T1 L'ombre de saganami

JOSE · Chapitre 30 sur 30

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T1 L'ombre de saganami

Chapitre Vingt-Neuf

— Et je suppose qu'Aleksandra va dire que, ça non plus, ce n'est pas significatif, fit Henri Krietzmann, amer.

— Evidemment », renifla Joachim Alquezar.

Tous les deux, assis sur la terrasse de la villa en bord de mer, observaient les cendres du crépuscule au-dessus de l'océan. Les étoiles commençaient tout juste de perforer la voûte de cobalt qui les surmontait, les restes d'un dîner léger reposaient sur la table, entre eux, et une cheminée en pierre et brique, avec hotte de cuivre, abritait un feu de bois flotté. Une allumette en bois d'un autre âge flamboya dans l'obscurité naissante, et une guirlande de fumée s'éleva quand Alquezar, vautré sur une chaise longue, alluma un cigare. Krietzmann huma la fumée aromatique puis tendit la main vers sa bière.

« Je commence à vraiment détester cette bonne femme », dit-il sur un ton presque capricieux. Son compagnon eut un petit rire.

« Même Bernardus la déteste, qu'il veuille bien l'admettre ou non, dit-il. Après tout,- comment ne pas la détester ? »

Ce fut au tour de Krietzmann de renifler avec un amusement amer, mais il y avait dans la plaisanterie d'Alquezar une vérité assez déplaisante.

« Je ne comprends vraiment pas comment elle fonctionne, admit le Dresdien. Il est déjà assez ennuyeux que Nordbrandt et ses maniaques de l'Alliance pour la liberté" fassent sauter des bombes et tirent au hasard sur Kornati mais, au moins, tout le monde se rend compte que ce sont des malades. Westman, en revanche... » Il secoua la tête et fit la moue en se rappelant les rapports arrivés de Montana le matin même. « Il fait partie de la vieille société installée. Ce n'est pas un politicien marginal hyper-nationaliste – c'est un riche propriétaire, un aristocrate, ou du moins ce qui passe pour tel sur Montana. Et il est plus malin que Nordbrandt. Elle a commencé par un massacre, lui par une farce. Elle a continué par des assassinats et des attentats épars, lui par la destruction du quartier général d'une des organisations étrangères les plus détestées de la planète... et toujours sans tuer personne. Il est comme, comme...

— Comme ce personnage de fiction d'avant la diaspora dont nous parlait Bernardus ?

— Oui, exactement ! » Krietzmann hocha vigoureusement la tête. « Comment s'appelait-il ? Le Liseron... non, le Mouron rouge, c'est ça!

— Peut-être, dit Alquezar, mais j'espère que vous n'allez pas me trouver superficiel de vous signaler que, tout comme les autres actionnaires et directeurs de l'UCR, je ne m'amuse pas comme un petit fou de son choix de cibles. Aussi débonnaire et élégant puisse-t-il se montrer dans ses sinistres affaires.

— Bien sûr que non. » Krietzmann le regarda dans les yeux, à la lumière des lampes à huile qui brûlaient sur la table, tandis que la nuit achevait de tomber. « Cela dit, j'espère que vous ne vous attendez pas non plus à ce que je verse beaucoup de larmes sur vos pertes. »

Alquezar lui lança un regard dur, les sourcils froncés un instant, puis il renifla et secoua la tête.

« Non », dit-il d'une voix douce, avant de tirer sur son cigare. L'extrémité se mit à luire à l'instar d'une petite planète rouge, et il souffla un rond de fumée presque parfait dans la brise du soir. « Non, Henri, je ne m'y attends pas. Je n'ai aucune raison de m'y attendre. Mais le fait que je ressente ça, et que d'autres, en San Miguel et Rembrandt – comme Ineka Vaandrager – vont le ressentir avec encore plus d'acuité, constitue une nouvelle preuve de la ruse de Westman. Il a trouvé une cible qui polarise les sentiments des deux côtés de sa propre frontière politique et, pour ça, il fallait de la jugeote. Vous dites que vous avez du mal à comprendre la position d'Aleksandra là-dessus ? Moi, ce que j'aimerais comprendre, c'est pourquoi un type aussi intelligent que Westman a pris une telle position. Il devrait nous soutenir, pas chercher à nous démolir !

— Intelligent ne signifie pas bien informé ni large d'esprit, fit remarquer Krietzmann. Tous les renseignements que j'ai pu réunir suggèrent qu'il pousse le culte montanien de l'individualisme entêté dans des retranchements insoupçonnés – surtout quand il est question de Rembrandt et de l'UCR. Pour le dire sans subtilité, il ne peut pas vous blairer. Il se fiche de la raison pour laquelle vous étiez si occupés à organiser les transports dans l'amas. Tout ce qu'il sait – ou veut savoir –, c'est que vous le faisiez avec aussi peu de scrupules que possible, et que son monde fait partie de ceux qui se sentent floués par votre soi-disant "technique de négociation". » Le président de l'Assemblée haussa les épaules. Je ne peux pas vraiment lui en vouloir. Si vous aviez inclus Dresde dans votre gentil petit empire contre notre volonté, je vous détesterais sans doute autant que lui. La seule véritable différence entre Westman et moi, c'est que, primo, je crois Bernardus quand il me dit comment et pourquoi il a fondé l'Union commerciale; et que, secundo, quelles que soient ses véritables raisons et les vôtres, l'annexion par Manticore représente la plus grande chance, et pas seulement économique, que l'amas a'1,t jamais eue. Je veux bien pardonner beaucoup pour la saisir. Westman, lui, est trop obnubilé par la vieille équation pour réaliser à quel point elle a changé.

— C'est à peu près ce que dit Bernardus, fit Alquezar. Et je partage cette analyse intellectuellement. L'état d'esprit nécessaire pour ignorer tous ces faits est tellement éloigné de l'univers dans lequel je vis que je n'arrive pas tout à fait à admettre qu'il puisse exister, c'est tout. Pas au niveau émotionnel.

— Vous feriez mieux d'y réussir, dit Krietzmann, grave. Parce qu'au bout du compte je pense qu'il a plus de chances que Nordbrandt de tuer la Constitution.

— Vraiment ? Alquezar inclina la tête. Je suis assez d'accord, mais j'aimerais bien entendre votre raisonnement.

— Et à quel point le raisonnement entre en jeu ? grogna Krietzmann. Oh, très bien. »

Il se laissa aller au fond de sa propre chaise longue, serrant sa chope de bière entre ses mains.

Pour le moment, estimé camarade conspirateur, vous avez environ soixante-deux pour cent des délégués dans votre poche. Et l'extrémisme de Nordbrandt en a d'ailleurs poussé quelque dix pour cent de votre côté, selon mon estimation. Mais Tonkovic et Andrieaux Yvernau – et Lababibi – tiennent les trente-huit pour cent restants d'une poigne de fer. Ils disposent de la plupart des oligarques de l'amas, en dehors de ceux des planètes de l'UCR, sur lesquels Bernardus et vous pouvez compter, et Nordbrandt a jeté dix pour cent de ceux-là dans la poche de Tonkovic quand elle a appuyé sur le bouton de la guerre économique. La plupart se fichent de ce qui se passe sur Kornati... tant que ça n'éclabousse pas leurs confortables réserves. Mais quand on commence à faire sauter les banques et assassiner les banquiers, sans parler des oligarques locaux, la déstabilisation menace de se répandre dans les autres systèmes, si bien qu'ils répugnent à prendre un engagement qui, selon eux, gênerait leur machinerie politique et répressive pour régler leur compte aux néo-bolcheviques et anarchistes de leurs propres mondes. Puisqu'il faut une majorité des deux tiers pour voter une constitution, tant que Tonkovic tiendra les cinq ou six pour cent de délégués qui vous manquent, elle peut bloquer tout le processus et tenter de vous – de nous – extorquer des concessions.

— Là, nous sommes d'accord, dit Alquezar, tandis que son interlocuteur s'interrompait pour boire une gorgée de bière, mais ça n'explique toujours pas pourquoi vous estimez West-man plus dangereux que Nordbrandt.

— Oh, ne jouez pas les Socrate, Joachim ! fit Krietzmann avec une légère impatience. Vous savez aussi bien que moi qu'Aleksandra Tonkovic et Samiha Lababibi n'ont pas l'intention d'empêcher l'annexion. Si elles tuent la Constitution, ce sera par accident, parce qu'elles croient vraiment ce que Tonkovic a déclaré juste après le premier attentat de Nordbrandt – à savoir que Manticore ne permettra pas l'échec du processus. Je pense qu'elles ont toutes les deux – quoique surtout Aleksandra – trop tendance à considérer le Royaume stellaire à travers le prisme de leur expérience politique locale, mais c'est ainsi qu'elles voient les choses. Du moins pour le moment. Si quoi que ce soit venait à fissurer leur belle assurance, elles abandonneraient sans nul doute leurs exigences impossibles et se contenteraient du meilleur compromis rapide qu'elles pourraient obtenir.

» Mais si Westman contrarie assez de vos oligarques – ceux que Bernardus et vous avez pris au lasso et persuadés de soutenir l'annexion dès le départ –, nous sommes foutus. S'il arrive à en convaincre. assez que lui, et ceux qui pensent comme lui, peuvent infliger de sérieux revers à tout ce qu'a bâti l'Union commerciale, un pourcentage significatif d'entre eux – voire la majorité – basculera d'un coup dans le camp de Tonkovic, et vous le savez. Si c'est le cas, l'équilibre sera radicalement modifié. Pas seulement à l'Assemblée, d'ailleurs. Si Rembrandt, San Miguel et le reste des planètes de l'UCR se mettent à refuser l'annexion au lieu de la soutenir, elle n'aura jamais lieu.

— Vous avez raison, soupira Alquezar. C'est une des raisons pour lesquelles Bernardus est rentré en Rembrandt. Il voulait chasser Vaandrager du fauteuil de présidente avant qu'elle ne puisse bâtir un bloc de soutien assez fort pour combattre sa mainmise ou qu'elle ne s'implique trop dans le gouvernement. Parce que c'est exactement le genre à faire ce que vous craignez, surtout si Westman parvient à convaincre quelqu'un, en dehors de son propre système, de rejoindre son Mouvement pour l'indépendance de Montana.

— Et alors ? demanda Krietzmann. Qu'est-ce qu'on peut y faire ?

— Si j'avais la réponse à cette question, je n'aurais pas à m'inquiéter d'Aleksandra et de Samiha, répondit amèrement Alquezar. Je n'aurais qu'à agiter ma baguette magique et tout rentrerait dans l'ordre.

— Oui, mais on va bien être obligés de trouver quelque chose.

— Je sais, je sais. Il tira à nouveau sur son cigare. J'ai envoyé un mémo cet après-midi à la baronne de Méduse, juste après l'arrivée du messager de Montana. Je lui ai exprimé grosso modo les inquiétudes que vous venez de souligner et lui ai suggéré qu'il était peut-être temps, pour la représentante officielle de Sa Majesté dans l'amas, d'exprimer une approche un peu plus... directe. »

Krietzmann le considéra avec une vague anxiété, et le San Miguelien eut un haussement d'épaules irrité.

— Ce n'est pas une solution idéale, même si elle décide d'intervenir, je le sais. Le problème, je crois, Henri, c'est que nous sommes à court de solutions idéales. »

v... pas une solution idéale, milady, dit Grégor O'Shaughnessy, mais je crains la manière dont la situation commence à déraper.

— Madame le gouverneur, je réitère mes inquiétudes quant au projet de nous impliquer ouvertement dans la politique de l'amas au niveau local, martela l'amiral Khumalo.

— Sauf votre respect, amiral, rétorqua quelque peu sèchement O'Shaughnessy, c'est vous qui préconisiez d'intervenir contre Nordbrandt après le premier attentat à Karlovac, sur Kornati.

— En effet, grommela l'officier, mais vous admettrez que la situation est tout à fait différente, j'espère. Nordbrandt est une tueuse, une meurtrière à grande échelle. Débarquer des fusiliers sur Kornati, en supposant que le gouvernement local nous y invite, pour traquer une tueuse froide et calculatrice serait une chose. En débarquer sur Montana pour les lancer aux trousses d'un notable qui prend apparemment le chemin de devenir un héros – ou antihéros – populaire et n'a encore même pas tué un chien errant, encore moins des élus du parlement, en serait complètement une autre.

— Niais nous sommes déjà engagés là-bas au quotidien, répliqua son interlocuteur. Nous sommes présents dans le système et on pourrait même dire que nous y avons la responsabilité de soutenir le gouvernement du président Suffles, depuis qu'il nous a donné la permission d'y stationner vos vaisseaux de soutien. D'ailleurs, nous pourrions intervenir directement depuis ces vaisseaux.

— Ils ne sont pas conçus pour fournir ce genre d'assistance, ni capables de l'apporter. L'Ericsson n'est guère qu'une coque de cargo autour d'ateliers et d'entrepôts de pièces détachées. Son équipage comprend moins de deux cents hommes et ce sont des techniciens, pas des soldats. Quant au Volcan, ce n'est qu'un vaisseau arsenal, avec un équipage encore plus réduit. Tous les deux ont des impulseurs, des compensateurs, des écrans antiparticules et des barrières latérales, le tout de qualité militaire, mais ce ne sont pas des bâtiments de guerre et ils ne conviennent absolument pas à ce genre de tâche. Même si on supposait que la confier à n'importe lequel de nos vaisseaux soit une bonne idée. Ce qui n'est pas le cas.

— Je crois... » commença O'Shaughnessy, mais dame Estelle leva alors la main. Il ferma la bouche, tourna les yeux vers elle, et elle eut un sourire en coin.

« En l'occurrence, Grégor, l'amiral '<humai° n'a pas tort, dit-elle. Pas tort du tout, même. Si nous intervenions en Faille, nous recevrions un soutien populaire non négligeable. Pour le moment, Nordbrandt en est au stade où elle inspire davantage l'horreur, le dégoût et la répugnance que l'approbation. Elle a provoqué bien plus de dégâts sur sa planète que Westman sur la sienne, et elle n'a pas caché qu'elle étendrait sa stratégie de la terreur à quiconque "collabore" avec nous ou le gouvernement kornatien sur n'importe quel projet, pas seulement l'annexion.

» Elle se sert d'un marteau-pilon, d'une approche par la force brutale. Westman, lui, manie une rapière. Jusqu'ici, au moins, son choix de cibles a produit l'effet opposé de celui de Nordbrandt. Pour autant que je puisse le prévoir, il ne risque pas de faire basculer le soutien de Montana à l'annexion dans un avenir proche, mais il a plus de chances qu'elle d'y parvenir à long terme. Et, plus important du point de vue de l'Assemblée, il a aussi plus de chances de générer un basculement du pouvoir entre les unionistes constitutionnels d'Alquezar et les libéraux constitutionnels de Tonkovic. Toutefois, du point de vue tactique qui nous concerne, la plus grosse différence entre Nordbrandt et lui est que, si nous nous en prenons à elle, nous serons la cavalerie aérienne qui arrive à la rescousse, alors que si nous intervenons dans les affaires de Montana pour l'attaquer, lui, et que nous commettons la moindre erreur, nous deviendrons de sinistres conquérants étrangers.

— Mais, milady, je crains que nous ne commettions de toute façon une erreur, et pas une petite, si nous ne faisons rien à propos de Montana, protesta respectueusement O'Shaughnessy.

— Personnellement, dit '<humai°, je suis toujours favorable au largage d'un ou deux bataillons de fusiliers sur la tête de Nordbrandt. On lui tombe dessus sans faire de chichis, on chope cette salope meurtrière et on la remet aux tribunaux kornatiens. Qu'elle soit exécutée au terme d'un procès scrupuleusement juste, devant un jury composé de ses compatriotes – Dieu sait qu'on a assez de preuves pour la faire pendre deux ou trois fois ! Nous ne ferions que l'appréhender, avant de nous retirer et de laisser la justice suivre son cours. Comme vous le dites, elle n'est pas vraiment l'emblème du processus politique idéal sur Kornati, et l'expansion rapide de son "manifeste" démontre un extrémisme inquiétant qui se rapproche de la mégalomanie classique. Elle commence à me rappeler Cordélia Ransom ! »

Il renifla et plusieurs personnes, dont dame Estelle Matsuko, firent la grimace devant cette comparaison par trop appropriée.

« Commençons par l'éliminer et nous serons ensuite libres de nous en prendre à Westman de la manière la plus efficace et sans distraction. En bonus, quand nous en arriverons là, nous aurons déjà amélioré notre image en aidant à mettre hors d'état de nuire une terroriste et meurtrière de sang-froid.

— C'est tentant, amiral, dit le gouverneur provisoire. Croyez-moi, c'est extrêmement tentant. Mais je répugne encore à envoyer des troupes, surtout en telle quantité. La situation politique locale est... complexe et, pour autant que nous puissions en juger d'ici, dans un état de flux et de reflux. L'unique chose qui, selon moi, pourrait légitimer l'action de Nordbrandt aux yeux d'une fraction significative de l'opinion publique kornatienne serait que nous l'attaquions d’une manière qui confirme ses accusations quant à la corruption de son gouvernement et nos prétentions impérialistes. Si nous paraissons soutenir un régime répressif simplement parce que ses opposants ne veulent pas être "occupés" par le Royaume stellaire, nous pourrions perdre très vite notre avantage moral.

— Sauf votre respect, madame le gouverneur, dit Khumalo, en se servant délibérément de la formule d'O'Shaughnessy, si nous ne pouvons pas intervenir sur Kornati, où pouvons-nous le faire ? Il s'agit là, sans ambiguïté, d'un exemple de terrorisme contre le gouvernement légalement élu d'une planète souveraine. Westman, jusqu'ici, n'a fait que voler des biens manticoriens pour une valeur de quelques centaines de milliers de dollars, ridiculiser une douzaine de nos ressortissants et détruire pour plusieurs centaines de millions de dollars de biens privés, lesquels n'appartenaient ni à son gouvernement ni aux citoyens de sa planète. Et, je le répète, il a pris grand soin de ne tuer, ni même blesser, personne.

— Vous avez raison. »

Méduse aurait adoré pouvoir le contredire et entretenait le désagréable soupçon que cette envie venait de l'estime très relative qu'elle avait pour lui. Ce qui était peut-être injuste de sa part, admit-elle, compte tenu de l'analyse qu'il venait d'exprimer.

Elle laissa son regard faire le tour de la table de conférence qui accueillait O'Shaughnessy, '<humai°, le capitaine Shoupe, le capitaine Chandler et le colonel Oliver Gray, le commandant de son contingent de fusiliers personnel.

« Je pense que nous sommes au moins d'accord pour dire qu'en ce moment les deux systèmes stellaires représentant une véritable menace pour l'annexion et la sécurité de l'Assemblée constituante sont Montana et Faille ? demanda-t-elle.

— J'en suis sûr, Milady, répondit O'Shaughnessy. J'aimerais toutefois souligner une différence supplémentaire entre West-man et Nordbrandt.

— Allez-y.

— Tous les rapports en provenance de Faille indiquent que, malgré les dégâts qu'elle a causés, Agnès Nordbrandt continue de sévir avec un budget local dérisoire, continua le chef du service de renseignement, en laissant à son tour son regard faire le tour de la table. Elle use d'armes légères et d'explosifs civils, non de matériel militaire, et nous n'avons jusqu'ici rien trouvé suggérant qu'elle dispose d'appareils de communication ou de camouflage sophistiqués. Je pense sincèrement que si elle a lancé sa campagne d'assassinats sur des propriétaires et des industriels locaux, c'est en partie parce qu'elle n'a pas les capacités de s'en prendre à des cibles vraiment difficiles. Elle a réalisé son attentat initial grâce à une préparation minutieuse et parce que nul ne l'a vu venir ; la plupart de ses poses de bombes ultérieures ont réussi parce que les autorités locales n'ont pas fini de se préparer à la contrer, et parce qu'elle a choisi ses cibles à l'aune de leur vulnérabilité, non de leur importance. Elle s'en prend à ce qu'elle peut détruire, pas nécessairement à ce qu'elle aimerait détruire.

» Westman est d'une tout autre race. Il possède à l'évidence des fonds plus importants, et le gouvernement montanien a trouvé la trace d'au moins un achat de coms et de logiciels de brouillage solariens effectué avant son passage dans la clandestinité. On pense qu'il a aussi acquis une certaine quantité de matériel militaire extraplanétaire. En tout cas, il a utilisé des explosifs militaires en au moins une occasion et, d'après nos explorateurs manticoriens- locaux, les guérilleros qu'il a mobilisés lors de sa première attaque étaient munis d'armes de guerre solariennes qui paraissaient assez modernes. En outre, ses deux opérations en date ont fait la preuve d'impressionnantes compétences en matière de renseignement et de planification. Il a aussi amplement démontré que, lui, il était capable de frapper des cibles difficiles.

» Il a sûrement fallu plusieurs semaines à Nordbrandt et à l'ALK pour préparer leur premier attentat. Westman et son MIM ont monté leur première opération moins de douze heures après l'arrivée de nos topographes sur les lieux. Et nos gars eux-mêmes ignoraient où ils se rendaient avant de se mettre en route, donc Westman ne pouvait pas le savoir non plus. Ce qui signifie qu'il a mis son plan au point, avant de l'exécuter parfaitement, en un maximum de douze heures. Et quand il s'est attaqué aux locaux de l'UCR, il a dû percer des systèmes de sécurité dont Nordbrandt a pris bien soin de ne pas s'approcher, afin de frapper une cible précise avec une efficacité dévastatrice. Non seulement il se sert d'un scalpel, pas d'une tronçonneuse, mais il s'en sert bien plus efficacement.

— Donc, selon vous, même si Nordbrandt tue plus de gens et provoque en règle générale plus de dégâts, c'est Westman qui constitue la menace la plus dangereuse et la plus difficile à éliminer ?

— Plus ou moins. Mais ce que je veux vraiment dire, milady, c'est que, si j'admets que Nordbrandt est la cible la plus appropriée pour le moment, nous devrons nous occuper des deux à long terme, et que, dans les deux cas, le plus tôt sera le mieux. Je préférerais que nous ne nous enlisions pas dans un combat contre l'ALK qui exigerait toute notre attention et nous empêcherait d'agir contre le MIM le plus vite possible. Et je crois qu'il est indispensable de mettre au point des stratégies pour combattre ces deux menaces.

— Je vois. » La baronne de Méduse croisa les doigts sur son ventre et se balança d'avant en arrière sur sa chaise tandis qu'elle réfléchissait. Khumalo et O'Shaughnessy présentaient tous deux des arguments recevables. Compte tenu de ses ressources terriblement limitées, cependant, comment pourrait-elle éliminer l'un ou l'autre de ces opposants, sans parler des deux ?

Le silence se prolongea plusieurs minutes, ses subordonnés la regardant méditer, puis ses yeux s'étrécirent. Elle envisagea encore possibilités et options durant quelques instants avant de laisser sa chaise retomber en position verticale, l'air décidée.

« Très bien, dit-elle d'une voix ferme. Amiral, j'ai bien retenu ce que vous avez dit à propos de Kornati. Je ne suis pas sûre que nous ayons les ressources nécessaires pour foncer dans le tas, arracher Nordbrandt du décor et la remettre aux autorités locales, mais Faille reste le système idéal pour faire connaître notre présence et proposer une coopération directe au gouvernement local et à ses services de police. Malgré cela, nous manquons cruellement d'une analyse fiable, de première main, de la situation. Pas seulement en ce qui concerne la menace terroriste mais sur plusieurs fronts. Je désire donc envoyer à terre une paire d'yeux digne de confiance. Quelqu'un qui pourra nous donner une idée claire et exacte de ce qui se passe et du meilleur moyen d'y remédier. Et je veux une présence dans le système pour soutenir ces yeux – une présence impressionnante.

— Milady ? fit Khumalo, prudent, quand elle s'interrompit.

— Je veux l'Hexapuma.

— Mais, madame le gouverneur, dit le contre-amiral en une protestation automatique instantanée, l'Hexapuma est l'unité la plus puissante et la plus moderne dont je dispose. Je ne puis sans arrière-pensée recommander que nous l'arrachions à ses devoirs actuels pour aller faire la police en Faille.

— Je ne me rappelle pas vous avoir demandé de recommander quoi que ce soit, amiral, observa la baronne, et le visage sombre de Khumalo s'empourpra.

— En effet, madame, répondit-il avec raideur, mais je suis le commandant de la base. J'ai la responsabilité du déploiement de mes troupes. »

Il s'interrompit juste à temps pour ne pas faire remarquer qu'il avait choisi le verbe « recommander » par pure courtoisie.

Avec la responsabilité du déploiement de ses unités venait le droit légal de décider de la nature de ces déploiements, quelle que fût en la matière l'opinion de quiconque. Mais, courtois ou non, il avait visiblement l'intention de se montrer obstiné. Méduse soutint un instant son regard puis hocha la tête avec un respect forcé pour son courage moral... s'il s'agissait bien de cela.

« Très bien, amiral, dit-elle, renonçant à affronter ouvertement son commandant militaire, que recommanderiez-vous ?

— Nous n'avons pas besoin de l'Hexapuma pour cette opération, madame le gouverneur, reprit-il, toujours très formel. N'importe laquelle de nos unités plus anciennes pourrait remplir la même fonction. Si nous estimons un croiseur nécessaire pour raisons de prestige, le Sorcier du capitaine Anders fera tout aussi bien l'affaire. En outre, son emploi me permettra de conserver l'Hexapuma là où il sera le plus efficace, contre les pirates et autres menaces extérieures. Qui plus est, le Sorcier abrite un détachement de fusiliers plus important, et le capitaine Anders est dans l'amas depuis presque sept mois, soit notablement plus que le capitaine Terekhov. Il a donc eu bien plus l'occasion de se familiariser avec les nuances politiques locales. »

O'Shaughnessy s'agita sur son siège, mais un bref coup d'œil du gouverneur provisoire l'empêcha de formuler ce qu'il avait en tête. Méduse se retourna alors vers Khumalo.

« Je comprends votre raisonnement, amiral. Mais, pardon-nez-moi, ne serait-il pas exact de dire que, sauf attaque directe de la Ligue solarienne ou invasion de la fort lointaine République de Havre, même vos unités les plus anciennes devraient se révéler très supérieures à tout ce qu'elles ont des chances de rencontrer ? Pensez-vous donc croiser ici des pirates si dangereux que seul un vaisseau aussi puissant que l'Hexapuma pourrait raisonnablement espérer les vaincre ?

— Ma foi, présenté comme de cette manière, madame, cela semble improbable », dit lentement l'amiral, l'air chagrin. Il n'en insista pas moins bravement : « Cependant, un officier spatial a pour devoir de prévoir l'improbable tout autant que le probable.

— Certes, admit-elle. Mais poursuivons : vous avez aussi mentionné le fait que le capitaine Anders se trouve dans l'amas depuis plus longtemps que le capitaine Terekhov. C'est incontestable et l'argument ne manque pas d'intérêt. Toutefois, sans vouloir le moins du monde manquer de respect au capitaine Anders, j'ai le sentiment que le capitaine Terekhov est plus à même de réfléchir en dehors des cadres. Dans ce type de situation, je pense que la souplesse d'esprit et la volonté de prendre en compte... des réalités peu conventionnelles, dirons-nous, pèse plus lourd que l'ancienneté sur les lieux. Et, quoique j'estime sans conteste le capitaine Anders, vous m'accorderez sûrement que l'expérience de Terekhov au ministère des Affaires étrangères pourrait nous être très utile dans les circonstances présentes. »

Khumalo battit des paupières. Il parut sur le point de dire quelque chose puis se retint visiblement, et la baronne dissimula un petit sourire sans joie. Elle s'était demandé à quel point il était ennuyé d'avoir un subordonné direct dont l'expérience de la diplomatie excédait à ce point la sienne. Il semblait que la réponse fût : beaucoup.

C'est bien dommage pour lui, songea-t-elle froidement, mais j'ai besoin de Terekhov et j'ai l'intention de l'obtenir.

« Quant au détachement de fusiliers plus important du Sorcier, continua-t-elle à haute voix, je ne suis pas du tout convaincue que la situation puisse être résolue par une simple question d'effectifs. Ce n'est pas le nombre de fusiliers à déployer qui compte, vu la différence entre notre technique et celles des indigènes, c'est l'efficacité avec laquelle ils le seront. Et, une nouvelle fois, sans faire injure au capitaine Anders, j'ai bien plus confiance dans le capitaine Terekhov pour employer ses forces efficacement. »

Elle s'interrompit, adressant un charmant sourire au contre-amiral. Comme il la regardait, le visage fermé, elle inclina la tête de côté.

« Enfin, continua-t-elle, je crois savoir qu'après le capitaine Saunders Terekhov est le plus gradé de vos officiers. Puisqu'il serait peu approprié de transférer l'Hercule en Faille, cela signifie qu'il est l'officier le plus gradé que vous puissiez envoyer, n'est-ce pas ?

— En effet, madame, admit Khumalo d'une voix tendue.

— Eh bien, compte tenu des circonstances, je crois qu'il serait tout à fait normal d'assigner cette responsabilité à l'officier le plus gradé dont nous disposons. Notre envoyé, quel qu'il soit, devra négocier avec les gouvernements kornatien et montanien au plus haut niveau. À la fois par courtoisie et pour prouver que nous prenons la situation au sérieux, nous devons envoyer un officier assez gradé pour leur inspirer le respect et démontrer que nous les respectons. »

Khumalo demeura muet une ou deux secondes. Légalement, la baronne ne pouvait lui ordonner d'envoyer l'Hexapuma en Faille ou Montana. Il commandait la base de Talbot. Le gouverneur provisoire pouvait requérir ou suggérer, lui assigner des tâches précises, exiger de lui des devoirs spécifiques. Mais la gestion des ressources militaires sous son commandement, pour accomplir ces tâches ou devoirs, demeurait de son ressort. Il disposait de l'autorité pour employer ses unités comme il le jugeait bon.

Toutefois, pour un commandant de base, ignorer superbement les désirs de son supérieur civil était presque aussi stupide que les satisfaire en dépit du bon sens. Et, quoique Khumalo estimât que cette mission-ci ne représentait certainement pas l'emploi le plus judicieux du HMS Hexapuma, le gouverneur provisoire avait émis plusieurs arguments fondés – qui pèseraient lourd s'il décidait de n'en pas tenir compte et si ses supérieurs de l'amirauté actuelle en venaient à discuter son jugement.

« Très bien, madame, dit-il, incapable d'empêcher un peu de dureté de vibrer dans sa voix. Je ne suis pas tout à fait convaincu mais vos raisons sont néanmoins valables. Qui plus est, et surtout, vous êtes la représentante politique et administrative directe de Sa Majesté dans l'amas. Il est donc du devoir de la Spatiale de vous assister en tout, y compris en vous fournissant le soutien militaire qui vous paraît le plus approprié pour accomplir votre très délicate mission. je rappellerai l'Hexapuma et le mettrai à votre disposition pour cette opération.

— Merci, amiral, fit dame Estelle, avec un sourire si gracieux et si chaleureux que son interlocuteur se surprit à le lui rendre. Et où l'Hexapuma se trouve-t-il précisément pour le moment ?

— En Nuncio, milady », répondit promptement Shoupe, en bon chef d'état-major. Elle jeta du coin de l'œil un regard à son supérieur mais continua cependant de s'adresser au gouverneur provisoire. « En supposant qu'il respecte le planning prévu, le capitaine Terekhov y demeurera encore un ou deux jours. Bien sûr, il est possible qu'un quelconque incident retarde son départ. Sinon, il devrait partit- pour Célébrant d'ici vingt-quatre à quarante-huit heures standard. Le voyage entre Nuncio et Célébrant lui demandera environ dix jours T et demi. Il nous faudra envoyer des messagers dans les deux systèmes pour nous assurer qu'il reçoive son ordre de rappel.

— Mais il sera très probablement sur Célébrant lorsqu'il le recevra ?

— Oui, milady, tout à fait.

— Parfait ! » lâcha dame Estelle avec un enthousiasme qui fit naître une expression perplexe sur le visage de Khumalo. Elle lui adressa un large sourire. « S'il part de Célébrant, passer par Rembrandt sur le chemin de Faille constituerait à peine à détour, n'est-ce pas ? »

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