T1 L'ombre de saganami
Chapitre Neuf
Abigail Hearns regarda l'intendant en chef Joanna Agnelli ôter les assiettes du dîner. Le repas avait été de première classe, de même que le vin — quoique, si le commandant l'avait choisi lui-même, son palais ne fût pas tout à fait aussi fin que ceux du capitaine Oversteegen ou de Lady Harrington. Ses talents de sommelier mis à part, toutefois, il — ou quelqu'un — avait fait preuve d'un goût excellent pour la décoration de ses quartiers.
Le plancher était couvert de magnifiques tapis tissés à la main, faits d'une soie-sisal douce comme le velours, superbement teinte, qui provenait du monde d'origine de l'enseigne —sans doute du fief d'Esterhaus, à en juger par leur motif représentant un bazar de Jerdon stylisé. Elle doutait que quiconque hormis elle, à bord de l'Hexapuma, sût combien rares et chers étaient ces tapis. Elle-même le savait car d'autres tapis, très similaires, avaient orné sa chambre d'enfant. Contempler leurs motifs aux couleurs vives lui donnait envie de se débarrasser de ses bottes afin de les arpenter pieds nus.
Les cloisons étaient ornées de plusieurs tableaux — selon elle, tous excellents. La plupart étaient des holoportraits, mais il y avait aussi là une néo-huile originale époustouflante, représentant une femme rousse aux yeux verts rieurs. Cette dernière rappelait un peu le capitaine Lewis, quoiqu'elle parût un peu plus âgée (il était toujours difficile d'avoir une certitude à ce sujet dans une société faisant usage du prolong) et eût le visage plus rond. Un visage d'ailleurs extraordinairement séduisant. Non pas beau mais débordant de vie et de caractère... et de sagesse. Abigail estimait que le modèle lui aurait été sympathique.
Le reste de la cabine de jour était imprégné du même mélange de goût, de qualité et de confort — depuis les cruches en cristal posées sur la desserte jusqu'à la table et aux chaises en bois ferrien poli à la main. Malgré cette grâce accueillante, l'ensemble dégageait cependant une impression d'inachevé, de nouveauté. Aucun de ces éléments n'accompagnait le commandant depuis assez longtemps pour s'insérer aisément dans les espaces de son quotidien, songea la jeune femme.
Sans doute parce que tout ce dont il s'entourait auparavant avait été détruit avec le HMS Défi lors de la bataille d'Hyacinthe. Elle se demanda ce qu'il ressentait lorsqu'il voyait ces nouveaux tableaux, ces nouveaux meubles.
Abigail ne savait trop que penser non plus du dîner lui-même. Terekhov n'était pas un de ces commandants de la FRM qui entretenaient la tradition de dîner régulièrement avec ses officiers. Dans la Spatiale de Grayson, la planète natale d'Abigail, tous les commandants étaient censés agir ainsi, une conséquence de l'empreinte indélébile qu'y avait laissée Lady Harrington, et la jeune enseigne devait admettre que c'était là sa tradition préférée. Or le transit de l'Hexapuma par le nœud datait de deux semaines T et c'était la toute première fois que Terekhov invitait qui que ce fût — en dehors du capitaine FitzGerald et du capitaine Lewis — à dîner en sa compagnie.
Lorsqu'elle avait appris qu'elle était sur la liste des invités, Abigail avait plus qu'à moitié craint une soirée ennuyeuse, une épreuve, supporter de voir un commandant qui n'aimait pas les réceptions faire semblant de les aimer. Mais Terekhov l'avait bien eue. Peut-être n'aimait-il pas les réceptions et peut-être n'était-il pas totalement à l'aise durant celle-là mais, si tel était le cas, nul ne s'en fût douté à le voir ou à l'entendre. Quoique demeurant l'être froid et distant qu'il était depuis le début, il s'était débrouillé pour que chaque invité se sentît individuellement le bienvenu. Il avait été tout aussi aimable avec l'aspirant Kagiyama et l'aspirante Pavletic qu'avec le capitaine FitzGerald ou le chirurgien chef Orban, tout en maintenant précisément la distance convenable entre lui et ses subordonnés. De bien des manières, il s'agissait d'un tour de force. Pourtant, sa barrière interne, la sensation de décalage par rapport à son entourage qu'il projetait, demeurait en place.
Abigail ne pouvait s'empêcher de se demander ce qui se cachait derrière. Force ou faiblesse ? Quoique tentée de croire en la première, elle ne se rappelait que trop bien à quel point elle s'était trompée sur son premier commandant. Elle demeurait donc indécise, tout en ayant l'impression d'avoir une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête.
Tous les toasts avaient été portés. Aïkawa, en tant que plus jeune officier présent, s'était tiré avec une aisance admirable du toast de loyauté à la reine, et le commandant en personne avait réclamé à Abigail le toast au Protecteur. La jeune femme y avait été sensible, tout comme à la manière dont il s'était acquitté de tous ses devoirs d'hôte. Elle le vit soudain se pencher vers le capitaine Kaplan, à sa gauche. Assise presque à l'autre bout de la table, elle n'entendit pas ce qu'ils disaient, mais Kaplan sourit puis éclata d'un rire franc. Terekhov se redressa, arborant lui-même un petit sourire, mais son expression redevint alors sérieuse, tandis qu'il ramassait son couteau et tapotait légèrement son verre du dos de la lame.
Le tintement musical perça le brouhaha des conversations et tous les yeux se tournèrent vers lui.
« D'abord, mesdames et messieurs, commença-t-il, permettez-moi de vous remercier tous de vous être joints à moi ce soir. La soirée a été encore plus agréable que je ne l'avais prévu. »
Un murmure bas et inarticulé lui répondit, et il eut un très léger sourire. Sans aucun doute pensait-il exactement la même chose qu'Abigail — à savoir que seul un fou à lier envisagerait seulement de refuser une invitation à dîner émanant de son commandant.
« Deuxièmement, continua Terekhov, je dois avouer que j'avais au moins une autre petite raison de vous inviter. Le capitaine FitzGerald et moi-même avons discuté longuement de nos ordres, et je ne doute pas que, depuis des semaines, le téléphone arabe du bord retentisse de versions plus ou moins fidèles de ces mêmes ordres. Puisque nous arriverons dans le système de Fuseau d'ici moins de trois jours T, j'ai pensé qu'il serait aussi bien de saisir l'occasion de vous donner à tous la version officielle de notre mission. »
Abigail se redressa sur sa chaise et une tranquille agitation anima les deux côtés de la table, tandis que tous les officiers présents en faisaient autant. Terekhov le remarqua et son sourire s'élargit un peu.
« Il n'y a pas vraiment de mystère, messieurs dames. Je serais surpris si la version officieuse n'était pas au moins quasi exacte. L'essentiel étant que le Chaton méchant a été assigné au poste de Talbot placé sous le commandement du contre-amiral Khumalo. »
Abigail vit Ragnhilde Pavletic et Aïkawa Kagiyama se raidir. Leurs yeux s'écarquillèrent et ils oublièrent de respirer. Le commandant paraissait inconscient de cette réaction mais Abigail surprit un léger pétillement dans son regard ainsi que l'effort désespéré de Naomi Kaplan pour ne pas éclater de rire à nouveau. Voilà donc ce qu'ils s'étaient dit.
Dans l'ensemble, les convives semblèrent peu émus. La bouche du capitaine FitzGerald eut un vague sursaut, tandis que celle du capitaine Lewis s'étirait largement. La plupart des autres eurent au moins un sourire et Abigail se surprit à les imiter lorsqu'elle comprit que le surnom venait d'être officialisé.
La mission première de l'amiral Khumalo, reprit Terekhov, sans accorder un regard aux bleus paralysés, est d'aider la baronne de Méduse, nommée par Sa Majesté gouverneur provisoire du Talbot, à superviser l'intégration en souplesse de l'amas dans le Royaume stellaire. » Son sourire disparut et son expression se fit grave. « Je sais que bien des nôtres, y compris, sans doute, certains officiers présents dans cette pièce, ont été déçus par notre affectation dans le Talbot. Ils croient, non sans raison, que tous nos vaisseaux sont nécessaires sur le front et que nous trahissons, à notre corps défendant, notre devoir envers la reine et le Royaume stellaire en nous contentant d'aller agiter le drapeau à six cents années-lumière de chez nous.
» Je comprends pourquoi certains d'entre eux — certains d'entre vous — ressentent cela. Toutefois, vous vous trompez si vous estimez que notre mission ici est négligeable pour l'avenir de Manticore. Elle est au contraire très importante. Que cela nous plaise ou non, le Royaume stellaire que la plupart d'entre nous ont connu et servi toute leur vie est en train de changer. Il s'étend. Face à la menace havrienne renouvelée, la reine Élisabeth et le Premier ministre Alexander, avec le plein accord du parlement, ont déterminé que nous n'avions d'autre choix que de croître. En Silésie, cette expansion, sanctionnée par un traité avec l'Empire andermien et approuvée par le gouvernement local, nous permettra à long terme d'en finir avec la menace pirate qui a coûté au fil des siècles tant de vies et de vaisseaux manticoriens, à commencer par ceux du commodore Édouard Saganami. Nous pourrons alors réduire radicalement nos effectifs dans cette région, ce qui nous autorisera à conserver un plus grand pourcentage de nos vaisseaux déployé sur le front. Cela mettra aussi un terme au cycle de violence incessant qui afflige depuis bien trop longtemps les planètes de la Confédération.
» D'aucuns désapprouveront l'annexion du territoire silésien, quelles qu'en soient les raisons. Une partie de ces contempteurs seront sans aucun doute des Silésiens se retrouvant sous le joug manticorien. D'autres seront des étrangers — certains de la région, d'autres même pas — que l'extension de nos frontières, donc, au bout du compte, notre puissance, froissera ou effrayera.
» La situation du Talbot est assez différente. La décision d'annexer la Silésie a été prise par nécessité militaire plus que pour toute autre raison. Celle d'annexer le Talbot est née de la volonté exprimée spontanément par les citoyens de l'amas. Nul n'avait sans doute envisagé que la découverte d'un septième terminus du nœud aurait pour résultat l'admission d'un amas multisystème dans le Royaume stellaire. En dehors de nos inquiétudes légitimes quant à la sécurité du terminus de Lynx, aucun besoin militaire pressant ne nous pousse à acquérir ici des territoires. Mais quand un référendum organisé localement décide par une large majorité de demander l'annexion, Sa Majesté n'a d'autre choix que d'étudier la requête avec le plus grand soin. »
Il marqua une pause pour boire une gorgée d'eau puis continua:
« À long terme, l'amas sera sûrement d'une grande importance économique et militaire pour Manticore. Sa population est égale à plusieurs fois ce qu'était celle du Royaume avant la guerre et ses systèmes stellaires sont presque tous sous-développés. Il va se créer ici un énorme marché interne pour nos produits et nos services, sans parler d'immenses possibilités d'investissements. La seule existence du terminus de Lynx ne peut que continuer d'attirer de plus en plus de vaisseaux vers le Talbot et, via le nœud, vers Manticore elle-même.
» Tout cela, cependant, ce sera pour plus tard. Ce qui nous occupe actuellement, ce ne sont pas les avantages potentiels de l'annexion pour notre royaume mais notre responsabilité envers les habitants de ces systèmes stellaires, lesquels sont en train de devenir volontairement nos concitoyens et les sujets de Sa Majesté. Voilà pourquoi l'amiral Khumalo est ici, et pourquoi l'Hexapuma y est affecté.
Et il s'agit d'une mission terriblement dangereuse. »
Son sourire avait disparu. Abigail sentit un ou deux de ses voisins s'agiter, soit d'incrédulité soit de désaccord, mais elle n'était pas encline à les imiter. Peut-être était-ce l'Église de l'Humanité sans chaînes en elle, sa foi en la doctrine de l'Épreuve, mais elle n'avait pas imaginé un instant que l'incorporation du Talbot dans le Royaume stellaire dût se dérouler aussi aisément que l'avaient prédit avec tant d'assurance les optimistes.
« S'il en est qui s'offusquent de notre expansion en Silésie, qui s'y opposeraient s'ils le pouvaient, continua Terekhov, il y en a encore bien plus qui s'indigneront de notre annexion du Talbot et s'y opposeront. Je n'ai nul besoin de vous rappeler l'existence de la Direction de la sécurité aux frontières, ni du système de Mesa, ni des nombreuses sociétés de transport que gêne terriblement notre domination du fret commercial à la périphérie de la Ligue. Tous ces gens-là seront enragés à la seule idée qu'un lobe du Royaume stellaire va se trouver au seuil même de la Ligue.
» Pour le moment, l'amiral Khumalo a fait du système de Fuseau la base centrale du poste de Talbot. Quoique Fuseau ne soit pas... idéalement placé pour la protection du terminus de Lynx, c'est le site de l'Assemblée constituante du Talbot, laquelle réunit des délégués de tous les systèmes, chargés de déterminer les termes qui gouverneront l'admission de l'amas dans le Royaume stellaire. Sa sécurité doit donc être assurée.
» Mais il existe d'autres considérations, d'autres systèmes susceptibles d'être exposés à des menaces externes, voire à des troubles internes. De tels troubles sont probablement inévitables, aussi écrasante qu'ait été la majorité en faveur de l'annexion, et il est tout à fait possible que nous devions apaiser de véritables flambées de violence. Si tel était le cas, je veux que tout homme et femme de l'équipage de l'Hexapuma se rappelle que les gens réagissant violemment à notre présence vivent ici. Ils ont été toute leur vie citoyens de ces systèmes et de ces mondes : s'ils craignent ou désapprouvent leur intégration dans le Royaume stellaire, c'est leur droit le plus strict. Ils n'ont peut-être pas celui d'avoir recours à la violence mais c'est une tout autre histoire. Je ne tolérerai pas qu'aucun d'entre nous aggrave la situation en utilisant un iota de force de plus qu'absolument nécessaire à l'accomplissement de la mission. »
Il balaya la cabine du regard, fixant tour à tour les officiers présents, puis il hocha légèrement la tête, comme satisfait de ce qu'il avait lu sur les visages.
Quant aux menaces extérieures pesant sur les vies et les biens des citoyens du Talbot ou sur les intérêts et obligations du Royaume stellaire, du gouvernement de Sa Majesté, nous les réglerons au fur et à mesure de leur apparition. Une fois de plus, des tensions immenses vont se créer, en particulier avec les entités politiques et économiques que notre présence ici inquiète le plus. Je ne tolérerai aucune action, aucun écart de conduite susceptible de provoquer un incident inutile, mais je n'envisage pas non plus que ce vaisseau, ou n'importe quel spatial de son équipage, recule face à la menace. Nous avons un travail à accomplir, et nous ne pourrons le faire que si nous sommes capables et désireux d'agir aussi résolument que rapidement pour contrer toute menace visant l'amas, le Royaume stellaire ou notre vaisseau. »
Il marqua une nouvelle pause, et son sourire réapparut.
Je ne considère pas comme acquis que nous allons livrer une lutte à mort, déclara-t-il, ironique. Si jamais nous rencontrions une telle menace, j'ai bien l'intention de faire en sorte que toutes les pertes soient subies par l'autre camp. Mais cela ne signifie pas que je prévois le pire, et j'espère sincèrement que ce déploiement se révélera aussi ennuyeux et paisible que le craignent ceux d'entre nous qui se sentent coupables de ne pas être au front. Parce que, si c'est le cas, cela voudra dire que nous avons accompli la mission pour laquelle Sa Majesté nous a envoyés ici. Et à présent... »
Il prit en main son verre de vin et le leva jusqu'à ce que les lumières du plafond en changent le contenu en un globe rubis étincelant.
— Mesdames et messieurs de l'Hexapuma, dit-il, je bois au devoir, à la loyauté et à Sir Édouard Saganami. La tradition est vivante !
— La tradition est vivante ! »
La réponse monta en un véritable grondement tandis que tous les autres levaient leur verre en réponse.
Alors, qu'est-ce que tu en penses ? demanda Afkawa.
— De quoi ? renvoya Hélène. De cette histoire de Chaton méchant? »
Assis autour de la table, dans la zone commune des quartiers des bleus, ils sirotaient leurs boissons préférées. Hélène buvait une chope de Royale, l'une des meilleures bières brunes de Gryphon, tandis qu'elle et Léo interrogeaient Aikawa et Ragnhilde. Ces derniers étaient tombés en semi-état de choc quand le commandant avait prononcé de manière badine le surnom dont ils étaient les auteurs, mais ils semblaient enfin se remettre.
Pour Ragnhilde, ça fait deux fois, songea-t-elle avec une explosion de rire intérieur, en observant la petite aspirante. Elle a dû avoir peine à se retenir de se cacher sous la table!
— Non, pas ça, dit Aïkawa en esquissant une moue qui était à moitié un sourire, avant de redevenir sérieux. Qu'est-ce que tu penses de ce bobard du commandant comme quoi il est très important que nous ayons été affectés ici, dans le trou du cul de nulle part ?
— Je ne crois pas que ce soit un bobard, dit Ragnhilde en chassant ses propres échos tenaces du guet-apens bienveillant tendu par Terekhov et en relevant les yeux, elle aussi soucieuse. Je crois qu'il pensait chaque mot qu'il a prononcé. Pas vous ?
— Bof. » Aïkawa plissa les lèvres et leva les yeux vers le plafond. Puis il haussa les épaules. « Je n'en suis pas sûr, admit-il. Oh... (il agita la main) Je ne crois pas qu'il était en train de mentir, et il n'a rien dit que je n'approuve pas vraiment. Simplement, je ne peux pas m'empêcher de me demander quelle proportion de l'emphase qu'il a mise sur le sujet venait de son propre besoin de croire à l'importance de notre affectation. » Il observa ses compagnons tour à tour, l'air un peu troublé. « Je n'ai pas peur de dire que j'ai eu des crises de culpabilité occasionnelles depuis que je sais où nous allons. Pensez à tous les gens qu'on a connus sur l'île et qui se sont retrouvés directement au front ou même dans la Confédération silésienne, où il y a de véritables pirates. Et voilà que, nous, on a pour mission de "protéger" une poignée de gens qui demandent volontairement à se joindre au Royaume stellaire ! »
Il secoua la tête. Son expression abritait un étrange mélange d'émotions, dont la culpabilité, la frustration et une bonne dose de soulagement.
« Je n'étais pas là, intervint Léo Stottmeister, mais chaque mot qu'il a prononcé à propos de notre proximité de la Ligue, de Mesa et des transports qui passent d'ores et déjà par Lynx est absolument exact. Et puis je n'ai peut-être jamais eu affaire à la Sécurité aux frontières mais, une fois, le vaisseau de mon oncle Stefan a contrarié un gratte-papier de la DSF. Il n'avait rien fait de mal mais, quand la poussière s'est redéposée, ce salopard de Solarien avait confisqué le vaisseau et toute sa cargaison. Mon oncle a toujours soupçonné que ce fumier avait touché une part de la valeur du bâtiment, mais il dit aussi que ce profit n'était que la cerise sur le gâteau. Son véritable crime, c'était d'avoir soufflé une cargaison profitable à une entreprise de transport solarienne qui disposait d'un arrangement avec la Sécurité aux frontières. »
Le grand aspirant haussa les épaules, inhabituellement sérieux.
« Je sais que Ragnhilde a de la famille dans les transports mais, pour vous autres, je ne suis pas au courant. Je peux quand même vous dire un truc : l'oncle Stefan n'est pas le seul que j'aie jamais entendu dire combien certaines sociétés de transport solariennes nous détestent. Et la Sécurité aux frontières nous prend pour une bande de néo barbares avec des illusions de grandeur. Mélange tout ça dans un même nœud de serpents, et Dieu sait ce qui en sortira! Mais ne t'attends pas à ce que ce soit bon.
— Léo n'a pas tort, acquiesça Ragnhilde, sombre. On est habitué à penser au Royaume stellaire comme à une grande nation, une puissance militaire et économique. C'en est une, mais par rapport à la Ligue, on est minuscule. Il ne faudrait pas grand-chose pour qu'un Solarien trop confiant, cupide ou intolérant – et il n'aurait pas forcément besoin d'être au service de la DSF – fasse quelque chose de terriblement idiot.
— Et si ça se produit, intervint Paolo d'Arezzo, ça aura vraisemblablement un tas de ramifications. »
Tous se tournèrent vers lui avec surprise. Après plus de deux mois à bord, il était toujours le seul aspirant distant et solitaire dans les quartiers des bleus. Qu'il eût été dispensé d'une partie des devoirs normalement associés à une première affectation, du fait que le lieutenant Bagwell avait besoin d'un assistant, avait encore accentué son isolement, et tous furent donc étonnés de l'entendre prendre la parole. Il se contenta de leur rendre leur regard en secouant la tête. « Si vous commandiez un vaisseau de la Reine en Silésie, et si un marchand ou un pacha manticorien vous disait qu'il a été volé, escroqué, maltraité ou menacé par un capitaine de la Spatiale silésienne, comment réagiriez-vous ?
— Mais... commença Aïkawa, avant d'être coupé par Hélène.
— Paolo a raison, admit-elle, quoique cela l'irritât de le reconnaître. La situation ne serait pas du tout la même mais elle paraîtrait semblable à un pacha de la FLS. Parce que Léo ne se trompe pas en ce qui concerne l'opinion que les Solariens ont de nous. Je suis allée sur la Vieille Terre et je l'ai vu de mes yeux. D'une certaine manière, c'est encore pire que pour les "néo barbares" qui n'ont pas autant de contacts avec Sol. » Elle grimaça. « Vous savez que mon père était encore en uniforme quand nous étions là-bas, hein ? »
Comme les autres hochaient la tête, sa grimace se fit encore plus amère.
« Eh bien, nous nous trouvions à une réception, un soir, et j'ai entendu une femme – j'ai appris plus tard qu'elle appartenait à l'Assemblée solarienne, pas moins – dire à une de ses amies en lui désignant papa : "Regarde-moi ça. On dirait qu'il appartient à une vraie flotte, non ?"
— Tu déconnes, protesta Aïkawa.
— J'aimerais bien. Pour la plupart d'entre eux, même pour certains qui devraient avoir plus de jugeote que ça, nous ne sommes tout bonnement pas réels. Les sociétés de fret et les sbires de la DSF dont parlait Léo ne sont pas nos seules sources d'inquiétude. N'oubliez pas à quel point nous sommes proches de Mesa, parce que je vous garantis que les Mesans, eux, ne l'oublieront pas.
— Tu as peut-être raison, admit Aïkawa, visiblement à regret, avant de secouer légèrement la tête et de sourire. Et puisqu'on parle de Mesa et de ton estimé papa, mademoiselle l'aspirante princesse Hélène, si tu nous racontais enfin à tous ce qui s'est passé dans le système de Congo ?
— Oh, oui ! » s'exclama aussitôt Léo. Il désigna Aïkawa et Ragnhilde d'un doigt irrité. « Je parie que tu as déjà tout dit à tes loyaux suivants.
— Pas tout, protesta Ragnhilde avec un petit rire, sinon on ne poserait pas la question. » Elle se tourna à son tour vers Hélène. « En fait, j'adorerais entendre toute l'histoire.
— Il n'y a pas tant que ça à raconter... commença l'intéressée, déclenchant un éclat de rire d'Aïkawa.
— Mais non, bien sûr ! fit-il. Allez, vas-y !
Elle laissa un instant errer son regard dans le compartiment, se demandant comment elle devait réagir au juste, et elle sentit tous les yeux fixés sur elle. Ses compagnons – y compris d'Arezzo – étaient animés d'une intense curiosité qu'il lui faudrait satisfaire un jour, qu'elle le voulût ou non. Il y avait certains aspects de l'affaire qu'elle ne comprenait pas tout à fait elle-même, ainsi que d'autres qu'elle comprenait mais qui resteraient très longtemps réservés aux seules personnes ayant besoin de les connaître. Cependant...
« Bon, d'accord, dit-elle, mais, d'abord, quelques règles de base. Il y a des choses que je ne peux dire à personne, pas même à vous. Alors il va falloir vous contenter de ce que je peux bel et bien vous confier. Vous ne me posez pas de questions indiscrètes et vous n'essayez pas de me piéger pour en savoir plus. D'accord ? »
Ils lui rendirent son regard, redevenus un peu sérieux, puis Aïkawa hocha la tête. « D'accord, dit-il.
— Bon, alors je vous fais la version courte. Lors du dernier dix-septième mois, environ six mois T avant la reprise des hostilités contre les Havriens, mon père – vous savez : monsieur
Super-Barbouze – et ma sœur Berry ont été choisis par la reine pour être ses représentants aux obsèques de Stein, en Erewhon. Haute-Crête et ses séides n'envoyaient personne, et Sa Majesté leur en voulait un peu. Je ne pense pas qu'elle apprécie vraiment l'Association Renaissance, mais c'est ce que la Ligue a de plus proche d'un parti réformateur populaire, elle se disait donc que le Royaume stellaire devait au moins envoyer quelqu'un à l'enterrement de son président. Bref, elle a décidé de faire de sa nièce, la princesse Ruth, sa représentante personnelle, et elle a demandé à papa de l'accompagner, à la fois pour lui servir de chaperon et à cause de ses rapports avec Cathy Montaigne et la Ligue contre l'esclavage. Elle se disait que cela rendrait encore plus flagrant le fait qu'elle était en train d'enfoncer un doigt dans l'œil de Haute-Crête. »
Et aussi, songea-t-elle, parce la reine et Ruth avaient décidé que la Maison de Winton avait besoin d'un espion résident tout à elle, et qu'elles voulaient pour Ruth le meilleur des professeurs. Il s'avère que c'était mon cher papa.
« Tout semblait se passer à peu près comme prévu quand papa a été appelé sur Grenouille Fumante. »
Elle vit une curiosité supplémentaire naître dans les yeux de plusieurs de ses auditeurs, mais elle n'avait nulle intention d'expliquer ce que recouvrait cet aspect-là de l'affaire. Le Royaume stellaire bourdonnait encore de spéculations quant à la mystérieuse disparition de la comtesse de Nord-Aven, et elle était bien décidée à ce que cela continue.
« Une fois qu'il est parti, comme je suis sûre que vous l'avez tous appris par les médias, une bande de dingues masadiens a tenté d'enlever la princesse alors qu'elle se trouvait à bord de la principale base civile d'Erewhon.
Où elle portait les habits de Berry, alors que Berry portait les siens, si bien qu'ils ont récupéré la mauvaise proie. Et c'est là que celte situation ridicule s'est nouée.
« Ils ont réussi à s'emparer d'elle, mais son détachement de sécurité est parvenu à tuer la plupart des terroristes avant d'être éliminé, et les survivants se sont retrouvés coincés à bord de la base spatiale. »
Ce qui est à peu près vrai. Nous laisserons juste de côté toute allusion aux agents secrets havriens, aux terroristes armés du Théâtre Audubon et aux fusiliers de la Ligue solarienne.
Tous les Masadiens n'étaient pas impliqués dans l'enlèvement proprement dit; d'autres avaient réussi à s'emparer d'un transporteur de Jessyk & Co qui se trouvait avoir à son bord un contingent d'esclaves génétiques, et ils ont menacé de le faire sauter avec ses milliers d'occupants, à moins que leurs camarades et la princesse ne leur soient livrés. Hélas ! ils ignoraient qu'à ce moment-là tous les camarades en question étaient déjà morts. Donc la princesse... (c'est-à-dire ma sœur, cette espèce d'idiote!) a décidé qu'il était de sa responsabilité de se livrer à eux. Ce qu'elle a fait. » Accompagnée par ce qui doit être le fils de pute le plus effrayant de tout le service secret havrien.
Mais, en fait, ce n'était qu'une ruse. Pendant que les Masadiens se congratulaient d'avoir mis la main sur la princesse Ruth, une équipe d'abordage... (et ne commençons pas à nous demander d'où elle venait) est montée discrètement dans le cargo. Ses membres ont réussi à abattre les terroristes, et ils ont remis le vaisseau entre les mains des esclaves.
» À ce moment-là, toutefois, puisque tout le monde ou presque le croyait encore aux mains des Masadiens, quelqu'un avait eu la brillante idée de s'en servir comme d'une espèce de cheval de Troie contre Congo. Ce qui est sans doute la seule chose de l'univers sur laquelle les Erewhoniens, les Solariens et nous... (et le service secret havrien) pouvions nous mettre d'accord à ce moment-là, vu comment nos relations avec Erewhon avaient tourné au vinaigre. Le temps que papa rentre de Grenouille Fumante et se rende compte de tout ce qui s'était produit en son absence, la plupart des décisions avaient déjà été prises. Et Berry a fini par se retrouver agent de liaison entre les esclaves et tous les autres. Probablement... (passons aussi vite que possible sur cet épisode) parce qu'en pratique nous sommes toutes les deux les filles de Lady Montaigne (même si papa et elle ne se sont jamais souciés de se marier), et qu'en conséquence tant la Ligue contre l'esclavage que le Théâtre estimaient pouvoir lui faire confiance.
» Quoi qu'il en soit, la princesse Ruth a fait intervenir le capitaine Oversteegen et le Bravade et, en compagnie de quelques officiers solariens qui avaient leurs propres haches à aiguiser, elle a ramené le cargo sur Congo, en compagnie d'une troupe d'assaut composée principalement des esclaves libérés et de quelques "terroristes" du Théâtre que papa a su trouver. Troupe qui est montée à bord de la base spatiale de Manpower et s'en est emparée.
Elle haussa les épaules, le visage soudain grave.
Sans la base pour les couvrir de leur feu orbital, les sbires de Manpower et les esclavagistes de la planète n'avaient aucune chance. Ça a été... assez moche. Un tas d'atrocités et beaucoup de vengeances. Et ça aurait été encore pire sans Berry. Elle a réussi à freiner les pires des massacres et, par la même occasion, je n'ai toujours pas tout à fait compris comment, elle a été enrôlée pour devenir la reine locale. »
Hélène haussa à nouveau les épaules, cette fois d'impuissance, et leva les mains, paumes en l'air. Elle ne comprenait vraiment pas comment les événements s'étaient déroulés, quoique Berry eût fait de son mieux pour le lui expliquer dans ses lettres. Tout ce qu'elle savait, c'était que la gamine martyrisée qu'elle avait tirée des labyrinthes souterrains de la Vieille Chicago était devenue monarque en titre de la planète Torche, un royaume peuplé d'esclaves libérés, donc fanatiquement acquis à la destruction de Manpower et de tout ce qui venait de Mesa. Avec un ex-lieutenant des fusiliers solariens pour commandant en chef des forces armées, une princesse de Manticore chef des services de renseignement, le chef local des services secrets havriens comme lien avec Havre et un soutien à l'équilibre précaire du Royaume stellaire comme de la République, équilibre qui semblait devoir se maintenir malgré la reprise des hostilités. Et, bien entendu, son nœud de trou de ver personnel.
Avec des terminus à l'emplacement pour l'heure inconnu, car Manpower ne les avait pas explorés ou bien avait réussi à détruire les données les concernant avant de perdre Congo.
Elle chassa cette pensée familière d'une grimace et releva la tête pour voir cinq paires d'yeux la contempler avec des degrés d'ahurissement divers.
— Bref, c'était la version simple de l'histoire, dit-elle.
— Excuse-moi, fit Paolo d'Arezzo, qui lui lançait un de ses rares sourires, tandis que son regard abritait une lueur qu'elle ne parvint pas à identifier, mais si, ça, c'était la version simple, je suis content d'avoir raté la version compliquée.
— Alors là, moi aussi », approuva Léo en hochant la tête avec vigueur. Ragnhilde se contenta de regarder Hélène, pensive, mais Aïkawa se cala au fond de son siège et croisa les bras.
— Je sais qu'on a tous promis de ne pas essayer de t'en arracher davantage, alors je vais me contenter de signaler que ta petite explication laisse pas mal de fils en l'air. » Comme elle se parait de son expression la plus innocente, il renifla. v En laissant de côté toutes les questions sur la manière exacte dont s'est produit le changement de gérance, pourrais-tu nous dire s'il est vrai que la planète de ta sœur a officiellement déclaré la guerre à Manpower et à Mesa ?
— Oh, bien sûr, ça, ce n'est pas un secret, répondit Hélène. Qu'est-ce que tu voulais attendre d'un monde quasi exclusivement peuplé d'esclaves génétiques libérés ?
— Et leur flotte se compose des frégates que ton père et ta mère – pardon, ton père et Lady Montaigne – ont construites pour la Ligue contre l'esclavage ?
— C'en est le cœur. Cela dit, j'ai cru comprendre qu'ils négociaient autant avec nous qu'avec les Havriens pour obtenir des vaisseaux plus lourds. Même des modèles alliés "dépassés" sont au moins aussi bons que ce que pourraient avoir Manpower ou Mesa. Et tous les habitants de Torche se disent que Manpower, un jour ou l'autre, s'imaginera avoir trouvé le moyen de reprendre possession de Congo. Bâtir une flotte assez conséquente pour décourager la tentation figure donc assez haut sur la liste de priorités des "conseillers de la reine Berry".
— Je comprends ça, dit Léo, sobre. Mais, dis-moi, d'après ton père, comment Mesa a-t-elle perçu la part prise par le Royaume stellaire dans ce qui s'est passé en Congo ?
— Il pense qu'en Mesa on est fou de rage, dit Hélène avec un sourire. Après tout, ce sont Oversteegen et le Bravade qui ont escorté le cheval de Troie "détourné" jusqu'en Congo. À l'heure qu'il est, on sait forcément que la princesse Ruth – la propre nièce de la reine – était aussi impliquée dans l'affaire jusqu'aux oreilles. En plus, c'est Oversteegen qui a initialement affronté la force d'assaut mesane envoyée pour reprendre le système. Sans parler du fait qu'on est nous-mêmes plus ou moins en guerre contre Manpower depuis presque quatre cents ans T.
— Et, comme le faisait remarquer le commandant, l'amas ne se trouve qu'à cent ou deux cents années-lumière de Mesa, murmura Léo.
— Exactement, appuya d'Arezzo. Nous appartenons à une des rares Spatiales qui font réellement respecter la convention de Cherwell, donc le Royaume stellaire et Mesa s'opposent depuis des siècles. Alors même que nous étions jusque-là séparés par presque mille années-lumière.
— C'est tout à fait ça, fit Ragnhilde. Manpower ne se réjouira guère de nous voir installer des bases spatiales si près de son système d'origine. C'est pour ça qu'à mon avis le commandant ne se trompe pas en pensant que ça pourrait tourner mal. Chez nous, on a tendance à considérer Manpower et Mesa comme des entités distinctes – un peu comme Manticore et le cartel Hauptman ou Grayson et Dômes aériens. Mais ce n'est pas exact. Manpower et une poignée d'autres très grosses sociétés tiennent Mesa. Qui possède sa propre Spatiale. Peut-être pas énorme comparée à la nôtre, mais non négligeable et équipée de modèles solariens modernes. En outre, la plupart des entreprises qui ont leur siège social là-bas disposent d'au moins quelques vaisseaux armés personnels. Distraits comme nous le sommes par la Silésie et par le front, elles seront presque à coup sûr tentées d'utiliser ce potentiel militaire pour déstabiliser notre annexion de l'amas.
— Et la Sécurité aux frontières serait enchantée de les y aider, approuva sombrement Léo.
— Cette affectation va peut-être se révéler moins ennuyeuse que je ne le croyais, finalement », conclut Aïkawa, pensif.