T1 L'ombre de saganami
Chapitre Vingt
« Nous arrivons sur la cible spécifiée, madame », dit poliment l'aspirante Pavletic.
Abigail Hearns leva les yeux de la lettre qu'elle était en train de taper dans son bloc-mémo et jeta un coup d'œil au chronomètre du visuel. Ragnhilde avait raison, aussi sauvegarda-t-elle la lettre avant de la fermer et de mettre le bloc de côté.
Sur la pression d'un bouton, son siège se remit souplement en position.
« Je prends les commandes, annonça-t-elle.
— Vous prenez les commandes, à vos ordres », répondit l'aspirante en lui abandonnant le pont de vol. Non que cela fît une grosse différence, puisque la pinasse était toujours tractée par le Glouton, songea Abigail en tapant le code qui reconfigurerait le répétiteur en tactique.
Pour le moment, le plan du commandant semblait bien se dérouler. Ou, pour être plus exact, rien n'avait – encore – activement mal fonctionné. Le Glouton, ses collègues et les deux pinasses tractées se trouvaient alors à plus de trente-trois minutes-lumière de Pontifex et à un peu plus de deux minutes-lumière et demie de Rival Trois. Depuis le cockpit, à l'œil nu, la planète n'était pas même visible tandis que Nuncio-B n'était qu'une étoile très brillante. Les capteurs de bord de la pinasse étaient bien entendu plus sensibles que cela – aussi performants que ceux des BAL nettement plus gros. Ce qui ne signifiait pas que les unes ou les autres pussent voir grand-chose de plus petit qu'une étoile ou une planète — éventuellement une lune — à pareille distance. Pas plus qu'ils ne voyaient un cargo tournant au ralenti à cent cinquante et une secondes-lumière.
Par bonheur, le capitaine Terekhov avait pris des mesures pour fournir à Abigail des yeux plus sensibles que cela. L'un des drones capteurs de l'Hexapuma était attaché à l'épine dorsale du Glouton, près de la pinasse. Une fois les bandes gravi-tiques du BAL baissées, les capteurs passifs de cet appareil disposaient d'une portée que la plupart des vaisseaux de toutes les Spatiales de l'univers ne pouvaient que lui envier. Abigail ne distinguait toujours aucun détail de l'espace entourant la planète, mais elle avait une vision parfaite du cargo, et les capteurs étaient assez proches de leur cible pour enregistrer même les faibles émissions des hyper générateurs en stand-by.
Le grand vaisseau — comparé à une pinasse ou à un BAL, en fait assez petit pour un cargo interstellaire quatre millions de tonnes — était désormais identifié avec certitude comme un classe Dromadaire de manufacture solarienne. Abigail demanda des informations supplémentaires aux ordinateurs de la pinasse et, comme elle l'espérait, en obtint une bonne quantité.
La capacité de stockage des ordinateurs n'était pas illimitée mais, quand les bases de données de l'Hexapuma avaient été mises à jour pour la présente affectation, elles avaient reçu (outre les détails spécifiques à la mission) les caractéristiques techniques et schémas des vaisseaux marchands solariens les plus courants — puisque, dans les Marges, on avait bien plus de chance de croiser des bâtiments solariens que manticoriens. La jeune femme avait transféré ces informations à sa pinasse, laquelle se chargerait de tous les examens et enquêtes sur les cargos suspects qu'elle pourrait rencontrer. Les données se mirent à défiler sur l'écran, immédiatement comparées au spectre complet des émissions de Rival Trois.
Le Dromadaire avait été conçu presque cent cinquante ans T plus tôt, remarqua-t-elle, et, en dehors de quelques améliorations de ses composants électroniques, il était resté presque inchangé à ce jour. C'était là un témoignage éloquent de sa fiabilité pour le travail requis d'un (relativement) petit cargo aux marges de la Spatiale marchande de la Ligue. Il aurait été un peu exagéré de traiter les Dromadaires de « clochards », mais ce n'aurait pas non plus été très éloigné de la vérité.
Abigail regarda les données s'afficher en se frottant le bout du nez, pensive. L'équipage normal était de quarante-deux individus, ce qui aurait été énorme pour un vaisseau manticorien du même tonnage, mais la main-d’œuvre était moins chère au sein de la Ligue et les vaisseaux marchands souvent moins automatisés. L'accélération théorique maximum était de deux cent dix gravités, avec une marge de sécurité nulle sur les compensateurs, si bien qu'aucun commandant sain d'esprit ne pousserait son vaisseau à pareille allure. Les bâtiments standard de la classe étaient conçus pour une marge forcée de cinq pour cent, ce qui les limitait à deux cents gravités, mais il se pouvait que les armateurs de celui-ci — ou les pirates qui l'avaient capturé — aient désactivé la sécurité afin d'obtenir une accélération un peu supérieure. De toute façon, une douzaine de gravités dans un sens ou dans l'autre ne feraient pas une bien grosse différence.
Le profil électronique de la classe suivit, et Abigail, les yeux étrécis, le compara minutieusement aux valeurs relevées par le drone. D'après ces dernières, l'unique réacteur du vaisseau fonctionnait à un niveau minimal, et la signature énergétique des impulseurs suggérait que ses noyaux bêta étaient eux aussi en stand-by. Il ne semblait pas que les noyaux alpha fussent seulement activés, et il n'y avait aucune trace de la subtile tension gravitique d'un hyper générateur en attente. C'était parfait. Sans noyaux alpha, l'accélération maximum serait réduite de plus de trente pour cent – mettons à cent trente gravités, à peine un quart de ce que pouvait s'autoriser un BAL nuncien et seulement vingt pour cent de ce que supportaient les pinasses manticoriennes de la dernière génération.
Et le plus important, pour le moment, était qu'il lui faudrait au moins une demi-heure pour brancher son générateur et plonger dans l'hyper.
Le schéma de la coque apparut ensuite et la jeune femme l'étudia avec attention. Comme presque tout cargo commercial, un Dromadaire consistait en une peau épaisse enroulée autour du minimum vital de réacteurs, de systèmes de régulation vitale et de salles d'impulsion, ainsi que de soutes les plus vastes possibles. Dans ce cas précis, les concepteurs avaient disposé les systèmes essentiels le long de l'épine dorsale de la coque, afin de fournir des soutes moins morcelées. Chacune était prévue pour être reconfigurée rapidement et aisément, afin d'utiliser au mieux l'espace disponible, mais c'était la mise à l'écart des systèmes de propulsion et de régulation vitale qui produisait le plus grand degré de flexibilité.
Pourtant, ce parti pris entraînait certains inconvénients. En les éloignant du cœur du vaisseau, on exposait ces systèmes à des avaries potentielles. Les concepteurs civils manticoriens avaient tendance à sacrifier une partie de la flexibilité des soutes en plaçant réacteurs à fusion ou hyper générateurs près du centre, plutôt que de les laisser exposés, mais les Solariens s'inquiétaient bien moins de ce genre de facteur. Un très faible pourcentage de leur Spatiale marchande travaillait dans un environnement à haut risque, comme la Silésie ou le fin fond des Marges, et leur philosophie était que tout cargo se faisant tirer dessus devait se rendre et cesser de jouer au vaisseau de guerre avant d'être endommagé.
Ce qui se révélait parfois un peu dur pour certains équipages, mais on pouvait toujours en retrouver d'autres à la source.
Abigail appuya sur le bouton de com inséré dans l'accoudoir de son fauteuil.
« Glouton, Einarsson, fit dans son oreillette une voix marquée d'un fort accent.
— Ici le lieutenant Hearns, capitaine, dit-elle de sa voix la plus protocolaire. Nos capteurs confirment l'identification d'un classe Dromadaire. Je suis en train de vous transmettre le schéma de la coque. Comme vous pouvez le voir, il s'agit d'un modèle spinal, et j'ai surligné l'emplacement de son hyper générateur. D'après ses émissions, ce générateur est désactivé, et il semble que seuls ses noyaux bêta soient branchés, encore qu'en stand-by. »
Le silence se fit à l'autre bout de la ligne, et la jeune femme visualisa Einarsson en train d'effectuer les calculs auxquels elle-même venait de se livrer.
— On dirait que nous allons appliquer une des variantes du plan alpha, finalement, finit par dire l'officier nuncien.
— Oui, capitaine, répondit-elle, respectueuse, réussissant à paraître accepter son conseil plutôt que d'appuyer une conclusion qu'elle avait d'ores et déjà atteinte.
— Bien sûr, la mise en œuvre d'une variante quelconque dépendra de ce que nous recevrons du capitaine Terekhov, n'est-ce pas, lieutenant? reprit Einarsson, assez pince sans rire.
— Oui, monsieur, en effet.
— Très bien. Prévenez-moi dès que vous aurez des nouvelles de lui.
— À vos ordres, capitaine.
— Einarsson, terminé. »
Abigail se renversa dans son fauteuil, les yeux fermés, et médita les paramètres du problème tactique, ainsi que la solution proposée par le capitaine Terekhov.
La petite force comprenant les vaisseaux nunciens ainsi que leurs parasites manticoriens se dirigeait vers le cargo avec une vélocité relative supérieure d'un cheveu à 17 650 km/s, et le taux de décélération maximum des BAL était de cinq cents gravités. Il leur avait fallu une heure d'accélération régulière pour atteindre leur vitesse actuelle avant de désactiver leurs impulseurs afin d'éviter toute détection, et il leur faudrait une heure de plus pour éliminer cette vitesse, temps pendant lequel ils parcourraient encore plus de 31 771000 kilomètres. Se trouvant pour le moment à environ quarante-deux millions de kilomètres du cargo, il leur faudrait donc entamer leur décélération quatre minutes plus tard afin de procéder à une interception zéro/zéro. Les pinasses, avec leur taux d'accélération supérieur, disposaient d'un peu plus de temps : commencer à décélérer n'importe quand durant les quinze minutes suivantes leur suffirait pour opérer ladite interception. Si elles s'en dispensaient, elles dépasseraient Rival Trois à une distance d'environ 67 500 kilomètres et à une vitesse de plus dix-sept mille km/s, à peine plus de quarante minutes plus tard.
À l'instant même où l'un ou l'autre des bâtiments entamerait sa décélération, toutefois, même un cargo à demi aveugle, muni de capteurs civils, ne pourrait que les repérer, et il serait encore bien loin de la portée des armes à énergie. Les petits lasers équipant les pinasses de l'Hexapurna, dépourvus des lentilles gravi-tiques plus puissantes de ceux du vaisseau-mère, auraient peu de chances d'endommager une cible à plus de quatre-vingt mille kilomètres. Quant à ceux des BAL nunciens, plus gros et plus destructeurs, ils manquaient terriblement de précision. Ils avaient certes la capacité de toucher le cargo à un demi-million de kilomètres de distance mais aucune véritable maîtrise du point d'impact : compte tenu de leur puissance, tout coup au but aurait bien plus de chances de détruire que de handicaper.
Il fallait donc doubler le cargo, mettre son hyper générateur hors service au passage, grâce aux lasers des pinasses, puis décélérer et revenir. La conception spinale des Dromadaires faciliterait l'opération — Abigail avait craint qu'il ne fallût pénétrer très loin au sein de la coque pour atteindre le générateur, et le capitaine Terekhov avait dû envisager la même possibilité. C’était la véritable raison de la présence du Glouton et des autres BAL : au bout du compte, Terekhov accepterait de détruire le cargo s'il n'y avait pas d'autre moyen de l'arrêter, et les armes nunciennes étaient assez puissantes pour atteindre ne cible enfouie profondément.
Dieu seul savait combien d'impondérables auraient pu se présenter s'ils avaient dû en arriver là, et Abigail ne lui en voudrait pas de garder cette information pour lui. Dans l'état actuel (les choses, ils pourraient probablement éliminer le générateur (lu cargo sans avoir besoin d'éventrer tout le bâtiment. Le problème étant qu'ils ne pourraient savoir avec certitude quelles avaries ils avaient causées. Peut-être infligeraient-ils assez de dégâts esthétiques purs à la coque du vaisseau pour que leurs capteurs croient le générateur démoli, alors qu'il n'aurait subi que des avaries mineures, voire — peu probable mais possible —aucune. Auquel cas, dès que les pinasses et les BAL les auraient dépassés d'assez loin pour ne plus être à portée d'énergie, les pirates pourraient tout simplement le brancher et disparaître dans l.'hyper.
La frappe serait aussi susceptible d'endommager le générateur mais pas au point qu'il ne pût être réparé rapidement. En ce cas, les pirates pourraient là encore le remettre en activité avant qu'on eût le temps de revenir les intercepter. Idéalement, la petite force du capitaine Einarsson comptait donc tirer dès qu'elle serait sûre d'atteindre sa cible sans faire voler le cargo en éclats, puis décélérer à son taux maximal afin de réduire le plus possible le temps dont disposerait l'ennemi pour réagir. Puisque le tir initial serait confié aux pinasses, tous devaient s'approcher à moins de cent mille kilomètres avant de seulement commencer à décélérer. Ce qui signifiait donc que même ces pinasses dépasseraient de cinquante minutes de vol et presque vingt-six millions et demi de kilomètres le cargo avant de s'arrêter par rapport à sa position actuelle. Et, même alors, il leur faudrait encore soixante-dix minutes pour le rejoindre.
Deux heures représentaient un délai bien long à laisser aux pirates pour effectuer des réparations. Abigail était convaincue que les probabilités seraient en sa faveur, non en celle de l'ennemi, mais, en admettant que tout se passe idéalement du point de vue minutage, Terekhov courait néanmoins un grand risque. Un laser de pinasse restait capable d'éventrer un vaisseau marchand s'il le touchait au mauvais endroit. En outre, même s'il frappait avec précision la cible visée et elle seule, il existait une probabilité non négligeable pour qu'au moins une partie de l'équipage original du cargo — en supposant des survivants encore à bord — travaille de force dans les salles d'impulsion et sur l'hyper générateur. Le scénario le plus détestable verrait les pinasses infliger assez de dégâts pour tuer une douzaine d'innocents mais trop peu pour reprendre le vaisseau avant qu'il ne franchît le mur hyper.
Même dans le meilleur des cas, le plan du capitaine se verrait amèrement critiqué dans certains milieux, car il ne faisait place à nulle tentative d'exiger la reddition de Rival Trois. Selon la lettre stricte de la loi interstellaire, un vaisseau de guerre devait exiger l'exécution de ses ordres avant d'ouvrir le feu sur un cargo, et tout officier ignorant cette obligation le faisait à ses risques et périls. En l'occurrence, toutefois, l'effort aurait été inutile. Il ne faisait aucun doute que Rival Trois aurait joyeusement promis de rester où il se trouvait si Abigail le lui avait ordonné. Et il aurait obéi fidèlement... juste assez longtemps pour que la vélocité de la jeune femme l'entraînât hors de portée de tir.
Non. Dans un cas pareil, la seule possibilité était de handicaper la cible sans sommations afin qu'elle ne pût plonger dans l’hyper à volonté, ou bien de ne pas même chercher à la reprendre. Le commandant avait adopté la première solution sans flancher, et le fait qu'Abigail était d'accord avec lui à cent pour ont ne la rendait pas plus heureuse de savoir que, même dans le meilleur des cas, elle s'apprêtait à tuer des gens.
Toutefois, par bien des aspects, la possibilité de ne jamais avoir l'occasion de les tuer était pire. Terekhov n'avait pas caché que, autant qu'il voulût capturer Rival Trois et malgré les risques qu'il était disposé à prendre pour ce faire, sa priorité était l'élimination des vaisseaux armés. En conséquence, Abigail et Einarsson avaient interdiction stricte de tirer sur le Dromadaire tant que le commandant ne serait pas sûr de pouvoir affronter les autres bâtiments avant qu'un avertissement venu du cargo pût les atteindre à la vitesse de la lumière.
La bonne nouvelle était que des communicateurs à impulsions gravitiques supraluminiques de la toute dernière génération équipaient l'Hexapuma. Les pinasses n'avaient pas de récepteurs compatibles mais le drone de reconnaissance si. Ses liaisons de données avec le vaisseau mère seraient parfaitement capables de recevoir des messages et de les transmettre à la pinasse d'Abigail par laser corn ou — en l'occurrence — câble optique.
La mauvaise nouvelle était que même des gens incapables de déchiffrer les pulsations gravitiques pouvaient les détecter, et qu'il était désormais de notoriété publique que la FRM disposait de cette technologie. Le commandant Terekhov ne pourrait donc risquer de transmettre l'autorisation d'attaquer avant d'avoir attiré ses victimes potentielles assez près pour engager le combat — s'il y parvenait.
Tout cela pour dire qu'il était tout à fait possible que pinasses et BAL ne soient pas autorisés à ouvrir le feu sur le Dromadaire au moment où ils le dépassaient. A moins, bien sûr, que le cargo, les ayant repérés, ne commençât à manœuvrer pour les éviter. En ce cas, se retenir de tirer ne servirait à rien puisque les pirates ne se gêneraient pas pour avertir leurs complices. D'un autre côté, à leur vélocité actuelle, les pinasses quitteraient leur zone d'engagement avec le cargo moins de douze secondes après y être entrées, aussi leur serait-il sans doute impossible de déterminer si le cargo les avait repérées ou non avant qu'il ne fût trop tard pour agir.
Eh bien, songea-t-elle, notre Père l'Église répète toujours que l'Épreuve peut adopter bien des formes. je devrais sûrement au moins me réjouir de n'avoir pas à prendre les décisions qu'affronte le commandant.