aimablement le blond. Quatre de ses hommes et lui tenaient en respect l'équipe de repérage tandis que ses autres partisans s'employaient à démonter les tentes et à les charger dans les véhicules des arpenteurs.
« Et c'en sont ! Des idiots, je veux dire, expliqua-t-il, serviable, quand Haven le fixa avec colère.
— Eh bien, tu as eu ta chance de les convaincre que tu avais raison au moment des élections, et tu n'y es pas parvenu, hein ?
— On dirait que non. Bien sûr, toute cette planète a toujours été très entêtée, non ? » Westman sourit, de petites rides se creusèrent autour de ses yeux bleus et, malgré lui, Johansen fut sensible au charisme brut de cet homme.
« Si, fit Haven. Et tu te prépares à énerver soixante-douze pour cent des gens qui y vivent !
— Ça ne sera pas la première fois », fit son interlocuteur avec un haussement d'épaules. L'inspecteur du Cadastre poussa un soupir bruyant. Ses épaules parurent s'affaisser et il secoua la tête tristement.
« Je sais que tu n'as jamais fait plus confiance à Van Dort et à son Union commerciale qu'à ces enfoirés de la Sécurité aux frontières. Et je sais que tu es convaincu que Manticore ne vaut pas mieux que Mesa. Mais je suis ici pour te dire que tu perds complètement l'esprit. Il y a un univers entre ce que nous offre le Royaume stellaire et ce que nous ferait la Sécurité aux frontières.
— Bien sûr... jusqu'à ce qu'on soit entre ses griffes. » West-man secoua la tête. « Van Dort a déjà assez planté les crocs dans notre chair, Les. Il n'ouvrira pas la porte à une autre bande de sangsues si je peux m'y opposer. La seule manière de rester maître chez soi, c'est de virer tous les étrangers à coups de pied. Si le reste de l'amas veut passer la tête dans ce nœud coulant-là, je m'en fiche. Grand bien lui fasse. Mais personne ne donnera ma planète à qui que ce soit, sinon à ses habitants, et, si les Montaniens sont trop têtus ou aveugles pour voir le mal qu'ils se font eux-mêmes, je serai obligé de me passer d'eux pour agir.
— Les Westman sont respectés sur cette planète depuis la colonisation, reprit Haven, plus calme, et même les gens qui n'étaient pas d'accord avec toi au cours du débat sur l'annexion e respectaient, Steve. Si tu persistes dans cette voie, ça va changer. Les premières familles ont toujours eu beaucoup de poids, 'nais tu sais qu'on n'a jamais été du genre à rouler sur le dos et à aire le mort parce que les grands fermiers nous le disent. Les gens qui ont voté en faveur de l'annexion ne vont pas tellement apprécier que tu leur expliques qu'ils n'ont pas le droit de décider eux-mêmes de ce qu'ils veulent.
— C'est bien le problème, vois-tu, Les, répondit Westman. :e n'est pas tellement que je tienne à leur expliquer qu'ils n'ont pas le droit de faire ce qu'ils veulent. C'est juste qu'à mon avis ils n'ont pas le droit de décider pour moi. Cette planète et ce système stellaire ont une constitution, j'ai achevé de la relire hier soir, et elle ne contient pas un seul mot signifiant que quiconque a le droit légal – ou le pouvoir – de vendre notre souveraineté.
— Personne ne viole la Constitution, objecta Haven. C'est pourquoi le référendum sur l'annexion a été orchestré comme il l'a été. Tu sais comme moi que la Constitution autorise bel et bien des assemblées constituantes susceptibles de l'amender, et c'est exactement ce qu'a mis en place le vote. Une assemblée, réunie de la manière prévue par la Constitution et exerçant les pouvoirs qu'elle accorde à ses délégués.
— Amender ne signifie pas jeter à la poubelle », rétorqua Westman. Quoique visiblement passionné, il demeurait calme et posé, sans permettre à ses émotions, aussi profondes fussent-elles, de le pousser dans une colère aveugle.
Ce dont Oscar Johansen se réjouissait beaucoup.
« Steve... voulut reprendre Haven, mais son interlocuteur secoua la tête.
— Nous ne tomberons jamais d'accord, Les, dit-il, patient. Il est possible que tu aies raison. Je ne le crois pas, note bien, mais j'imagine que c'est possible. Que ce soit le cas ou non, toutefois, j'ai déjà décidé de ma position et de ce que je veux faire. Et je dois te dire, Les, que tu ne vas pas tellement aimer ce que j'ai en tête. Je saisis donc cette occasion de te présenter d'avance mes excuses pour l'indignité que je me prépare à t'infliger. »
Comme l'expression de Haven se faisait soudain plus méfiante, Westman lui lança un sourire presque malicieux, puis il se tourna vers Mary Seavers et Adriana Constantin, les deux membres féminins de l'équipe de dix arpenteurs commandée par Johansen.
« Mesdames, déclara-t-il, je n'avais pas songé qu'il pourrait se trouver ici des femmes. Je n'ignore pas que, sur Montana, nous sommes un brin attardés par rapport à Manticore, mais il me chiffonnerait tout de même de manquer de respect à une dame. Si vous voulez donc bien vous écarter un peu vers la gauche, toutes les deux ? »
Seavers et Constantin lancèrent un regard anxieux au chef de leur expédition, lequel se contenta de hocher la tête sans quitter Westman des yeux. Les deux femmes obéirent donc et le Montanien sourit.
« Merci, monsieur... Johansen, c'est bien ça ? »
L'intéressé hocha à nouveau la tête.
« Eh bien, monsieur Johansen, j'espère que vous n'avez pas pris personnellement l'opinion sur votre Royaume stellaire que j'ai exposée tout à l'heure avec assez de véhémence. Pour ce que j'en sais, vous êtes un type bien, et je vais supposer que c'est vrai. Toutefois, j'estime important de faire passer mon message à vos supérieurs ainsi qu'aux patrons de Les.
— Cette matinée va donc nous servir d'exercice d'échauffement. Une démonstration de force, pourrait-on dire. Puisque ce n'est pas autre chose, je préférerais que personne ne soit blessé. Je suppose que vous approuvez ce choix ?
— Vous pouvez sans crainte considérer que c'est le cas, lui , dit Johansen lorsqu'il se tut.
— Parfait ! s'exclama Westman avec un grand sourire, lequel disparut toutefois assez vite. Cela dit, si nous en arrivons à un affrontement, il est possible qu'un tas de gens soient blessés avant que la situation ne s'apaise. Je veux que vous disiez cela à vos supérieurs. C'est un avertissement gratuit – bon, presque gratuit – et je n'en lancerai plus beaucoup de semblables. Dites-leur ça aussi, à vos supérieurs.
— Je leur répéterai vos paroles mot pour mot, lui assura Johansen lorsqu'il s'interrompit à nouveau.
— Parfait, répéta le Montanien. Et maintenant, monsieur Johansen, si vous et vos hommes – et vous aussi, Alvin – vouliez avoir la bonté de vous mettre en sous-vêtements.
— Je vous demande pardon ? s'exclama l'autre, abasourdi, tandis qu'on lui adressait un sourire étonnamment compatissant.
— J'ai dit que j'apprécierais de vous voir vous mettre en sous-vêtements. » Westman désigna les deux femmes d'un signe de tête. « Un véritable gentleman de Montana n'infligerait jamais une telle indignité à une dame, raison pour laquelle ces deux-là ont été excusées. Vous, messieurs, c'est une autre histoire. »
Il avait le sourire aimable mais l'expression inflexible, et ses partisans étaient visiblement prêts à faire respecter ses exigences si nécessaire.
Johansen le fixa durant quelques secondes puis se tourna vers ses hommes.
« Vous l'avez entendu? fit-il, résigné. Je ne crois pas qu'on ait trop le choix, donc autant obtempérer. »
Toute l'équipe de Johansen, à l'exception des deux femmes, et leurs collègues locaux, en caleçon, pieds nus, regardaient leurs véhicules et leur équipement s'enfoncer dans les montagnes. Westman et deux de ses acolytes attendaient près du dernier aérodyne. Le chef regarda ses autres troupes s'en aller puis se tourna vers ses prisonniers.
« Bien, dit-il. Les connaît le chemin du gué de Bridgeman. Vous n'avez qu'à partir dans cette direction, messieurs. Je vais envoyer un message à ton patron, Les, pour lui dire que vous arrivez, mais il me faudra quelques heures pour le contacter sans lui donner d'indices sur notre position.
— Tu as dit ce que tu avais à dire, Steve, déclara Haven, très calme. Dieu seul sait dans quels ennuis tu t'es déjà fourré. Mais on se connaît depuis bien longtemps et j'aime à croire qu'on a été amis. Et c'est pour cette raison que je te dis : laisse tomber. Laisse tomber avant que quelqu'un ne soit blessé.
— Je ne peux pas, Les, répondit Westman avec un regret authentique. Et rappelle-toi ce que j'ai dit. On a été amis, et je serais absolument désolé de tirer sur un ami. Mais si tu continues d'aider ces gens à voler ma planète, je le ferai. Tu sais que je suis sincère, alors je te suggère d'en convaincre le président Suffies. Je pense que Trévor Bannister le sait déjà mais, à ce que j'ai constaté, l'intelligence n'est pas exactement le fort de Suttles, donc Trévor aura peut-être besoin d'un peu d'aide pour le persuader. Quant à vous, monsieur Johansen, je vous conseille de convaincre de la même chose votre baronne de Méduse.
Il soutint encore quelques instants leur regard, puis ses derniers partisans et lui montèrent dans l'aérodyne qui se souleva dans la matinée fraîche.
« Je n'aime pas ce que j'entends, dit Henri Krietzmann d'une voix dure. Je n'aime pas ça du tout. »
Sa voix et son expression contrastaient avec la brise fraîche délicieuse qui soufflait sur la terrasse de la suite luxueuse. La primaire du lointain système binaire du nom de Fuseau était une étoile Go mais la planète Lin s'en trouvait à treize minutes-lumière, et c'était le printemps dans son hémisphère nord. Des nuages d'orage spectaculaires – d'un blanc aveuglant dessus et d'un noir de mauvais augure dessous – filaient à bonne allure (l'ouest en est au-dessus de l'océan Humboldt. Il leur faudrait toutefois encore plusieurs heures pour arriver, aussi les trois hommes profitaient-ils du brillant soleil printanier et du parfum (les fleurs apporté par le vent depuis les jardinières multicolores de la terrasse, les yeux tournés vers la capitale, Dé-à-Coudre, .tir la côte ouest d'un continent au nom improbable : Gossyplum.
Il s'agissait d'une très jolie ville, surtout pour une planète des Marges. Ses bâtiments étaient bas et proches du sol, à cent licites des tours colossales des cités antigrav modernes. La raison en était que, lors de leur construction, les bâtisseurs ne disposaient pas de l'antigrav. S'ils étaient limités à des technologies primitives, ils avaient toutefois visiblement conçu leur nouvelle capitale avec beaucoup de soin. La grande place centrale, établie autour d'un paysage arboré, couvert de fleurs et de plans d'eau intriqués, était bien visible depuis la terrasse. De même que les avenues principales qui s'en écartaient tels les rayons d'une roue immense. La plupart des bâtiments étaient faits d'une pierre locale, un granit bleu qui étincelait sous le soleil, et d'autres plans d'eau ou espaces verts avaient été intégrés avec soin dans le schéma de la ville.
Ce n'était qu'au-delà du centre-ville, en s'éloignant de l'océan, qu'on rencontrait des taudis laids et surpeuplés, le lot des pauvres dans presque tous les systèmes des Marges.
« Ça ne plaît vraiment à aucun de nous, Henri », dit d'une voix douce Bernardus Van Dort. Les cheveux clairs et les yeux bleus, mesurant plus d'un mètre quatre-vingt-quinze, il projetait l'assurance d'un homme habitué au succès. « Mais on ne peut pas non plus prétendre que c'est inattendu, hein?
— Bien sûr que ce n'est pas inattendu, intervint le troisième homme, Joachim Alquezar, dont les lèvres adoptèrent un pli ironique. Après tout, la bêtise est indissociable de la nature humaine. »
Quoique très peu de gens eussent considéré Van Dort comme petit, c'était ainsi que le faisait paraître Alquezar. Ce rouquin natif de la planète San Miguel mesurait deux mètres trois. La gravité de San Miguel – quatre-vingt-quatre pour cent du standard terrien – produisait des individus grands et maigres, et Alquezar ne faisait pas exception à la règle.
« Bête n'est pas tout à fait le mot qui convient, le reprit Van Dort. Ignorant, oui. Peu habitué à réfléchir, oui aussi. Et sujet aux réactions émotives, certainement. Mais ce n'est pas pareil que complètement stupide.
— Pardonne-moi de ne pas bien voir la différence en pratique, Bernardus. » Alquezar tenait un verre de cognac dans la main droite et agitait doucement un cigare de la gauche. « Les conséquences sont identiques.
— Les conséquences sont identiques à court terme, répliqua Van Dort. Mais, s'il est impossible de corriger la véritable bêtise, l'ignorance peut être éduquée et l'habitude de réfléchir peut s'acquérir.
— Je suis toujours étonné qu'un capitaliste de Rembrandt au cœur et à la tête durs, avide d'argent, puisse être d'une tolérance aussi écœurante dans sa vision de l'humanité, fit Alquezar avec le sourire d'un vieil ami ressassant une discussion familière.
— Ah ? » Comme ses yeux bleus étincelaient, Van Dort sourit à son tour. « Il se trouve, je le sais, que "tolérant" n'est pas devenu pour toi un gros mot avant que Tonkovic ne s'en empare.
— Confirmant ainsi le soupçon que j'avais entretenu toute ma vie – sans le formuler, certes, mais il n'en était pas moins ancré en moi – que quiconque croyant les paroles d'un type qui se prétend tolérant souffre de sensiblerie carabinée.
— J'espère que vous vous amusez bien, tous les deux. » Le ton de Krietzmann frôlait le mordant. À trente-six ans T, il était le plus jeune des trois. Et aussi le plus petit : brun, les yeux gris, solidement musclé mais mesurant seulement un mètre soixante-dix. Bien qu'il eût vingt ans T de moins qu'Alquezar et plus de quarante de moins que Van Dort, il paraissait plus vieux que l'un ou l'autre, car c'était un citoyen de Dresde.
« On ne s'amuse pas, Henri, répondit Van Dort après une très brève pause. Et on ne prend pas la situation à la légère. Mais je crois important de se rappeler que ceux qui ne sont pas d'accord avec nous ne sont pas forcément des monstres de dépravation
— La trahison est assez proche de la dépravation, pour moi, dit Krietzmann, sombre.
— En fait, dit Alquezar, tandis que la brise agitait le bord du parasol qui les abritait et faisait claquer le drapeau du système de Fuseau, planté au sommet de l'hôtel, je pense qu'il serait plus sage de ne pas utiliser des mots tels que "trahison", même avec Bernardus et moi, Henri.
— Pourquoi pas ? renvoya l'autre. Je suis partisan d'appeler les choses par leur nom. Quatre-vingts pour cent de la population totale de l'amas a déclaré vouloir rejoindre le Royaume stellaire. Pour moi, ça rend coupable de trahison quiconque se dispose à employer des moyens illicites pour résister à l'annexion.
L'homme de San Miguel eut une petite grimace et secoua la tête.
— Je ne vous contredirai pas, encore que j'imagine que ce point pourrait se discuter, du moins jusqu'à ce que soit adoptée une constitution établissant ce qui est ou non légal à l'échelle de l'amas tout entier. Mais, aussi exact que puisse être le terme, s'en servir présente plusieurs inconvénients politiques. Le premier qui vient à l'esprit est que lancer des mots tels que "trahison" ou "traître" aidera l'adversaire à concentrer l'opinion publique en sa faveur. »
Krietzmann paraissait furieux. Van Dort se pencha pour lui poser une main sur l'avant-bras.
— Joachim a raison, Henri, dit-il doucement. Les gens dont vous parlez ne demandent qu'à vous provoquer au point que vous fassiez quelque chose – n'importe quoi – que leurs partisans et eux pourraient qualifier d'extrémiste. »
Le Dresdien fulmina encore un peu, puis il prit une profonde inspiration et hocha sèchement la tête. Ses épaules se détendirent légèrement et il saisit son verre – non de cognac, comme celui d'Alquezar, ou de vin, comme celui de Van Dort, mais une grande chope de bière couverte de buée. Il en but une longue gorgée avant de la reposer.
— Très bien, dit-il dans un grognement. Bien reçu. Et j'essaierai de me dominer en public. » Ses yeux lancèrent des éclairs.
Mais ça ne change pas mon opinion sur ces salopards en privé.
— Je crois que personne ne vous en demande autant », murmura Van Dort.
Du moins personne d'à peu près sensé, songea-t-il. Demander du détachement émotionnel à Henri Krietzmann sur un sujet pareil ? Ridicule !
Il sentit une pointe de culpabilité familière à cette pensée. Dresde était d'une pauvreté abjecte, même à l'échelle des Marges. Contrairement à sa propre Rembrandt ou à la San Miguel d'Alquezar, parvenues à acquérir à la force du poignet une fabuleuse richesse – toujours à l'échelle des Marges –, l'économie de Dresde ne s'était jamais élevée au-dessus du niveau marginal. La grande majorité de ses citoyens, encore aujourd'hui, étaient des travailleurs non spécialisés, sans éducation, auxquels l'industrie moderne offrait fort peu d'emplois. La pauvreté du système de Dresde était si criante depuis si longtemps que seuls les cargos les plus décrépits (ou les plus louches) le visitaient et qu'aucun autre système – y compris Rembrandt, admit-il sans enthousiasme – n'avait jamais été tenté d'y investir.
De ce fait, la médecine de Dresde était aussi limitée que son industrie. Voilà pourquoi Henri Krietzmann avait vu mourir son père et sa mère avant l'âge de soixante ans T. Pourquoi deux de ses frères et sœurs étaient morts en bas âge. Pourquoi lui-même n'avait plus que trois doigts à sa main gauche mutilée, des suites d'un accident du travail dans une fonderie, sur une planète ne disposant pas de thérapie par régénération. Et pourquoi il n'avait jamais reçu ne fût-ce que le prolong de première génération le plus simple et le moins cher, n'ayant donc pas à espérer encore plus de soixante ou soixante-dix ans de vie.
Voilà ce qui alimentait la haine d'Henri Krietzmann pour ceux qui tentaient de faire dérailler l'Assemblée constituante. Voilà ce qui l'avait poussé à étudier, à se hisser à coups de griffes hors des taudis de la ville d'Oldenburg pour plonger dans la tourmente de la politique dresdienne. Le feu qui brûlait dans son ventre était sa haine aveugle de la Ligue solarienne et des pieuses platitudes de la Direction de la sécurité aux frontières : « Assister les planètes des Marges les plus malheureusement rétrogrades. » Si la DSF ou l'un quelconque des groupes de lobbying solariens qui se prétendaient si soucieux des mondes qu'ils engloutissaient s'en inquiétaient réellement, ils auraient apporté la médecine moderne en Dresde plus d'un siècle plus tôt. Pour une fraction de son budget de relations publiques, la Sécurité aux frontières aurait pu fournir à Dresde le système scolaire qui lui aurait permis de construire ses propres bases industrielles et médicales.
Durant les vingt dernières années T, en grande partie grâce aux efforts d'hommes et de femmes tels qu'Henri Krietzmann, la situation avait un peu évolué. Ces gens-là s'étaient battus bec et ongles pour sortir leur système de la pire pauvreté imaginable et lui construire une économie simplement pauvre, non plus misérable. Une économie qui fournissait enfin à ses citoyens un service approchant des soins médicaux adéquats – et même les atteignant parfois. Une économie dont les écoles parvenaient, à grands frais, à importer des enseignants extraplanétaires. Une économie qui avait vu les chances offertes à son développement lorsque l'Union commerciale lui avait rendu visite et qui, au lieu de résister à « l'exploitation » de Rembrandt, avait cherché des moyens de l'utiliser à son avantage.
Cette bataille dure, sanglante, avait instillé chez les citoyens de Dresde un esprit farouchement combatif et indépendant, n'ayant d'égal que leur mépris sans borne pour les oligarques parasites de systèmes stellaires tels que Faille.
Oh non, le détachement n'était pas une qualité très répandue en Dresde.
« Bien... » Le ton délibérément léger d'Alquezar apprit à Van Dort que son vieil ami avait suivi – et partagé – ses réflexions.
— Quel que soit le nom qu'Henri veuille leur donner en privé, il nous faut tout de même décider que faire d'eux.
— C'est tout à fait vrai, approuva le Rembrandtais. Quoique je doive encore une fois prier tout le monde – y compris moi-même – d'éviter de créer une impression indue de collusion entre nous. Surtout entre toi et moi, Joachim, d'une part, et Henri d'autre part.
— Oh, arrêtez un peu, Bernardus ! » Un sourire transfigura soudain l'expression grave de Krietzmann, qui rit de bon cœur. « Tous les électeurs de l'amas savent que c'est vous et votre Union commerciale qui avez organisé l'annexion, bande de financiers sans scrupule, sournois et avides que vous êtes. Oui, et aussi que l'avez financée ! Moi, je suis le politicien qui a mené la campagne en Dresde. Quant à Joachim ici présent, président du Parti de l'union constitutionnelle, il se trouve que c'est le premier délégué de San Miguel à l'Assemblée, San Miguel qui se trouve faire partie de l'Union commerciale... dont il se trouve qu'il détient une grande partie des actions. Alors franchement, quoi que nous fassions, aucun individu doté d'un QI supérieur ou égal à celui d'une felsenlarve ne croira que nous ne sommes pas de mèche.
— Vous avez raison, concéda Van Dort avec un petit sourire, 'nais il y a tout de même des convenances à observer. Surtout du fait que vous êtes l'actuel président de l'Assemblée. Il est pour vous parfaitement logique et convenable de consulter des leaders politiques et des financiers, et vous avez mené assez ouvertement votre campagne pour l'élection au poste de président sur le thème de l'annexion. Toutefois, il est important de ne pas donner l'impression que nous autres, les financiers sans scrupule, sournois et avides, nous vous avons dans la poche. En tout cas si vous comptez travailler efficacement avec tous les délégués de l'Assemblée.
— Vous êtes sans doute dans le vrai, admit Krietzmann. Cela dit, je ne crois pas que Tonkovic, par exemple, se fasse la moindre illusion sur les sentiments chaleureux qu'elle m'inspire.
— Évidemment, dit Alquezar, mais c'est à moi de l'affronter ouvertement. Vous, vous devez rester au-dessus de la mêlée. Fignolez votre aura d'homme d'État impartial et laissez-moi le sale boulot. » Il eut un sourire mauvais. « Croyez-moi, c'est moi qui vais le plus m'amuser.
— Très bien, je ne me ferai pas tatouer votre marque au fer rouge, Joachim, dit Krietzmann. Mais je ne ferai pas semblant d'aimer Tonkovic.
— En fait, Aleksandra n'est pas si mauvaise, vous savez », fit doucement Van Dort. Comme les deux autres le considéraient avec des degrés d'incrédulité variés, il haussa les épaules. « Je ne dis pas que je l'apprécie – ce serait faux – mais j'ai travaillé sans problème avec elle pendant la campagne du référendum, et elle est en tout cas moins répugnante qu'Yvernau et ses copains de Nouvelle-Toscane. Elle est au moins aussi ambitieuse que n'importe quel autre politicien, et, comme ses alliés politiques, au moins aussi égoïste et cupide que n'importe qui, mais elle a travaillé très efficacement à soutenir le plébiscite. Elle désire un degré d'autonomie locale qu'elle n'obtiendra jamais mais je ne pense pas qu'elle prenne le risque de voir l'annexion échouer.
— Quelles que soient ses intentions, elle se tourne les pouces pendant que la maison brûle, dit sèchement Krietzmann.
— Sans parler du fait qu'elle encourage les mouvements de résistance qui nous inquiètent tous », ajouta Alquezar.
Van Dort envisagea de faire remarquer que le programme du PUC d'Alquezar fournissait lui-même quelques encouragements – ou à tout le moins un peu de provocation – mais il y renonça. Ce n'était pas réellement utile. Par ailleurs, qu'il choisît de l'admettre ou non, Joachim en était parfaitement conscient.
« Bref, tout ça n'est pas vraiment à l'ordre du jour, dit-il plutôt. La véritable question est de savoir comment nous devons répondre à l'apparition de mouvements de résistance organisés.
— La meilleure solution serait encore d'amener l'Assemblée à sa conclusion avant qu'ils n'aient le temps de s'organiser réellement », dit Krietzmann. Ses deux invités approuvèrent du chef. « C'est pour ça que j'en veux tellement à Tonkovic, continua-t-il. Elle sait parfaitement qu'elle n'obtiendra jamais le dixième de ce qu'elle exige, mais il lui convient tout à fait de retarder autant que possible le processus des négociations. Plus elle nous bloque, plus elle peut espérer nous extorquer de concessions pour en arriver enfin à un vote.
— Elle dirait sans doute la même chose de moi, fit remarquer AIquezar.
— Elle l'a déjà dit, gronda Krietzmann. Mais la véritable différence entre vous deux, Joachim, c'est qu'elle tient ses tactiques dilatoires pour tout à fait légitimes. Elle est tellement décidée à faire passer son programme pour protéger son poste qu’il faille qu'elle ignore la possibilité très réelle de retarder assez longtemps l'Assemblée pour que tout le processus s'enlise.
— Elle estime que ça ne risque pas d'arriver, intervint Van Dort. Elle ne croit pas que Manticore le permettrait.
— Alors, il faut qu'elle écoute la baronne de Méduse, dit gravement Krietzmann. Cette dame s'est exprimée très clairement pour qui veut bien l'entendre. La reine Élisabeth et le Premier ministre Alexander ne forceront personne à accepter la souveraineté manticorienne. Du moins pas ici, dans l'amas. Nous sommes trop près de la Ligue pour qu'ils risquent des incidents avec la DSF ou la FLS, à moins d'avoir un soutien solide de la population locale. Et ils n'ont réellement besoin d'aucun de nous pour conserver le terminus de Lynx. D'ailleurs, par bien des aspects, notre existence complique l'équation. Pour parler net, nous ne sommes pour l'instant pas assez essentiels aux besoins vitaux du Royaume stellaire pour qu'il commence à balancer des vaisseaux et des fusiliers dans un trou à rats pour réprimer la résistance à une conquête involontaire.
— Ni la reine ni le gouverneur ne voient cela comme une conquête ! protesta Van Dort.
— Non... pas encore, acquiesça Krietzmann, mais, jusqu'à ce que nous décidions des bases constitutionnelles de notre annexion et que nous les envoyions au parlement pour qu'il les ratifie, il n'est rien qu'Alexander ou même la reine puissent faire. Et plus nous perdrons de temps à nous disputer, plus nous permettrons à nos divisions internes de s'exprimer, plus tard cette saleté se verra seulement rédigée. Et, si le délai se prolonge suffisamment, ou bien si assez de décérébrés adoptent la "lutte armée" que prêche cette malade de Nordbrandt, alors ce qui ressemblait à l'assimilation en douceur de nouveaux citoyens enthousiastes prendra des airs de conquête brutale de patriotes à la résistance désespérée. Ce qui, je n'ai pas besoin de vous le dire, est exactement la manière dont la D SF présente déjà la situation aux médias solariens.
— Merde. » Même cette obscénité relative était inhabituelle chez Van Dort, qui secoua la tête. « Vous avez discuté de ça avec Aleksandra ?
— J'ai essayé. » Le Dresdien haussa les épaules. « Elle n'a pas paru convaincue par ma logique. Bien sûr, il faut dire que je suis un politicien autodidacte, pas un diplomate bien lisse et cultivé. Et puis nous ne nous sommes jamais tellement aimés, elle et moi, de toute façon.
— Et toi, Joaquim ? » Van Dort se tourna vers son ami, et ce fut au tour d'Alquezar de hausser les épaules.
« Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, Bernardus, Tonkovic et moi ne nous adressons pas la parole en ce moment. Si je dis que le ciel est bleu, elle affirmera qu'il est vert. Et vice versa, sans doute, ajouta-t-il sans enthousiasme au bout d'un moment. Ça s'appelle la polarisation. »
Le Rembrandtais fronça les sourcils, les yeux baissés sur son verre. Il avait tenté de rester le plus possible dans l'ombre depuis que l'Assemblée était réunie. Il n'en avait pas eu le loisir durant la campagne du référendum, mais il n'ignorait pas que son implication avait aidé à produire la résistance qui s'était faite jour. L'Union commerciale de Rembrandt, qui comprenait les systèmes de Rembrandt, San Miguel, Redoute et Prairie, s'était créé énormément d'ennemis au sein de l'amas. Selon Van Dort, une grande partie de cette inimitié était due à la jalousie, mais il était assez honnête pour reconnaître que beaucoup d'autres mondes de l'amas avaient de fort bonnes raisons de penser que l'UCR, usant de sa puissance économique, leur avait extorqué des concessions injustes.
— Vraiment beaucoup de très bonnes raisons, songea-t-il. Et je suppose que c'est aussi de ma faute.
Aussi nécessaire qu'il eût été d'étendre l'influence et la richesse de l'Union commerciale, la méfiance et l'hostilité engendrées par ses procédés restaient vivaces. Des individus tels que Stephen Westman, sur Montana, avaient fait de l'opposition à exploitation économique permanente » de leurs inondes par Rembrandt et ses partenaires commerciaux la clef de voûte de leur opposition à l'annexion. Bien entendu, West-man avait ses propres raisons, très personnelles, de détester tout ce qui concernait Bernardus Van Dort, mais il ne faisait aucun doute qu'un très grand pourcentage de ses compatriotes Mont miens – et des citoyens d'autres planètes de l'amas – haïssaient l'UCR, quelle que fût leur opinion sur l'annexion. Raison pour laquelle Van Dort s'était délibérément gardé de toute participation publique aux débats de l'Assemblée, en Fuseau. Mais à présent...
Il soupira. « Je suppose que je ferais mieux de lui parler. Comme ses deux compagnons lui lançaient un regard signifiant « Ah ! Enfin ! », il eut une grimace. « J'ai encore un peu de crédit auprès d'elle, concéda-t-il, et, au moins pour le moment, je n'entretiens pas avec elle le même genre d'antagonisme que toi, Joachim. Cela dit, n'attendez pas de miracles : une fois qu'elle a une idée ou une stratégie en tête, l'en faire sortir est quasiment impossible.
— Ne m'en parle pas ! fit Alquezar avec un grognement. Mais tu as quand même plus de chances que moi d'y arriver. — Sans doute, dit Van Dort, maussade. Sans doute. »