T1 L'ombre de saganami
Chapitre Quinze
«... avec l'honorable déléguée de Marianne. » L'orateur qui se tenait sur le podium, dominant les délégués de l'Assemblée constituante, secoua la tête. « Je ne doute pas de sa sincérité, pas plus que je ne discute la probité de ses motivations, continua-t-il, grave. Le fait demeure toutefois qu'elle propose de brader, au nom de l'opportunisme politique, de très anciennes libertés, gagnées à grand-peine. Je ne puis soutenir une telle proposition, et la délégation de Nouvelle-Toscane a le regret de voter non. »
L'expression d'Henri Krietzmann ne donnait aucun indice sur ses sentiments. Cette espèce d'impassibilité ne lui était pas naturelle mais il avait suivi un cours accéléré pour l'acquérir lors des dernières interminables semaines passées sur Lin. Il supposait en outre que Bernardus et Joachim avaient raison. Tenter de masquer ce qu'il ressentait était inutile, car tous les délégués présents savaient fort bien pourquoi Dresde l'avait envoyé à l'Assemblée, mais une nécessité pragmatique lui commandait de paraître impartial lorsqu'il tenait le marteau du président. En outre, et peut-être surtout, il avait la responsabilité morale d'être impartial dans la manière dont il exerçait son autorité sur les autres délégués.
Tandis qu'il regardait Andrieaux Yvernau quitter le micro pour regagner sa place, il nota dans un coin de son esprit l'expression rebelle qui marquait le visage d'un ou deux autres délégués de Nouvelle-Toscane. L'unanimité de la délégation semblait moins prononcée que ne l'aurait voulu Yvernau. Elle l’était toutefois encore beaucoup trop au goût de Krietzmann contrairement à Dresde, où la pire des pauvretés était le plus grand facteur d'unification, la Nouvelle-Toscane avait une tisse supérieure à la richesse exorbitante (selon les critères des insurges), tout comme Fuseau et au moins la moitié des autres systèmes de l'amas. Yvernau était sans doute presque aussi riche que Samiha Lababihi. Pour cette raison, le chef de la délégation se retrouverait devant une fabuleuse occasion autant que des risques majeurs une fois l'annexion effective, et il désirait ériger tous les garde-fous possibles. Certains délégués de Nouvelle-Toscane, dépourvus d'une aussi grande fortune personnelle à protéger, commençaient à s'en irriter. Malheureusement, cette délégation, tout comme le gouvernement de sa planète, était dominée par les oligarques locaux. Il était hautement improbable qu'aucun des autres rompe ouvertement avec Yvernau. De fait, tous avaient reçu la stricte injonction de suivre ses directives, ce qui mettait fermement la Nouvelle-Toscane dans la poche politique d'Aleksandra Tonkovic.
Krietzmann attendît qu'Yvernau eût repris sa place puis il contempla l'arbre de Noël que formaient les lumières clignotantes des délégués demandant l'attention.
« La parole est à l'honorable déléguée de Tillerman, dit-il en faisant signe à la femme en question de s'approcher du micro.
— Merci, monsieur le président, dit Yolanda Harper, première déléguée du système de Tillerman, en se levant mais sans s'écarter de son siège. Je serai brève et je ne crois pas avoir besoin d'un micro pour me faire comprendre. » Cette femme brune dégingandée, au visage buriné, leva une main calleuse de paysanne en signe de dégoût. « Ce dernier discours était le plus gros tas de merde que j'aie jamais entendu ou vu depuis que la dernière navette d'engrais est arrivée chez moi le printemps dernier, reprit-elle de sa voix abrupte aux intonations dures. La délégation de Tillerman approuve unanimement la résolution et... »
La porte de la chambre s'ouvrit à la volée, et Krietzmann leva la tête avec une expression outragée. Les sessions à huis clos de l'Assemblée ne devaient pas être interrompues, et sûrement pas d'une manière aussi brutale et inconvenante. Il ouvrit la bouche pour lancer une phrase bien sentie mais ne la prononça pas. Maxwell Devereaux, le sergent d'armes de l'Assemblée, ne tentait pas d'empêcher l'interruption : il remontait l'allée à grands pas devant le messager en uniforme au visage hagard, et son expression fit passer un frisson glacé dans les veines de Krietzmann.
« Pardonnez-moi, Henri... je veux dire monsieur le président, dit Devereaux d'une voix rauque. Je sais que nous ne sommes pas censés faire irruption ainsi mais... » Il prit une profonde inspiration et se secoua comme s'il venait de recevoir un coup de poing au ventre. « Voici le commandant Toboc. Il vient d'arriver, porteur d'une dépêche de Faille. Je... crois que vous feriez mieux de la lire. »
Il était difficile de dire qui, dans la salle de conférence privée, avait le teint le plus cendreux.
Henri Krietzmann se tenait à un bout de la table, Samiha Lababibi à l'autre. Joaquim Alquezar était assis à la gauche du Dresdien, face à Aleksandra Tonkovic. Un lourd et froid silence les écrasait tous. Enfin, Krietzmann s'éclaircit la voix.
« Eh bien, fit-il sur un ton dur, je suppose que nous aurions dû prévoir que ça arriverait. » Tonkovic sursauta comme s'il l'avait giflée. Elle se raidit sur son fauteuil, carrant les épaules, et le foudroya du regard.
« Qu'est-ce que vous voulez dire par là ? » interrogea-t-elle sèchement.
Il cligna des yeux, en proie à une authentique surprise. Un instant, il fut incapable d'imaginer ce qui l'avait ainsi piquée au vif. Puis il le comprit et sa colère s'enfla à l'idée qu'elle pût être assez mesquine pour penser à cela dans un moment pareil.
Non, Henri, se dit-il fermement. Ce n'est pas le moment. Et, quoi qui puisse lui passer d'autre par la tête, elle ne peut qu'être blessée. Bien sûr qu'elle cherche un exutoire à sa douleur et à sa colère. Mais, bon Dieu ! je voudrais que Bernardus soit là.
Contrairement à ce que vous pouvez croire, Aleksandra, lit-il en chassant par un pur effort de volonté la dureté de sa voix pour adopter celle de la raison, ça ne signifiait pas "Je vous l'avais bien dit."
— Ah non ? » Elle continua de le fixer avec fureur, puis elle se frotta les yeux de ses paumes, et ses épaules s'affaissèrent. Non, sans doute pas, admit-elle d'un ton las. C'est juste que... » Elle laissa mourir sa voix et secoua lentement la tête.
Henri ne voulait pas dire qu'il vous avait prévenue, intervint Alquezar au bout d'un moment. Et moi non plus. Mais vous allez sans doute avoir l'impression du contraire. »
Elle releva vers lui des yeux verts étincelants, et ce fut à son tour de secouer la tête.
« Écoutez, Aleksandra. Nous tous, y compris vous-même, nous disons depuis des mois, à présent, qu'un certain retour de bâton serait inévitable. Et nous avons tous admis qu'il existait une frange d'extrémistes – comme Westman – qui prendrait sans doute des initiatives. Je crois que personne, y compris Henri ou moi, ne s'attendait à une chose pareille. Nous aurions toutefois au moins dû envisager cette possibilité, et nous allons affronter beaucoup de récriminations – et même d'auto récriminations – pendant que nous nous adaptons à la réalité. Ce sera parfois douloureux, et ce ne sera pas beau à voir. Mais ici, dans cette pièce, nous quatre – spécialement ! – devons réussir à nous parler aussi franchement que possible. »
Elle le dévisagea encore quelques secondes avec colère, puis elle hocha la tête, manifestement à regret.
« Très bien. Je vous l'accorde.
— Merci, dit-il doucement, avant de prendre une longue inspiration. Tout cela étant dit, Aleksandra, c'est exactement le genre d'incident que je craignais le plus. Oh, je ne m'attendais pas à ce que se produise si vite quelque chose d'aussi sanglant, d'aussi... brutal, et sur une telle échelle. Mais j'ai bel et bien prédit des actes de violence et je me dois donc de réitérer ma position. Plus longtemps nous ferons traîner cette Assemblée, plus la situation empirera. Et plus elle empirera, plus le Royaume stellaire sera susceptible de changer d'avis quant à son acceptation du plébiscite d'origine.
— Mais non, voyons ! » fit sèchement Tonkovic. Il était toutefois évident qu'elle étouffait sa profonde colère et tentait de conserver au moins un certain détachement. « Bien sûr, ce qui vient de se produire est absolument horrible ! J'ai toujours considéré Agnès Nordbrandt comme une idiote mais je ne l'aurais pas cru folle en plus. Cette femme est fatalement aliénée —elle et tout son PRN ! Cela dit, plaider l'irresponsabilité ne l'aidera pas beaucoup quand nous l'arrêterons ! Mais dire que ses actes sont imputables au fait que l'Assemblée n'a pas encore produit de Constitution, c'est ridicule !
— Je n'ai pas dit que le délai avait provoqué ses actes. Ce que j'ai dit...
— Un instant, Joachim, je vous prie », coupa doucement Lababibi. Il s'interrompit, les yeux tournés vers elle.
« Bien sûr, vous ne dites pas que le refus d'Aleksandra d'abandonner sa position a créé Nordbrandt et ce cauchemar qu'est son "Alliance pour la liberté de Kornati". Mais vous dites bel et bien que la durée des débats, ici, à Dé-à-Coudre, lui a en partie donné l'occasion de commettre cette atrocité. Et que faute d'embrasser la ligne de conduite de votre parti à vous, nous aggraverons la situation. Sans parler du fait que, selon vous, toute aggravation conduirait probablement Manticore à rejeter notre demande d'annexion. »
Alquezar, la mâchoire crispée, la regarda avec une colère Intense au fond de ses yeux bruns. Puis il agita la main en un geste d'assentiment forcé — à tout le moins de concession.
«'Très bien, admit-il. C'est sans doute vrai. Mais je pense aussi que, même si Aleksandra n'est pas d'accord avec moi, ce sont des questions importantes dont il convient de s'occuper.
— J'estime que Joachim a raison », déclara Krietzmann de sa voix la plus conciliante. Malgré ses efforts pour éviter toute provocation supplémentaire, Tonkovic le regarda avec colère et, il le remarqua, Lababibi n'avait pas l'air non plus particulièrement heureuse.
« D'abord, reprit la Kornatienne, rappelons-nous sur quelle planète l'attentat a eu lieu. Je ne suis pas seulement la tête de la délégation de Faille à l'Assemblée, je suis aussi présidente planétaire de Kornati. Vuk Rajkovic n'est que le chef de l'État provisoire — il me remplace le temps que je reste ici, à Dé-à-Coudre. I ces gens qui ont été tués dans le Nemanja Building étaient mes collègues. C'étaient mes amis, nom de Dieu ! Je les connaissais depuis des décennies — il y en a que j'ai connus toute ma vie ! Et même ceux que je n'avais jamais rencontrés étaient mes concitoyens, mon peuple. Ne croyez pas un instant le contraire : je veux qu'Agnès Nordbrandt et ses fous meurtriers soient arrêtés, jugés et exécutés pour cette atrocité. Quand l'heure viendra, je mettrai mon propre nom dans le chapeau quand le tribunal tirera au sort les membres du peloton d'exécution !
» Mais vous avez vu les rapports. Je suppose que vous les avez lus aussi attentivement que moi, et ils ne suggèrent en rien que cette Alliance pour la liberté soit autre chose qu'un groupuscule exceptionnellement violent. Oui, ces gens-là ont posé des bombes dans toute la capitale. Et, oui, ils courent encore. Mais pas parce qu'ils ont des milliers de membres cachés derrière chaque haie ou chaque porte, des bombes à la main. Ils ont de toute évidence préparé leur opération avec un soin extrême et, avant de passer dans la clandestinité, Nordbrandt elle-même a fait partie du parlement. Elle avait accès à toutes nos données de sécurité, connaissait tous nos plans d'urgence. Bien sûr qu'elle savait où se trouvaient les faiblesses – où nous étions vulnérables ! Nous aurions dû revoir toutes nos dispositions de sécurité dès qu'elle a disparu de la circulation. Ça, je l'admets. Et je porte la responsabilité pleine et entière de ce que nous ne l'ayons pas fait. Cela n'empêche pas qu'ils ont réalisé leur attentat avec des armes bricolées. Avec des explosifs disponibles dans le commerce ainsi que des minuteurs et des détonateurs que n'importe quel paysan de Kornati pourrait avoir dans les caisses à matériel électronique de sa grange. Ils ont préparé ça avec minutie, ils ont placé leurs pétards de manière à causer le maximum de victimes et de choc psychologique. Autant que je les haïsse, j'admets qu'ils ont fait preuve de compétence et de sang-froid. Ils représentent sans aucun doute une menace importante que nous devons prendre au sérieux. Mais ils ne mesurent pas dix mètres de haut, ils ne peuvent pas se glisser par les trous de serrure comme des vampires, et ce ne sont en aucun cas des loups-garous qu'il nous faudra tuer avec des aiguilles de pulseur en argent !
Son regard dur fit un tour de la table de conférence, tandis que ses narines se dilataient.
« Tout ça pour dire ? fit Lababibi d'une voix très douce.
— Tout ça pour dire que je ne vais pas me laisser pousser par la panique à faire exactement ce que veut Nordbrandt. J'ai été envoyée à cette Assemblée par les électeurs de Kornati avec un mandat spécifique. Un mandat soutenu par une nette majorité de ces mêmes électeurs. Je ne vais pas permettre à cette illuminée et à ses partisans aliénés de me manipuler pour que je viole ce mandat. Je ne vois rien qui serait plus susceptible de produire I radicalisation qu'elle cherche. En outre, pour être tout à fait franche, sans faire de sentiment, ce qui s'est produit ne change rien aux réalités politiques de la proposition d'annexion. Sauf si nous permettons que ce soit le cas, ce que je me refuse à faire. »
Krietzmann la dévisagea sans pouvoir chasser entièrement l’incrédulité de son expression. Elle soutint son regard avec une lueur de défi dans ses yeux verts.
« Quelles que soient les conséquences locales en termes des réalités politiques" de l'amas, déclara Alquezar au bout d'un uniment, nous ne pourrons pas influencer l'impact sur les calculs politiques manticoriens par un geste de volontarisme politique, Aleksandra. La reine Élisabeth livre à l'heure actuelle une guerre pour la survie de son Royaume stellaire. S'il se crée ici une situation qui la contraindrait à se priver d'une force militaire significative pour assumer un rôle répressif moralement haïssable, elle risque fort de décider que, finalement, elle n'a besoin que du terminus de Lynx. Et si c'est le cas, quelle sera à votre avis la réaction de la Sécurité aux frontières devant nos efforts pour éviter son emprise en courtisant Manticore ?
— Vous exagérez peut-être un peu les conséquences potentielles, Joachim. »
Alquezar tourna vivement la tête, surpris : ce commentaire n'avait pas été prononcé par Tonkovic mais par Lababibi.
« Je ne dis pas que vous créez des menaces à partir de rien », continua la présidente du système de Fuseau, la voix et l'expression troublées, comme si elle n'avait pas été tout à fait satisfaite de ce qu'elle disait. Pourtant, elle continua sans hésiter. « Mais ce que nous observons à cet instant est un unique acte de violence. Oui, c'est un acte de violence particulièrement – non, soyons honnête : extrêmement horrible. Mais ça reste un incident isolé. Manticore ne va pas abandonner le processus d'annexion et risquer de paraître avoir rompu son engagement envers nous aux yeux de la communauté interstellaire sans plus de justification que ça.
» La reine Élisabeth a nommé un gouverneur provisoire. Elle a autorisé et approuvé notre Assemblée constituante. Eh fait, elle a insisté pour que nous lui fassions part des termes en lesquels nous souhaitons l'annexion. Elle n'a pas non plus caché que si le parlement du Royaume stellaire juge ces termes déraisonnables ou inacceptables, ils seront rejetés. Mais c'était l'attitude d'un monarque croyant au processus politique, décidé à mener à terme cette annexion. Tant que nous nous trouvons face aux actes de ce qui est sans conteste un groupe de malades mentaux marginaux, frustrés par l'indifférence qu'ils inspirent à l'opinion publique, et tant que nos propres forces de l'ordre poursuivent rigoureusement l'enquête et traquent les coupables, elle ne coupera pas le courant. »
Les yeux de Krietzmann s'étrécirent un peu devant l'argument de Lababibi. Intellectuellement, il en était sûr, la présidente fuselienne se sentait bien plus proche de sa position et de celle d'Alquezar. Mais il avait toujours observé une certaine ambivalence dans son soutien, ambivalence qui paraissait soudain plus prononcée.
C'est le facteur économique. Le facteur de classe. Cette pensée lui vint brutalement, nettement, avec un claquement quasi audible. Ce passage du discours de Nordbrandt à propos des « riches traîtres », de vendre la planète aux enchères et de « richesse indécente ». Lababibi est une oligarque. Tous ses amis et tous les membres de sa famille, et tous les amis des membres de sa famille – tous les membres importants de cette putain de classe politique sur Lin, bordel I – sont des oligarques. Voilà pourquoi elle est toujours plus à l'aise avec Joachim qu'avec un pauvre gars des classes populaires comme moi.
Mais, à présent, Nordbrandt a posé sur la table sa vision de l'inégalité économique de l'amas avec tout le reste, et Lababibi trouve bien peu de réconfort dans ses précieuses convictions libérales. Pire, de peut refuser de l'admettre, continuer de les défendre et s'en servir à justifier son soutien ouvert à Tonkovic. Après tout, elle ne ferait que protéger les droits traditionnels et les libertés de tous les habitants de son système stellaire. Il se trouve juste que bâtir toute la Constitution dans cet esprit protège aussi le statu quo – la richesse et le pouvoir de sa famille. Ma foi, ce sont des choses qui arrivent...
Il avait commencé d'ouvrir la bouche en une protestation instantanée, instinctive. Il la referma et lança à Alquezar un bref regard d'avertissement. Ayant pris quelques secondes pour mettre ses pensées en ordre, il laissa ses yeux gris passer tour à tour de Tonkovic à Lababibi.
« Je vous trouve exagérément optimiste, Samiha, dit-il d'une voix. égale. Il est toutefois possible que mes convictions soient, elles, exagérément pessimistes. Je ne le crois pas mais je veux bien admettre que c'est possible. J'espère toutefois que vous vous concéderez en retour, à Joachim et à moi, que nous avons le droit légitime d'être préoccupés par les réactions manticoriennes à cette affaire.
— Bien sûr, répondit aussitôt Lababibi, comme soulagée que lui aussi eût décidé d'éviter toute rupture ouverte. Mon Dieu! Qui ne réagirait pas vivement à un pareil événement? L'opinion publique du Royaume stellaire va au minimum se demander quel genre de néo barbares nous sommes pour avoir laissé cela se produire.
— Raison de plus pour résister aux efforts de Nordbrandt qui nous poussent à une réaction extrême », intervint Tonkovic.
Comme Alquezar se tortillait sur sa chaise, Krietzmann lui marcha sur le pied sous la table. Il était assez ironique, songea le président de l'Assemblée, que lui, le prolétaire à la tête brûlée, se retrouve à jouer le rôle de la raison et à retenir le froid capitaliste.
« Nous ne serions peut-être pas tout à fait d'accord sur qui pousse qui à quoi, Aleksandra, dit-il, permettant à une certaine fraîcheur de colorer sa voix comme son regard. Mais, à l'heure qu'il est, nous ne disposons que de rapports initiaux. J'espère que vous tiendrez toute l'Assemblée au fait des progrès de votre enquête sur Kornati ?
— Bien évidemment. D'ailleurs, il serait sans doute bon que l'Assemblée nomme un groupe de liaison et l'envoie à Kornati pour s'assurer que les délégués reçoivent des rapports complets et objectifs sur l'étendue exacte de ces progrès.
— C'est une excellente idée. Je suis sûr qu'une bonne partie des autres délégations seraient contentes que vous la présentiez vous-même lors de la session d'urgence de cet après-midi.
— Je le ferai, promit-elle.
— Merci, répéta Krietzmann. Et je suis sûr aussi que, si l'un de nous peut faire quoi que ce soit pour vous aider, vous n'avez qu'à demander.
— À ce stade, nous n'avons aucune raison de supposer qu'il ne s'agit pas d'un problème localisé. Si nous découvrons le moindre indice suggérant seulement la possibilité de répercussions interstellaires, nous le porterons à l'attention de l'Assemblée et rechercherons toute coordination appropriée, assura Tonkovic. Et, quoique je ne pense pas, contrairement à Joachim, que Manticore risque de reprendre son engagement quant à l'annexion, je compte garder la baronne de Méduse informée de nos progrès.
— C'est aussi une excellente idée, approuva Krietzmann et, quoique faiblement, son interlocutrice lui sourit. Sur ce, peut-être devrions-nous en rester là. Nous sommes sans aucun doute tous impatients de rejoindre nos délégations, et je sais que nous devons rapporter à nos gouvernements cette information ainsi que les réactions qu'elle a provoquées à l'Assemblée. »
Tonkovic et Lababibi hochèrent la tête. Alquezar non, mais il ne protesta pas non plus, et Krietzmann repoussa son fauteuil pour se lever. Tous se serrèrent la main, puis les deux femmes partirent d'un côté du couloir, tandis que les deux hommes enfilaient l'autre.
Le Dresdien ressentait la frustration et la colère bouillonnante du délégué de San Miguel, mais Alquezar disposait d'une grande réserve de self-control. Aussi furieux qu'il pût être, il ne livrerait pas à un éclat en public.
En privé, ce sera une autre histoire, songea Krietzmann. Mais il n'est pas utile de brûler trop de ponts avant que ce ne soit nécessaire. Si nous poussons trop Lababibi et les autres oligarques, si nous les amenons à se regrouper sous la bannière de Tonkovic...
Il secoua la tête, préoccupé, et regretta une nouvelle fois que Van Dort ne fût plus sur Lin.
« Quel maniaque faut-il être pour faire une chose pareille ? » Le contre-amiral Khumalo, les traits tirés, était visiblement choqué par les images du carnage opéré sur Kornati, qui défilaient sur le visuel de la salle de briefing.
« Celui qui estime n'avoir plus rien à perdre, amiral, déclara sèchement dame Estelle Matsuko.
— Et, si je puis me permettre de le faire remarquer, madame le gouverneur, ajouta Grégor O'Shaughnessy, celui qui veut provoquer une réaction violente de ses adversaires politiques. »
Khumalo lança un regard froid à l'officier de renseignement de la baronne.
« Je trouve que ça... (il désigna d'un doigt furieux les images le cadavres recouverts, d'ambulances, d'incendies, de décombres, de fumée et de vilaines taches de sang donnant l'impression qu'un malade mental avait eu une crise de folie furieuse en manipulant un pot de peinture rouge) c'est aussi extrême que possible. Ce sont des civils qui sont morts. Des civils qui devraient déjà être citoyens du Royaume stellaire !
— Nul ne cherche à minimiser ce qui s'est produit, amiral. » O'Shaughnessy mesurait dix centimètres de moins que Khumalo, il avait le cheveu gris, de plus en plus rare, et la constitution fragile. Puisqu'il avait gravi les échelons de la hiérarchie au sein des services de renseignement civils, il existait une hostilité légère, quasi imperceptible – quasi – entre lui et les subordonnés militaires de Méduse. À sa décharge, il en avait conscience et cherchait le plus souvent à se contenir. Comme en ce moment. Il parlait d'une voix pondérée, nullement belliqueuse, tandis qu'il se dressait face à l'amiral au physique bien plus imposant.
« Tout ce que j'essaie de dire, amiral, continua-t-il, c'est que la stratégie terroriste classique – car, ne nous y trompons pas, il s'agit clairement d'un acte terroriste – est de provoquer un maximum de radicalisation, de donner l'image de gouvernements oppresseurs réagissant avec une violence excessive. Répondre à la provocation avec trop de vigueur convaincrait les indécis que les terroristes avaient raison dès le début à propos de la tyrannie de l'État.
— Il a raison, monsieur », intervint le capitaine de frégate Ambrose Chandler, assis à la gauche de l'amiral, tandis que le capitaine Shoupe se trouvait à sa droite. Quoique bien moins large d'épaules que Khumalo, son officier de renseignement mesurait cinq bons centimètres de plus que lui. Il avait aussi vingt-cinq ans de moins et, selon O'Shaughnessy, tendance à éviter d'irriter son supérieur, ce qui minait parfois ses arguments à la base. Il était néanmoins consciencieux et s'efforçait de fournir des analyses valables. Pour une fois, il soutint sans ciller le regard de l'amiral.
« Pour le moment, continua-t-il, la réaction majoritaire dans le système de Faille doit être la répulsion, le scandale et la fureur. La grande majorité des Kornatiens ne désire pas autre chose que voir Nordbrandt et ses complices arrêtés, jugés et condamnés. Et cette réaction va persister un certain temps. Vous n'êtes pas d'accord, Grégor ?
À court terme ? Si, bien entendu. À long terme, en revanche... » O'Shaughnessy leva la main droite, la paume en haut , et la fit osciller.
« Comment pourrait-on ne pas être scandalisé ? s'exclama khumalo, incrédule.
— Il existe probablement au moins une très faible minorité qui est d'accord avec eux, dit O'Shaughnessy, choisissant visiblement ses mots avec soin. Il est presque sûr, comme le dit Ambrose, que ce n'est pas le cas général, mais l'économie kornatienne est moins florissante que celles de pratiquement tous autres systèmes de l'amas. On trouve là-bas une pauvreté terrible, et les gens qui se sont fait le plus écraser par la structure sociale en place ont de bonnes chances d'éprouver de la sympathie au moins pour les buts avoués de Nordbrandt, sinon pour ses méthodes. Quant à la majorité qui ne la soutient pas, lui est horrifiée par les événements, elle va vouloir deux choses, Amiral. D'abord, que les coupables soient capturés. Ensuite, que le gouvernement procède à cette capture sans se muer en une espèce d'État policier. » Il haussa les épaules. Ses yeux bruns, d'ordinaire chaleureux, étaient froids et pensifs. « L'objectif des terroristes sera donc d'abord de rester en liberté, .ensuite de provoquer le gouvernement kornatien pour qu'il paraisse extrémiste. Ou, à tout le moins, incompétent. Au mieux, ils aimeraient le faire passer pour à la fois incompétent, oppressif et corrompu.
— Je n'arrive toute bonnement pas à croire qu'aucune considération puisse vaincre la répugnance et la haine que génère un crime pareil, protesta Khumalo en secouant la tête et en agitant à nouveau la main vers les images sanglantes.
— Croyez-moi, amiral, dit doucement Méduse. Grégor ne se trompe pas quant à l'économie kornatienne. La dynamique politique dans une situation telle que celle-là est assez compliquée et assez fluide pour que tout puisse arriver. Surtout si les pouvoirs en place réagissent mal. Les Kornatiens veulent une action ferme et décisive, mais ils ont aussi une farouche tradition de défense des libertés individuelles. Que la position de Tonkovic ici, à l'Assemblée, se fonde sur de véritables principes ou sur une forte dose d'égoïsme, énormément de gens dans le système de Faille ont des principes, eux, et seraient scandalisés par des mesures dignes d'un État policier. Toute action du gouvernement pour écraser Nordbrandt et ses partisans constituera donc une arme à double tranchant potentielle. »
L'officier secoua encore la tête, la mâchoire crispée en une moue têtue. Toutefois, il paraissait peu désireux de contredire ouvertement sa supérieure civile.
« Encore une chose dont il nous faut avoir conscience », reprit O'Shaughnessy. Comme tous les yeux se tournaient vers lui, il eut un sourire dépourvu d'humour. « D'après mes sources cultivées avec soin, Henri Krietzmann est actuellement en réunion avec Joachim Alquezar, Aleksandra Tonkovic et Samiha.
— Pouvez-vous prédire ce qui va en sortir ? demanda le gouverneur provisoire.
— Non, milady. Il existe bien trop de variables pour que je hasarde seulement une hypothèse. J'espère toutefois vous fournir ce soir au moins quelques informations à ce sujet.
— Bien. » Méduse grimaça. « Oh, comme je voudrais que Van Dort soit encore sur Lin ! On peut dire que son départ n'a pas été opportun.
— Je ne le savais pas parti, milady, dit Khumalo avec une certaine surprise.
— Il y a presque une semaine T. Le lendemain de l'arrivée de l' Hexapuma.
— Si c'est le cas, je dois admettre que ce n'est pas opportun du tout, répondit le corpulent contre-amiral.
— Eh bien, il ignorait à l'évidence qu'une chose pareille allait arriver, soupira dame Estelle. Il craignait que son image de « capitaliste avide" » perché à la lisière des débats tel un vautour araignée n'exacerbe la situation. Il m'a dit se sentir dans la peau du fantôme au banquet et désirer s'écarter des projecteurs car, selon lui, sa présence entravait les débats de l'Assemblée.
— Je le comprends, admit Khumalo en fronçant les sourcils. comme vous, milady, j'aimerais toutefois qu'il n'ait pas choisit ce moment précis pour disparaître.
— Il est possible qu'il revienne en Fuseau lorsqu'il sera mis courant, dit Méduse, avant d'avoir un petit mouvement de aile. Mais, quoi qu'il fasse, ce qu'il nous faut décider, c'est de ce que nous, nous allons faire.
— Si je puis me permettre, milady, je crois que cela va beaucoup dépendre de la manière dont réagiront les Talbotiens, dit o'Shaughnessy. Pour l'instant, je dirais qu'il y a environ soixante-dix chances sur cent pour que la présidente Tonkovic requière notre aide officiellement. Je ne sais pas si elle en a envie mais, au cas où elle hésiterait, des délégués qui veulent nous voir impliqués la soumettront à d'intenses pressions.
— Là, je resterais prudent, madame le gouverneur », intervint Chandler. Comme elle se tournait vers lui, il haussa les épaules. « Pour le moment, il s'agit purement d'une affaire interne à Kornati. Nous y sommes mêlés de loin - en tant que justification supposée des actes criminels - mais nullement présents sur la planète. Comme vous l'avez signalé, en outre, les autochtones sont pétris d'une grande tradition libertaire, associée, pour la classe populaire, au sens des inégalités économiques. Si nous nous mettons soudain à débarquer des fusiliers à la demande des classes supérieures, pour défoncer surtout des portes des bas quartiers, nous risquons de crédibiliser les affirmations de Nordbrandt. Que notre assistance ait été requise par les autorités ne nous protégera pas beaucoup quand ses partisans commenceront à déformer et à récupérer les faits.
— Ambrose a parfaitement raison, dame Estelle, appuya O'Shaughnessy en lançant au capitaine un rare regard d'entière approbation. Au diable la diplomatie Nordbrandt dit bel et bien la vérité sur plusieurs points en ce qui concerne le système. Il est totalement orienté en faveur d'un nombre relativement faible de familles riches... comme celle de Tonkovic. Certaines de ces familles voudront nous garder loin, le plus loin possible -ou à tout le moins minimiser notre "ingérence" sur leur monde – de crainte de nous voir contaminer la situation par nos conceptions extraplanétaires. D'autres vont au contraire pousser à une intervention immédiate et vigoureuse de notre part. Ils vont vouloir que nous étouffions les flammes immédiatement, avant qu'elles ne les brûlent encore plus. Je crains donc que vous ne deviez trouver un équilibre entre accorder à Tonkovic l'assistance qu'elle sollicitera – à supposer qu'elle le fasse – et éviter d'avoir l'air d'envoyer des espèces de... stormtroopers de l'Empire.
— Oh, splendide », marmonna la baronne. Puis elle eut un sourire faible mais réel. « Eh bien, Sa Majesté ne m'a jamais promis que ce serait facile !
Elle tambourina des doigts sur la table, se concentra durant quelques secondes puis se tourna vers Khumalo.
« Amiral, je veux que le capitaine Shoupe et vous commenciez à réfléchir à notre possible intervention. Nous ne pouvons prendre de décision radicale ou rapide à ce stade, mais je veux savoir avec précision de quelles ressources et compétences nous disposerons si la présidente Tonkovic nous demande bel et bien notre aide. Vous, Grégor, et vous, capitaine Chandler, j'aimerais que vous me fournissiez des recommandations quant au degré de soutien que nous serions prêts à fournir en cas de requête, la meilleure appréciation possible des formes et degrés d'assistance efficaces que nous pourrions offrir. Ainsi qu'une estimation de la manière dont réagirait aux divers niveaux d’intervention le public kornatien. Idem pour la classe politique. Je sais que tout cela comprendra encore une bonne part de supposition mais mettez-vous tout de même au travail et intégrez toutes les données complémentaires au fur et à mesure que en disposerez. »
Elle marqua une pause. Son visage se fit grave et dur.
« Comprenez-moi bien, dit-elle d'une voix tout aussi froide et concentrée que son expression. Je ne veux pas pousser la situation a l'escalade s'il est possible de l'éviter. Et je ne veux absolument pas que nous ayons l'air de... comment appeliez-vous ça, .Gregor ? De stormtroopers de l'Empire ? » Sa bouche se crispa un peu en articulant le mot, mais elle ne cilla pas. « Notre boulot n’est pas de soutenir des régimes locaux répressifs, ni de donner I impression que nous le faisons. Toutefois, si le gouvernement légitime de tout système stellaire de l'amas requiert notre assistance, nous la lui apporterons. Nous pourrons exercer notre jugement moral quant à la manière la plus efficace d'agir, mais nous avons l'obligation de soutenir les gouvernements légalement élus ayant demandé à être pris sous la protection de la Reine... ainsi et surtout que leurs citoyens. Et s'il s'avère que nous devons débarquer des fusiliers et défoncer des portes pour ce faire, eh bien, nous débarquerons des fusiliers chaussés de très lourdes bottes. Est-ce clair ? »
C'était de très loin la personne la plus petite assise autour de la table, mais toutes les têtes se hochèrent très vite.
« Bien », conclut dame Estelle Matsuko d'une voix calme.