T1 L'ombre de saganami
Chapitre Vingt-Sept
« Qu'est-ce qui va leur arriver, à ton avis ? demanda Ragnhilde. — Aux Havriens ? renvoya Hélène. Ou à Baranyai et ses subordonnés ? »
Tous les aspirants de l'Hexapuma étaient réunis autour de la table commune des quartiers des bleus. Deux journées locales s'étaient écoulées depuis la destruction de la « première escadre de libération populaire » du commodore Henri Clignet et la reprise de l'Aube émeraude.
Les impulseurs de l'Anhur étaient demeurés en assez bon état pour que la triste épave s'ébranlât avec une petite accélération de cinquante gravités, si bien qu'elle se trouvait désormais en orbite de garage autour de Pontifex. La carcasse de l'Aube émeraude, après avoir été tractée par une demi-douzaine de BAL, voisinait avec son ex-ravisseur. Baranyai avait confirmé qu'une navette lourde du cargo manquait à l'appel, mais nul n'en avait encore trouvé trace. Elle finirait par réapparaître quelque part, Hélène en était sûre. Sans doute sur Pontifex, abandonnée par ses occupants. La jeune femme n'aurait en revanche su dire comment les évadés havriens comptaient se fondre au sein d'une population aussi isolée, mais cette tentative constituait sûrement, selon eux, leur meilleur choix.
« Tous, je suppose, répondit Ragnhilde. Mais je pensais surtout aux Havriens.
— Qu'ils aillent se faire foutre, les Havriens ! lança Aïkawa, avec une telle violence qu'Hélène lui adressa un regard surpris.
— Tu as entendu comme moi Baranyai. Tu crois une seconde qu'ils ne mériteront pas leur sort, quel qu'il soit ?
— Je n'ai pas dit que je les plaignais, se défendit Ragnhilde. Juste que je me demandais ce qui allait leur arriver.
— Quoi que ce soit, ce sera plus indulgent qu'ils ne le méritent, marmonna son compagnon en contemplant ses poings serrés sur la table.
— j'ai entendu le second discuter avec le capitaine Nagchaudhuri, cet après-midi, intervint Léo Stottmeister. D'après lui, le commandant va demander au président Adolfsson de les garder prisonniers ici, au moins temporairement.
— Ça me paraît raisonnable, dit Hélène. En tout cas, on n'a pas de place pour eux à bord.
— Non, en effet, approuva Léo, mais je ne crois pas que ce soit la seule raison. » Laissant son regard faire un tour de table, il constata que tous les yeux étaient fixés sur lui. « D'après ce que le second disait, le commandant a recommandé à l'amiral Khumalo que Clignet, Daumier et les autres soient remis aux Havriens, avec toutes les preuves de leurs activités que nous avons pu réunir.
— Mon Dieu! » Hélène se laissa aller au fond de son siège, les lèvres entrouvertes sur un sourire. « Ça, c'est... vicieux », dit-elle, admirative.
Clignet, conformément à la mégalomanie Payant conduit à rêver - avec une apparente sincérité - de restaurer un jour la République populaire dans toute sa gloire malveillante, avait consigné dans un journal toutes les activités de son « escadre ». Il y avait détaillé amoureusement ses prises - nom, numéro de registre et cargaison -, les bénéfices qu'il en avait tirés, les systèmes stellaires où elles avaient été vendues, et jusqu'aux noms des revendeurs entre les mains desquels elles étaient passées. Il avait -aussi enregistré la composition des autres unités havriennes insoumises avec lesquelles il avait été en contact, et de l'organisation « Force de libération en exil » qu'avaient fondée ces irréductibles. En outre, il avait établi la liste minutieuse des gens qu'il avait fait exécuter pour « trahison envers le peuple », dont au moins quarante individus n'ayant jamais été citoyens de la République populaire, et celle tout aussi exhaustive de ses subordonnés s'étant le plus distingués « pour leur zèle au service du peuple ».
Cette seule information aurait suffi à en faire pendre la plupart dans le Royaume stellaire, mais il y aurait une délicieuse et perverse élégance à les remettre aux mains de la République de Havre restaurée : même le patriote manticorien le plus virulent ne pourrait douter de l'accueil que réserveraient la présidente Héloïse Pritchard et la Spatiale de l'amiral Thomas Theisman à Henri Clignet et à sa bande de maniaques homicides.
Qui détesteront l'idée d'être exécutés comme banals violeurs, brigands et meurtriers par les contre-révolutionnaires. Et – ô Seigneur ! – quand Pritchart et Theisman seront contraints d'admettre que ces gens-là étaient en liberté et qu'ils venaient originellement de la République... je me demande combien de coups on pourra faire de cette pierre-là! Papa et Web adoreraient ça !
« J'admets que c'est approprié, dit doucement Paolo d'Arezzo. Et, ne vous y trompez pas, je ne les plains pas un instant. Mais je dois te dire, Aïkawa, qu'après ce que j'ai vu à bord de l'Anhur, il est difficile de ne pas se sentir au moins un peu... je ne sais pas. Pas désolé, mais... »
Il haussa les épaules, mal à l'aise, tandis que tous les autres le fixaient. Il leur rendait leur regard, pas tout à fait avec défi mais avec entêtement. Comme s'il s'attendait à ce qu'on lui saute à la gorge pour avoir osé exprimer un soupçon de compassion à l'égard des survivants du SerSec.
Nul ne le fit. Pas instantanément, en tout cas, et Hélène se rendit compte qu'elle ressentait pour lui un étrange respect, du fait qu'il avait osé dire cela. En outre, revoyant alors les horreurs découvertes à bord de l'Anhur, elle s'aperçut aussi qu'elle abritait au moins une trace du même sentiment.
« Je te comprends. » Elle ne s'était pas sue sur le point de parler avant que les mots ne sortissent de sa bouche, et d'Arezzo parut encore plus surpris que les autres de les entendre. « C'était... assez affreux, expliqua-t-elle à Aïkawa et Ragnhilde, tandis que Léo acquiesçait, grave. Je sais que vous avez dû voir beaucoup de cadavres et de sang sur l' Aube émeraude, mais, à bord de l'Anhur , il y avait ce bout de couloir... Il ne pouvait pas faire plus de six ou sept mètres de long – au maximum huit. On a compté dix-sept morts dans cet espace-là, et il a fallu une des unités médicales renifleuses du capitaine Orban pour y parvenir. Les... morceaux étaient tellement mélangés et tellement... hachés, brûlés, qu'on n'était même pas sûrs de pouvoir les assembler, si bien qu'on a dû faire des analyses d'ADN afin de savoir combien de gens étaient morts là. Et ce n'était qu'une seule coursive, Aïkawa. Pour l'instant, en tout, on a trouvé plus de deux cents morts.
— Et alors ? » Aïkawa la regardait comme avec colère – pas directement elle-même mais la suggestion que quelque chose pût inspirer la moindre compassion pour les responsables des atrocités commises à bord de l'Aube émeraude.
« Paolo et Hélène n'ont pas tort, dit sombrement Léo. Je ne sais pas pour les autres mais, moi, je l'admets : j'ai vomi mes tripes quand on est arrivés dans les salles d'impulsion de poupe. Bon Dieu! Si je ne revois jamais une pareille boucherie, ce sera encore vingt ans trop tôt. Et le commandant a fait ça avec une seule salve de notre armement de poursuite. Vous imaginez le résultat d'une bordée de flanc intégrale ?
— D'accord, d'accord, admit le petit aspirant. Je reconnais que c'était assez horrible, je n'ai eu qu'à regarder les images pour m'en rendre compte. Mais un tas de gens n'ayant jamais assassiné, violé ou torturé personne pour le plaisir ont subi un sort tout aussi affreux lors de combats spatiaux. Vous essayez de me dire que ça compense tout ce qu'ils ont fait de sang-froid à des prisonniers sans défense ? »
Il paraissait presque incrédule. Hélène secoua la tête.
« Non, bien sûr que non. C'est juste que, eh bien...
— C'est juste qu'on se sent coupable aussi », dit d'Arezzo sans élever la voix. Hélène tourna la tête et le fixa avec surprise : il avait mis du premier coup le doigt sur le concept qu'elle cherchait avec maladresse.
« Oui, dit-elle lentement en regardant ces yeux gris comme si elle voyait leur propriétaire pour la première fois. Oui, c'est tout à fait ce que je voulais dire. » Elle se retourna vers les autres, en particulier Aïkawa. « Ce n'est pas que je crois qu'ils ne méritent pas les horreurs qui risquent de leur arriver. C'est juste que je ne veux pas qu'on devienne pareils à eux en les leur infligeant. Ce qu'on a fait à ce vaisseau devrait constituer une punition suffisante de tous les crimes possibles. Je ne dis pas que c'est le cas, je dis que ça devrait l'être. Et pour garder le respect de moi-même, je ne veux pas avoir envie de punir personnellement, de manière encore plus terrible, un type comme Clignet. Si ce salopard est condamné à la pendaison, j'appuierai moi-même sur le levier, comprends-moi bien. Mais si on peut le refiler à quelqu'un d'autre- qui aurait autant de justification morale et de droit légal pour le faire, et qui entreprendrait de le punir après l'avoir dûment jugé -, je dis : allons-y.
— Pourquoi ? » interrogea Aïkawa. Une bonne part de son agressivité avait disparu mais il n'était \pas encore tout à fait prêt à abandonner le combat. « Juste pour garder les mains propres ?
— Pas les mains, dit d'Arezzo. Elles sont déjà sales, et je crois qu'Hélène et moi sommes tous les deux prêts à les salir plus encore si notre devoir l'exige. » Il secoua la tête. « Ce ne sont pas nos mains qui nous inquiètent. Ce sont nos âmes. »
Le petit aspirant avait ouvert la bouche. Il la referma très lentement, regardant tour à tour Hélène et d'Arezzo, puis Léo.
« Il a raison », répéta ce dernier, tandis que la jeune femme hochait la tête avec lenteur et emphase. Aïkawa fronça les sourcils puis haussa les épaules.
« D'accord, dit-il. Peut-être que vous avez tous raison, Léo. Et peut-être que je penserai différemment d'ici quelques semaines ou quelques mois. Si c'est le cas, il sera préférable que je n'aie rien fait que je souhaiterais pouvoir défaire. Par ailleurs... (il parvint à arborer une expression bien plus proche de son habituelle mine réjouie) ce qui compte vraiment, c'est que ces salopards soient exécutés, pas qu'ils le soient par nous. Donc, si le commandant veut généreusement faire un cadeau à Pritchart et Theisman, je n'ai pas d'objection.
— Aikawa, ta compassion digne d'un saint et ta bonté me laissent sans voix », déclara Hélène, monocorde, avant de se joindre au rire général qui accueillit sa phrase autour de la table. Alors même qu'elle riait, toutefois, elle songeait à la profondeur insoupçonnée que venait de révéler Paolo d'Arezzo. Et aussi, ce qui était encore plus troublant, au fait que cette profondeur n'avait peut-être été insoupçonnée que d'elle-même...
« C'est bon de retrouver notre train-train, pacha », déclara avec franchise Ansten FitzGerald, tandis que Terekhov et lui, dans les quartiers du second, séparés par un bureau que jonchaient papiers et puces enregistrées, rattrapaient leur retard en matière de détails routiniers du quotidien de l'Hexapuma, tout en buvant l'excellent café préparé par l'intendante en chef Agnelli.
« Oui,-en effet. » Terekhov entendit la profonde satisfaction qui marquait sa propre voix. Il ignorait si la sévère correction infligée à l'Anhur avait enfin éliminé les démons d'Hyacinthe. En toute franchise, il en doutait, mais il savait qu'il avait au moins progressé dans sa lutte contre eux, et la démonstration de ses compétences renouvelées avait été, à son humble avis, tout à fait convaincante. Le mieux était qu'il n'eût pas cédé à la tentation quasi irrésistible de pendre ou de jeter lui-même dans l'espace Clignet et ses officiers survivants – à tout le moins cette salope froide, sadique et meurtrière de Daumier. C'eût été mérité, il n'en doutait pas, mais il n'avait pas eu envie de se demander s'il le faisait afin de rendre la justice ou d'étancher sa soif de sang vengeresse. Et pas seulement pour lui-même. Il aurait aussi dû se le demander pour Sinead, même si elle ne lui avait jamais posé cette question.
— Toutefois, nous avons eu de la chance, dit-il, réfléchissant à haute voix.
— Certaines personnes créent leur propre chance, pacha, dit FitzGerald, qui le regardait à travers le filet de fumée montant de sa tasse de café.
— Épargnez-moi ce couplet-là, Ansten. Terekhov eut un sourire en coin. <4 Dites-moi que vous n'avez pas cru que j'avais perdu la boule quand j'ai choisi de les attirer aussi près de nous... si vous l'osez !
— Eh bien... commença FitzGerald, surpris que le commandant eût soulevé ce point particulier entre eux.
— Bien sûr que vous l'avez cru. Pour l'amour du ciel ! Nous avons des Mark 16 dans nos tubes. J'aurais pu transformer l'un ou l'autre – ou les deux – en ferraille, sans leur laisser d'autre choix que de se rendre, sans même les laisser arriver à portée des armes à énergie. Non ?
— C'est vrai, vous l'auriez pu, dit doucement le second. Et, pour être tout à fait franc, je suppose que je me suis bel et bien demandé si s'en abstenir constituait le meilleur choix tactique. »
Même à présent, il était assez surpris que cette conversation fût possible. Il se rappelait ses doutes à propos d'Aivars Térékhov et des séquelles qu'avait dû lui laisser Hyacinthe. Pour dire la vérité, il n'était toujours pas convaincu d'avoir eu tort de les entretenir. Toutefois, l'opération contre l'Anhur et les psychopathes de Clignet avait énormément fait pour les apaiser. Et, ce qui était encore plus important, elle semblait avoir éliminé une gêne tenace dans ses rapports avec son commandant.
— Je ne vais pas vous mentir, Ansten, reprit Terekhov au bout d'un moment, les yeux baissés sur sa tasse. Quand nous avons découvert qu'ils étaient havriens – et particulièrement que l'un des vaisseaux était un classe Mars –, cela a bel et bien affecté mon jugement. Cela m'a rendu encore plus déterminé, non seulement à les vaincre mais à les écraser.» Il releva des profondeurs brunes du café un regard grave, dépourvu de la réserve lointaine à laquelle FitzGerald s'était accoutumé. « J'avais envie de leur faire tout ce que nous leur avons fait. Je sais très bien à quoi ressemblait l'intérieur de ce vaisseau quand on en a eu fini avec lui, et je voulais voir ça. Je voulais le sentir ! »
Le second l'observait de ses yeux calmes, deux miroirs gris. Calmes, peut-être ne l'auraient-ils pas été autant s'il n'avait entendu le ton de Terekhov. S'il n'avait compris que ce dernier reconnaissait fort bien les démons qu'il abritait en lui.
— Mais quelles qu'aient été mes envies, continua le commandant, j'avais décidé de la bataille que je voulais livrer si je parvenais à attirer l'ennemi aussi près. J'avais pris cette décision-là avant de savoir qu'ils étaient havriens. Non parce que je voulais punir les responsables du massacre d'Hyacinthe mais parce que je voulais – je devais – les éliminer si vite et si totalement, à une distance assez courte et une vitesse relative assez faible pour qu'ils ne rêvent même pas de détruire les banques de données de leurs ordinateurs quand je le leur ordonnerais de n'en rien faire.
— Vous avez parfaitement réussi, pacha, dit FitzGerald avec un petit sourire.
— Oui, en effet, reprit Terekhov, souriant lui aussi. Mais, à présent que c'est terminé, je me rends compte que j'ai besoin de vous pour me surveiller. » Son sourire disparut et il regarda son interlocuteur dans les yeux. Il n'y a qu'une personne, à bord d'un vaisseau de guerre, en compagnie de laquelle le commandant peut vraiment baisser sa garde, et c'est son second. Vous êtes le seul à bord du Chaton avec qui je puis discuter de ça – et le seul qui soit en position de me dire si, selon lui, je dépasse les bornes, sans affecter la discipline ni miner la chaîne de commandement. Voilà pourquoi je vous confie tout cela : pour que vous sachiez que, dans ce genre de situation, je tiens à avoir votre avis.
— je... » FitzGerald s'interrompit et but une gorgée de café, profondément touché par cet aveu. La relation qui venait d'être décrite était celle qui aurait dû exister entre tout commandant et son second. Toutefois, le degré de franchise que demandait – et offrait – Terekhov n'était que trop rarement atteint. Son interlocuteur se demanda d'ailleurs si lui-même aurait eu la force morale, le courage d'admettre devant un autre officier, surtout un de ses subordonnés, qu'il doutait parfois de son propre jugement. Non qu'il fût assez bête pour croire que ce subordonné ne s'en rendrait pas compte, mais admettre une chose pareille ne faisait tout bonnement pas partie des règles du jeu.
« Je ne l'oublierai pas, pacha, dit-il d'une voix calme au bout d'un moment.
— Parfait. » Terekhov se balança en arrière avec un sourire plus détendu, sa tasse et sa soucoupe stex les genoux. Il laissa un instant son regard errer dans la cabine, comme s'il rassemblait ses pensées, puis il grimaça.
— Je commence à travailler sur mon rapport de la bataille, et j'ai hâte de lire le vôtre et ceux des autres officiers. Je suis curieux de savoir si vous avez identifié l'unique faiblesse que j'ai découverte dans les nouveaux types de vaisseaux.
— Le manque de personnel, par exemple ? » demanda FitzGerald sans hésiter. Le commandant gloussa.
« Le manque de personnel, parfaitement. Nous étions carrément débordés quand il a fallu s'occuper des morts et des blessés de l'Anhur. Même avec les Nunciens pour prendre en charge une partie du travail, nous n'aurions pas été assez nombreux, et de loin, s'il nous avait fallu aborder deux vaisseaux intacts. Quant à le faire tout en opérant des réparations critiques, surtout si nous avions déjà dû détacher une partie des fusiliers...
— Je n'aurais jamais cru dire un jour que réduire le contingent de l'infanterie était une erreur, pacha, avoua FitzGerald en secouant la tête, mais ça va franchement nous poser un problème pour les opérations détachées telles que celle-là.
— Je sais, soupira Terekhov avant de hausser les épaules. Cela dit, nous avons à l'heure actuelle surtout besoin d'une Spatiale capable de faire la guerre, pas de maintenir la paix, et, jusqu'à preuve du contraire, ces modèles-là sont bien plus efficaces en tant que machines de combat pures. Il faudra nous accommoder des problèmes posés par d'autres types d'opérations. Et, soyons francs, si nous avions rempli une mission anti-piraterie ordinaire au lieu d'affronter des croiseurs lourds semi-modernes, nous n'aurions pas ressenti le manque avec une telle acuité.
— Sans doute pas, concéda FitzGerald. Mais pour les gens qui se retrouveront coincés avec ce genre d'affectation, ce sera un emmerdement régulier, aucun doute là-dessus.
— D'accord. Par ailleurs, puisqu'on parle des différences entre notre aventure et les "opérations anti-piraterie ordinaires", que pensez-vous de ce que nous avons découvert dans les ordinateurs de l'Anhur?
— Je crois qu'il est plus que temps de régler une fois pour toutes nos comptes avec Manpower, répondit le second, sombre, le regard dur. Et probablement avec tout le reste de ces putain de sangsues de Mesans.
— Dieu du ciel ! Vous n'êtes vraiment pas content, observa Terekhov avec une légèreté qui ne trompa ni l'un ni l'autre.
— Les journaux de Clignet reconnaissent quasiment que les dirigeants de Manpower ont recruté tous les vaisseaux en fuite du SerSec sur lesquels ils ont pu mettre la main, pacha.
— Ce qui n'est guère sympathique de leur part, approuva le commandant en soulevant sa soucoupe et en croisant les jambes, avant de boire une gorgée de café. D'un autre côté, ce n'est pas réellement une surprise non plus, je crois ?
— Engager des ordures du SerSec ? Ah, si, c'est carrément une surprise, pacha! En tout cas, pour moi, c'en est une sacrée !
— Du reste, "engager" n'est pas tout à fait le verbe qui convient. C'est plutôt comme faire appel à des entrepreneurs indépendants payés en commissions, pas directement. En fait, Manpower se contente de fournir un approvisionnement initial gratuit puis de désigner à ses nouveaux... associés des terrains de chasse profitables. Et, bien sûr, de les aider à écouler leur butin. Ne nous voilons pas la face, Ansten : certaines des plus grandes compagnies marchandes solariennes ont toujours été associées aux pirates les plus prospères. Elles se servent d'eux contre leurs concurrents ; les informations et les armes qu'elles fournissent achètent l'immunité pour les vaisseaux qui battent un code de transpondeur de leur maison. Bon Dieu! Édouard Saganami lui-même a été tué en combattant des "pirates" subventionnés par Mesa et le gouvernement silésien de l'époque ! Il n'y a pas grand changement à cet égard.
— Soit, marmonna FitzGerald sur un ton à peine rebelle, je veux bien l'admettre : Mesa et ses multistellaires ont toujours été hors la loi et n'ont jamais craint de travailler avec les ordures les plus meurtrières infestant l'espace. Mais j'estime tout de même que recruter des unités du SerSec et des vaisseaux en exil de la République populaire constitue pour eux un nouveau départ. Et puis, pour me faire l'avocat du diable, pacha, j'avais toujours cru les Havriens aussi attachés que nous au respect de la convention de Cherwell.
D'une certaine manière, c'est peut-être un nouveau départ pour Manpower, oui, concéda Terekhov. Au minimum, ça signifie qu'ils recrutent des vaisseaux dont l'armement, l'électronique et les équipages approchent bien plus la qualité de ceux des Spatiales contemporaines. Pas la nôtre, sans doute, ni celle des Andermiens, mais ils en sont tout de même bien plus proches, et ces unités-là devraient être capables d'affronter les plus anciennes des nôtres, celles que nous affectons à la protection ordinaire du commerce, loin des zones à haut risque. Ce processus garantit également une possibilité de démenti. Après tout, ces vaisseaux sont déjà hors la loi dans leur propre nation stellaire – ou bien, selon le point de vue, menés par des patriotes qui se battent pour en restaurer le gouvernement légitime. Ils ont leurs propres raisons de faire ce qu'ils font, si bien que Manpower peut sans danger rester à l'écart et lever les bras au ciel d'horreur avec le reste de l'univers si jamais ses brigands se font attraper.
» Pour les mêmes raisons, toutefois, ces gens-là sont tous orphelins. Ce ne sont même pas des corsaires travaillant pour une organisation de libération planétaire ou systémique viable – voire semi-viable – comme certains de ceux que nous avons longtemps affrontés en Silésie. Ainsi que vous le faites remarquer, Havre, que ce soit la République populaire ou la République tout court, s'est toujours opposé au commerce des esclaves génétiques. Que nos pirates acceptent de se vendre à des esclavagistes tranche le dernier lien qui les rattachait à leur monde d'origine et à l'identité dont ils se réclament.
» Ils n'ont donc nulle part où aller, quels que soient les mensonges qu'ils se racontent, et aucune autre loyauté ne pourrait les écarter de leurs nouveaux associés. Ce sont les meilleurs mercenaires, Ansten : des gens que nul ne peut vous retirer en les achetant, parce qu'ils ne sont pas officiellement vos employés, et qui n'auraient nulle part où aller même s'ils l'étaient ! Pour finir, en tant que pirates, ils se paient eux-mêmes sur le butin qu'ils prennent à ceux auxquels vous voulez du mal. C'est vraiment la guerre qui se finance elle-même.
— S'il vous plaît, pacha, fit le second sur un ton douloureux, évitez d'avoir l'air d'admirer ces ordures.
— L'admiration n'entre pas en ligne de compte. En revanche, comprendre ce qu'ils essaient de faire, c'est une autre histoire. Et je ne comprends pas.
— Pardon ? » FitzGerald eut un regard interrogateur. Vous ne venez pas de m'expliquer pourquoi tout cela représente un énorme avantage pour eux ?
— Au sens tactique, oui – au pire au sens opérationnel. Là, je parle de comprendre ce qu'ils font au sens stratégique. En dehors du plaisir vengeur de nous pocher les yeux après tout ce que nous leur avons fait au fil des siècles, et peut-être de se servir d'anciens Havriens pour cela, je ne vois pas ce qu'ils tentent d'accomplir. L'Anhur et le "citoyen commodore Clignet" auraient à l'évidence ajouté à la pression qui pèse sur nous dans l'amas s'ils ne s'étaient pas fait démolir aussi vite. Mais le journal de ce Clignet implique que Manpower a acquis toute une petite flotte d'ex-unités havriennes. Et, apparemment, encore plus de commandants auxquels ils pourront fournir un vaisseau et un équipage convenable par d'autres sources. Alors, où sont-ils ? Est-ce qu'ils veulent nous engluer ici, dans l'amas ? Si oui, où sont les autres ? Et sont-ils vraiment assez stupides pour croire que découvrir des hordes d'anciens Havriens batifolant dans le Talbot ne rendrait pas la reine Élizabeth encore plus déterminée à réaliser l'annexion ? À l'heure qu'il est, toute la Galaxie sait qu'elle a envie d'occuper le système de Havre, de dépeupler La Nouvelle-Paris, de répandre du sel sur toute la planète puis de la changer en boule de billard à coups de bombe atomique pour s'assurer qu'elle n'a pas oublié un seul microbe. Montrez-lui une poignée de "citoyen commodore Clignet" et elle trouvera les renforts dont elle a besoin pour tenir l'amas, même si elle doit les acheter aux Solariens sur sa cagnotte privée !
— C'est peut-être... un tout petit peu... exagéré, pacha. » La voix de FitzGerald vacillait et ses lèvres tremblaient. Il marqua une pause et prit une profonde inspiration. D'un autre côté, je concède que Sa Majesté est un chouia agacée par les Havriens en général et leur ancien régime en particulier. Je pense que ça tient un peu à la tentative d'assassinat en Grayson.
— Exactement. Elle va piquer une vraie colère chaque fois qu'il s'en montrera un, et n'importe où. Je ne m'attends pas à ce que Manpower se retienne de les mettre à contribution juste pour épargner les sentiments de Sa Majesté mais je ne crois pas ses dirigeants assez maladroits pour les utiliser ici en masse si leur objectif à long terme est de nous encourager à abandonner l'amas. Je peux me tromper : il est possible que les Havriens dont ils se servent ici ne soient qu'une des nombreuses cordes à leur arc. Toutefois, d'après Clignet, ils ont commencé à en recruter bien avant que nous ne découvrions le terminus de Lynx, donc ils avaient l'intention d'en faire quelque chose avant même que l'amas ne prenne de l'importance. Et j'aimerais bien savoir ce qu'est ce "quelque chose".
— Dit comme ça, je suis forcé d'abonder dans votre sens, répondit FitzGerald, pensif.
— Eh bien, je suis sûr que nous continuerons tous les deux d'y réfléchir dans un coin de notre cerveau au cas où cela servirait à l'avenir. En attendant, nous pouvons au moins nous congratuler avec modestie d'avoir réglé le compte de Clignet et de ses bouchers, puis reprendre les ennuyeux devoirs routiniers auxquels nous nous attendions quand nous sommes arrivés en Nuncio.
— Oui, commandant. » Le second soupira. « J'ai déjà demandé à Tobias de préparer des mises à jour préliminaires de nos cartes, et je lui ai promis qu'il disposerait des bleus quand il en aurait besoin. Je pense que nous pourrons attaquer les vrais repérages demain ou après-demain.
— Une estimation du temps que ça prendra ?
— Avec tous les capteurs déployés contre Clignet, nous , avons déjà un "œil dans le ciel" très efficace. Il va falloir se servir des pinasses pour en récupérer certains, si nous voulons en reprendre possession... » Il ajouta sur un ton neutre : « Et j'imagine que c'est le cas, compte tenu de leur prix ?
— Vous imaginez bien, répondit Terekhov, sur un ton encore plus neutre.
— Eh bien, environ un quart d'entre eux ont épuisé leur endurance, si bien qu'il va falloir aller les chercher. C'est la mauvaise nouvelle. La bonne, c'est qu'ils nous ont fourni assez de portée pour que nous achevions les repérages d'ici neuf ou dix jours.
— C'est une vraie bonne nouvelle. À ce rythme-là, nous pourrons partir pour Célébrant presque à la date prévue, malgré notre escarmouche avec Clignet. Du superbe travail, mon cher.
— Le client est roi, pacha. » Le second eut un sourire malicieux. « Bien sûr, ce travail exigera de certains bleus qu'ils triment comme des ânes. Ce qui n'est peut-être pas une mauvaise chose, compte tenu de certaines des expériences qu'ils vont devoir vivre, ajouta-t-il plus sérieusement.
— Pas mauvaise du tout, approuva Terekhov. Bien sûr, je ne vois aucune raison d'expliquer à nos bleus martyrisés qu'ils le sont pour leur bien. Pensez à tous les anciens aspirants opprimés qui se sentiraient floués si ceux-là se rendaient compte que leurs gardes-chiourmes sans cœur, impitoyables, s'intéressent vraiment à ce qui leur arrive »